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Full text of "Revue de Bretagne et de Vendée"

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fiterarf 


GUSTAVE    BORD 
COLLECTION 


REVUE  DE  BRETAGNE 

ET  DE  VENDÉE 


-I^.  Ttoe«t  Fowrt  «  Éirfb  Oifawid.  phct  *i  CowMfOi.  *^ 


REVUE 


DE  BRETAGNE 

ET  DE  VENDÉE 


DiucTBUB  :  Arthur  de  la  Bordarle 

Sbciétàub  de  la  Rédactioh  :  Emile  Grimand 

TINGT-HUITIÈMB     ANNÉE 

SIXIÈME  SÉRIE.  —  TOME  YI 

(TOHB  LTl  0B  LA  COLUHmOH) 
ANNÉE  188i.  —  DEUXIËHE  SEMESTRE. 


NANTES 

BUBKAOX  DB  RÉDACTION  ET  D'ABONHEMENT,  PLACE  OU  COMMERCE,   4 

1884 


LA  BRETAGNE  A  L'ACÀDËMIE  FRANÇAISE 


xni* 


UABBÉ   TRUBLET 

(1897-1770) 


Chapelain  fot,  au  XYII*  siècle,  la  yiclime  de  Boileau,  et  noas 
avons  TU  que  le  poème  de  la  Pucelle,  celte  grande  erreur  et 
ce  feu  de  paille,  n'était  pas  de  nature  à  justifier  Toubli  systéma- 
tique d'une  longue  et  belle  carrière  littéraire.  Au  XYIII*  siècle, 
Tabbé  Trublet  devint  la  victime  de  Voltaire,  non  pas  pour 
avoir  produit  un  poème  illisible,  mais  pour  avoir  pris  un  goût 
médiocre  à  la  lecture  de  la  Benriade  el  pour  avoir  osé  le  dire. 
Boileau  avait  jadis  prétexté  le  soi-disant  scandale  de  la  liste  des 
pensions  proposées  à  Colbert  et  approuvées  par  le  ministre.  Vol- 
taire  ne  chercha  même  pas  de  prétexte  :  il  était  au-dessus  des  pré- 
jugés qui  naissent  d'un  vieux  fonds  de  délicatesse.  On  ne  s'était 
pas  profondément  incliné  devant  son  omnipotence  et  on  avait  l'au- 
dace de  rédiger  une  feuille  appelée  Journal  chrétien.  Il  n*en  fallait 
pas  davantage.  Lefranc  de  Pompignan,  Fréron,  Maupertuis,  Gres- 
set,  avaient  ressenti  les  coups  de  sa  férule.  Trublet,  qui  n'était 
point  de  leur  force,  ne  devait  pas  s'attendre  à  être  ménagé.  Il  ne 
le  fut  point,  et  l'on  put  lire  un  jour,  dans  la  satire  du  Pauvre  diable, 
ces  vers  qui  sont  restés  dans  toutes  les  mémoires  : 

*  Toir  la  Urraison  d'octobre  1882. 

(RECAP) 


534896 


\5\3 
.e\c 

\/.5fe 

6  LA  BRBTAi&im 

L'abbé  Trublet  avait  alors  la  rage 
D'être  à  Paris  un  pelii  personnage  ; 
Au  peu  d^esprit  qiie  le  bonhomme  avait, 
L'esprit  d'auirui  par  supplément  servait. 
Il  entassait  adage  sur  adage  ; 
n  compilait,  compilait,  compilait. 
On  le  voyait  sans  cesse  écrire,  écrire 
Cs  qu*il  avait  jadis  entendu  dire, 
Et  nous  lassait  sans  jamais  se  lasser... 
Etc. 

Ce  fut,  à  partir  de  ce  moment,  un  feu  roulant  d'invectives  et  de 
lazzis  en  vers  et  en  prose.  Candide,  le  Russe  à  Paris,  et  bien 
d'autres  écrits  satiriques  plus  ou  moins  virulents  que  nous  aurons 
occasion  de  citer  en  leur  lieu,  accablèrent  le  pauvre  abbé  de  ces 
mille  piqûres  d'épingle  souvent  plus  pénibles  pour  rtfmour-|)ropre 
que  des  coups  de  massue  vigoureusement  assénés.  La  plupart  des 
amis  de  Voltaire  se  mirent  eux-mêmes  de  la  partie^  comme  ces 
roquets  qui  aboient  derrière  le  dogue  et  lancent  la  note  aiguë  dans 
le  concert  des  molosses.  L*abbé  de  Yoisenon,  cet  épicurien  aux 
contes  lestes,  qui  avait  été  vicaire  général  de  Boulogne,  avant  de 
pontifier  au  temple  de  Cflbère,  écrivait  dans  ses  Anecdotes,  à  pro- 
pos de  Tabbé  Trublet  : 

«  n  est  de  Saint-Halo.  Il  a  passé  30  années  de  sa  vie  à  écouter  et  à 
transcrire:  C'est,  pour  ainsi  dire,  le  chiffonnier  de  la  tUtérature.  11  a 
gratté  pendant  20  ans  à  la  poite  de  l'Académie:  à  la  fin,  on  la  lui  a 
ouverte.  FriippeM  et  l'on  vous  ouvrira.  11  y  a  porté  plus  de  liant  dbns 
Tesprit  que  de  lumières,  et  n'y  a  jamais  été  ni  ridicule  ni  déplacé. 

c  II  a  été  longtemps  attaché  au  cardinal  de  Tencin,  qui  ne  lui  a  servi  de 
rien,  parce  que  l'abbé  ne  lui  était  pas  utile  à  grand'chose.  Il  s'est  fait 
ensuite  dévêt  à  M.  de  Fontenelle,  dont  il  savait  les  m«iindres  anecdotes. 
Le  talent  principal  de  l'abbé  Trublet  est  la  mémoire.  Dans  le  temps  qu'il 
donna  ses  êiélanges,  il  demanda  à  un  homme  de  lettres  s'il  croyait  que 
Ton  tût  en  état  de  travailler  tous  les  jours  à  cet  ouvrage.  —  Gela  dépend 
des  gens  que  Ton  voit^  lui  répondit-on...  > 

Cela  est  assez  piquant,  comme  on  voit,  malgré  certaines  nuances 
d'impartialité.  Quedites*voas  de  ce  chiffonnier  de  la  littérature^  qui 


k  l'agaoéhii  fiunçaisb  1 

eependant  n*d6t  ni  ridicale  tii  déplaeé  aa  fuilien  dé  rAcadémier 
Vous  éties  aussi  du  cénacle.  Monsieur  de  Voisenon,  et  vons 
craigniez  peut-être  qu*en  forçant  la  note  on  ne  tous  applii|oftt  Pépi- 
thète  à  vou8-m6me... 

Madame  Geoffrin  disait  mieux  s  elle  appelait  Trublet  une  bék 
frottée  (Tetprit  ;  et  Garât,  qui  rapporte  ce  mot  dans  ses  Mémoirti 
9ur  Suard,  le  trouve  naturel  puisque  Pabbé  ne  sortait  pas  de  la 
société  de  Fontenelle,  de  Montesquieu  et  de  Marivaux.  —  Es  tu 
Vambre?  d«*mande  le  Persan  Saadi  à  un  morceau  de  terre  qui  par- 
famé  son  bain.  —  Non,  répond  la  terre,  mais  je  me  iuii  trouvé 
souvent  aux  lieux  où  la  rose  verse  ses  parfums  les  plus  exquis.. 

Suard,  qui  se  connaissait  en  hommes  d'esprit,  ne  pensait  cepen- 
dant, sur  Tabbé  Trublet,  ni  comme  Madame  Geoffrin,  son  amie,  ni 
comme  Voltaire,  Tun  de  ses  oracles  :  bien  plus,  il  réclamait  contre 
Tun  et  Fautre,  contre  Tamitié  bienfaisante  et  contre  le  génie  en 
colère  (ce  sont  les  expressions  de  Garai)  ;  et,  ce  qui  est  plus  rare 
encore,  il  faisait  sortir  de  ces  réclamations  courageuses  des  prin- 
cipes lumineux  de  critique  littéraire.  Il  disait  à  Madame  Geoffrin, 
et  nous  croyons  devoir  rapporter  intégralement  ce  curieux  passage 
des  Mémoires  de  Garât: 

«  Sans  esprit  à  soi^  Madame,  fût-on  plos  firotté  encore  de  tout  l'esprit 
de  Fontenelle,  on  ne  s'élèverait  pas  même  jusqu^à  la  médiociité.  Je  crois 
bien  que  votre  abbé  n'est  pas  allé  btaue«iup  au  delà  %  mais  je  ereis  peur- 
taai  qu'il  a  franciri  celle  boraot  qui  est  celle  de  presque  tout  le  monde. 
Veid  ce  qui  me  le  fiiil  penser* 

o  II  j  a  trois  cboset  qui,  à  ce  qull  me  semble,  ne  peuvent  jamais  ap- 
parteuir  I  un  bomme  îirémédÎAblHneat  médiocre  ;  la  première,  un  «tyle 
toajoure  eerracti  toujours  aases  prés  de  rifléganee,  et  quflquefiBÎs  henraa- 
sement  détourné  des  ei pressions  et  des  toumorea  vu%atres  :  or,  tout  ee 
qu'a  imprimé  l'abbé  Trublet  est  toujours  pur  et  net;  il  lui  arrive  même 
de  trouver  des  mots  ou  des  associations  de  mots  qui  n'étaient  pas  dans 
k  langue,  et  qu'elle  fera  bien  de  lui  prendre.  La  seconde,  ce  sont  des 
vues  sur  les  opinions  et  sur  les  mœurs  domtnantt*s  du  monde,  sur  Tesprit 
do  jour,  qui  démêlent  plus  distinctement  qu'on  ne  Ta  fuit  encore  ce  qui 
s'y  trouve  de  foux  et  de  dangereux  ;  et  je  crois  qu'il  me  serait  facile  d'ex- 
traire, pour  votre  usage  et  pour  le  mSeo,  des  observations  et  des  mufanes 


8  LÀ  BRETAGNE 

de  Tabbé  Tniblet,  un  reeueil,  petit  t  la  vérité,  qu'on  jugerait  formé,  non 
de  fesprit  de  l'abbé  Trublet,  mais  de  celui  de  La  Rochefoucauld  ou  de 
celui  de  La  Bruyère.  La  troisième,  c'est  un  nouvel  eiameo  de  quelqu'un 
de  ces  écrivains  qui,  après  avoir  eu  une  grande  vogue,  Font,  dès  long- 
temps, tout  à  fait  perdue,  et  un  jugement  qui  le  fait  remonter  à  ce  rang 
d'où  il  était  déchu  :  tels  sont  l'examen  et  le  jugement  de  l'abbé  Trublet 
sur  Balxac  ;  l'abbé  a  très  bi<  n  prouvé,  car  il  a  très  bien  fiait  sentir  ë  tons 
Jes  esprits  que  Balzac  a  le  premier  créé  l'énergie  et  la  noblesse  de  notre 
prose,  comme  Corneille,  l'énergie  et  la  noblesse  de  nos  vers.  C'est  comme 
un  trône  restauré,  et  il  n'y  a  que  le  goût  qui  puisse  ainsi  réhabiliter  le 
génie.  > 

A  ce  sujet,  ajoute  Garât,  Suard  se  plaignait  de  son  ami  Saint- 
Lambert,  qui,  succédant  à  Trublet  à  rAcadémie,  avait  glissé  rapi- 
dement sur  les  mérites  de  son  prédécesseur,  comme  s'il  eût  craint, 
en  appuyant,  de  rencontrer  la  définition  de  Madame  Geoffrin.  Mais 
ce  n'est  pas  la  plaisanterie  de  l'aimable  femme,  qui  a  perdu  la  ré- 
putation littéraire  de  l'auteur  des  Essais  et  des*  Panégyriques,  c'est 
la  vengeance  implacable  de  l'irascible  Voltaire.  Et  cependant, 
lorsqueparut,  à  Paris,  la  satire  du  PaticrediablCy  qui  obtint  un  succès 
extraordinaire,  voici  comment  l'accueillit  la  principale  victime. 
C*est  encore  Garât  qui  nous  a  conservé  cette  piquante  anecdote,  bien 
faite  pour  gagner  du  premier  coup  à  l'abbé  la  sympathie  de  tous  les 
honnêtes  gens  : 

c  Dès  le  lendemain,  tout  le  monde  le  savait  par  cœur.  Le  lendemain 
même,  M.  Suard  rencontre  l'abbé  Trublet  sous  les  guichets  du  Carrousel  : 
ce  bon  diable  avait  aussi  retenu  la  pièce  tout  ensière;  et  ce  qu'il  savait 
le  mieux,  c'était  les  vers  sur  lui,  si  sanglans  et  si  gais.  Il  ne  les  récitait 
pas  seulement,  il  les  commentait  Observez  bien,  disait -il  à  M.  Suard, 
qu'un  homme  de  peu  de  goût  et  de  peu  de  UUent  aurait  pu  faire  le  vers 
tomposi  d'un  même  mot  répété  trois  fois  : 

n  compilait,  compilait,  compilait, 

mais  qu'il  n*y  avait  qu'un  homme  de  beaucoup  de  talent  et  de  beaucoup 
de  goût  qui  pouvait  le  laisser,  » 

Voltaire,  qui  ne  Ta  pas  ignoré,  assure  Garat,  aurait  pu  écrire  à 
Trublet,  comme  Horace  à  Tibulle  : 


A  l'agaimémib  française  9 

Albù  iMitrorum  sermonum  candide  judex. 

Mais  Voltaire  n'avait  pas  cette  candeur,  et,  biea  au  contraire,  il 
doubla  la  dose  de  ses  plaisanteries. 

Tout  le  camp  philosophique  n'épousa  point  la  querelle  de  son 
chef.  D'Âlembert  a  composé  un  bon  éloge  de  l'abbé  Trublet,  et 
nous  citerons,  dans  le  cours  de  cette  étude,  des  appréciations  élo- 
gieuses  de  nombreux  contemporains.  Fontenelle,  La  Motte,  Mon- 
tesquieu, Marivaux...  n'accordaient  pas  leur  intimité  à  des  gens  qui 
ne  la  méritaient  point,  et  cela  nous  suffit  pour  mettre,  dès  le  préam- 
bule, nos  lecteurs  en  garde  contre  les  satires  de  Voltaire.  Parmi 
ceux  qu'a  prétendu  tuer  Fauteur  de  la  seconde  Pucelle^  il  en  est 
qui  se  portent  fort  bien  devant  la  postérité. 

Nous  espérons  montrer  sans  peine  que  l'abbé  Trublet  doit  être 
de  ce  nombre. 

I 

Famille  et  jeunesse  de  Trublet 
(1697-1734) 

Nicolas-Charles-Ioseph  Trublet  fut  baptisé  à  Saint-Halo,  le  4 
décembre  1697.  C'est,  du  moins,  ce  qui  résulte  de  Tacle  de  bap- 
tême que  j'ai  relevé  en  1873  sur  le  registre  original  conservé  aux 
archives  de  la  mairie  de  cette  ville.  La  Biographie  bretonne  dit 
qa'il  naquit  le  4  décembre  1697  :  c'est  aussi  ce  qu'indique  M.  Guil- 
lolîn  de  Gorson,  dans  son  magnifique  Pouillé  de  Rennes  ;  mais 
rien  ne  fait  supposer  dans  l'acte  de  baptême  que  le  jeune  Nicolas 
ait  été  baptisé  le  jour  même  de  sa  naissance.  Voici  cet  acte,  tel  que 
je  le  retrouve  dans  mes  notes  de  voyage  : 

«  Nicolas- Charles- Joseph  Trublet^  fils  de  Charles- Joseph  Tni- 
Heiy  sieur  de  la  Fhurie^  et  de  dame  Françoise  Le  Breton^  sa 
femme,  fut  baptisé  par  moy  soussigné,  le  4  décembre  1697  ;  et  a 
esté  parain  Nicolas  Ls  Breton^  sieur  de  Prépian,  et  maraine,  de- 


rooiselle  Perrine  Jocei^  dame  de  la  MagdelaÎDe,  qui  ont  signé.  »  — 
Signé  :  Nicolas  Le  Breton,  Perrine  Jocet,  Cbarles-Joseph  TrubleL 
Betuel  baptisavU. 

Les  Trublet  formaient  une  véritable  tribu  à  Saint-Malo.  En  dix 
anSy  de  1661  k  1670,  j'ai  relevé  sur  les  registres  de  paroisse  dix- 
sept  actes  de  baplëme  les  concernant.  C'était  une  des  plus  an* 
ciennes  familles  bourgeoises  de  la  ville.  On  prétend  qu'elle  existait 
déjà  au  YI*  siècle,  du  temps  de  saint  Malo  lui-même,  à  qui  un 
des  ancêtres  de  Pabbé  aurait  dérobé  un. poisson  préparé  pour  sod 
repas  :  d'où  le  surnom  de  truble,  qui  signifie  en  vieux  langage  une 
sorte  de  filet  de  pêcheur  ^ 

Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'en  1366,  trois  membres  de  cette 
famille  étaient  appelés  à  ratifier,  par  leur  signature,  pour  la  ville 
de  Saint-Malo,  le  traité  de  capitulation  et  amnistie  accordé  par 
Jean  de  Montfort'.  Aussi  apprendra-t-on  sans  étonnem^nt  que  les 
Trublet  furent  maintenus  de  noblesse  au  ressort  de  Rennes,  en 
4700,  et  qu'ils  portaient  :  d'azur  au  chevron  d'argent  chargé  de 
S  roses  de  gueules*.  En  1695,  un  Trublet  était  gentilhomme  de  la 
maison  de  Monsieur.  Parmi  les  diverses  branches  de  la  famille,  on 
remarquait  les  seigneurs  de  la  Yitle-Jégu,  de  la  Chesnays^  de  la 
Fosse-Hingant,  de  Launay,  de  la  Guinouais,  de  la  Ville  Le  Houx,  de 
la  Plourie,  etc.  L'abbé  appartenait  à  ce  dernier  rameau,  qui  le 
rendait  cousin  des  Moreau  de  Maupertuis. 

C'est  une  manière  de  parler  ordinaire  à  Saint-Malo,  disait 
Fréron  en  1774,  dans  la  notice  qu'il  a  consacrée  à  l'abbé,  de  dire 
pour  exprimer  que  quelqu'un  est  d'ancienne  race  :  /{ est  aussi  bon 
qu'un  Tmbkt.  «  Serait-ce  un  paradoxe  d'avancer  qu'une  origine 
bourgeoise  connue  depuis  mille  ou  douze  cents  ans  est  plus  flat- 
teuse qu'une  noblesse  d'un  siècle^?...  » 


1 .  Biographie  bretonne,  Nolice  sur  fabbé,  par  Roumain  de  la  Rallaye. 

2.  IbU.  Notice  sar  Trublet  de  U  Yillejéga,  ptr  I^vot. 

3.  Arnwritl  de  Bretagne,  par  Pol  de  Coarcy. 

4.  Fréron.  Année  tittéraire  de  1771,  au  tome  II,  et  fiécrologe  des  hommes  c4èbres 
dt  France. 


A  L'ACABiMIB  PIUNÇAISE  il 

Je  D*insîsterai  pas  davantage  sur  les  origines  de  l'abbé  Trublet  : 
pour  savoir  ce  que  pouvait  être,  au  commencement  du  XVIII*  siècle, 
Texistence  des  anciennes  familles  malouines,  je  renvoie  au  curieux 
chapitre  que  H.  Tabbé  Poulain  a  consacré  à  la  cité  corsaire  dans 
son  Histoire  de  Duguay-Trouin  :  mais  je  n^étonnerai  personne  en 
disant  que  l'éducation  du  futur  abbé  fut  entourée  de  soins  tout 
particuliers. 

Le  jeune  Nicolas  fut  destiné  à  l'étal  ecclésiastique  et  son  carac- 
tère nous  indique  assez  que  sa  vocation  fut  sérieuse.  Mais  il  mani« 
festa  surtout  des  aptitudes  pour  la  littérature.  Dès  l'âge  de  vingt 
ans,  en  4717,  il  fil  paraître,  dans  le  Mercure  de  France,  à  propos 
de  la  réapparition  du  Télemaquey  assez  peu  connu  en  France  à 
cause  de  la  proscription  dont  l'avait  frappé  Louis  XIV,  un  remar- 
quable article  de  critique  littéraire  dans  lequel  il  adoptait  complè- 
tement les  idées  de  La  Moite  et  de  Fontenelle,  les  deux  chefs  du 
parti  des  modernes  dans  la  fameuse  querelle  contre  les  anciens. 
De  là  l'intimité  qui  régna  désormais  entre  les  trois  écrivains. 

Ces  essais  l'ayant  mis  en  évidence,  l'abbé.de  Tencin,  qui  venait 
de  recevoir  l'abjuration  de  Law  à  Helun,  et  d'être  nommé,  par  le 
roi,  à  l'évèché  de  Grenoble  (nomination  qui  n'eut  pas  de  suite), 
le  prit  pour  secrétaire.  Frère  de  celle  romanesque  Glaudine-Alexan- 
drine  Guérinde  Tencin,  qui,  après  avoir  éié  religieuse  au  couvent  de 
Montfleury,  puis  cbanoinesse  de  Neuville,  devail  écrire  le  Comte  de 
CommingeSf  et  devenir  la  mère  du  célèbre  d'AlemberC,  l'abbé  de 
Tencin  eut,  lui  aussi^  une   carrière   assez  remplie  d'intrigues*. 


1.  Saint-Simoo,  dans  ses  notes  an  Journal  à$  îkmgeau,  feit  uo  portrait  fort^pen 
flatté  do  frère  et  de  la  sœur:  celle-ci  favorite  de  Dobois,  et  par  le  premier  mioislre 
obteoaDi  toot  ponr  l'association.  Vuici  le  portrait  du  frère:  «  Un  esprit  vaste»  mâle, 
bardt,  entreprenant,  surtout  incapable  de  se  rebuter  d*aucnne  difBculté,  et  d'une 
paiienoe  de  plusieurs  vies,  mais  toujours  agissante  vers  son  but,  sans  Jamais  s'en 
déioumer  ;  un  esprit  plein  de  ressort^  et  de  ressources,  bien  souple,  fin,  discret, 
doux  et  Apre  selon  le  besoin,  et  capable,  sans  eflbris,  de  toutes  sortes  de  formes  ; 
maître  en  artillc-s,  contempteur  souverain  de  tont  b«inneur  et  detoulereligion.en  gar- 
dant soigneosemeot  totis  les  dehors  de  l'un  et  de  l'antre;  Her  et  bas  toujours  selon  les 
gens  et  les  occurrences,  et  toujours  avec  esprit  et  discernement;  d'une  ambition  dé- 


12  Lk  BRETAGNE 

L'école  était  donc  médiocre  pour  le  jeune  Malouin.  A  sa  place, 
un  caractère  ambitieux  eût  certainement  fait  fortune  ;  mais  Tniblet 
n'était  pas  taillé  pour  les  aventures,  et  il  se  contenta  de  remplir 
consciencieusement  son  ofGce.  Ce  ne  furent  cependant  pas  les  occa- 
sions de  briller  et  de  se  frayer  un  beau  chemin  dans  le  monde  qui 
lui  manquèrent;  car,  en  4721  (il  n'avait  encore  que  vingt-quatre 
ans)  il  suivit  son  patron  à  Rome  où  il  se  rendait  comme  concla- 
viste  du  cardinal  de  Bissy  \  à  l'occasion  de  la  mort  du  pape 
Clément  XI,  et  le  cardinal  fit  confier  à  l'abbé  de  Tencin  l'emploi 
de  chargé  d'affaires  pour  la  France  à  Rome.  Nommé  archevèqae 
d'Embrun,  Tencin  fut  sacré  par  le  pape  lui-même  le  2  juillet  4724, 
et  revint  en  France»  peu  après,  pour  prendre  part  aux  luttes  de  la 
Constitution  et  au  concile  d'Embrun.  Les  attaques  violentes,  les 
pamphlets  et  les  chansons  immondes  contre  le  nouvel  archevêque 
qui  devait  recevoir  le  chapeau  de  cardinal,  en  4739,  datent  de 
cette  époque.  Il  n'était  certes  pas  exemplaire  ;  mais  la  malignité 
des  Jansénistes  l'a  trop  souvent  calomnié  pour  qu'on  puisse  prendre 
à  la  lettre  toutes  ces  infamies.  Il  nous  suffit  que  Trublet,  qui  le 
suivit  une  seconde  fois  à  Rome  en  4739,  lui  ait  été  fidèle,  pour 
être  persuadé  qu'il  faut  n'attribuer  qu'une  importance  relative  à  de 
pareilles  diatribes. 


mesaréeet  sartont  altérée  d'or,  non  par  ayarice  ni  pardésirde  dépenser  oa  deparaiu^, 
mais  comme  Yoie  abrégée  de  panrenir  à  tout.  Il  Joigooit  qaelque  saToir  et  loos  lai 
agréments  de  la  conversation,  des  manières  et  do  commerce,  à  ooe  siogaliére  sou- 
plesse et  i  un  grand  art  de  cacher  avec  jugement  tout  ce  qu'il  ne  vouloit  être 
aperçu...  etc.  »  Journal  deDangeau,XS\\{,  159-160. 

C'est  merveille  qu'à  un  pareil  contact  Tabbé  Trublet  ne  se  soit  pas  corrompu.  Il 
y  a  des  grâces  d'état. 

A  propos  de  l'abbé  de  Tencin,  je  ne  parle  pas  d'une  scène  dramatique  racontée 
dans  les  Mémoiresde  Sùnt-Simon,  au  sujet  d'un  faux  serment  qu'il  aurait  fait  enpleia 
parlement,  dans  un  procès  en  Simonie,  quelques  jours  avant  son  départ  pour  Rome, 
car  il  y  a  contradiction  entre  le  récit  du  noble  duc  et  ceux  de  Marais  et  de  Barbier. 
Il  fout  se  défier  des  Jansénistes,  parlant  des  partisans  de  la  CwMtitution. 

i.  Là  Biographie  universelle  dit  le  cardinal  de  Roban  (art.  rend»,  par  Picot).  Hais 
le  journal  de  Marais  dit  que  l'abbé  de  Tencin  fut  imposé  à  Bissy  par  le  régent  et  par 
Dubois. 


A  l'académie  FBAMÇAISE  13 

ReTonu  à  Paris  avec  son  protecteur^  Tabbé  Trublet  engagea  an 
Yéritable  commerce  d'amitié  avec  La  Motte,  Fontenelle  et  les  litté- 
ratears  de  lear  parti.  Il  fréquentait  assidûment  le  café  où  présidait 
La  Motte,  sur  le  quai  de  l'École  :  rendeznvous  des  gens  d'esprit 
dans  lequel  se  forma  bientôt  une  petite  république  littéraire  ;  tri- 
bunal où  chacun  était  jugé  par  ses  pairs  et  savait  en  sa  conscience 
que  son  mérite  était  apprécié  à  sa  juste  valeur.  Aussi  lorsque  La  Motte 
mourut  en  1732,  l'abbé  Trublet  lui  consacra-t-il  aussitôt  une  notice 
enthousiaste  qu'il  n'a  pourtant  pas  reproduite  plus  tard  dans  son 
livre  sur  La  Motte  et  FonteneHSy  à  moins  que  ce  ne  soit  la  même 
que  celle  insérée  en  1759  dans  la  nouvelle  édition  du  Dictionnaire 
de  Moreri.  N'ayant  pas  retrouvé  la  notice  de  1732,  je  n'ai  pu  la 
comparer  avec  celle  de  1759  dont  il  sera  parlé  plus  loin.  Pour  le 
moment,  un  ouvrage  plus  considérable  appelle  notre  attention. 
On  a  prétendu  que  les  Essais  de  littérature  et  de  morale  qui  paru- 
rent en  1734  el  furent  accueillis  avec  faveur,  n'étaient  que  le  recueil 
des  conversations  journalières  de  cette  espèce  de  manufacture 
d^eqtrU  du  café  de  l'école,  qui  avait  en  l'abbé,  disait-on,  un  fidèle 
habitué.  De  là,  l'épithète  de  compilateur  qui  devait  plus  tard  être 
jetée  à  la  face  de  Trublet  II  importe  de  faire  justice  de  cette 
accusation. 

II 
Les  Essais  de  uttAuture  et  de  iiorale. 

Le  nombre  des  éditions  des  Essais  sur  divers  sujets  de  littéra- 
ture et  de  morale  publiées  du  vivant  de  l'auteur  fut  considérable 
pour  l'époque»  et  leur  distance  prouve  assez  que  le  succès  de  ce 
livre  ne  fut  pas  éphémère  mais  soutenu.  La  première  est  de  «1735, 
la  seconde  de  1737,  la  troisième  de  1741,  toutes  les  trois  en  un 
volume;   la  quatrième  de  1749 S  tellement  augmentée  qu'elle  se 

I.  Toatas  ces  éditions  ont  pana  chez  Briasson,  rue  Stiot-Jacqaes. 


U  LA  BRBnOME 

présente  en  deux  Tolumes  ;  la  cinquième  et  la  sixième,  de  175i  à 
1768,  en  comprennent  quatre*.  Si  nous  ajoutons  que  dès  l'année 
1737,  les  Essais  de  Tabbé  furent  traduits  en  allemand  par  Mu«  Ro* 
manus  ',  et  en  anglais  par  deux  amateurs,  dont  Tun,  TEcossais 
Elfinston,  réédita  Toufrage  en  1743';  enfin,  qu'en  1755  un  acadé- 
micien de  la  Crusca  traduisit  le  litre  en  italien  \  cela  nous  donnera 
un  total  de  onxe  éditions  en  quatre  langues,  sans  compter  les  con- 
trefaçons bollandaises  * . 

Cette  simple  nomenclature  suffit  pour  attester  que  nous  ne 
sommes  pas  en  présence  d'un  ouvrage  médiocre.  Les  contempo- 
rains ne  lui  eussent  pas  fait  un  pareil  accueil  s'il  ne  l'avait  pas 
mérité.  Montesquieu,  du  reste,  avait  coutume  de  dire  que  c'était  le 
premier  livre  du  second  ordre.  Ce  n'est  pas  là,  de  pareille  bouche, 
un  petit  éloge.  Il  est  certain  que  ces  essais,  remplis  de  réflexions 
solides,  quelquefois  profondes,  toujours  bien  exprimées  en  sijle 
correct  et  pur,  se  lisent  encore  avec  plaisir,  malgré  une  certaine 
monotonie,  même  après  les  œuvres  des  grands  moralistes,  La 
Bmjère,  La  Rochefoucauld,  Pascal  et  Yauvenargues.  Je  ne  parle  pas 
de  HonUigne,  dont  la  saveur  archaïque  de  style  est  si  pénétrante 
et  si  particulière. 

L'ouvrage  est  divisé  en  séries  d'articles  arbitrairement  distribués 
sur  le  goût^  sur  la  conversation^  sur  le  bonheur,  sur  la  critique^  sur 
la  politesse,  sur  la  raillerie^  sur  le  plaisir^  sur  Vesprit,  sur  Vusage 
du  mondCj  sur  la  timidité,  sur  le  style,  sur  la  morale  générale,  sur 
la  poésie,  sur  les  ouvrages  dramatiques,  etc.,  etc.,  et  composés  cha- 
cun de  réflexions  détachées,  tantôt  courtes  en  forme  de  sentences, 
tantôt  plus  étendues  en  forme  de  dissertations  morales  ou  litté- 

i .  L^édition  de  1754  a  Urois  TohiiiMs,  et  le  quatrième  parmi  seal  en  1760  :  tous  les 
qnaire  farenl  réèditét  chez  Briasson,  eo  1768. 

2.  Leipiig.  1736.  in-8o. 

3.  Voy.  les  OhserwUions  sur  les  EcriU  modemeê,  XXXIII,  208. 

4.  Volgantiammit»  éi  iag§i  Mpr«  divern  maUtie  H  UtUntt^n  «  di  «ta rtle. 
Voy.  l'Anna  Utléraire,  1755,  VIIL  356. 

5.  Je  citerai  en  particulier  celle  de  1762,  en  quatre  volumes  (à  Paris,  suivant  la 
copie). 


À  L'ÂGAlNblIB  PRAMÇAISB  i5 

nirss.  L«  premier  cbapiire  M  consacré  i  la  manière  éPéervrtpar 
pênêéêê  déiackées  ;  Ton  y  reconnaît  que  le  judicieux  abbé  a*esl 
proposé  d'éviter  les  écueils  ordinaires  à  ces  sortes  de  litres,  la 
sécheresse,  la  froideur,  la  trivialité,  et  que,  sans  prendre  La 
Bruyère  poar  modèle,  «  il  a  craint  également  de  ressembler  à  ces 
tristes  et  ennuyeux  moralistes  qui  prennent  la  peine  d'écrire  popu- 
lairement ce  que  tout  le  monde  sait^  et  à  ces  précieux  discoureurs 
dont  Tart  se  borne  à  revêtir  d'expressions  extraordinaires  les  idées 
loi  plus  communes*.  »  Ni  négligence,  ni  affectation,  tel  fut  son 
programme. 

Quant  an  procédé  en  lui-même^  procédé  qui  n'est  pas  nouveau, 
car  les  anciens  Tont  connu  et  pratiqué,  il  plut  beaucoup  i  Tabbé 
Tmblet.  On  s'épargne, comme  disait  Boilean  an  sujet  de  La  Bruyère, 
le  plus  difficile  d'un  ouvrage,  Fart  di$  tramiiioni.  Les  lecteurs  y 
trouvent  leur  compte  aussi  bien  que  les  écrivains.  Dans  un  ouvrage 
suivi,  on  rencontre  quelques  bonnes  pensées  noyées  dans  une  infi- 
nité d'autres  communes  et  médiocres.  Ces  bonnes  pensées,  données 
à  part,  auraient  fait  plus  de  plaisir  an  lecteur  et  plus  d'honneur  à 
récrivain.  En  effet,  remarque  à  ce  sujet  Fréron,  un  versificateur 
expose  au  théfttre  une  tragédie  où  il  se  trouve,  tout  bien  calculé, 
une  trentaine  de  bons  vers.  Ces  trente  vers,  présentés  séparément, 
auraient  attiré  quelques  applaudissements  au  poète,  au  lieu  qu'une 
pièce  misérable  dans  sa  totalité  le  couvre  de  mépris '• 

n  y  a  longtemps  qu'on  crie  contre  la  multitude  des  livres,  écri- 
vait Trublet  ;  mais  on  convient  aussi,  et  il  est  passé  en  proverbe, 
qn^il  n*y  en  a  point  où  il  n*y  ait  quelque  chose  de  bon.  «  Il  serait 
donc  à  souhaiter  qu'on  en  supprimAt  les  trois  quarts,  après  en  avoir 
extrait  ce  qui  mériterait  d'être  conservé.  Ce  serait  un  Uvre  curieux, 
bHI  était  bien  Aiit,  qoutait-il,  que  celui  qui  aurait  pour  titre  : 
Extrait  des  Utre$  qu'on  ne  lit  point...  » 


i.  OftMrvoHoni  tut  ta  Etrit$  moâemêi,  l,  421-127. 

2.  Frtroa.  Uttret  tur  quelques  fitHb  4t  C9  Imp9y  HT,  il7.  (Article  sot  k  S^  éiM« 

llofié»jlSM*,^la-l6^.) 


16  UL  BRBTiiGIS 

Telle  est  la  joslificaiion  de  la  nuanière  d'écrire  f^r  pensées  dUa- 
chées.  Mais  si  on  et ite  les  périls  des  traositiooSy  on  en  renconlre 
d'autresy  et  Trublet  ne  se  dissimulait  pas  les  périls  de  l'entre- 
prise. 

Je  troute  à  la  fin  du  volume  une  sorte  de  profession  de  foi 
dont  il  est  bon  de  ciler  les  principaux  fragments  à  titre  de  document 
autobiographique  : 

a  Les  outrages  de  la  nature  de  celui  qu*on  vient  de  lire,  les  Lwres  de 
Réflexions,  ne  sont  pas  les  plus  propres  à  réussir.  Frenîèrement,  ce  genre 
d'écrire  est  peu  agréable  par  lui-même:  il  est  trop  froid,  trop  sérieux, 
trop  appliquant.  Quant  à  ceux  qui  aiment  les  réflexions  parce  qu'ils  savent 
eux-mêmes  réfléchir,  ils  sont  bien  avancés  de  ce  cêté-li,  et  par  consé- 
quent très  difficiles  à  satisfaire.  Pour  leur  plaire  il  faudrait  leur  donner 
du  nouveau.  Mais  qu'est-ce  qui  peut  paraître  nouveau  à  des  gens  qui  ont 
lu  et  médité  tout  ce  que  nous  avons  de  meilleur  en  ce  genre?  Que  peut-on 
igouter  à  ce  trésor  immense  de  réflexions  qu'ils  se  sont  fait  des  pensées 
de  tant  de  bons  esprits  et  des  leurs  propres  ?  U  est  vrai  qae,  par  cela 
même  qu'ils  savent  ce  qui  a  été  dit  de  meilleur,  ils  ne  manqueront  pas  de 
reconnaître  ce  qui  n'a  pas  encore  été  dit,  au  lieu  que  beaucoup  d'autres 
lecteurs  ne  sont  point  en  état  de  distinguer  ce  qui  est  nouveau  d'avec  ce 
qui  ne  l'est  pas.... 

€  Dès  ma  première  jeunesse,  j'ai  lu  et  relu  nos  meilleurs  moralistes,  et 
leurs  livres  ont  produit  sur  mol  celui  de  tous  les  effets  qui  caractérise  le 
plus  sûrement  les  bons  ouvrages  :  ils  m'ont  fait  penser.  J*ai  pris  ensuite 
quelque  plaisir  à  écrire  mes  pensées,  et  j'ai  retiré  de  l'utilité  de  les  avoir 
écrites.  Im  dilG&rentes  régies  qu'elles  contiennent,  par  exemple,  sur  T  A- 
prit  de  société  (on  a  bien  vu  que  c'était  ma  matière  favorite),  en  sont 
devenues,  non  seulement  plus  présentes  à  mon  esprit,  mais  encore  plus 
puissantes  sur  mon  cœur^  et  la  honte  qu'il  y  aurait  eu  à  commettre  des 
fautes  que  j'avois  condamnées  moi-même,  m'en  a  souvent  préservé.  Quel- 
qu'un disoit,  et  je  le  redis  après  lui:  /*at  faU  mon  Hors  ei  mon  Hvre  me 
faU  Ums  les  jours..,. 

<  Si  plusieurs  de  ces  pensées  ne  sont  pas  nouvelles,  si  elles  sont  même 
communes,  je  sois  qu'elles  le  sont,  et  j'ose  espérer  qu'on  ne  me  soupçonne 
pas  de  l'avoir  ignoré.  Mais  outre  que  je  me  flatte  qu'il  y  a  ordinairement 
quelque  chose  de  nouveau  dans  la  manière  dont  je  les  ai  rendues,  ne  fût-ce 
que  plus  de  justesse,  j'avoue  que  je  répète  volontiers  une  vérité  très  utile, 
parce  que  je  crois  cette  répétition  utile  elle-même,  surtout  quand  c'est 
quelqu'une  de  ces  vérités  que  les  préjugés  ou  les  passions  contestent 


A  l'académie  française  17 

eoeore,  nnon  ouvertemeot,  du  moins  dans  le  fond  du  cœur.  Quoique  com- 
munes, quoique  dites  cent  fois,  elles  ne  Tout  pas  encore  été  assez  souvent 
ou  assez  bien,  tandis  qu'elles  ne  soot  pas  encore  généralement  crues,  ou 
qu'en  les  croyant  on  n'agit  pas  en  conséquence. 

«  Les  meilleures  choses  qu'on  puisse  dire  aux  hommes  sont  peut-être 
déjà  écriles;  mais  on  ne  les  cherche  point  où  elles  sont;  on  ne  IH  que  les 
Uvres  nouveaum.  On  a  grand  tort,  sans  doute,  mais  enfin  l'on  a  ce  tort  11 
n'y  a  donc  point  d'autre  moyen  pour  faire  lire  ces  bonnes  choses  que  de 
les  récrire  et  de  les  mettre  dans  des  livres  nouveaux....  » 

Ce  dernier  aveu,  absolument  dépouillé  d'artiûce,  était  fait  pour 
désarmer  la  critique,  et  elle  accueillit  en  effet  très  favorablement 
les  premières  éditions  de  l'ouvrage.  Ses  deux  principaux  organes,  à 
celte  époque,  étaient,  en  dehors  du  Journal  de  Trévoux  et  du  Jour- 
nal des  Savants,  plus  spécialement  lus  par  les  érudits,  le  Pour  et 
le  Contre^  de  Tabbé  Prévost,  et  les  Observations  sur  les  écrits  mo- 
dernes, de  l'abbé  Desfontaines,  qui  s'adressaient  aux  gens  du 
monde: 

c  Les  essaisde  M.  Tabbé  Trublet,  disait  Prévost,  en  1735,  necontiennent 
que  des  choses  sérieuses  sur  les  différentes  parties  du  savoir  et  de  la 
morale.  Cependaot  ^esprit  qui  y  est  semé  de  toutes  parts,  le  bon  sens  et 
le  goût  qui  y  paraissent  associés  avec  une  fidélité  qu'ils  n'ont  pas  toujours 
l'un  pour  l'autre;  la  connaissance  du  monde  et  celle  des  sciences,  qui  s'y 
font  sentir  aussi  continuellement,  quoiqu'il  y  ait  bien  peu  de  livres  où  on 
les  voit  marcher  ensemble;  enfin  le  style  et  le  tour  neuf  d'un  grand 
nombre  de  maximes  et  de  réflexions,  sont  des  qualités  qu'on  doit  recon- 
naître dans  l'ouvrage  que  j*anDonce,  et  qui  devraient  plaire  du  moins  à 
toutes  les  personnes  raisonnables.  Gest  par  le  succès  d  un  livre  de  cette 
sature  qu*on  peut  juger  quel  en  est  ë  peu  près  le  nombre  dans  une  nation. 
Cette  règle  n'est  pas  si  badine  qu'elle  ne  puisse  être  quelquefois  d'un 
otage  fort  sérieux.  Là  revient  le  proverbe:  Dis-moi  qui  ta  hantes....  et 
ce  n  est  pas  non  plus  une  sotte  règle  qu'un  proverbe  ^  »> 

Et  lors  de  la  seconde  édition,  en  4737,  il  ajoutait: 

a  i'ai  jugé,  dans  une  ancienne  feuille,  que  les  essais  de  M.  Trublet  au-- 
roient  autant  de  lecteurs  qu'il  y  a  de  partisans  de  l'honnêteté  des  mœurs 
el  de  la  saine  raison.  Non  seulement  le  succès  de  l'ouvrage  a  vérifié  ma 

I.  U  four  et  U  Ôonire,  Tl,  151. 

TOME  LVl  (YI  DB  LA  6«  SÉRIE}.  2 


11}  U  bRËYAGNIS 

prédicttoD,  tuais  il  Mn  ë  ftdre  coimattre  que  cette  lôf  té  dé  lecteurs  ii*eât 

Îas  étt  petit  bombre,  puisque  la  première  édition  se  trouve  si  tAt  épuisée. 
>*auteur  n*a  pas  mAuqué  de  perfectionner  celle-ci  par  divers  changements 
et  |>ar  quantité  d^addilions  qui  en  augmentent  le  prix.  Dans  les  endroits 
mêmes  où  Ton  croit  pouvoir  s*écarter  de  ses  opinions,  on  goàte  sa  manière 
de  les  proposer,  et  lorsqu'on  n'jr  reconnott  pas  des  régies  de  vérité,  on  est 
Satisfait  du  moins  du  tour  ingénieux  qu'il  donne  au  paradoxe  •.  h 

Desfontaines  consacra  deux  longs  articles  aux  deux  premières 
éditions  et  ne  trouva  guère  à  redire  qu'au  sujet  du  chapitre  sur  la 
critique,  qu'il  déclarait  cependant  écrit  avec  beaucoup  de  modéra- 
tion et  d'équité,  bien  que  l'auteur  fût  partisan  convaincu  de  certains 
écrivains  célèbres  que  la  critique  a  humiliés  \  Il  prévoyait  cepen- 
dant que  le  livre  de  l'abbé  Trublet  ne  serait  que  peu  goûté  par 
plusieurs  sortes  de  gens  :  par  ceux  qui  n'aiment  la  morale,  même 
la  plus  judicieuse,  qu'autant  qu'elle  est  animée  par  des  peintures 
vives,  par  des  portraits  d  après  nature,  par  les  traits  piquants  d'une 
satire  délicate  (telle  est  la  morale  de  La  Bruyère)  ;  —  par  ceux  qui 
voudraient  qu'au  défaut  de  cette  mahiëre  d'instruire  on  eût  appro- 
fondi les  sujets  et  qu*on  les  eût  traités  avec  des  raisonnements  plus 
suivis  et  plus  étendus  (telle  est  la  morale  de  Nicole)  ;  —  par  ceux 
qui  croiront  qu'on  s'est  déûé  de  leur  intelligence  lorsque^  pour 
mieux  foire  sentir  une  maxime  sensée,  on  y  a  collé  fréquemment 
un  petit  exemple  d'imagination  :  comme  si  ce  livre  avait  été  écrit 
pour  les  esprits  bornés  et  pour  les  personnes  illettrées  ;  —  par  les 


1.  Le  Pour  et  k  Contre,  XII,  SS. 

2.  Ce  ohipiU^  sur  It  cHItqnt  est  celai  qoi  a  été  le  plun  critiqiiépw  les  iotéreseés. 
Cela  fient  de  ce  qae  Trublet  detneDdait  aoe  chose  à  laquelle  on  D*éiait  pas  alors  ha- 
bitué. La  critique  est  om*,  répéuit-il,  parce  qu'où  se  borne  à  releter  les  défauts  des 
ouvrages  ;  mais  il  faudrait  que  la  critique  «  fût  un  examen  raisonné  des  ouvrages 
pour  en  faire  connaître  également  U  bon  et  le  mauvais»  •  C*est  ce  à  quoi  les  aris- 
tarques  du  temps  ne  se  décidaienl  pas  volontiers,  soutenant  que  c'était  là  un  projet 
de  la  nature  de  cent  de  Tabbé  de  Saint-Pierre,  c'est-à-dire  une  utopie,  trublet  avait 
dotiné,  pour  modèle,  la  Critique  du  Cid  par  rAcadéikiie  :  le  modèle  était  bien  choisi, 
mais  CD  déclarait  que  c'était  là  ane  oiuirre  dogmaUqoe  qui  ne  pouvait  appartenir 
qu'à  un  corps  littéraire,  (Voir  à  ce  sujet  un  curieux  article  de  Fréron  dans  ses  Leares 
de  1750.  III,  150  à  160.) 


A  l'agaoémih  frauçâise  10 

ennemis  de  tout  ce  qui  parait  ton  didactique  ;  — -  par  les  lecteurs 
dédaigneux  el  injustes  qui  rebutent  un  ouvraj^e»  lorsque  tout  n'y 
est  pas  neuf  et  important  ;  —  par  ceux...  Hais  je  m'arrête  dans 
cette  nomenclature  en  renvoyant  au  recueil  de  Tabbé  Desfontaines 
dont  on  goûtera  certainement  le  procédé  délicat  de  critique.  En 
revanche,  disait-il,  il  se  trouvera  un  grand  nombre  de  personnes 
qui  goûteront  dans  l'ouvrage  de  l'abbé  Trublet  une  morale  sensée, 
exposée  avec  une  élégante  précision.  Les  choses  communes  ou  peu 
importantes,  mêlées  de  quelque  chose  de  neuf,  leur  plairont  par  la 
manière  spirituelle  dont  elles  sont  exprimées.  Loin  de  condamner 
les  exemples,  elles  les  regarderont  comme  un  innocent  artifice 
pour  prévenir  le  triste  effet  du  précepte.  Quant  aux  éloges  prodi- 
gués dans  le  livre  à  Fontenelle,  qui  ne  jouissait  plus  de  la  faveur 
du  public,  et  qui  avaient  paru  à  quelques  personnes  fort  exagérés 
par  leur  ampleur  et  par  leur  répétition,  «  comme  ils  tombent, 
disait  Desfontaines,  sur  un  écrivain  célèbre  à  qui  personne  ne  peut 
refuser  l'estime,  on  doit  pardonner  à  l'auteur  de  l'avoir  nommé  et 
Joué  tant  de  fois.  On  pourra  même  envier  à  oe  fameux  écrivain 
l'avantage  d'être  estimé  et,  pour  ainsi  dire,  adoré  d'un  homme  dé 
beaucoup  d*esprit,  dont  la  sagesse  et  les  mœurs  douces  sont  si  par- 
faitement peintes  dans  son  livre  *.  » 

Deux  ans  plus  tard,  il  terminait  ainsi  ses  observations  beaucoup 
plus  critiques  sur  la  seconde  édition,  très  perfectionnée^  mais  pas 
suffisamment  encore  à  son  gré  i  «  Il  y  a  dans  cet  ouvrage  tant  de 
choses  excellentes,  par  rapport  à  la  morale  et  à  la  littérature  que 
quand  même  ce  que  j'ai  repris  (des  expressions  plutôt  que  des 
idées)  serait  réellement  répréhensible,  l'auteur  pourrait  toujours 
me  répondre  d'après  Horace  : 

Egregio  veluti  reprehendas  corpore  nœvos, 
et  je  lui  dirois  à  mon  tour  par  la  bouche  du  même  auteur: 

I.  QbêênatUmt  iur  1m  ScHU  moderna,  \,  121-135.  Deafontaiots  louait  Tk-ablit 
dêuê  cet  artidt  «fatoir  imaginé  la  mol  de  fmoUU  ;  maia  daatiiBe  lettre  poatériatire 
(p.  357-35Qb  il  te.realitue  à  UagaieiwDeamaraia» 


20  LA  BRETAGNE 

Non  ego  paucis 
O/fendar  maeulis  ^  » 

Pour  compléter  ces  impressions  contemporaines,  noas  ajouferons 
le  sentiment  du  traducteur  anglais  Blûnslon  qui  disait  en  présen- 
tant le  livre  de  Trublet  au  public  d'outre-Hanche,  très  difTicile  dans 
ce  genre  d'écrire  qu'il  considérait  comme  sa  propriété  :  <  Ces 
essais  annoncent  le  profond  savoir  de  l'auteur^  son  esprit  fin  et 
son  goût  délicat:  sa  critique  est  également  judicieuse  par  rapport 
au  cœur  humain  et  aux  belles-lettres.  Ses  réflexions  sont  justes, 
ingénieuses  et  neuves  :  ses  raisonnemens,  sans  avoir  la  sécheresse 
de  l'école,  ont  toute  la  force  des  argumens  philosophiques  >...  » 

Voici,  du  reste,  quelques  extraits  qui  permettront  au  lecteur  de 
juger  par  lui-même  de  la  valeur  de  quelques-unes  des  pensées 
de  Fauteur.  Nous  les  prenons  au  hasard  :  car  le  choix  demandé  par 
Suard  serait  fort  difficile  :  en  pareille  matière,  mieux  vaut  parcou- 
rir soi-même  le  volume^tout  entier  : 

Gomme  on  a  appelé  Tesprit  raison  assaisonnée^  on  pourrait  appeler  la 
politesse,  bonté  assaisonnée.  La  politesse  est  au  bon  cœur  ou  au  bon 
caractère,  ce  que  Tesprit  est  au  bon  sens.  L'esprit,  la  politesse,  sonl  je 
ne  sais  quoi  de  fin,  de  délicat  et  de  brillant:  ajoutez  Tun  à  la  raison, 
Tautre  à  la  bonté.  Nais  comme  le  grand  usage  du  monde  donne  souvent 
un  air  d'esprit  à  des  personnes  qui,  au  fond,  en  ont  très  peu,  de  même 
et  plus  souvent  encore,  il  donne  une  apparence  de  bonté  k  des  geos  qui 
sont  en  effet  très  méchants  et  très  durs:  leur  politesse  n'est  que  dureté 
assaisonnée,  comme  Tesprit  des  autres  n'est  que  sottise  assabonnée... 

Nous  examinons  les  ouvrages  des  autres  avec  un  secret  désir  d  y  trouver 
des  défauts:  cette  malice  nous  éclaire  et  nous  aide  à  découvrir  ceux  qui 
y  sont  en  effet....  La  vanité  nous  y  aide  encore t  car  nous  voulons  rendre 

i.  ObserpalUms  sur  les  Ecrits  modernes,  VIII.  (24.-263.) 

2.  Préface  dTlQosloD.tradoite  par  DesroDlaioes,  Ibid.  XXXIII,  210. 

Od  pea|  encore  citer  Tapprécalion  suifante: 

«  Cet  ouvrage,  si  estimable  par  la  délicatesse  do  style  et  par  la  solidité  des  ré- 
flexions» eo  no  mot  digne  de  La  Bmyère»  dit  Tabbé  u'Artigny  à  propos  de  la  3*  édi- 
tion, en  1741,  est  venu  fort  à  propos  pour  dédommager  le  pnbllc  de  cette  foule 
d'hislorieUes,  de  mémoires  romanesques  et  d'antres  mauvais  livres  dont  on  est 
accablé.  >  (Nouveaux  mém,  d'kisloire,  de  critique  et  de  littérature,  I.  818.) 


A  l'académie  française  21 

compta  de  ces  ouvrages  d*ane  maaière  qui  fasse  hoDoeur  à  notre  discer- 
nement et  la  censure  y  est  bien  plus  propre  que  la  louange... 

fialzac  passera  plutôt  pour  un  mauvais  que  pour  un  médiocre  écrivain. 
Ce  dernier  titre  est,  quelquefois,  plus  méprisant  que  l'autre.  11  suppose 
toujours  médiocrité  de  génie  dans  Fauteur  &  qui  on  le  donne,  au  lieu  que 
noua  appelons  souvent  mauvais  auteur  celui  dont  le  goût  et  la  manière 
d'écrire  ne  nous  plabent  pas,  quoique  nous  lui  reconnaissions  d'ailleurs 
de  l'esprit  et  du  génie^.. 

On  pourrait  comparer  les  premiers  applaudissements  que  le  public 
donne  à  un  auteur,  aux  compliments  et  aux  caresses  qu'on  prodigue  aux 
nouveaux  venus,  aux  nouvelles  connaissances.  Les  amitiés  naissantes  sont 
▼ives.  D'ailleurs  on  a  intérêt  d'encourager  un  nouvel  auteur,  surtout  s'il 
est  encore  jeune.  Ainsi  quand  on  n'aurait  pas  pour  lui  une  indulgence  de 
sentiment,  il  fautait  toujours  en  avoir  une  de  raison,  etc.,  etc. 

Il  en  est  de  parler  de  soi-même  lorsqu'on  a  beaucoup  d'esprit,  comme 
de  chanter  lorsqu'on  a  une  belle  voix  ;  il  ne  faut  faire  l'un  et  l'autre  que 
quand  on  en  est  prié  et  finir  bientôt.  Mais  au  lieu  qu'il  faut  chanter  k  la 
première  demande  qu'on  nous  en  fait,  il  sied  bien,  pour  écarter  tout  soup- 
çon d'amour- propre,  de  refuser  d'abord  de  parler  de  soi-même  et  de  ne 
céder  qu'à  une  sorte  d'importunité... 

U  faut  plutôt  faire  ce  qu'on  sera  bien  aise  d'avoir  fait  que  ce  qu'on  est 
bien  aise  défaire... 

Quelqu'un  vous  déplatt  :  c'est  que  vous  lui  déplaisez.  Tâchez  donc  de 
loi  plaire  et  il  vous  plaira.  Ceux  à  qui  nous  plaisons  nous  plaisent,  du 
moins  en  cela  que  nous  leur  plaisons.  Ainsi  quand  on  dit  :  c  Pourquoi 
chercherais-je  à  plaire  à  ceux  qui  ne  me  plaisent  pas  ?  »  la  réponse  est 
aisée  :  «  Afin  qu'ils  vous  plaisent...  n 

Voulez-vous  savoir  comment  il  faut  donner  ?  Mettez- vous  à  la  place  de 
celui  qui  reçoit... 

Ab  uno  diêceomnes...  Telle  est  la  note  générale. 

Donc,  pendant  près  de  vingt  ans,  l'impression  du  public  vis-à-vis 
de  ces  Essais  resta  la  même  :  ce  fut  seulement  dans  le  quatrième 
volume  que  Tabbé  Trublet  s'avisa  de  dire  ouvertement  ce  qu'il  pen- 
sait de  la  poésie  de  Voltaire  à  propos  de  laBenriade.  Ce  jour-là,  il 
se  jeta  lui-même  à  la  mer  :  mais  il  nous  faut  suivre  Tordre  chronolo- 

1.  n  y  a  an  long  chapitre  qu'il  faudrait  citer  tout  eotier  sur  la  réhabilitalioD  de 
Balzac.  Trublet  u'a  eu  raisou,  sur  ce  point,  que  de  nos  jours. 


il  LÀ  BRETAMOt  À  L'iOADÉmi  FRANÇAISE 

giqu«,  et  poar  montrer  que  la  Tengeance  seule  inspira  les  sarcaannes 
du  patriarche  de  Ferney,  nous  terminerons  ce  chapitre  en  citant  le 
jugement  de  d'Alembert  sur  les  Essais  de  Tabbé  : 

«  La  preuve,  dit*il,  que  cet  ouvrage  n'est  pas,  comme  l'ont  pré^ 
tendu  les  ennemis  de  Trublet,  un  recueil  de  conversations  journa* 
lières  du  café  où  présidait  La  Hotte,  c'est  que  si  l'on  compare  le 
premier  volume  des  Essais  aux  trois  suivants,  publiés  longtemps 
après  la  mort  de  La  Motte  et  lorsque  cette  manufacture  f  esprit 
n'existait  plus,  on  rencontre  partout  le  même  style,  les  mêmes  opi- 
nions, la  même  manière.  Quant  à  l'ouvrage  même,  «  il  est  écrit 
purement  et  avec  beaucoup  de  clarté....  les  réflexions  y  sont  quel- 
quefois aussi  justes  que  fines  et  toujours  présentées  sons  une  forme 
éléganteetprécisejors  même  qu'elles  ne  sont  pas  neuves.... Le  fonds 
des  idées  des  hommes  n'est  pas  immense,  il  s'accrott  assez  rare- 
ment d'idées  nouvelles;  mais  la  variété  des  formes  qu'on  peut  don- 
ner aux  idées  connues  est  inépuisable,  et  fait  souvent  la  seule  dif.- 
férence  entre  l'écrivain  homme  d'esprit  et  celui  qui  ne  Test  pas.Eo 
un  mot,  le  travail  de  H.  l'abbé  Trublel,  sans  être  destiné  ni  à  de$ 
philosophes  ni  à  des  littérateurs  profonds,  peut  être  fort  utile  à  la 
jeunesse  qui,  avide  d'instruction  et  d'idées,  trouvera,  en  général, 
dans  son  ouvrage,  des  principes  de  morale  et  de  goût  nettement 
analysés  et  quelquefois  heureusement  approfondis.  Ce  sera  pour  les 
esprits  encore  novices  une  espèce  de  lait  qui  les  préparera  à  des 
alimens  plus  solides  ou  plus  raffinés,  à  ceux  que  leur  ofirironl  nos 
grands  maîtres  dans  l'art  de  penser  et  d'écrire....  > 

On  peut  ne  pas  adopter  toujours  les  idées  du  disciple  de  La  Motte, 
et  Fréron  a  eu  raison  de  dire  quelque  part  que  si  sa  morale  est  tou- 
jours orthodoxe,  sa  critique  littéraire  est  quelquefois  hérétique, 
mais  on  trouvera  certainement  dans  la  lecture  de  ses  mélanges 
plaisir  et  profit, 

RjSKi  Keryiler. 

(La  suite  prochainement.) 


LE  RÉTABLISSEMENT  DU  CULTE 

DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES 

APRÈS  LA  RÉVOLUTION* 


II.  —  LE  RETOUB  DE  L'EXIL  ET  LE  CULTE 
CLANDESTIN 

Quelle  que  soit  la  paix  qu'apporta  à  TÉglise  cette  dernière 
année  du  XVIII*  siècle,  elle  ne  put  bannir  des  esprits  toute 
crainte  et  toute  anxiété.  Les  décrets  bienveillants  et  répara^ 
teurs,  émanés  du  gouvernement  des  Consuls,  ne  laissaient  pas 
aux  ministres  du  culte  cette  liberté  entière,  si  chèrement 
achetée,  si  vivement  désirée.  Les  promesses  n'étaient  pas  sans 
condition,  et,  malgré  leurs  bonnes  intentions,  les  prêtres 
demeuraient  suspects  à  la  République. 

Cependant  un  arrêté  consulaire  rendit  à  leurs  paroisses  et  à 
leurs  familles  les  malheureux  détenus  de  Tile  de  Ré  et  les 
proscrits  de  la  Guyane  et  des  autres  pays.  Ce  qui  fut  meilleur 
encore  :  on  abrogea  le  serment  schismatique  de  la  Constitution, 
qui  a  fait  tant  de  martyrs  de  Tunion  au  Saint-Siège.  Cette 
simple  déclaration  ;  «  Je  promets  fidélité  à  la  Constitution  /> 
devint  exigible.  Tout  inoffensive  pour  les  consciences  les  plus 
délicates  que  paraisse  cette  promesse,  elle  répugna  au  grand 

♦  Voir  la  Wmison  de  jpiQ  1884,  pp.  417-425. 


24  LIS  RÉTABUSSEKENT  DU  CULTE 

nombre.  Par  suite  d'une  douloureuse  expérience,  on  craignait 
sans  doute  un  piège  tendu  à  la  bonne  foi.  L'empressement 
qu'apporta  dans  cette  circonstance  le  clergé  constitutionnel, 
qui  n'avait  reculé  devant  aucun  engagement,  inspira  quelque 
défiance  aux  prêtres  fidèles.  Les  ecclésiastiques  se  partagèrent 
donc  en  deux  camps  distincts:  ceux  qui  avaient  fait  le  serment 
et  ceux  qui  refusaient  de  le  prêter. 

Gomme  une  décision  récente  du  Gouvernement  faisait  dispa- 
raître, au  moins  en  partie,  les  entraves  de  l'exercice  du  culte, 
les  uns  levèrent  hautement  la  tête,  et  les  autres,  au  risque  de 
leur  liberté  et  même  de  leur  vie,  réunirent  secrètement  les 
fidèles  dans  les  maisons  et  les  oratoires  particuliers. 

A  cette  époque,  la  police,  dont  était  ministre  le  fameux 
Fouché,  l'ex-oratorien  du  collège  Saint-Glément^  se  montra 
aussi  sévère  dans  ses   mesures  qu'active  dans  ses  recherches. 

D'ailleurs,  la  Gonstitution  de  l'an  YIII,  dans  ses  95  articles, 
ne  faisait  pas  la  moindre  mention  d'une  religion  d'État,  pas 
plus  que  la  loi  du  28  pluviôse,  consacrée  à  l'organisation  inté- 
rieure du  territoire  français.  L'Église  n'avait  à  espérer  que  de 
la  bienveillance  du  premier  Gonsul.  Malheureusement  les  négo- 
ciations avec  les  puissances  étrangères  et  les  campagnes  d'Au- 
triche et  d'Italie  occupent  la  pensée  de  ce  grand  guerrier,  qui 
songe  plus  à  sa  gloire  propre  qu'au  bonheur  de  son  pays. 

Nous  avons  à  continuer  notre  récit  en  racontant  tous  les 
efforts  des  prêtres  et  des  fidèles  pour  se  réunir  et  se  consoler 
mutuellement,  et  en  même  temps  toutes  les  vexations  dont 
ils  furent  l'objet,  durant  cette  époque  de  transition,  prépa- 
ratoire à  la  signature  du  Goncordat. 

Quoique  les  armées  vendéennes  se  fussent  dissoutes  et  que 
les  chefs  eussent  fini  les  hostilités,  malgré  les  proclamations 
pacifiques  de  Bonaparte,  les  départements  de  l'Ouest  restaient 
sourdement  agités,  et  particulièrement  celui  de  la  Loire-Infé- 
rieure.  Le  citoyen  Letoumeur,  en  arrivant  comme  préfet  à 


DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES  25 

Nantes  (2  germinal),  put  constater  par  lui-même  Tétat  des 
esprits  :  aussi  s'empressa-t-il  d'en  informer  les  Consuls.  Il 
crut  bon  également  d'avertir  le  ministre  de  la  Police  des 
manifestations  de  la  foi,  qui  se  produisait  ostensiblement.  Voici 
ce  qu'il  écrivait  : 

«  Je  reçois  journellement  un  grand  nombre  de  pétitions, 
surtout  des  habitants  des  campagnes,  qui  ont  pour  objet  la 
rentrée  en  France  de  leurs  ministres  déportés.  Vous  n'ignorez 
pas  toute  l'importance  qu'ils  y  attachent,  et  je  ne  doute  pas 
que  l'acte  de  bienveillance  du  Gouvernement,  qu'ils  sollicitent 
avec  tant  d'instance,  ne  contribue  puissamment  à  rétablir  la 
conûance  et  à  consolider  la  paix  (30  mars  4800).  » 

Une  seconde  lettre  suit  de  près  la  première  : 

«  11  y  a  dans  le  Département  un  très  grand  nombre  de  prêtres 
insoumis  ;  mais  ils  exercent  publiquement.  C'est  en  vertu  des 
instructions  données  par  le  général  en  chef  qu'on  n'exige  pas 
d'eux  la  promesse  et  que  d'ailleurs  i/s  on<  tous  refusé  défaire.,.. 
J'ai  trouvé  à  mon  arrivée  tous  ces  prêtres  installés  dans  les 
campagnes  ;  plusieurs  exercent  même  aux  portes  de  Nantes. 
L'ordre  public  n'a  pas  été  troublé  jusqu'ici,  et  c'est  à  quoi  j'ai 
cru  devoir  borner  ma  surveillance  pour  le  moment. 

«  Beaucoup  de  communes  demandent  le  retour  de  leurs 
anciens  curés  déportés  en  Espagne.  Le  temps  pout  seul  afTaiblir 
l'attachement  des  habitants  de  ces  contrées  aux  ministres  in- 
soumis d'un  culte  dont  ils  sont  invinciblement  entêtés.  Ce  ne 
serait  pas  sans  grand  danger  que  l'on  tenterait  de  soumettre 
les  prêtres  à  faire  la  promesse  exigée  ;  ils  se  cacheraient  d'a- 
bord tous  ;  et  c'est  du  fond  des  forêts  ou  de  granges  obscures 
que,  entourés  du  respect  commandé  par  la  misère  et  l'appa- 
rence de  la  persécution,  échauffant  des  esprits  crédules  par 
tout  ce  qu'ont  d'imposant  les  célébrations  mystérieuses,  clan- 
destines, nocturnes,  périlleuses,  ils  parviendraient  à  exciter 
un  soulèvement  avec  beaucoup  plus  de  facilité  qu'ils  ne  peu- 
vent le  faire  en  exerçant  publiquement  ;  la  paix  est  aujourd'hui 


16  m  9USTABU89iMIWT  i^  aui«T^ 

de  leur  inlôrôt  et  leur  intérêt  est  le  mobile  (Je  leur  conduite  *.  » 
Au  témoignage  du  premier  magistrat  du  département,  les 
populations  n*avaient  rien  de  plu»  cher  que  Texercice  du  culte 
catholique.  C'est  donc  une  étrange  illusion  de  croiro  que  les 
fêtes  républicaines  aient  été  populaires.  Une  lettre  adressée 
par  le  commissaire  d'un  canton  rural  à  Tadministration  du 
Département  donnera  une  juste  idée  de  l'accueil  que  Tesprit 
public  faisait  k  ces  ridicules  insanités: 

€1  8  vendémiaire  an  VII. 

«  ...  11  n'est  rien  à  ajouter  au  développement  que  vous  faites 
si  avantageusement  de  l'institution  des  fêtes  républicaines  par 
votre  circulaire  du  22  fructidor  dernier.  J*en  sens  et  admire 
comme  vous,  citoyens,  la  création  :  le  but  en  est  superbe, 
grand,  magnanime  pour  l'homme  philosophe,  pensant  et  répu- 
blicain. Mais  malheureusement  l'habitant  des  campagnes  ne 
s'occupe  que  de  ses  travaux,  maîtrisé  par  ses  anciennes  ha- 
bitudes, dans  lesquelles  le  fanatisme  le  nourrit  de  son  poison.  11 
ne  veut  entendre  parler  d'aucune  fête,  où  il  n'y  a  pas  de  messe, 
sermon,  vêpres,  etc.,  et  sacrifierait  tout  pour  la  paix  et  la 
gloire  de  son  pays  s'il  était  sûr  qu'on  rétablît  son  ancien  culte, 
ses  mômefries  superstitieuses,  auxquelles  il  attachait  le  plaisir 
de  son  existence  ■.  » 

A  tout  prix  l'on   voulait  donc   revenir  aux  usages  d'autre- 
fols  ;  ces  parodies  absurdes  n'étaient  «   pour  les  catholiques 
qu'une  profanation  des  édifices  religieux  que  le  bon  sens  et  le 
respect  dû  aux  croyances  dominantes  commandaient  de  faire 
cesser  '.  » 

Certaines  localités,  dès  l'an  VII,  sollicitaient  du  département 
l'autorisation  d'avoir  au  milieu  d'elles  les  prêtres  de  leur 
choix   ;  ces  demandes,  un  poa  prématurées  peut-être,  éma- 

i.  Arch.  dép.  Série  V.  Correspondance  générale. 

1.  Apeh.  dép.  Série  Q. 

9.  BùU  ^  Consulat,  par  Tbiera,  Uy.  VI. 


DANS  LB  DIOOÈSI  DB  NANTBS  W 

naient  surtout  du  pays  de  Rotx,  où  Iob  constitutionnels  et  les 
réfractaires  se  trouvaient  en  lutte  incessante.  Le  19  fructidor, 
les  habitants  de  Saint- Viaud  proposent  au  préfet  un  sujet  qu'ils 
connaissent  et  qu'ils  estiment,  le  sieur  Lequimener  *,  Mais 
comme  cet  ecclésiastique  est  dans  la  catégorie  des  insoumis, 
on  leur  répond  qu'il  doit  faire  préalablement  la  promesse  exi- 
gée. Ainsi,  aux  uns  l'exercice  public  du  culte  était  permis  ; 
pour  les  autres,  le  régime  de  l'intolérance  et  de  la  persécution 
semblait  continuer.  Toutefois,  à  la  faveur  de  ces  apaisements 
apparents,  le  retour  de  l'exil  s'effectuait  de  jour  en  jour.  C'était 
à  la  condition  expresse  de  se  soumettre  au  Gouvernement  que 
les  passeports  devaient  être  délivrés. 

P.-Gab.  Guiard,  déporté  à  Bilbao,  adresse  une  lettre  au  pre- 
mier Consul  lui-môme,  pour  obtenir  la  permission  de  rentreren 
France.  «  J'adopte,  écrit-il  le  Gouvernement  établi  et  je  m'y  sou- 
mets, sachant  que  toute  puissance  vient  de  Dieu  et  que  quicon- 
que résiste  à  la  puissance  constituée  résiste  à  Dieu  lui-môme  •.» 
J.-  B.  Lefaou  de  la  Trémissinière,  ancien  chanoine,  déporté  en 
Espagne,  sollicite  la  môme  grâce,  par  l'entremise  de  son  neveu, 
maire  d'Ancenis,  ainsi  qu'un  autre  prôtre  du  nom  de  CL-B. 
Orthion  (24  brumaire  an  IX).  Tous  ceux  qui  osaient  rentrer, 
sans  remplir  les  formalités  légales,  trouvaient  dans  le  lieu  de 
leur  résidence  des  dénonciateurs  zélés.  M.  Bonnet,  habitant 
Nozay,  est  déclaré  comme  étant  revenu  au  pays  sans  avoir 
fait  sa  soumission  (20  prairial  an  IX)  ;  il  s'excuse  par  une  lettre 
au  préfet,  dans  laquelle  il  se  dit  «  flls  unique  d'une  vieille 
mère  grabataire,  auprès  de  laquelle  il  demande  à  rester.  »  Ce- 
pendant, un  grand  nombre  de  confesseurs  de  la  foi  purent  re- 
gagner les  foyers  de  leurs  familles  ou  les  presbytères  de  leur 
paroisses,  sans  être  victimes  de  leur  témérité.  Et  d'ailleurs,  on 


1.  Arch.  dép.  Série  V.  Personnel  suspecl. 

2.  Arch.  dép.  Série  V.  Personnel  suspect. 


28  LE  RÉTABLISSEMENT  DU  CULTE 

cessa  bientôt  d'exiger  la  promesse  qui,  vu  la  négligence  du 
préfet,  tomba  en  désuétude. 

L'an  IX  vit  revenir  tous  ces  pauvres  prêtres,  vieillis  par  les 
souffrances  de  Texil  et  dans  un  dénuement  complet.  La  joie 
du  retour  fut  bien  affaiblie  à  la  vue  de  tant  de  changements. 
Mais  Tespoir  de  jours  meilleurs  renaît  dans  les  esprits,  et  c'est 
avec  une  ineffable  allégresse  que  l'on  revoit  «  les  pieds  de  ceux 
qui  apportent  les  bonnes  nouvelles  et  qui  annoncent  la  paix. 
0  peuple,  célébrez  vos  jours  de  fête,  rendez  vos  vœux  au  Sei- 
gneur parce  que  l'ennemi  ne  passera  plus  au  travers  de  vous*.» 

Tous  ces  proscrits,  que  la  loi  ou  les  événements  avaient 
impitoyablement  jetés  sur  la  terre  étrangère,  vont  grossir  le 
nombre  de  ceux  qui,  restés  en  France  et  bravant  la  persé- 
cution et  la  mort,  avaient  eu  le  bonheur  de  survivre.  Se  don- 
nant mutuellement  la  main,  les  voilà  qui  reprennent  l'exercice 
de  leurs  fonctions  sacrées.  Le  culte  clandestin  devient  uni- 
versel sur  toute  l'étendue  du  diocèse,  malgré  les  tracasseries  et 
les  insolences  du  parti  constitutionnel  qui  a  la  loi  pour  lui  et 
les  sarcasmes  des  philosophes  impies,  se  moquant  «  des  supers- 
titions dévotes  qui  se  cachaient  dans  l'ombre.  » 

C'est  aux  portes  de  Nantes,  sous  les  yeux  de  l'autorité,  que 
l'on  s'exposait  aux  rigueurs  de  la  police.  L'ancien  manoir  du 
grand-archidiacre,  Loquidy,  situé  sur  le  territoire  de  la  pa- 
roisse de  Saint-Similien,  fut  particulièrement  le  théâtre  des 
manifestations  religieuses.  Cette  campagne,  plantée  de  grands 
bois  de  châtaigniers,  accessible  par  un  seul  chemin  tortueux  et 
désert,  paraissait  offrir  une  sûre  retraite  aux  fidèles  catho- 
liques ;  on  n'y  abordait  que  par  la  chaussée  deBarbin,  au-dessus 
de  laquelle  serpentait  un  petit  sentier  jusqu'au  gué  du  Gens. 
Toute  la  partie  rurale  de  Saint-Similien,  puis,  au  delà  du  ruis- 
seau, l'extension  de  Saint-Donatien  et  le  territoire  entier  de  la 

1.  Nahum.  L  15. 


DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES  ^ 

Chapelle-sur-Erdre  et  d'Orvault  ont  servi  d'asile  à  un  grand 
nombre  de  prêtres,  soit  aux  jours  néfastes,  soit  dans  les  der- 
niers temps  dont  nous  faisons  le  récit. 

En  Tan  VIII,  on  dénonce  à  la  police  un  ecclésiastique  insou- 
mis, nommé  Allot,  qui  célèbre  dans  la  cbapelle  de  Loquidy  et 
exerce  toutes  les  cérémonies  du  culte  dans  la  salle  de  la  mai- 
son principale. 

«  Le  23  dernier,  dit  le  procès-verbal  du  commissaire  de  sur- 
veillance, jour  du  Sacre  de  Tancien  régime,  il  y  a  eu  grand'- 
messe,  vêpres  et  procession  à  7  heures  du  soir,  dans  la  cour 
de  ladite  maison,  où  Ton  avait  fait  un  reposoir,  des  tentures 
de  toile  et  autres  ornementations  du  culte  catholique.  Cette 
cour,  fermée  de  murs,  était  pleine  d'individus,  sans  parler  de 
ceux  de  la  basse-cour,  des  avenues  et  des  tenues,  et  de  ceux 
qui  étaient  montés  dans  les  arbres  et  sur  les  murs.  A  7  heures 
du  soir  on  ferma  les  portes  de  cette  cour,  pendant  que  la  pro- 
cession en  fit  le  tour,  fut  au  reposoir  et  ensuite  rentra  dans 
la  salle  des  cérémonies. 

«  Le  6  prairial,  dimanche  daqs  FOctave  du  Sacre,  même 
cérémonie  ;  encore  plus  de  monde  que  le  23.  A  7  heures,  la 
procession  est  sortie  de  la  cour  murée,  par  une  porte  qui  com- 
munique avec  la  basse-cour,  où  demeurent  les  bordiers.  On 
est  allé,  avec  les  costumes  sacerdotaux,  plusieurs  individus  en 
chape,  et  des  enfants  avec  des  rubans  et  des  couronnes  de 
fleurs,  sur  le  pâlis  qui  est  entre  les  avenues  et  les  cours,  puis 
on  est  rentré  au  reposoir  de  la  cour  murée,  par  la  grande  porte 
qui  donne  sur  le  pâtis.  Le  prêtre  a  donné  la  bénédiction,  pen- 
dant laquelle  on  a  sonné  une  petite  clochette,  dans  la  salle 
des  cérémonies. 

«  Octave  du  Sacre,  même  cérémonie,  procession  et  béné- 
diction ;  mais  on  n'est  pas  sorti  de  la  cour  murée  ;  on  est 
rentré  dans  la  salle  des  cérémonies,  puis  on  a  chanté  le  Te 
Deutn, 

«  Madeleine  Henry,  veuve  Ghoimeau,  et  Guillaume  Lechat, 


•0  Ui  RÉTABLISMMIMT  DU  (2VLTE 

fermiers  de  LoqUidy*  fournissent  au  prêtre  AUot  deê  locals 
pour  lefe  cérémonies  ;  ils  m  ont  déclaré  qu'il  couchait  dans 
l'intérieur  de  la  ville  *.  » 

Cette  relation,  rédigée  dans  le  style  de  garde-champêtre^  porte 
un  véritable  cachet  d'authenticité,  dont  nous  n'avons  point 
voulu  diminuer  la  valeur,  en  y  faisant  la  moindre  correction* 

Le  prêtre  audacieux  qui,  le  premier  sans  doute  de  tous  ses 
confrères»  et  cela  aux  barrières  de  Nantes,  inaugurait  la  nou- 
velle ère  des  solennités  et  des  pompes  catholiques  dans  le 
Diocèse,  se  nommait  J.  Allot  de  Montigné,  né  à  Nantes,  de- 
venu dans  Torganisation  de  4803  vicaire  à  Guérande.  Sa  témé- 
rité ne  fut  pas  impunie  :  une  lâche  dénonciation^  signée  d'une 
personne,  se  disant  ministre  du  culte  et  domiciliée  place  du 
Pilory,  fit  connaître  que  «  ce  scélérat  et  polisson  d'AUol  »  était 
parent  de  celui  du  même  nom  qui  travaillait  à  la  Préfecture» 
et  que  sa  retraite  était  située  près  le  pont  du  Port-Gommuneau* 

M.  Allot  exerça  secrètement  son  ministère  pendant  toute  la 
période  révolutionnaire  dans  la  ville  et  les  environs  ;  il  a  con- 
signé de  sa  main  les  actes  de  baptêmes  et  de  mariages  dans 
deux  registres  volumineux.  Au  nom  de  ce  vaillant  confesseur 
il  faut  ajouter  ceux  de  MM.  de  Ghevigné,  Piel,  Journée,  Ri- 
chard, Radu,  Ghauvet,  Garnier,  Dupaty,  Duchauffour,  OUivier, 
Le  Blanc,  Bascher,  Panhéleux,  Delamarre,  Guénichon^  Gaul- 
tier^ Robert,  Dorain^  Leclerc,  Le  DeufT,  Guihéneuf,  Pasquet,  du 
d.  de  Goutance,  et  plusieurs  autres  *.  Mais  la  liste  serait 
trop  longue  si  nous  comptions  tous  ceux  qui  sont  demeurés 
cachés  dans  les  paroisses  de  campagne. 

Une  délation  vint  inquiéter  deux  ecclésiastiques»  MM.  Radu 
et  Bascher,  nommés  ci-dessus,  qui^  disait-on,  avaient  occa- 
sionné des  troubles  à  Loquidy  et  au  Bon-Pasteur.  La  munici- 


li  ÂiH^h.  dép.  BéHe  V*  Persmnel  êtiêpect.  Rapport  décadaire  da  cotnmis- 
saire  de  police  de  ia  4»  section. 
SL  Arch.  de  rÉTèohô.  Collection  de  registres. 


DAlfS  LIS  DIOCÉâÊ  \m  itÂffTËâ  SI 

palîtê  les  signala  comme  dangereux  au  Préfet,  ftadu,  ex-vicaire 
de  Sainte-Croix,  fit  le  serment  en  4792,  et  le  25  prairial  an  II  il 
se  soumit  à  la  République  ;  mais  dans  la  suite  il  eut  le  cou- 
rage de  se  rétracter  ;  J.-M.  Bascher,  rentré  amnistié  Tan  II,  prit 
un  certificat  de  résidence  en  prairial  an  III  et  le  18  frimaire 
an  VI. 

On  dénonçait  en  mémo  temps  l'abbé  Hilarionde  BoiSchollet, 
vicaire-général  de  Monseigneur  de  la  Laurencie,  ainsi  que  son 
collègue,  Tabbé  Leflô  de  Trénélo,  ex^chanoine  de  Ouérande, 
Michel  Beugeard,  René  Gulllotin,  ex-Curé  de  Vay,  Jacques 
Thélaud,  vicaire  à  Ouérande,  René  Leparoux,  à  Nozay.  Jean 
Chapon,  à  Thouaré,  Pierre  Aupiais,  ex-curé  dePougeray,  Louis- 
Céleste  Olraud,  Jean-Armand  Pécaud,  Jean-François  Dupaty, 
Charles-René  OUivier,  Duchauffour  et  quelques  autres,  qui 
avalent  fait  également  leur  déclaration  le  24  prairial  an  III  *. 

La  vieille  maison  du  Goudray,  dans  les  bas  chemins  de  Saint- 
Dottalien,  servait  de  lieu  de  réunion  pour  les  catholiques, 
comme  celle  de  Loquidy.  MM.  P.  Glouet  et  Cl.  Massonet  célé- 
braient ordinairement  dans  la  chapelle.  Un  mandat  d'arrêt  fut 
lancé  contre  eux  :  d'abord  retenus  dans  la  prison  du  Bouffay, 
on  les  transféra  quelques  jours  après  à  THôpital  (4  nivôse 
an  IX).  Décrier  les  prêtres  constitutionnels  et  en  particulier  le 
C.  Ouibert,  curé  de  Sainte-Croix,  était  un  des  principaux  chefs 
d'accusation.  D'après  les  réponses  que  firent  les  prévenus  dans 
rinterrogatolre  qu'il»  eurent  à  subir,  on  volt  que  M.  Cl.  Mas- 
sonet» demeurant  au  Cdudray  depuis  le  15  août,  avait  antérieu- 
rement exercé  son  ministère  secrètement  dans  les  paroisses 
de  Ligné,  8atnt-Mars*du-Désert,  Petit-Mars,  Sucé  et  Saint- 
Donatien;  que  M.  P.  Clouct,  âgé  de  36  ans,  natif  de  Sucé,  rési- 
dait ordinairement  dans  cette  localité.  «  Après  la  mort  de 
Charctte,  déclare-t-il^  je  suis  revenu  de  Vendée,  et  depuis  trois 
mois  j'habite  au  Coudray  où  j'exerce  comme  prêtre  ordonné 

1.  Ârch.  Dép.  Séite  V.  Pefsontid  napect. 


32  LE  RÉTABUSSEMENT  DU  CULTE 

récemment.  »  Tous  les  deux  furent  mis  en  liberté  le  7  germi- 
nal de  la  même  année. 

Dans  les  campagnes^  où  le  culte  clandestin  se  célébrait  d'une 
manière  générale,  les  sous-préfets  exerçaient  une  surveillance 
très  active.  Celui  de  Paimbœuf,  à  la  tête  de  Tarrondissement 
le  plus  agité,  signale  au  préfet  les  prêtres  insoumis  dont  les 
noms  suivent  :  Delaville,  à  Paimbœuf,  Pronzat  à  Rouans,  Lequi- 
mener  à  Saint-Viaud,  Belliot  et  Lehuédé  à  Frossay.  Deux, 
prêtres  dissidents  sont  aussi  dénoncés  pour  avoir  proclamé  pu- 
bliquement dans  Téglise  de  Saint-Cyr  qu'ils  sont  à  la  dispo- 
sition des  fidèles  (2  fructidor  an  IX).  Au  Temple,  on  dépose 
contre  M.  Daniel,  qui  dit  la  messe  dans  la  chapelle  de  la  Bre- 
tonnière,  «  quoiqu'il  soit  invité,  dit  le  rapport,  à  célébrer  dans 
la  principale  église  que  dessert  le  S.  Olivier  (intrus).  »  M.  Ghé- 
guillaume,  qui  exerce  à  Saint-Géréon,  est  arrêté  et  conduit  à 
Nantes,  malgré  les  protestations  des  habitants.  Ordre  de  quitter 
le  département  dans  le  délai  de  trois  jours  est  lancé  contre 
M.  Bellanger  (21  brumaire).  A  Nantes,  depuis  quatre  mois, 
M.  Gavalin  ose  se  montrer  publiquement  :  on  le  signale  au 
préfet  (4  frimaire.) 

Mais  la  nomenclature  de  ces  victimes  de  la  délation  serait 
interminable  :  il  faut  la  clore  ici. 

Nous  devons  déclarer  coupables  de  ces  lâchetés  les  prêtres 
constitutionnels,  autour  desquels,  depuis  longtemps  déjà,  le 
vide  se  fai.sait  manifestement,  et  qui  avaient  perdu  la  confiance 
des  fidèles.  Le  parti  s'agitait  en  désespoir  de  cause  ;  ne  pré- 
voyant que  trop  sa  fin  prochaine,  il  se  mettait  en  peine  de 
prendre  tous  les  moyens  qui  pussent  lui  donner  quelque 
chance  de  survivre.  Ces  anxiétés,  jointes  à  l'arrogance  que  lui 
inspirait  la  protection  non  équivoque  du  Gouvernement,  l'ar- 
mèrent d'une  audace  inouïe  contre  ceux  qui  n'avaient  connu 
nulle  défaillance  et  que  le  malheur  avait  grandis  devant  les 
gens  honnêtes. 

L'encyclique  de  Pie  VII,  nouvellement  élu  à  Venise,  faisait 


DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NÂMTES  38 

reloge  de  ces  prêtres  courageux  «  qui  ne  s'étaient  pas  souillés, 
dit  le  Pontife,  du  serment  illicite  et  coupable.  »  Les  évêques 
intrus  ne  furent  point  flattés  de  ce  langage,  qui  condamnait 
leur  conduite.  Ceux  de  Bretagne  convoquèrent  des  synodes, 
afin  de  s'attacher  plus  solidement  à  leurs  sièges  qui  allaient 
crouler.  Cependant  Lemasle,  évêque  de  Vannes,  ancien  curé 
d*Herbignac,  se  voyait  réduit  à  une  extrême  pauvreté  :  dans  « 
son  découragement,  il  prit  un  jour  le  chemin  de  Thôpital  pour 
y  mourir  désespéré. 

En  même  temps  que  Monseigneur  Spina  entamait  les  né- 
gociations de  la  paix  avec  le  vainqueur  de  Marengo  (juin  1801), 
les  évêques  des  départements  se  réunirent  en  un  prétendu 
concile,  dans  Téglise  métropolitaine  de  la  capitale.  L'Église 
constitutionnelle  de  Bretagne  n'y  comptait  que  Le  Coz  et  Le 
Masle  ;  il  s'y  trouvait  aussi  trois  prêtres  de  la  même  province, 
qui  se  disaient  députés  des  diocèses  ;  Lancelot^  recteur  de 
de  Rhétiers,  prétendait  représenter  celui  de  Nantes.  Le  Coz, 
qui  s'attribuait  le  titre  de  métropolitain,  avait  annoncé,  vers 
la  fin  de  1799,  à  l'Église  de  Nantes  que,  de  concert  avec  ses 
sufTragants,  il  avait  désigné  un  évêque  pour  succéder  à  Minée  ; 
on  ne  sut  jamais  son  nom.  Or  le  nombre  des  intrus  était  ré- 
duit à  sa  plus  simple  expression,  surtout  pour  la  ville,  qui  ne 
comptait  plus  que  quatre  curés  :  Lefèvre  à  Saint-Nicolas,  Tar- 
diveau  à  Saint-Similien,  Guibert  à  Sainte-Croix,, et  Pimot  à 
N.-D.  de  la  Chézine. 

Cette  fausse  Eglise  gallicane  montra  dans  quelques  sessions 
qu'elle  n'était  qu'une  branche  desséchée,  sacrilègement  dis- 
traite du  tronc  vivant  de  la  véritable  Eglise  de  J.-C.  Le  fameux 
Tardiveau,  ancien  recteur  de  Gouëron,  et  qui  avait  succédé, 
comme  constitutionnel,  à  M.  Le  Breton  de  Gaubert,  mort  au 
Sanitat,  osa  se  mettre  sur  les  rangs  pour  occuper  le  siège 
illustre  de  Tours  ;  mais  les  événements  qui  suivirent  de  près 
le  concile,  fort  heureusement  trompèrent  son  attente  ambi- 
tieuse. La  signature  du  Concordat  devait  donner  le  dernier 

TOm  LVI  (Vl  DB  LA  6e  SÉRIE).  3 


S4     LE  RÉTÀBUSSEmilT  DU  GDLTI  PAMS  VÊL  MOGÉSB  M  HÀHTBS 

coupa  oette  assemblée  de  faux  pasteurs  :  alors  finit  ce  schisme, 
établi  avec  tant  de  bruit  et  avec  la  force  armée,  dix  ans  aupa- 
ravant. «  Cette  société  eut  le  sort  réservé  à  toutes  celles  qui  se 
séparent  de  la  chaire  de  Pierre,  à  laquelle  seule  la  durée  est 
promise  jusqu'à  la  fin  des  siècles  *.  » 

L*ABBÉ  P.  Grégoire. 
{lA  âuUê  proehaimment.) 


1.  Histoire  de  la  Perséculiùn  révolutionnaire  en  Bretagne,  par  Tresvaux, 
II,  4t9. 


L'ENNEMI   UNIVERSEL 


A  MON  AMI  John  King« 


Par  ane  après-midi  de  septembre,  11  y  â  quelques  années,  Je 
reneontrai  le  père  Simon,  on  des  meilleurs  vignerons  de  noire 
pays.  Il  eonleroplait  mélancoliquement  son  morceau  de  vigne.  En 
m^apercevant,  il  me  tendit,  pour  que  je  la  lui  lusse,  une  lettre  qu'il 
venait  de  recevoir  de  son  fils,  Jeune  conscrit.  Tout  accoutumé 
déjà  é  la  vie  militaire,  le  brave  garçon  terminait  crânement  par 
ces  mots  :  c  Le  Prossien,  e^est  Fennemi  /  »  —  «  Ab  !  bien  oui,  le 
Prussien  !  dit  le  père  Simon,  qui,  comme  trop  de  nos  paysans, 
bêlas  !  n'étouffait  pas  de  patriotisme  ;  ab  !  bien  oui,  le  Prussien^ 
quand,  peut- être,  je  vais  être  forcé  d*arracber  ces  beaux  ceps  !! 
Monsieur  Francis,  voye2-vous,  le  phylloxéra,  voilà  Vennemi!  » 

Le  vieux  curé  de  la  paroisse,  que  Je  trouvai  A  quelques  pas  de 
là  et  auquel  je  racontai  ma  conversation  avec  le  vigneron,  bocha 
tristement  la  tète  :  t  Je  connais,  dit-il,  pire  que  l'oïdium,  pire  que 
le  phylloxéra,  pire  peut-être  que  le  Prussien  :  te  grand  ennemi  de 
nos  campagnes  est  aujourd'hui ...  » 

A  ee  moment,  nous  f&mes  croisés  sur  la  route  par  mon  voisin 
rhnissier,  tout  chargé  d'exploits,  qui  m'ayant  vu  causer  avec  le 
eoré,  arrêta  intentionnellement  son  tapeco.  Il  salua  plus  que 
flroidement  le  pasteur,  puis,  sous  prétexte  d'une  petite  affaire  dont 
je  l'avais  chargé,  il  se  pencha  vers  mon  oreille  pour  me  dire  tout 
bas  de  me  défier  i^  Jé$uUe$  ;  que  le  seul  ennemi  à  craindre 
•ajourd'hui ...  c'était ...  fo  dtfwAu/me.  Là-dessus^  il  cingla  d'un 
irigottreiix  coup  de  fouet  le  flanc  de  son  vieux  CSoco.  Sous  cette 


36  L'EHNEMI  UNIVERSEL 

brulale  agression,  la  pauvre  béte  s'allongea  tristement  dans  les 
traits,  et,  quoique,  à  coup  sûr,  il  n*eût  jamais  lu  La  Fontaine,  son 
œil  n'en  disait  pas  moins  comme  lui  avec  éloquence  : 

c  Notre  ennemi  ...  c'est  notre  maître.  >> 

Grande,  je  l'avoue,  fut  ma  perplexité  au  milieu  d'avis  si  con- 
traires et  pourtant  émanant  tous  de  personnes  compétentes,  sans 
parler  de  Coco.  Aussi,  ne  soyez  pas  étonnés  si  je  vous  confie 
que,  plongé  dans  les  plus  profondes  réflexions,  ce  ne  fut  qu'à  la 
nuit  close  que  j'arrivai  au  chef  lieu  de  la  commune,  le  bourg  de  X. 
Quatre  x;ents  âmes  de  population,  s'il  vous  platt,  et  centre  impor- 
tant de  lumières  ;  jugez-en.  Si  le  gaz  ou  même  l'huile  y  faisaient 
absolument  défaut,  la  place  principale  de  l'endroit  n'en  était  pas 
moins  à  peu  près  éclairée  par  un  gros  fanal,  sur  la  transparence 
duquel  se  détachait  en  grosses  lettres  rouges  le  nom  de  Café  de  la. 
Paix.  Est-ce  drôle  )  moi,  qui  n'avais  jamais,  en  passant  devant  cet 
établissement,  entendu  que  des  disputes!  De  plus,  par  ses  fenêtres 
largement  ouvertes  s'épandait  au  dehors  la  lumière  de  quatre 
quinquets,  en  même  temps  que  Todeur  nauséabonde  du  pétrole 
^ui  les  allumait.  Quant  aux  habitués,  de  longue  date,  leurs  esprits 
étaient  éclairés  par  le  journal  la  Lanterne,  dont  les  numéros,  épars 
et  maculés  de  vin  rouge,  couraient  sur  toutes  les  tables. 

Ce  soir-là,  le  café  de  la  Paix  mentait  à  son  nom  encore  plus  que 
d'ordinaire.  Des  clameurs  furibondes  s'échappaient  d*un  groupe 
assis  autour  d'un  bol  de  punch,  dont  la  lueur  ne  se  dégageait  que 
par  instants  du  milieu  de  la  fumée  des  pipes. 

—  «  Oui,  disait  mon  voisin,  un  coq  de  village,  assez  bon  cultiva- 
teur du  reste,  tant  qu'on  n'aura  pas  exterminé  le  dernier  de  ces  bri- 
gands-là, il  n'y  aura  pas  de  sécurité  pour  Tagriculture  !  » 

J'aimais  peu,  je  Tavoue,  à  entrer  dans  ce  café.  Étaient-ce  ses 
quinquets  au  révolutionnaire  pétrole,  ses  rouges  lanternes,  ou 
même  les  vieilles  barbes  rouges  de  ses  habitués  qui  m'en  éloi- 
gnaient ?  Je  ne  saurais  trop  le  dire.  Toutefois,  Timminence  d'an 
danger  qm  semblait  menacer  le  pays,  me  fit  passer  par-dessas 


L'tinnCIII  UNIVERSEL  37 

mes  répagnaBces,  et  j'y  pénétrai  résolument.  Avisant  un  jeune  gars 
coiffé  d'un  bonnet  bleu^  qui  vidait  solitairement  sa  chopineje  seul, 
du  resle^  qui  me  parût  calme,  je  fus  lui  demander  la  cause  de  tout 
ce  tumulte. 

—  «  Je  ne  saurais  vous  la  dire,  me  répondit*il  innocemment, 
car  je  ne  fais  que  d'arriver.  » 

Mais  le  gros  cultivateur  voulut  bien  me  mettre  au  courant  de  la 
question,  et  j*appris,  non  sans  surprise,  que  la  cause  de  cette  émo- 
tion n'était  pas,  comme  je  le  craignais,  quelque  grand  criminel  évadé 
d'une  voiture  cellulaire,  pas  même  un  tigre  échappé  de  quelque  mé- 
nagerie, mais  tout  simplement  un  lièvre  !  Oui,  un  lièvre,  un  amoureux 
bouquin,  attiré  sans  nul  doute  par  les  charmes  d'une  jeune  hase,  la 
seule,  du  reste,  de  l'espèce  qu*on  connût  au  pays.  Ne  s'était-elle  pas 
filée  elle-même  dans  les  choux  du  grand  agriculteur!  —  Et  jugez 
de  ce  qu'allaient  devenir  ces  beaux  choux,  ainsi  fue  toutes  les 
autres  cultures,  si  on  laissait  cette  engeance,  prolifique  en  diable, 
croître  et  multiplier  !...  Heureusement  que  rendez-vous  venait 
d'être  pris  pour  le  lendemain  matin  aux  susdits  choux,  où  le 
galant,  dont  on  avait  suivi  la  trace,  ne  pouvait  pas  manquer  de  se 
trouver,  et  l'on  espérait  bien  réussir  à  en  débarrasser  le  pays. 

En  recevant  cette  explication,  j*avoue  que  mon  cœur  fut  allégé 
d'un  terrible  poids.  Je  me  pris  à  bénir  la  Providence.  Sans  elle, 
sans  mon  heureuse  étoile,  qui  m'avait  conduit  au  bourg  de  X...,  cet 
important  centre  de  lumière,  j'aurais  ignoré  à  tout  jamais  que 
fMM^mt  universel  n'était  ni  le  Prussien,  ni  le  phylloxéra,  ni  le  radi- 
calisme, ni  même  le  cléricalisme,  mais  bien  le  Lièvre  !  Il  n'y 
avait  pas  possibilité  de  8*y  tromper,  tant  le  tollé  avait  été  général 
contre  lui. 

Cest  pourtant  un  peu  raide,  me  disais-je  à  part  moi,  sur  un 
simple  soupçon  de  flirtation  amoureuse,  de  condamner  à  mort  une 
pauvre  bête  au  pays  même  qui  a  chanté  le  Veri  galant  !  Mais  de 
quoi  me  mélé-je  ?  Le  suffrage  universel  n'avait«il  pas  prononcé,  et 
ses  arrêts,  toujours  justes,  ne  sont*ils  pas  inattaquables,  qu'il  s'a- 
gisse, comme  au  bourg  de  X,  de  décréter  la  mort  d'un  lièvre,  ou, 


88  h'M 

tomm9  «ilieura,  d'élire  des  empereurs  on  de  proelamer  des  répu- 
bliques? 

Pauvre  esiinali  disais-Je  an  regagnant  moi  aussi  mon  gtte,  tn  as 
bien  un  des  êtres  les  plus  misérables  de  la  création  !  D*amis^  je 
ne  t*en  eonnais  guère,  alors  que  le  nombre  de  tes  ennemis  de 
toutes  sortes  ne  se  chiffre  plus.  Â-t^on  jamais  entendu  parler  de 
lièvres  morts  de  vieillesse  dans  leurs  lits,  à  l'exception  peutrètre  de 
quelquesHina,  dressés  à  battre  du  tambour  dans  les  foires,  en  rai- 
son de  leur  intelligenee  exceptionnelle  f  Et  en  sonl4ls  plus  ben- 
reux  pour  cela  ?  Mais  quelle  peut  donc  être  la  raison  de  cette  boa» 
tililé  incontestable  dont  ta  es  Tobjet?  A  peine  puis-je  me  rexplî* 
quer  de  la  part  des  agriculleurs,  quand  Je  jette  un  regard  sur  In 
vaste  étendue  des  cultures  qui  fournissent,  de  ci,  de  là,  une  feuille 
ou  un  brin  de  blé  à  tes  agapes,  bien  plus  discrètes  que  celles  de 
ton  cousin  le  Japin.  Serait«^e  la  succulence  de  ta  chair?  Au  temps 
passé,  je  ne  dis  pas  ;  mais  aujourd'hui,  non.  Si  tu  es  toujours  en 
honneur  auprès  de  la  cuisinière  bourgeoise,  qui  ne  sait  encore  se 
passer  de  toi  pour  confectionner  un  ewet  de  liècre  (dans  les  res- 
taurants la  question  est  résolue  depuis  longtemps),  tu  as  perdu,  psr 
contre,  tes  grandes  entrées  dans  les  repas  fins,  dans  les  festins 
aristocratiques,  où  l'on  admet  pourtant  ce  lourdaud  de  bosuf,  quand 
il  s*7  présente  recouvert  d'une  sauce  Madère  ;  l'imbécile  mouton, 
sous  rironiquê  appellation  d'épigrammes  d'agneau  ;  le  veau,  sous  la 
forme  de  grenadins;  le  porc  (sans  parler  de  son  lard),  sous  celle 
de  jambon  deBellevue;  quand  la  volaille,  et  le  dindon,  plus  nni« 
taux,  si  c'est  possible,  après  sa  mort  que  de  son  vivant,  s'y  étalent 
bourrés  de  truffes  au  rôti  ;  quand  tous  les  autres  gibiers,  tes  congé- 
nères, 7  trônent  aux  places  d'honneur  :  — -  le  chevreuil  à  la  sauce 
poivrade,  les  bécassines  et  bécasses  en  salmis,  la  caille  et  la  per- 
drix, en  toilette  demi-deuil,  à  la  diplomate  ou  à  la  Périgueux,  si 
l'orgueilleux  faisan,  nonchalamment  étalé  sur  une  large  rôtie,  pom-* 
peuaement  décorée  du  nom  de  canapé/ 

Malgré  l'agitation  dans  laquelle  m'avait  jeté  cette  initiation  subite 
à  la  connaissance  ds  l'ennemi  universel,  j'avais  fini  par  m'endormir. 


vert  l6  point  da  jour,  quiod  je  fii3  éveillé  eu  sursaol  par  la  détooa*- 
tion  d'oQ  coup  de  fusil  Vifemenl  je  eoorus  à  ma  fenêtre  et  j'en*- 
trefîf,se  dissiroalant  derrière  une  baie,  le  bonoetbleQ  que  j'avais 
remarqué  la  veille  au  café*  Il  tenait  d*une  main  son  fusil  abaissé 
et  de  Tautire  une  masse  rousse  et  blanche,  que  je  reeonous  pour 
on  lièvre,  celai,  sans  nul  douta,  dont  on  afait  parié,  qui  venait  de 
se  £ûre  tuer  à  sa  sortie  du  domicile  de  sa  belle. 

c  AnxNur,  tu  perdis  Troie,  »etc. 

C'était  dans  l'ordre  ;  mais  moi,  qui  avais  cru  à  la  candeur  des 
bonnets  biens! 

Une  heure  plus  tard,  arrivait  bruyamment  aux  champs  de  choui 
la  bande  des  chasseurs,  suivie  de  tous  les  chiens  courants  du  vil* 
lage,  depuis  le  basset  aux  jambes  ultra^torses,  jusqu'au  grand 
briquet  d'équipage  réformé.  Appuyés  par  les  sons  d*ane  trompe 
i%lée,ce8  braves  toutous  entamèrent  chaleureusement  un  rapproché, 
interrompu  brusquement,  i  une  croisée  de  chemins»  tapissée  d'é- 
paisses touffes  de  poils.  On  eut  beau  leur  faire  prendre  avants  et 
arrières,  leur  ûiire  faire  retours  sur  retours,  on  ne  put  jamais 
dépasser  cette  fatale  croisée,  où  la  voie  s'arrêtait  brusquement, 
Ja  riais  dans  ma  barbe  du  désappointement  de  leurs  maîtres,  en 
me  disant  que  ce  n'est  pas  toiyours  assex  que  de  devancer  l'aurore  ; 
qu'il  but,  avant  tout,  arriver  i  temps. 

Sur  le  midi,  j'eus  affaire  à  revenir  au  bourg  de  IL,  $i  j'assistai 
MU  retour  humilié  des  chasseurs. 

<  ta  cause  de  leur  insuccès  ne  pouvait,  disaient-ils,  être  attri- 
buée qu'd  la  terr$f  n  mauvaiêe,  que  les  chiens  n'avaient  jamaiê  pu 
Umar.  Le  bonnet  bleu  et  moi  nous  en  connaissions  bien  une  autre, 
an  moins  aussi  bonne,  mais  que  nous  n'avions  garde  de  leur  révéler. 

A  ce  moment,  sortait  rayonnant  de  sa  boutique  le  mettre  épicier 
de  l'endroiL  Coiffé  d*un  vieux  chapeau  à  haute  forme  et  le  fusil 
crânement  appuyé  sur  l'épaule,  il  sifflait  Polydore,  un  ^oi^disant 
braqne  d'arrêt,  dont  les  oreilles  trop  haut  placées  et  la  queue 
radreaaée  tonte  droite  sur  le  rein  protestaient  contre  ca  qua  cotte 


40  l'ennemi  tjkiyebsrl 

qualification  avait  de  trop  absolu.  Polydore,  qui  HU  été  le  meilleur 
chien  du  dépariemetU^  s'il  eût  été  mené  (Wc),  exécrable  sur  la 
plume^  était,  en  revanche,  sans  rival  sur  le  poil,  assurait  son 
mattre,  persuadé  qu'avec  son  aide  il  rapporterait  son  lièvre. 

Décidément  les  épiciers  sont  les  enfants  gâtés  de  la  Providence  ; 
car,  le  soir  même,  le  nôtre  rentrait  triomphalement  avec  la  pauvre 
et  désolée  hase,  quUI  avait...  prndefnment  assassinée  au  gtte,  devant 
le  nez  de  Polydore.  Jusqu'au  jour  du  marché  prochain,  une  même 
ficelle,  sinon  le  même  mausolée,  allait  réunir  par  la  palte  Juliette 
et  Roméo  ;  car  pendant  Pabsence  de  l'épicier,  Madame  son  épouse 
avait  acheté,  à  prix  assez  doux,  au  bonnet  bleu,  son  lièvre  tué  du 
matin.  Désormais;  l'agriculture  allait  compter  de  longs  jours  de 
prospérité,  puisque^  jusqu'à  celui  où  vint  s'y  établir  ce  fameux 
lièvre  qui  donna,  si  l'on  s'en  rappelle,  tant  de  soucis  à  mon  bon 
oncle  aux  bassets^  on  n'entendit  parler  de  cette  engeance  maudite 
au  pays. 

Une  fois  pourtant,  mais  une  seule,  j'ai  cru  avoir  trouvé  au  .pauvre 
lièvre  un  ami  aussi  sincère  que  désintéressé.  Je  chassais  avec  un 
Anglais,  le  plus  aimable,  le  plus  sympathique  des  gentlemen  qu'ait 
produits  la  Grande-Bretagne.  Noire  hôte,  excellent  vieillard,  avait 
tenu  à  nous  accompagner  pour  nous  faire  connaître  les  remises  de 
son  gibier,  quand  un  lièvre  lui  partit  soudain  sous  les  pieds,  et 
vint  passer  à  vingt  pas,  à  découvert  devant  notre  Anglais.  — 
«  A  vous  K...  !  à  vous,  un  lièvre  1  criait-il,  tout  transporté.  »  — 
K.  regardait  avec  la  plus  complète  indifférence  la  bête  qui  s'éloi- 
gnait. A  la  fin,  impatienté,  se  retournant  vers  notre  ami  qui  redou- 
blait ses  cris  :  —  •  Voôlez-v6  le  porter,  vô  ?  *  fit-il  avec  un  flegme 
tout  britannique  Et,  u*obtenant  pas  de  réponse  du  vieillard  stupé- 
fait, il  reprit  tranquillement  sa  quèie,  de  l'autre  côté  du  champ.  — 
«  Quels  originaux  que  ces  Anglais!  me  disait  vingt-cinq  ans  plus  tard, 
le  pauvre  bonhomme,  qui  n^était  pas  encore  remis  de  sa  surprise  ! 
Voélez-vô  le  porter,  va  ?  Voilà  le  summum  de  la  sympathie 
que  le  lièvre  peut  inspirer  !  Simple  question  de  fatigue  d'épaules. 
Ah!  ma  pauvre  bête,  si  c'est  sur  cette  fatigue  que  tu  comptes  pour 


L^BNICEIII  UNIVERSEL  41 

obtenir  on  pea  d*iDddgence  de -noire  part,  tu  pourras  attendre 
longtemps  I  J'ai  connu  des  épaules  qui,  à  la  chasse,  comme  Atlas, 
auraient  porté  le  monde.  Combien  n'ai-je  vu  de  confrères,  plojant 
sons  le  poids  de  plusieurs  lièvres,  en  fusiller  sans  pitié  un  dernier 
(restât-il,  comme  au  bourg  de  X,  le  seul  de  sa  race)^  sous  le  pré- 
texte que,  si  cê~  n'est  pas  par  eux,  c'est  par  d'autres  qu'il  sera  tué  ; 
motif  idiot,  si  nous  n^avions*  pour  excase  le  préjugé,  toujours  si 
puissant,  qui  veut  que,  parce  que  le  lièvre  est  rare  chez  nous^  il 
nous  en  faille  rapporter  au  moins  un,  pour  que  notre  chasse  soit 
réputée  houorahle. 

Eh  bien!  soit,  le  lièvre  est  notre  ennemi;  mais,  puisqu'il  faut 
vivre  avec  ses  ennemis,  autant  vaut  celui-là  qu'un  autre.  Puis,  donc, 
qu'un  éleveur  de  notre  propre  pays  nous  a  révélé,  dans  la  Chasse 
Illustrée,  les  ingénieux  procédés  qu'il  emploie  pour  le  faire  repro- 
duire en  captivité,  mullipliohs-le  le  plus  possible  autour  de  nous. 
Cela  vaut  mieux  que  de  pratiquer  cette  vieille  méthode  qui  nous 
fait  dénicher  sournoisementles  levrauts  de  nos  voisins,  lesquels  nous 
récompensent  de  cette  délicate  attention  par  une  touchante  récipro- 
cité. 

Gomme  je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  professent  pour  la  chair  de 
lièvre  les  injustes  dédains  des  gourmets  d'aujourd'hui,  je  me  per- 
naets  de  braconner  un  instant  sur  les  terres  du  fameux  baron 
'  Brisse  ou  de  ses  héritiers,  en  vous  recommandant  le  civet  à  la 
Bretonne,  c'est-à-dire  confectionné  au  cidre  et  non  au  vin.  —  11 
est  un  autre  accommodement  dont  j'hésite  à  vous  parler,  en  raison 
de  ia  forme  gouvernementale  sous  laquelle  nous  vivons...  Bah! 
comme  je  ne  porte  ni  perruque  blonde,  ni  collet  noir,  cet  attirail 
trop  connu  aujourd'hui  des  conspirateurs,  je  me  risque  à  vous 
glisser  dans  Toreille  que  le  cadavre  d'un  ennemi  mort,  sentant 
toujours  bon...,  cuit  à  point,  jamais  autant  que  depuis  que  nous 
sommes  en  république,  je  n'ai  éprouvé  le  désir  de  manger  du 
lièvre  à  la  Royale. 

Francis  Lefeutre. 


U  RETRAITE  ET  SES  FONDATEURS* 


Les  retraites  de  femmes  ne  tardèrent  point  à  rifaliser,  par  le 
nombre  et  la  piété,  avec  celles  des  hommes,  mais  elles  soulevèrent 
encore  une  opposition  plus  violente.  On  prétexta  qu*elles  troublaient 
le  bon  ordre  du  ménage  et  de  la  famille.  En  Tabsence  de  l'évèque, 
un  des  grands  vicaires  ne  craignit  pas  de  blâmer  publiquement  cette 
nouveauté  et  d*interdire  des  réunions  qui  lui  semblaient  plus  nui- 
sibles qu'utiles.  Mademoiselle  de  Francheville  dut  fermer  sa  mai- 
son, non  sans  Tespoir  intime  que  la  bourrasque  ne  durerait  pas. 

Monseigneur  de  Rosmadec  était  trop  sympathique  à  Pœuvre  des 
retraites  pour  ne  pas  protéger  une  fondation  qui  en  était  le  dévelop- 
pement naturel.  Aussi,  à  son  retour,  s'empressa-t-il  de  lui  ouvrir 
des  voies  nouvelles,  en  proposant  è  Mademoiselle  de  Francheville 
d'établir  les  retraites  dans  une  communauté  clottrée.  Cette  mesure 
prudente  devait  mettre  fin,  pensait-il,  à  toutes  les  critiques.  La 
pieuse  fondatrice  désigna  le  couvent  des  Ursulines,  qui  lut  parais- 
sait réunir  les  meilleures  conditions  de  succès.  Les  ferventes  reli- 
gieuses acceptèrent  le  patronage  qu'elle  leur  offrit.  Elle  pria  M.  de 
Kerlivio  de  tracer  le  plan  de  l'édifice,  et  il  le  fit  avec  tant  d*art  et 
de  prévoyance,  qu'il  ménage»  aux  Ursulines  des  communications 
faciles  avec  rétablissement,  sans  rompre  la  clôture,  leurs  hôtes  ne 
devant  avoir  ni  entrée  ni  vue  dans  le  monastère.  Enfin,  elle  fournit 
secrètement  à  toutes  les  dépenses.  La  première  pierre  fut  posée  par 
le  vénéré  grand  vicaire,  le  20  mars  1671. 

*  Voir  la  lirraison  de  mai  1884,  pp.  368-375. 


LA  MnPKAlTE  BT    MIS  POmATIimt  48 

L'ardent  prosélytisme  de  Catherine  n'attendit  point  Tachève* 
ment  de  la  eonstroction  pour  continuer  son  œuvre.  Elle  obtint  la 
permission  d^organiser  des  retraites  partielles,  au  château  de  Pargo, 
près  Yanaes,  puis  à  PIoérmei,  à  Quimperlé,  au  Quilio.  Elles  eurent 
des  résultats  menreilleux  et  donnèrent  l'essor  à  plosieurs  vocations 
religieuses.  On  vît  pour  la  première  fois  des  paysannes  suivre  les 
exercices  spirituels  avec  une  piété  qui  étonna.  Il  bllot  reconnaître 
que  lear  bienfait  pouvait  s'étendre  à  toutes  les  classes  de  la  société, 

Sneonragée  par  celte  heureuse  campagne,  Catherine  de  Franche* 
ville  revint  à  Vannes,  pour  assister  à  l'ouvertore  du  nouvel  établis* 
sèment.  On  y  donna  la  première  retraite  dès  le  mois  d'avril  1672. 
Sous  la  conduite  supérieure  de  H.  de  Kerlivio  et  du  P.  Huby,  la 
mère  Jeanne  de  Pellaine  de  la  Nativité  eut  la  direction  des  exercices. 
Mademoiselle  de  Francheville  se  chargea  seulement  de  l'entretien 
matériel.  Ce  n'était  pas  une  mince  préoccupation  ;  car  il  y  eut  jusqu'à 
cent  vingt  hôtes  à  la  fois. 

Il  est  temps  d'exposer  le  mouvement  intérieur  des  maisons  de 
retraite  et  la  règle  qui  partageait  l'emploi  de  chaque  jour,  règle 
eoromune  aux  hommes  et  aux  femmes,  avec  cette  diflérence  que 
la  clôture  était  de  rigueur  pour  celles-ci  et  que  des  religieuses  on 
demoiselles  étaient  chargées  de  présider  à  une  partie  des  exercices. 
Dans  ces  asiles  de  la  vie  spirituelle  offerts  aux  gens  dn  monde, 
tout  respirait  la  paix  et  la  piété  du  monastère.  Sur  les  murs  nus  et 
blancs,  de  saintes  images  ou  des  textes  sacrés  attiraient  seulement 
le  regard.  Un  religieux  silence  régnait  habituellement  dans  la 
maison.  En  y  entrant,  on  éprouvait  je  ne  sais  quelle  sensation  inex* 
primable,  comme  d'une  atmosphère  noovelle  qui  vous  prédisposait 
au  recueillement  et  à  l'oraison.  Les  pensées  de  la  terre  s'enfuyaient 
loin  de  vous  et  les  pensées  du  ciel,  trop  souvent  oubliées,  hélas  1  ve- 
aaient  doucement  s'emparer  de  votre  âme. 

Sitôt  votre  arrivée,  oo  vous  menait  à  la  chapelle  pour  y  saluer 
riiôte  souverain  de  cette  demeure  et  se  recommander  à  lui.  Puis 
votre  introducteur  vous  assignait  votre  cellule. 

Il  y  avait  deux  retraites  par  mois  :  elles  duraient  chacune  huit 


44  U.  RETBAITE  ET  8BS  FORDATEUBS 

jours.  Tous  les  âges,  tous  les  rangs,  toutes  les  conditions  s^y  trou- 
vaient représentés  :  ici^  des  prêtres,  des  laïques,  des  nobles,  des 
bourgeois,  des  gens  du  peuple  ;  là,  de  grandes  daines  et  des 
paysannes.  L'égalité  chrétienne  les  confondait  sous  le  mèoie  toit 
comme  les  membres  d'une  même  famille.  Quelques-uns  blâmaient 
ce  mélange  et  auraient  désiré  des  groupements  séparés  ;  mais 
M.  de  Kerrilio  ne  voulut  jamais  y  consentir.  U  se  souvenait  des 
retraites  de  H.  Vincent  où,  dans  le  même  réfectoire,  il  avait  vu, 
assis  à  côte  côte,  jeunes  et  vieui,  clercs  et  laïques,  grands  seigneurs 
et  mendiants,  docteurs  de  Sorbonne  et  ouvriers  sans  lettres.  C'était 
le  communisme  de  la  charité  qui  ne  faisait  tort  à  personne. 

lise  passait  à  Vannes  quelque  chose  de  semblable.  Cependant  il  j 
avait  deux  pensions  et  on  marquait  les  places  à  table,  suivant  la 
condition  des  personnes,  à  commencer  par  les  ecclésiastiques. 
Durant  les  repas  on  faisait  la  lecture.  Les  exercices  de  chaque  jour 
étaient  réglés  d'ailleurs  avec  un  ordre  qui  ne  laissait  rien  à  désirer. 
A  cinq  heures  du  matin,  la  cloche  vous  réveillait.  On  se  réunissait 
pour  la  prière  dans  une  salle  commune.  Un  des  Pères  jésuites  ou 
autre  qui  présidait  la  retraite  commençait  ensuite,  à  haute  voix, 
mais  d'un  ton  lent  et  grave,  la  méditation  dont  il  proposait  le  sujet 
à  l'examen  de  ses  auditeurs,  s'arrêtent  entre  chaque  pensée,  pour 
leur  laisser  le  temps  de  la  réflexion.  A  sept  heures  on  allait  à  la 
messe  et  puis  on  déjeunait  :  à  huit  heures  et  demie  on  se  réunis* 
sait  à  la  chapelle  pour  la  première  instruction.  Après  le  dtner,  qui 
avait  lieu  à  dix  heures  trois  quarts,  un  exercice,  que  l'ingénieuse 
piété  du  P.  Huby  avait  imaginé,  servait  de  récréation  aux  retraitants. 
On  exposait  dans  la  salle  commune  un  de  ces  tableaux  reli- 
gieux et  allégoriques  à  l'aide  desquels  le  vénérable  missionnaire 
Michel  le  Nobletz  avait  instruit  et  touché  tant  d'âmes.  Un  Père  en 
expliquait  le  sujet  avec  les  commentaires  les  plus  propres  à  frapper 
les  esprits.  Une  visite  au  Saint  Sacrement  suivait  cet  exercice.  On 
était  libre  ensuite  de  se  promener  dans  le  jardin  et  de  se  commu« 
niquer  ses  impressions  pieuses.  Chacun  étant  retourné  à  sa  cellule, 
les  Pères  allaient  de  chambre  en  chambre  causer  fomilièrement 


U.  RETRAITE  ET    SES  FOmATEURS  45 

avec  vous  et  s'enquérir  de  vos  besoins.  A  deux  heures  et  demie, 
la  cloche  vous  appelait  à  la  seconde  inslraclion.  Une  conférence 
avait  lieu  à  cinq  heures  pour  les  ecclésiastiques.  Vous  employiei 
le  reste  du  temps  à  préparer  votre  confession,  à  faire  vos  médita- 
tions ou  vos  lectures  particulières.  Où  soupalt  à  six  heures  et  demie. 
Après  un  entretien  familier  et  la  prière  du  soir,  on  se  rendait  à  la 
chapelle,  où  une  dernière  prédication  muette  mais  éloquente  vous 
attendait.  Au  milieu  de  Tobscurité  qui  remplissait  le  sanctuaire, 
vous  voyez  briller  sur  Tautel  un  transparent  aux  couleurs  vives 
représentant  une  des  scènes  de  la  Passion.  Cette  image,  animée  par 
la  lumière,  produisait  un  effet  saisissant  et  se  fixait  dans  la  mémoire 
avec  les  saintes  pensées  qu'elle  suggérait  naturellement.  Elle  sanc- 
tifiait pour  ainsi  dire  votre  sommeil,  où  parfois  elle  devait  réappa- 
raître. 

Le  plan  spirituel  de  la  retraite  consistait  à  faire  entrer  l'âme 
dans  un  recueillement  profond,  à  lui  rappeler  sa  céleste  fin,  à  lui 
montrer  les  obstacles  qui  en  déiournent,  c'est-à-dire  le  péché  et 
les  occasions  du  péché,  et  à  lui  indiquer  les  voies  qui  peuvent 
seules  y  conduire.  Il  s'en  présente  deux  :  celle  de  la  crainte  et 
celle  de  l'amour.  L'âme  s'excite  d'abord  par  les  motifs  de  crainte  : 
la  mort,  le  jugement,  l'enfer.  Elle  s'inspire  ensuite  des  sentiments 
d^amour  et  se  jette  dans  les  bras  de  Dieu,  comme  Tenfant  pro- 
digue. Enfin,  elle  prend  les  résolutions  nécessaires  pour  ne  plus  se 
séparer  de  lui.  N'est  ce  pas,  en  quelques  mots,  l'abrégé  de  toute 
la  vie  spirituelle  ? 

Les  directeurs  de  la  Retraite  s'ingéniaient  à  en  varier  les  exer- 
cices, afin  de  ne  point  lasser  la  dévotion  des  fidèles.  D'imposantes 
cérémonies  venaient  rompre  le  cours  du  règlement  habituel  :  le 
vendredi,  c'était  l'adoration  de  la  croix  ;  le  samedi,  l'acte  d'hom- 
nnage  à  la  Sainte  Vierge  ;  le  dimanche,  l'amende  honorable  au 
Très  Saint-Sacrement. 

Le  jour  de  la  clôture  était  plus  solennel  que  tous  les  autres  : 
après  la  messe  de  communion,  on  apportait  sur  une  table  dressée 
devant  Tautel  la   sainte  Bible,  un  crucifix  et  un  reliquaire.  Le 


46  LA  RITRAin  ET    9M  WmOAIWUBM 

prAlre  officiant  descendait  Toatensoir  exposé  sur  le  tabernacle  ait 
milieu  des  ciefges  et  des  fleurs  et,  le  tenant  entre  ses  mains,  se 
tournait  fers  le  peuple.  Tout  ce  qu*il  y  a  de  plus  sacré  dans  notre 
sainte  religion  étant  ainsi  montré  aux  fidèles  ;  un  des  Pères  à  ge« 
noux  prononçait  en  leur  nom  des  actes  de  remerciements  et  d'a-^ 
monde  honorable  et  le  renouvellement  des  promesses  du  baptême. 
Après  quoi^  les  retraitants  venaient  en  procession  jusqu'au  pied  de 
l'autel)  se  prosterner  les  uns  après  les  autres  devant  la  sainte  Hos« 
tiOf  et  puis  baiser  la  Bible,  le  crucifix  et  les  reliques  des  saints, 
comme  pour  marquer  leur  engagement  personnel,  volontaire  et 
public  au  service  de  Dieu.  Pendant  ce  temps,  on  chantait  des 
psaumes  appropriés  è  la  cérémonie.  Enfin,  le  soir,  avant  de  se 
séparer,  les  Pères  directeurs  de  la  retraite  et  les  fidèles  entonnaient 
d'un  même  cœur  le  Te  Deum^  et  puis,  comme  les  premiers  chrétiens, 
s'embrassaient  fraternellement.  Ce  baiser  de  paix  et  d'adieu  mettait 
le  sceau  à  tant  d'impressions  édifiantes  et  douces. 

Le  Père  Huby,  le  saint  missionnaire  dont  nous  avons  dépeint 
ailleurs  la  simple  et  touchante  éloquence,  était  l'âme  de  ces  re- 
traites. Il  s*y  consacrait  tout  entier  avec  une  telle  ardeur  qu'au  bout 
de  huit  jours  il  en  était  comme  épuisé.  Sa  parole  avait  une  onction 
qui  lui  gagnait  les  cœurs,  mais  sa  vue  seule  était  un  sermon.  Direct 
tenr  très  éclairé,  il  savait  dissiper  tous  les  troubles  d'esprit  et  con-^ 
duire  d'un  pas  ferme  le  pécheur  comme  le  juste  dans  la  voie  du 
salut.  Il  avait  l'attraction  particulière  aux  saints.  Je  ne  sais  quel  air 
de  modestie  et  de  simplicité  tempérait  heureusement  ce  que  sa 
figure  d'ascète  aurait  eu  sans  cela  d'un  peu  dur  au  premier  abord. 
La  vertu  change  même  l'extérieur  de  l'homme.  Celui-ci  eût  été 
naturellement  froid,  et  il  était  devenu  aimable  :  la  charité  donnait 
du  charme  à  sa  conversation.  Les  retraitants  se  plaisaient  à  l'en* 
tourer,  à  l'écouter  et  à  le  voit*  Il  découvrait  chaque  jour  quelque 
nouveau  moyen  de  les  instruire  et  de  les  édifier.  Il  composait  pour 
eux  des  livres  de  dévotion  ou  même  de  simples  feuilles,  ce  qu'on 
nomme  aujourd'hui  des  traits,  écrits  spirituels  très  fortement  con- 
çus, mais  que  leur  forme  précise  et  claire  mettait  à  la  portée  de 


Là  BBTiUlT£  BT    SBS  FONDAnUBS  47 

loas.  U  leur  dislriboait  de  petites  croix  brodées  sar  des  morceaux 
d'étoffe  qu'il  engageait  k  porter  sur  le  bras,  comme  un  signe  de  foi 
et  de  ferme  propos  :  il  les  appelait  des  croix  de  patience»  l\  avait 
inventé  une  médaille  des  saints  Cœurs  de  Jésus  et  Marie  et  un 
chapelet,  qui  consistait  uniquement  à  baiser  la  médaille  ou  la  croix 
autant  de  fois  qu'il  y  a  de  grains.  Il  recommandait  instamment 
cette  manière  d'oraison  mentale.  «  U  y  en  a  peu,  disait-il,  qui 
«  paissent  fournir  à  une  méditation  dans  les  formes,  mais  où  il  ne 
c  s'agit  que  de  l'affection,  c'est  de  quoi  tout  le  monde  est  capable, 
«  et  Dieu  ne  demande  autre  chose,  sinon  que  nous  l'aimions* 
«  Aimons-le,  quoique  sans  discours  et  sans  paroles  :  ayons  les 
c  plus  belles  pensées,  disons  les  plus  belles  paroles  du  monde, 
c  dans  Poraison,  si  elles  sont  sans  amour,  cela  ne  contente  point 
«  Dieu.  Cela  ne  nous  sauvera  pas  *.  » 

Dans  diverses  villes  et  bourgades,  il  avait  établi  des  congré- 
gations de  Notre-Dame  auxquelles  il  affiliait  les  retraitants.  Il 
exhortait  encore  ceux-ci  à  consacrer  chaque  année  leur  famille  à 
la  très  sainte  Vierge  Marie  dans  un  acte  public,  et  à  honorer  sa 
statue  par  toutes  sortes  d'hommages,  comme  de  la  placer  sur  les 
portes  des  villes,  dans  les  places  publiques,  au-dessus  des  fontaines, 
ao  pied  des  eroix,  et  de  faire  des  prières  en  commun  ou  de  chanter 
le  soir  des  litanies  devant  ce  monument. 

Nous  ne  finirions  pas,  si  nous  voulions  énumérer  toutes  les  pra- 
tiques de  dévotion  que  le  P.  Huby  suggérait  à  ses  auditeurs.  Le 
dernier  jour  de  la  retraite  était  son  jour  de  triomphe*  Il  trouvait 
alors  moyen  de  se  surpasser  lui-même.  Il  voulait  se  charger  seul 
depresque  tous  les  exercices  :  il  ne  quittait  pas  un  insUint  cette 
foale  de  pieux  fidèles  pendant  les  émouvantes  cérémonies  de  la 
cl6ture,et,rheure  des  adieux  venue,  c'était  lui  qui  prenait  la  parole 
pour  l'exhorter  à  pester  fidèle  au  Seigneur.  Manete  in  dilectione 
meàt  Jamais  il  n'avait  plus  d'onction.  Les  larmes  et  les  sanglots  de 
l'assistance  interrompaient  sa  voix,  coupée  elle-même  par  l'émotion 

1.  Vie  d%  PèreHuby,  p.  219,  par  le  P.  Champion . 


48  LA  HBTRAITB  ET   SES  FONDATEORS 

qui  le  suffbquaiL  On  edt  dit  vérilablemeot  un  père  que  ses  enfante 
allaient  quitter.  «  Il  leur  marquait  toutes  les  tendresses  d'un 
amour  paternel,  écrit  le  P.  Champion,  son  biographe,  et  les  em- 
brassait étroitement,  comme  s'il  eût  voulu  les  loger  dans  son 
cœur.  » 

Souvent,  au  sortir  de  la  retraite,  prêtres  ou  laïques  allaient  bire 
leur  visite  à  M.  de  Kerlivio  et  le  remercier  d'avoir  fondé  une  œuvre 
qui  leur  valait  tant  de  grâces  précieuses.  L*humble  et  pieux  grand 
vicaire  demeurait  dans  la  maison  même  de  la  retraite,  où  il  vivait 
parmi  les  Pères  Jésuites,  comme  s'il  eût  été  l'un  d'entre  eux,  affilié 
en  effet  à  leur  Compagnie  et  observant  leur  règle,  autant  que  ses 
fonctions  pouvaient  le  lui  permettre.  Sa  chambre  était  une  cellule 
de  religieux  :  il  n'y  avait  d'autre  ornement  que  deux  ou  trois  images 
de  dévotion.  C'est  là  que  le  P.  Huby  venait  le  consulter  sur  la 
direction  de  la  retraite  ou  bien  partager  avec  lui  ses  saintes 
émotions. 

Un  jour,  de  bon  matin,  un  domestique  de  la  maison,  croyant 
beaucoup  surprendre  M.  de  Kerlivio,  lui  confia  qu'en  entrant  dans 
la  chambre  du  Père  pour  Péveiller,  il  l'avait  trouvée  toute  remplie 
d'une  lumière  céleste:  «  Jean,  répondit  paisiblement  le  grand 
(c  vicaire,  il  ne  fout  pas  vous  en  étonner:  le  Père  Huby  est  un 
«  saint.» 

V*«  HiPPOLTTE  Le  Gouvello. 
(la  suite  prochaimment.) 


UN  COUP  D'ŒIL  SUR  LE  SALON 


On  s*6st  généralement  accordé  à  juger  médiocre  le  Salon  de 
celle  année.  Les  artisles  eux-mêmes  onl  si  bien  partagé  cet  avis 
qu'ils  n'ont  décerné  de  médaille  d'honneur  qu'à  la  seule  gravure, 
au  David,  d'après  Gustave  Horeau,  œuvre  exquise,  en  effet,  de 
M.  Bracquemond.  Sur  les  â,500  tableaux  exposés,  dont  beaucoup^ 
il  est  vrai,  appartiennent  à  des  artistes  hors  concours,  aucun  n'a 
même  été  estimé  digne  d'une  médaille  de  première  classe*  La 
menue  monnaie  en  a  été  libéralement  distribuée  en  nombreuses  ' 
mentions  honorables,  rappelant  quelque  peu  les  prix  d^e^courage- 
ment  que  les  maîtres  de  pension,  désireux  de  flatter  ou  de  retenir 
la  clientèle,  prodiguent  aux  jeunes  Aèves  incapables  d'atteindre  à 
d'autres  récompenses. 

Sans  nous  attarder  à  des  considérations  générales  sur  une  expo- 
sition qui,  outre  sa  médiocrité,  ressemble  à  s'y  méprendre  à  ses 
atoées,  tant  par  les  noms  des  exposants  et  le  faire  de  chacun 
d'eux,  que  par  l'analogie  et  parfois  môme  l'identité  des  sujets 
traités,  disons  un  mot  des  principaux  de  nos  artistes  bretons  et 
veodéens  qui  ont  pris  part  au  Salon,  et  plusieurs  d'une  façon  dis- 
tinguée. 

M.  Élie  Delaunay  nous  a  apporté  deux  de  ces  portraits  d'un  si 
vigoureux  relier  où  il  excelle.  Bien  vivantes  aussi,  mais  d'un  faire 
tout  différent  el  d'une  touche  quasi  féminine,  sont  les  trois  figures 
exposées  par  son  voisin  pajr  ordre  alphabétique,  M.  G.  Deihumeau. 

Interrompant  momentanément,  nous  Tespérons,  cette  série 
d'épisodes  de  la  Grande  Guerre  qui  a  fait  si  rapidement  sa  précoce 
réputation,  H.  Julien  Le  Blant  nous  donne  cette  fois  Le   Dtner  de 

TOMB  LVI  (VI  DB  LA  6«  SÂRIB).  4 


50  UN  COUP  d'osil  sur  le  salon 

réquipage,  scène  maritime  rendue  avec  cette  entente  de  Teffet, 
cette  vérité  d'expression  et  cette  ampleur  aisée,  si  appréciées  dans 
les  scènes  militaires  du  jeune  artiste. 

H.  Douillard  vient  d'ajouter  une  belle  page  (VÉducaiion  de  la 
sainte  Vierge)  à  la  série  de  peintures  dont  il  décore  depuis  plusieurs 
années  l'église  de  Paimbœuf  et  qu'il  sait  empreindre  de  ce  senti- 
ment religieux  de  plus  en  plus  rare  par  ce  temps  de  sceptique 
naturalisme,  et  rappelant  son  illustre  maître  Hippolyte  Flandrin. 
De  cette  brosse  énergique  que  Ton  connaît,  Luminais  nous  a  peint 
tour  à  tour  l'exorcisme  d'ITh  Poisédé  ei  la  légende  bretonne  du 
Roi  Qrailon  s'enfuyant  è  cbeval  de  la  ville  d'Is,  la  Sodome  armo- 
ricaine, envahie  par  l'Océan,  déjà  à  demi  submergé  lui-même, en 
compagnie  de  saint  Gwenolé,  et  portant  en  croupe  sa  fille  Dahut, 
qu'il  abandonne,  victime  expiatoire,  aux  flots  courroucés,  sur  Tordre 
du  saint.  Deux  pages  dignes  du  vieux  maître,  auxquelles  H^**  Lumi- 
^naia  a  ajouté,  pour  son  compte  personnel,  un  bon  portrait  de  H«ii«  H... 
H.  Mesié  (de  Saint^Servan),  un  nouveau  venu,  il  nous  semble,  a 
conquis  d'emblée  une  mention, doublement  honorable  dans  de  sem- 
blables conditions,  avec  son  joli  tableau  d'ITn^  mère.  UAngelopit- 
tor  et  le  Jugement  de  Paris,  par  M.  L.-O.  Merson,  respirent  cette 
délicate  recherche  de  Tidéal,  cette  originalité,  cette  distinction 
de  la  forme,  qui  assurent  au  jeune  maître  une  place  à  part 
dans  l'art  contemporain.  La  Chercheuse  d^hnages  et  le  Portrait  de 
lfi^^  V.  r.,  par  M«^i«  Joséphine  Houssay,  sont  deux  toiles  charmantes, 
d'une  grâce  souriante  et  toute  juvénile.  Dans  sa  Récolte  des  pommes 
de  terre  à  FileSOuessant,  H.  Raub,  de  Brest,  a  écrit,  de  son  viril 
pinceau,  en  digne  élève  de  Donnât,  une  austère  églogue,  mi-partie 
terrestre  et  marine. 

Dans  le  nombreux  clan  des  paysagistes  citons  :  M.  de  Curzon  et 
ses  deux  tableaux,  classiques  de  forme  et  de  sujets,  Vue  d'Athènes 
et  Bords  du  Tetoerone,  tout  imprégnés  de  cette  poétique  mélan- 
colie particulière  à  l'artiste  ;  —  H.  de  Déliée  (La  vie  en  forêt,  Un 
étang);  H.  Lansyer  et  deux  de  ses  meilleures  toiles.  Brume  d'oc- 
tobre ei  La  Falaise;  H.  Tancrède  Abraham,  autre  fidèle  habitué  de 


m  eom  d'œq.  sim  le  salon  ^  51 

Bôs  eipositioBS  annuelles^  et  son  solide  paysage  aDgevin,  —  qui 
n'a  de  diabolique  que  le  titre:  Sommet  de  la  Diablerie;  —  H.Ber- 
BÎer,  TuQ  des  maîtres  inoontestés-dn  paysage  contemporain,  et  sa 
maîtresse  toile  de  Brume  et  soleil;  —  H.  Joubert,  de  Quimper,  à 
qui  ses  deux  tableaux,  Embouchure  de  VArguenon  et  Bords  de 
Vûme^  ont  valu  une  mention  honorable,  et  qui  a  déjà  quelques- 
unes  des  fortes  qualités  de  son  mettre,  Pelouse,  un  nom  pré- 
doiliaé  de  paysagiste  ;  —  H.  Ch.  Le  Roux,  vétéran  du  Salon,  qui 
eonqaérait  sa  première  médaille  il  y  a  plus  de  quarante  ans, 
àga  respeetable  et  qui  se  devine  de  reste  au  seul  aspect  de  la  ma- 
nière démodée  dans  laquelle  sont  rendus  les  deux  nouveaux 
paysages  de  Tartiste  nantais,  Chemin  pris  de  SainUBrevin  et  Dunes 
dêi  Ckéneê- Verts  (Loire-Inférieure);  —  MM.  Le  Sénéehal  de  Ker- 
dréoret  et  Guillou,  et  leur  très  digne  émule  M»»  La  Ylllette,  trois 
de  nos  plus  habiles  mariniers,  qui  sont,  eux,  bien  de  leur  temps  et 
peignent  avec  toute  la  franchise,  des  procédés  nouveaux,  les  scènes 
dépêche,  les bonaces  ensoleillées  de  l'Océan  ou  ses  noires  fureurs. 

Si,  laissant  le  mythologique  M.  Picou  à  son  sempiternel  Amour, 
nons  passons  à  la  sculpture,  —  après  avoir  signalé^  à  titre  de  mor- 
ceaux principaux,  deux  statues  en  pierre  de  H.  Ludovic  Durand, 
dont  le  sujet  et  la  destination  ne  nous  sont  pas  indiqués,  puis 
VEtoHe  du  berger,  sutueen  plâtre  de  H.  Quinton,  de  Rennes, 
gracieux  et  poétique  sujet  gracieusement  rendu,  qui  a  valu  à 
Fartiste  une  médaille  de  3*  classe,  et  enfin  le  Bas-relief  de 
M.  Caravanniez,  Étude^  où  le  jeune  sculpteur  nantais  s*essaie 
•n  vue  de  donner  bientôt  un  digue  pendant  à  son  CathelineaUj  — 
MOI  n'aurons  plus  à  mentionner  qu'une  série  de  bustes  en  plâtre, 
en  marbre,  en  bronze,  en  terre  cuite,  signés  :  Gaston  Guitton  {de  la 
Ro€he»8ur-Yon),  Le  Bourg  (de  Nantes),  Ogé  (de  Saint-Brieuc), 
Gourdel  (de  Ghàteaugiron),  Belouin  (de  Rennes),  Bertin  elTrébart 
(d«  Nantes). 

An  ehapitre  Architecture,  nous  trouvons  H.  Morice,  de  Rennes, 
•taon  projet  de  fontaine  pour  sa  ville  natale  ;  M.Rouillard,  de  Quim- 
fer«  el  aa  Bavante  reproduction  des  peintures  de  la  voûte  de  la 


52  UN  COUP  D*<E1L  SUI^  LE  SiL09 

célèbre  cathédrale  d'Alby;  M.  Lafonl,  d^Nanles,  et  sa  jolie  Toe 
panorainique  de  la  station  balnéaire  de  la  Bôle,  cet  Arcachon  nan- 
tais, ayant  aussi  ses  dunes,  sa  forêt  de  pins,  sa  magnifique  plage 
de  sable,  et  son  vaste  bassin  semi-circulaire,  moins  fermé  aux 
vagues  du  large  que  celui  de  TArcachon  bordelais. 

A  l'article  dessins,  aquarelles,  pastels,  émaux,  porcelaines  et  fiiieii- 
ces,  tous  genres  de  plus  en  plus  cultivés  par  déjeunes  et  gracieuses 
artistes,  la  plupart  amateurs,  citons  :  M^^^*  Adrien,  de  Nantes(CAry- 
santhèmes,  aquarelle)  ;  Allix  et  Basserie,  de  Fontenay-le-Comte 
(portraits,  émaux  et  porcelaines)  ;  Blin,  de  Quiroperlé  (poriraU  de 
M.  le  comte  de  Chambord^  m  nialure);Hiard,deBrest(porcelaine6); 
Mm»  Cazin,de  Paimbœuf,  Valentine  Manchon<I)uchesne,  de  Nantes, 
{V Amour  faisant  tourner  le  monde^  grande  et  jolie  porcelaine» 
d'après  Hariotlon)  ;  et  H.  R.  Cox,  de  Nantes  {Vallée  du  SenSy  aqua- 
relle), et  H.  Helleu,  de  Vannes  (aquarelle). 

Quand  nous  aurons  ajouté,  au  chapitre  Gravure^  les  noms  de 
HH.  Mordant,  de  Quiroper,  lauréat  du  précédent  Salon,  et  Rivoalen, 
de  Horlaix,  nous  aurons  à  peu  près  épuisé  la  liste  de  nos  compa- 
triotes exposants. 

Nos  lecteurs  regretteront  comme  nous  de  n'y  pas  voûr  figurer 
quelques-uns  de  nos  plus  éminents  artistes,  M.  de  Rochebrune, 
par  exemple,  qui  ne  nous  a  cette  fois  envoyé  aucune  de  ces 
magnifiques  eaux-forles  architecturales,  où  il  est  passé  mature. 
De  son  côté,  par  suite  d'une  interprétation  quelque  peu  ju- 
daïque d'un  texte  de  règlement,  Paul  Baudry  s'est  vu,  comme 
il  y  a  trois  ans  Hunkacsy,  refuser  par  ses  pairs,  ou,  plus 
exactement,  ses  impairs^  la  porte  du  Salon  pour  sa  Pêjfché. 
Mais,  de  même  que,  précédemment,  tout  le  Paris  artiste  et  lettré 
avait  hautement  vengé  le  grand  peintre  hongrois  d'un  refus  auquel 
la  jalousie  n'était  peut-être  pas  étrangère,  en  venant  en  foule 
visiter,  dans  les  galeries  Sedelmeyer,  son  superbe  Christ  devant 
Pilate^  auquel  il  vient  de  donner  un  digne  pendant,  le  Christ  en 
CroiXy  que  la  multitude  des  visiteurs  admire  présentement  ;  —  de 
même  notre  célèbre  peintre  vendéen  a  vu  la  foule  se  presser  dans 


UN  COUP  D*(EIL  SUR  LE  SALON  53 

les  salons  Petit,  rue  de  Sèze,  autour  de  sa  nouvelle  œuvre,  qui, 
par  sa  suprême  distinction,  sa  coloration  si  séduisante,  son  exécu- 
tion magistrale,  eût  jeté  sur  le  Salon  un  éclat  dont  celui-ci  avait 
quelque  peu  besoin. 

En  revanche,  le  Palais  de  l'Industrie  voyait  s'étaler,  non  dans  les 
galeries  du  Salon  proprement  dit,  il  est  vrai,  toute  une  débauche  de 
projets  de  monument  à  élever,  à  Paris,  en  l'honneur  de  défunt 
Gambetta,  de  cet  homme  qui,  de  concert  avec  son  complice 
Freycinet,  autre  grand  pa(no(e,  a mena^  en  1870-74,  par  ses  com- 
binaisons soi-disant  stratégiques  imposées  aux  gens  du  métier,  ce 
triple  désastre  de  la  défaite  de  l'armée  de  la  Loire  sous  Orléans, 
de  l'échec  de  la  retraite  de  Chanzy,  suivi  de  la  défaite  du  Mans  et 
de  l'effondrement  de  l'armée  de  Bourbaki  dans  l'est  *-  (effondre- 
gnent  auquel  contribua  non  moins  puissamment  un  autre  «  grand 
citoyen,  »  bien  digne  aussi  d'avoir  sa  statue,  le  fatal  Jules  Favre, 
qui,  pour  ses  seuls  méfaits  domestiques,  eût  mérité  de  finir  ses 
jours  à  Mazas,  bien  plutôt  qu'au  Luxembourg.)  Cet  avocat  organi- 
sateur de  défaites,  à  qui  la  France  officielle  prodigue  les  statues, 
TAngleterre  l'eût  traité  tout  autrement,  elle  qui  fusilla,  en  i  757^ 
son  infortuné  amiral  Byng,  le  vaincu  de  Hahon,  le  rival  malheu- 
reux de  notre  grand  marin,  quelque  peu  Breton  et  même  Nantais, 
La  Galissonnière. 

Louis  de  Kerjban* 


1.  V.,  dans  U  Bévue  des  Deux  Mondes^  recaeil  peo  saspect,  h  série  des  article» 
pobliés  par  M.  de  Mazade  sur  la  gaerre  de  1870,  d'après  l'ensemble  des  documenta 
officiels,  et  dans  un  esprit  partialement  favorable  à  celui  que  Lanfrey  et  George 
Sand,  spectateurs  indignés  de  ses  actes,  ont  décoré  du  titre  trop  justifié  de  dtcto- 
ieur  4e  VineafodU, 


NOTICES  ET  COMPTES  RENDUS 


JOURNAL  D*UN  ROURGEOIS  DE  PARIS  PENDART  LA  TERREUR.  Parig, 
Julet  Genràig;  Hautes,  Ëmila  Grimaud  ;  un  toI.  in- 18. 

La  plupart  des  Mémoires  sur  la  Révolution  se  rapporteai  i 
répoque  de  l'Assemblée  constiluantei  Aa  fur  et  à  mesure  que  la 
démocratie  envahit  la  société  française  et  diminue  la  liberté,  les 
témoins  disposés  à  raconter  leurs  souvenirs  deviennent  plus  rares  $ 
rémigratiooy  les  emprisonnements,  la  mort,  encourue  ou  redoutée, 
leur  arrachent  la  plume  des  mains,  et  Ton  a  bientôt  fait  de  lire  les 
quelques  volumes  de  Hémoires  contemporains  qui  décrivent  les 
actes,  les  crimes,  les  luttes  de  la  Convention  et  de  ses  ageflts. 

Le  danger  passé,  d'autres  raisons  flrent  taire  les  auteurs:  chacun 
était  si  joyeux  de  se  sentir  vivre,  qu'il  éprouvait  à  jeter  ses  regards 
sur  le  passé  une  invincible  répugnance  ;  on  était  presque  honteux 
d'avoir  été  mêlé,  même  en  qualité  de  victime,  à  de  pareilles  hor- 
reurs; le  besoin  d'apaisement  et  la  conviction  profonde  que  jamaii 
on  ne  reverrait  de  pareils  temps,  achevèrent  de  décourager  les 
témoins  les  mieux  instruits.  Et  pourtant,  que  de  récits  curieux,d'on 
intérêt  palpitant,  auraient  coulé  tout  naturellement  sur  le  papier,  si 
ces  témoins  avaient  seulement  laissé  courir  leur  plume!  Les  rares 
Hémoires  que  nous  possédons  feront  toiyours  regretter  ceux  qui 
nous  manquent,  et  je  ne  puis  m'empéoher  de  penser  qo'un  Nantais 
qui,  sous  le  Consulat,  aurait  condensé  en  deux  cents  pages  ses 
souvenirs  sur  la  Terreur  à  Nantes,  aurait  fait  un  livre  immortel. 
Quoi  qu'on  fasse,  en  effet,  l'histoire  n'intéresse  que  les  gens  ins- 
truits, tandis  que  les  Hémoires  intéressent  tout  le  monde.  La  Fon- 
taine l'a  dit  avec  raison,  on  prend  un  plaisir  extrême  à  entendre 
son  semblable  dire:  J'étais  là,  telle  chose  m'advint. 


ROTIGBS  BT  OOMPTES  ROIDUS  55 

Uo  flâneur  parisien  ayant,  durant  la  Révolution^  vu  de  ses  yeux 
les  principaux  événements,  et  les  ayant  retenus  et  écrits,  ne  s'étant 
point  trouvé,  M.  Edmond  Biré  a  eu  Theurense  idée  de  l'inventer, 
et  le  Journal  d'un  bourgeois  de  Paris  pendant  la  Terreur,  dont 
chaque  ligne  est  empruntée  aux  documents  contemporains,  a  tout 
le  charme  des  Mémoires  Joint  à  la  sûreté  des  informations  d'une 
histoire  véritable.  Jamais  fiction  ne  ressembla  davantage  A  la  réalité; 
et,  de  même  que  le  jeune  Anacharsis  se  promenait  sous  les  por- 
tiques d'Athènes,  le  bourgeois  de  H.  Biré  va  du  Temple  aux  Tui- 
leriesy  des  Tuileries  à  la  place  Louis  XV,  y  voit  surtout  ce  que  les 
autres  n'ont  pas  vu,  et  le  dit  avec  une  autorité  qui  ne  permet  point 
de  douter  de  sa  parole.  Ainsi  qu'on  peut  le  voir,  dans  les  notes  pla- 
cées au  bas  des  pages  ou  à  la  fin  des  chapitres,  l'auteur  a  mis  à 
contribution  un  nombre  considérable  de  journaux  et  de  brochures 
du  temps,  lecture  insipide,  s'il  en  fut,  dont  il  ne  donne  que  la  subs- 
tance, mettant  à  cacher  son  érudition  autant  de  soin  et  de  coquet- 
terie que  d'autres  en  déploieraient  pour  montrer  la  leur. 

«  A  vivre  pendant  de  longs  mois  —  dit-il,  dans  sa  préface,  — 
avec  ces  témoins  d'une  époque  disparue,  il  m'a  semblé  que  je  deve- 
nais leur  contemporain;  que,  pareil  au  dormeur  éveillé  de  ce  pauvre 
Cazotte,  —  une  des  premières  victimes  de  la  Terreur,  —  je  mar- 
chais dans  les  rues  du  Paris  de  93;  que  je  fréquentais  ses  places 
publiques;  qu'au  sortir  d'une  séance  de  la  salle  du  Manège,  j'en- 
trais dans  un  café  de  la  Maison-Égalité,  que  je  me  mêlais  à  la  foule 
dans  les  marchés  et  dans  les  théâtres,  faisant  queue  avec  elle  à  la 
porte  des  boulangers,  la  suivant  quelquefois  même  jusqu'à  la  place  de 
la  Révolution  ou  à  la  barrière  du  Tritne-Renversé ,\e  cœur  Offressé, 
les  yeux  voilés  d'nn  nuage,  éperdu,  muet,  tandis  que  la  charrette 
des  condamnés  s'avançait  au  milieu  des  huées  et  que  les  têtes  tom- 
baient aux  cris  mille  fois  répétés  de:  Vive  la  Republique!  et  ces 
sombres  visions  je  les  écrivais.  » 

Ce  volume,  que  le  public  sera  heureux  de  voir  suivi  de  plusieurs 
autres,  commence  le  21  septembre  4792,  lendemain  de  la  première 
réunion  des  membres  de  la  Convention,  et  s'arrête  le  24  jan- 


56  IfOnCSS  ET  CQHtPTB»  RnNMJS 

▼ier  i  793,  comprenant  les  détails  les  plus  circonstanciés  sur  Tinuno- 
lalion  de  Louis  XYI.  Ce  n'est  pas  encore  la  période  de  la  flroide 
cruauté^  érigeant  le  meurtre  en  système  de  gou?ernement,  mais 
c'est  déji  la  République  qui,  à  Tétat  d'enfance,  montre  ce  qu'elle 
saura  faire  lorsque  ses  dents  auront  poussé. 

Le  compte  rendu  de  cette  première  séance  de  la  Con?entiofi 
fournit  à  l'auteur  l'occasion  de  réfuter  plusieurs  erreurs  graves, 
et  néanmoins  des  mieux  accréditées.  Ainsi,  par  exemple,  on  lit  par- 
tout que  la  Convention,  réunie  fout  entière  le  H  septembre,  abolit 
la  Royauté  et  établit  la  République.  M.  Biré  démontre  que  l'aboli- 
tion de  la  Royauté  fut  votée  par  une  assemblée  composée  de  moins 
de  la  moitié  de  ses  membres  élus,  et  que  le  lendemain  seulement, 
on  songea  à  substituer  la  république  à  la  monarchie.  Les  rectifica- 
tions de  cette  nature  abondent  dans  l'ouvrage,  et  jamais  on  ne 
poussa  plus  loin  la  passion  de  l'exactitude.  Ce  qui,  néanmoins,  ser- 
vira davantage  à  son  succès,  c'est  la  vie  qui  circule  dans  le  récit, 
^et  qui  fait  oublier  tout  à  fait,  le  pins  souvent,  que  l'auteur  n'a  vu  qae 
par  les  yeux  des  autres. 

Quoi  de  plus  vivant,  en  effet,  que  le  tableau  de  cette  séance  du  tri- 
bunal criminel  dans  laquelle  on  condamna  à  mort  le  bon,  spirituel 
et  inoffensif  Cazotte,  coupable  d'avoir  exposé,  dans  des  lettres  adres- 
sées à  sa  fille,  son  opinion  sur  la  Révolution? 

Un  peu  plus  loin,  ce  sont  les  députés  journaliates  qui  sont  passés 
en  revue  de  manière  à  fournir  une  nomenclature  complète  des 
feuilles  politiques  dont  l'influence  était  alors  si  puissante;  il  est 
curieux  de  constater  que  les  nominations  multiples  avaient  été  sur- 
tout obtenues  par  les  journalistes  les  plus  exaltés.  Plus  curieuse 
encore  est  la  liste  de  ces  farouches  républicains  qui  naguère  étaient 
des  royalistes  zélés.  Le  bourgeois  les  connaît  tous  et  les  nomme. 
C'est,  par  exemple,  Gollot-d'Herbois  qui,  en  1791,  célébrait  noire 
bon  Louis  seize;  Grégoire,  convaincu  d'avoir,  en  1789,  célébré  un 
Boi  chéri;  c'est  Petion  qui,  dans  les  mêmes  jours,  s'était  prononcé 
pour  le  maintien  de  la  monarchie  ;  Rabaut  Saint- Etienne,  Vergniaud, 
Condorcet,  Brissot,  Gensonné,  Fauche t,  Barbaroux,  Corsas,  sont 


narnss  ET  coaiPTBS  rëm»u8  57 

également  convaincas  de  professer  à  la  Convention  des  opinions 
répnblicaines  de  fraîche  date.  Robespierre,  Danton  et  Marat  eux- 
mêmes  n'échappent  pas  à  cette  accusation.  Ce  dernier  n'a-t-il  pas 
écrite  dans  Tilmî  du  peuple,  du  17  février  1791:  «  Tel  qu'il  est, 
Louis  XYI  est,  à  tout  prendre,  le  roi  qu'il  nous  faut.  »  La  liste  est 
longue,  et  je  n'ai  cité  que  les  principaux. 

Notre  bourgeois  ne  s'occupe  pas  uniquement  de  politique  ;  il  est 
curieux  des  détails  de  la  vie  parisienne  ;  il  décrit  les  Tuileries,  le 
palais,  les  jardins  tels  qu'ils  étaient  alors  ;  il  observe  la  foule  dans 
les  rues,  il  va  même  dans  le  monde,  et  il  assistait  à  la  fameuse  soi- 
rée donnée  par  U^  Talma  en  l'honneur  de  Dumouriez,  et  où  l'on 
vit  tout  à  coup  Marat  faire  irruption  dans  les  salons,  vêtu  d'une  car- 
magnole et  la  tèle  couverte  d'un  vieux  madras  rouge  et  sale.  Il  note 
les  nouveaux  noms  donnés  aux  rues  de  Paris;  il  désigne  claire- 
ment les  lieux  où  se  réunissaient  les  sections  et  les  clubs,  et  tandis 
que  la  plupart  des  historiens  se  bornent  à  nous  montrer  les  grands 
meneurs,  jouant  sur  la  scène  les  premiers  rôles,  celui-ci  nous 
montre  les  coulisses  de  ce  vaste  théâtre  révolutionnaire  qui  s'appelle 
Paris,  et  ne  néglige  pas  l'attitude  des  spectateurs. 

Plus  da  tiers  du  volume  est  consacré  à  Louis  XVI,  prisonnier  au 
Temple,  accusé  devant  la  Convention  et  exécuté  sur  la  place  de  la 
Révolution.  Ce  n'est  pas  un  mince  mérite  d'avoir  trouvé  une  foule 
de  détails  nouveaux  dans  un  sujet  si  souvent  traité  par  des  histo- 
riens à  la  fois  curieux  et  consciencieux.  Le  mouvement  d'opinion 
que  souleva,  dans  la  France  entière,  le  procès  du  roi,  méritait 
assurément  d'être  étudié,  et  jamais  il  n'avait  pourtant  attiré  l'atten- 
tion des  historiens;  le  chapitre  consacré  aux  otages  du  roi,  c'est- 
à-dire  à  des  gens  qui  offrirent,  de  tous  les  points  de  la  France,  à 
répondre  du  roi,  au  péril  de  leur  vie,  est  le  témoignage  le  plus 
éclatant  de  ce  grand  mouvement. 

n  serait  facile,  en  prenant  la  table  des  matières,  de  prolonger 
cette  analyse,  mais  il  est  plus  simple  de  dire  à  ceux  qui  ont  étudié 
l'histoire  de  la  Révolution  :  Lisez  ce  livre,  il  vous  apprendra  une 
firale  de  choses  que  vous  ignorez;  et  aux  autres,  tout  simplement: 


58  KOÎiOlf  ET  CMPTI8 

Lisez-le  comme  voue  liriei  un  roman,  ei  vous  ne  regretterai  pii  le 
temps  que  vous  lui  aures  donné. 

ÂLFlin)  LaluA. 


RÉUmON  DBS  SOCIÉTÉS  SAVANTIS  Dl    PlRlS  ET    DBS  DÉPARTBVBNTS  A  LA 

SORBONNB.  -  SECTION  D*ARGHÉOLOGIE,  etc.  —  COMPTE  RENDU 
DES  FOUILLES  FAITES  PAR  LA  VILLE  DE  NARTES  DANS  LE 
CHŒUR  DELA  CATHEDRALE,  par  M.  J.  Montfort,  architecte  dipUymé 
par  le  gouvernement  ^  Nantes,  Vincent  Forestet  Emile  Grimaud»  1884. 
In-8o,  et  S  pi.  ia-4<». 

Ce  rapport  est  court,  mais  il  est  magnifiquement  illustré  et  parle 
aux  yeux  de  la  manière  la  plus  éloquente.  Tous  les  journaux  de  la 
région  ont  cité,  vers  le  mois  de  mars^  la  découverte  d^une  ancienne 
crypte  qu*on  venait  de  faire  sous  le  nouveau  chœur  de  la  cathédrale 
de  Nantes,  en  préparant  les  fouilles  pour  le  dallage.  Cette  crypte 
n^était  pas  absolument  inconnue,  car  Fabbé  Travers  et,  plus  tard, 
Athènes,  en  avaient  parlé  :  mais  elle  avait  été  complètement  com» 
blée  et  l'ensemble  des  constructions  du  nouveau  chœur  qui  Fenve* 
loppe  entièrement,  semblait  la  condamner  à  l'oubli.  On  l'avait  cepen- 
dant en  partie  déblayée  en  1873  ;  à  cette  époque,  j'en  pris  même  un 
croquis  rapide  qui  laissait  supposer  la  plus  grande  part  de  ce  qai 
est  découvert  aujourd'hui,  et  qui  servit  à  H.  l'abbé  Cahour  pour 
démontrer  it  Ms'  Fournier  l'intérêt  de  la  conservation  de  ce  mor- 
ceau archéologique.  Une  mort  prématurée  empêcha  le  vénérable 
prélat  de  donner  suite  à  cette  idée  qui  ne  fut  sans  doute  pas  trans- 
mise  à  son  successeur.  Au  mois  de  mars  dernier,  les  piliers  de  la 
crypte  ayant  été  de  nouveau  mis  au  jour,  la  Ville  et  la  Société 
archéologique  s'émurent  des  projets  de  nouveau  comblement  qu'on 
attribuait  à  l'architecte  de  la  cathédrale^  et  une  commission  spé- 
ciale fut  nommée  pour  exécuter  une  fouille  méthodique  et  étudier 
les  moyens  possibles  de  conservation.  C*est  le  rapport  de  cette  com- 
mission, rédigé  par  H.  Huntrort,  qui  a  fait  l'objet  d'une  communi- 
cation à  la  dernière  réunion  des  sociétés  savantes  à  la  Sorbonne  et 
qui  est  actuellement  publié.  La  Commission  des  monuments  histo- 


rkpM  8,  dd  tesiê,  été  saMede  la  question,  et  il  y  a  lieu  d'espérer 
que  ea  motmineiil  des  anciens  âges  ne  sera  pas  détrait.  Il  s'agit 
d'une  erypte  demi^eirculaire  avee  4  colonnes  isolées  centrales, 
maasives  et  ft  simple  tailloir  :  cette  crypte  dont  le  mnr  demi-circn- 
bîre,  épais  de  2  mètres,  est  percé  de  minces  ouvertures  en  meur- 
trières disposées  en  X,  est  entourée  concentriquemêni  d'une  sorte 
de  déambulatoire  à  colonnes  engagées  qui  s'ouvrait  à  l'ouest  par 
oM  énorme  baie  à  plein  cintre.  Bst*ce  réellement  un  déambula- 
toire 00  one  chapelle  spéciale?  Les  constructions  qui  reposent  sur 
d'aociana  murs,  certainement  romains,  sont-elles  du  VI*  ou  du 
XI«  siècle?  Dateni^elles  de  saint  Félix  ou  de  l'évêque  Robert?... 
Noos  ne  trancherons  pas  ici  la  question,  et  nous  en  laisserons  le 
sein  à  la  Société  archéologique  :  mais  nous  en  avons  assez  dit  pour 
montrer  Tintérèt  qui  s'attache  à  cette  publication,  et  M.  Montforta 
bien  mérité  de  l'archéologie  nantaise,  en  consacrante  ces  précieux 
débris  des  dessins  si  exacts  et  si  remarquables. 

René  Keryiler. 


lA  SUCCESSION  DU  BARON  DERVELAIN,  par  M-  A.  Fabry.  —  Paris, 
Blériot.  1884.  Ia-18  de  248  pages. 

Madame  Fabry  a  publié  ici  même  one  partie  de  ses  jolis  romans* 
Nos  lecteurs  connaissent  sa  manière  et  son  style;  il  n'est  donc  pas 
besoin  d'insister  longuement  à  leur  sujet.  On  trouvera  dans  la 
Succesiiùn  du  baron  Dervelain  le  même  talent  que  dans  les  pré- 
cédents ouvrages,  pour  cbarpenler  l'action,  pour  surexciter  et  soute- 
nir rintérêt,  pour  dramatiser  le  récit,  le  même  enseignement  moral, 
la  même  facilité  de  style  :  un  peu  trop  de  facilité  peut-être  :  mais  je 
m«  permettrai  de  soumettre  à  l'auteur  quelques  sérieuses  critiques. 
La  réputation  de  M^«  Fabry  est  faite  :  elle  peut-être  certaine  que 
c'est  ici  de  la  critique  bienveillante  et  que  j'ai  surtout  à  cœur  de 
la  voir  continuer  à  occuper  sans  déchoir  la  place  honorable  qu'elle 
a  acquise  dans  la  monde  littéraire  contemporain.  Si  je  lui  repro- 


60  NOTICES  BT  COMPTES  lENDUS 

chais  seulement  de  ne  pas  connaître  suffisamment  Tlnstitul  en  in- 
troduisant à  PAcadémie  des  sciences  un  érudit  qui  n*a  jamais  tra- 
vaillé qu'aux  scarabées  égyptiens,  aux  vieux  pots  et  aux  médailles, 
au  lieu  de  le  faire  entrer  à  l'Académie  des  inscriptions  et  belles- 
lettres,  elle  aurait  raison  de  traiter  ce  reproche  de  vétille  ;  mais 
je  n'aime  guè^e  la  fabulation  générale  de  son  livre.  Il  s'agit  de 
l'héritage  du  vieux  savant,  qui  meurt  subitement  à  Paris  après  avoir 
fait  légataire  universel  son  dernier  secrétaire,  au  détriment  d'une 
nièce  qui  s'estfort  mal  conduite  envers  luL  Or  la  mère  de  la  nièce  et 
la  gouvernante  du  baron  se  liguent  pour  supprimer  le  testament  ven- 
geur avant  qu'il  soit  connu,  et  toutes  deux  commettent  un  crime 
par  amour  filial,  l'une  pour  sa  fille,  l'autre  pour  son  fils.  L'acte  cri  - 
minel  est  plus  lard  découvert,  et  les  deux  coupables  sont  punies 
comme  il  convient  :  mais  je  n'aime  pas  que  les  deux  seules  mères 
qu'on  voie  paraître  en  scène  soient  toutes  deux  justiciables  delà 
maison  centrale.  Une  encore,  passe  :  mais  l'autre  eût  dû  faire  con- 
traste. Il  reste  une  impression  péuible. 

Vers  1830  on  avait  la  coutume  d'accoler  un  sous-titre  au  titre 
principal  :  on  pourrait  indifi'éremment  mettre  ici  :  ou  Comment  les 
nièces  inconsidérées  laissent  échapper  la  succession  de  leur  oncle^ 
ou  Comment  le  cœur  des  mères  se  laisse  attendrir  jusqu'au  crime 
pour  gorger  d^or  leurs  enfants.  Le  but  final  est  donc  incertain 
puisqu'il  est  double  :  c'est  encore  un  défaut.  Cela  n'empêche  pas 
que  le  livre  ne  se  lise  avec  intérêt  et  plaisir,  mais  Mn<  Fabry  nous 
doit  une  revanche  de  sujet. 

L.  DE  Kerpénic. 


UN  COIN  DE  BRETAGNE  PENDANT  LA  RÉVOLUTION.  —  Corres- 
pondance  de  M">«  Audouyn  de  Pompery^  publiée  ()ar  M.  E.  de  Pom- 
pery.  2  vol.  in-18,  avec  portrait  et  fac-similé.  --  Paris,  Lemerre^  1884. 

La  charmante  chose  qu*un  vieux  portrait  qui  s'anime,  vous 
aborde  et  vous  conte,  dans  cette  langue  aimable  et  facile  que 
nous  avons  perdue,  les  menus  incidents  de  sa  vie  !  Nous  venons 


NOTICBS  BT  eom^TBS  BBNDtTS  6l 

d^avoir  ce  plaisir,  et,  pour  que  rien  n'y  manquât,  c'est  un  portrait 
breton  dans  un  cadre  breton  qui  nous  a  souri  de  ses  grâces  renou- 
velées :  M.  E.  de  Pompery  a  exhumé  de  quelque  coffret  de  famille  la 
correspondance  de  son  aïeule,  M°*«  Audouyn  de  Pompery,  avec  son 
cousin  et  Bernardin  de  Saint-Pierre,  et,  mieux  que  l'introduction, 
oà  des  souvenirs  intimes  sont  retracés  d'une  main  si  respectueu- 
sement délicate,  mieux  que  les  miniatures  de  chaque  volume,  dont 
la  photographie  a   dû  rendre   imparfaitement    les  tons  fins  et 
moelleux,  cette  correspondance  nous  introduit,  dès  l'abord,  dans  l'in- 
Kmité  de  son  auteur.  Connatlre  M^^  de  Pompery,  c'est  l'aimer  aus- 
silôl;  elle  est  si  compatissante,  si  indulgence  et  si  gaie  ;  elle  gagne- 
rait un  ennemi  de  la  musique  par  l'éloquence  entraînante  qu'elle 
déploie  à  iranter  cet.art,  et  sa  maternité   triomphante  mettrait  aux 
abois  l'avocat  le  plus  déterminé  du  célibat.  Elle  est  spirituelle,  sans 
mordant,  très  sensible  (un  mot  dont  elle  abuse  et  le  plus  bel  éloge 
que  se  décernaient  ses  contemporains),  mais  aussi  très  sensée.  Son 
petit-fils,  en  face  du  silence  qu'elle  observe  sur  les  événements  po- 
litiques, affirme  c   qu'elle  ne  comprit   rien  à  la  Révolution,   » 
«  qu'elle  détourna  le  plus  possible  ses  regards  de  ce  mouvement 
formidable.  »  Assurément,  même  à  Paris,  H»«  de  Pompery  n*en- 
vierait  pas  les  lauriers  d'une  duchesse  de  Longueville   ou  d'une 
Mb*  Roland  ;  et,  dans  son  coin  isolé  de  Bretagne,  il  ne  lui  arrive, 
sous  fomne  d'impôts  forcés,  de  déportations,  avec  un  numéro  de 
gazette,  oa  un  coup  de  fusil  perdu,  que  l'écho  très  lointain  de  la 
tourmente  révolutionnaire.  Française,  avec  l'idée  encore  mal  définie 
du  patriotisme,  elle  se  soumet  devant  l'irréparable;  chrétienne,  elle 
se  résigne;  elle  n'est  insouciante  qu'au  dehors,  rit  pour  s'étourdir 
et  espère  des  temps  meilleurs.  Ce  ton  de  légèreté  est  de  la  pru- 
dence :  n'a-Uon  pas  décacheté  et  c  recacheté  avec  les  armes  de  la 
République,  à  ce  qu^elle  n'en  ignore,  n  une  lettre  qui  lui  venait 
précisément  de  son  cousin  de  Kergus  (49  avril  1793)  ?  Parfois 
pourtant,  elle  ne  peut  réprimer  un  cri  d'amertume:  «  Quand  j'étais 
riche,  je  dédaignais  Rosporden;  à  présent,  je  voudrais  y  demeurer  : 
ou  y  a  la  messe  et  point  de  club,  deux  points  essentiels  au  bon- 


93  NCmWf  iT  CONPTft}  WIDUfi 

li^ur  et  à  la  paix;  t  el  «illeurs  ;  «  Ce  sont  les  pla«  Tertueiix,  las  plus 
digoes  de  véaéralioa  qui  sont  le  plus  ouiragés  et  le  plus  tour* 
noeniés»  Quand  donc  finira  ceci  7  Dieu  seul  le  sait.  »  Des  boots* 
rimes,  quelque  peu  entacbés  de  poHiiquOf  se  mêlent  k  ces  coofi- 
dences  chagrines  et  leur  ^teni  de  leur  poids  ;  mw  il  i  avait  biea 
là,  avouons-le,  de  quoi  s*atlirer  les  rigueurs  d'un  cabinet  noir  ré« 
publicain. 

Anne-Marie  Audouyn  naquit  à  Quiroper,  en  1763  ;  elle  babita, 
jusqu'à  son  mariage,  l'abbaye  de  Kerlot  où  elle  avait  fait  son  édH' 
cation;  en  1786,  elle  épousa  François  de  Pemperyt  lieutenant  de 
maréchaussée,  veuf  d'une  demoiselle  du  Marbsllac'h;  elle  demeura 
successivement,  avec  son  mari  et  ses  trois  enfants,  à  Quimper« 
dans  une  maison  de  campagne  nommée  Penbars,  au  Pont^Labbé, 
au  Séguer,  propriété  de  son  père;  en  1805,  des  intérêts  de  fanûlle 
et  des  parents  de  son  mari  l'appelèrent  dans  le  Soissonnais,  ell^ 
dit  adieu  à  sa  chère  Bretagne  et  alla  se  fixer  à  Soisson»,  où  elle 
mourut  en  1820.  La  correspondance  que  nous  possédons  embrasae 
une  période  de  vingt  années  et  plus  (la  première  lettre,  déjà 
bien  pimpante,  avec  ce  joli  portrait  de  son  frère  «  il  est  timide, 
il  est  gaucher,  il  est  Grec,  il  est  tout  ce  qu'il  vous  plaira,  »  est  da 
13  octobre  1783  ;  la  dernière,  sans  même  tenir  compte  d'un  billet 
écrit  de  Soissons,  est  de  1805).  Nous  avons,  à  de  rares  intemip* 
tiens  près,  et  pendant  une  suite  d'années  qui  comptent  double  dans 
l'histoire,  le  journal  de  la  vie  de  H"**  de  Pompery,  ou  ce  qu'il  a 
plu  à  l'ainiable  femme  de  nous  dire  d'elle-même  t  on  peut  croire 
qu'elie  a  été  franche  jusqu'au  bout,  car,  dès  que  la  prudence  ne  lui 
fait  plus  un  devoir  de  se  taire,  elle  babille  et  s'épanche  en  mille 
détails  intimes,  et^  étant  de  celles  qui  n'ont  rien  à  cacher,  elle  oe 
s'effraie  ni  d'une  vivacité  amoureuse,  ni  d'une  crudité  rabelai** 
sienne,  le  tout  toujours  contenu  dans  les  limites  du  bon  ton,  Maia 
comment  vint*-il  à  celle  provinciale,  qui  résidait  aux  confins  du 
monde  civilisé,  à  Quimper-Corentin,  à  cette  dévote,  «  qu'une  con** 
linuité  d'exercices  pieux  v  fisitiguait  à  peine,  l'idée  d'écrire,  sur  on 
ton  confidentiel  et  admiralif,  à  m  écrivaio  célèbre,  adulé  et,  qui 


IfOTlCIB  BT  GOMPTIS  RENDUS  03 

pis  est,  déisU  ?  fions  voyons  une  double  raison  &  celle  hardiesse 
dans  no  enlhousiasme  sponlané,  irréfléchi  pour  Bernardin,  person- 
nifiant l'amour  de  la  nature,  la  sensibilité  douce  et  attrayante,  et 
dans  le  propre  caractère  impressionnable  et  ayentureui  de  H»*  de 
Pompary.  Bernardin  de  Saint- Pierre  ne  resta  pas  sourd  aux 
avances  de  son  admiratrice  bretonne  ;  l'ami  des  femmes,  près  de 
qui  sa  timidité  et  sa  modestie  rehaussaient  son  mérite,  il  était  yo- 
lonliars  leur  conseiller,  et  aimait  à  se  faire  soumettre,  par  ses  jolies 
clientes,  des  questions  de  littérature  ou  de  morale.  Il  collectionnait 
les  portraits  à  la  plume  des  dames  qu'il  n'avait  pas  vues,  de  ses 
correspondantes,  disant,  pour  voiler  son  épicuréisme,  qu'il  Joignait 
aussi  «  leur  image  physique  au  sentiment  moral  qu'elles  lui  avaient 
inspiré.  »  Le  portrait  qu'il  sollicita  de  H»*  dePompery  et  obtint  est 
dans  le  goût  de  ceux  que  grands  et  petits  écrivains  du  XVH*  siècle, 
un  La  Rochefoucauld,  un  Le  Pays,  traçaient  d'eux-mêmes  ;  il  est 
très  agréablement  semé  de  contrastes  ;  il  débute  :  «  GoniTment  m'y 
prendra  pour  vous  dire  que  je  ne  suis  pas  jolie?  »  et  finit  très  co- 
quettement :  «  Je  suis  persuadée  que^  si  j'avais  le  bonheur  de  vous 
voir,  je  serais  jolie  ce  jour-là.  »  Bernardin,  qui  désirait  une  figure 
NiMmssMla  (c*esl  son  mot),  fut  charmé  de  ce  petit  morceau  ;  il  ne 
recommença  plus  sas  plaisanteries  sur  Quimper-Coreniin,  renou- 
veléas  du  CharreUer  en^fourbé^  et  se  laissa  aisément  persuader 

Que  le  pays  est  moins  sauvage 
Que  La  Fontaine  ne  Ta  peint  ; 

il  fit  des  aveux,  racontant  pourquoi  il  ne  s'était  pas  marié,  mais 
demandant  qu'on  lui  cherchât  femme,  parlant  de  ses  grands  travaux 
à  achever  et  des  mémoires  sur  l'éducation,  sur  les  colonies,  sur  le 
divorce,  qu'il  écrivait  ou  allait  écrire.  Comme  on  pense.  H»*  de 
Pompery  ne  voulut  pas  être  en  reste  ;  sa  famille,  ses  amis,  sa  so- 
ciété, son  genre  de  vie,  elle  décrit  tout,  et  l'encadre  dans  ce  pay- 
sage rustique  :  «  J'habite  cette  année  une  petite  campagne  simple 
mais  riante.  Ma  chaumière  est  sans  tapis  au  dedans,  mais  la  nature 
loi  en  donna  de  superbes  au  dehors.  J'ai,  autour  de  ma  maison,  de 


6i  N0TICI8  ET  GOMPTIB  RUfJN» 

jolis  bosquets  qui  ne  m'appartiennenl  pas,  mais  qui  jamais  ne  me 
refusent  leur  ombrage.  La  propriété  m'est  bien  moins  chère  que 
la  jouissance.  »  Il  y  avait  là  de  quoi  enchanter  Tauteur  de  la  CAou- 
mière  indienne.  Malheureusement,  cette  correspondance,  qui  s'an* 
nonçait  si  bien,  ne  dura  guère  que  deux  ans  ;  au  moins  les  lettres 
qui  nous  sont  données  d*après  la  copie  qui  a  survécu  à  l'original^ 
s*arrëtent-elies  au  mois  de  juin  1792.  Il  est  plus  naturel  de  croire 
à  une  interruption  forcée^  où  la  politique  ne  dut  pas  rester  étran- 
gère, qu'à  un  refroidissement  subit,  suivi  de  brouille,  car  sept  ans 
plus  tard,  Mm*  de  Pompery,  dans  le  voyage  qu  elle  fit  à  Paris^  visita 
le  vieil  écrivain  :  «  Enfin,  ma  chère  amie  —  mande-t-ellele  23  bru- 
maire 1799,  à  H^e  de  Gourio,  — j'ai  vu  Bernardin  de  Saint-Pierre 
qui  m'a  parfaitement  accueillie.  Je  l'ai  prié  de  me  présenter  à  son 
épouse  ;  d'après  ce  qu^on  nous  en  avait  dit,  j'ai  cru  trouver  une 
élégante  achevée.  J'ai  vu,  avec  autant  de  surprise  que  de  plaisir, 
une  jeuneWemme  simple,  modeste,  sans  parure,  tenant  sur  les  bras 
un  petit  garçon  qu'elle  nourrit  et  qui  se  nomme  Paul,  ayant  à  ses 
côtés  une  petite  fille  qu'on  nomme  Virginie.  Ce  tableau  intéressant 
est  un  de  ceux  qui  m'ont  fait  le  plus  de  plaisir  à  Paris.  M.  de  Saint- 
Pierre  m'a  dit  que  sa  femme  était  la  couronne  de  $e$  cheveux 
blancs.  »  On  voit  que  Bernardin  s'était  tenu  parole  et  ne  s'était  plus 
contenté  de  la  postérité  idéale  que  lui  valaient  son  Patd  et  sa  Ftr- 
ginie\  la  visiteuse  de  Bretagne  dut  arriver  un  peu  prévenue 
contre  celte  «  élégante  achevée,  »  cette  fille  d'imprimeur  parisien, 
si  diflérente  de  ce  qu'elle  avait  été  tentée  d'offrir  à  son  illustre  ami, 
mais  les  grâces  et  la  simplicité  de  la  jeune  femme  eurent  bien  vite, 
ce  semble,  dissipé  ces  préventions. 

Une  question,  du  genre  de  celles  qui  se  pouvaient  poser  dans 
les  cours  d'amour^  une  question  de  métaphysique  amoureuse  se 
détache  d'une  des  lettres  de  U^^  de  Pompery  à  Bernardin  de 
Saint-Pierre  :  <  Dites-moi,  moraliste  aussi  sage  que  sensible,  si  une 
femme  jeune  et  tendre  peut  avoir  des  amis  sans  compromettre  sa 
réputation  et  sa  sagesse?  »  Nous  n'avons  pas  la  réponse  du  philo- 
sophe, nous  n'avons  pas  davantage  la  confidence  promise  qui  sui- 


NOTIGBS  BT  COMPTES  RENDUS  65 

Tàil  la  question.  Mais,  pour  qui  aura  seulement  parcouru  le  recueil 
de  lettres,  ce  secret  cessera  d'en  être  un,  la  question  deviendra  : 
«  Ai-je  le  droit,  moi,  M»»«  de  Pompery,  d'aimer  sans  remords  ni  ar- 
rière-pensée mon  cousin  deKergus?»  Celte  question,  ressort  ordi- 
naire de  tant  de  romans  et  de  drames,  elle  la  résolvait  toujours  à  son 
honneur,  mais  souvent  au  prix  de  luttes  pénibles;  une  lettre,  daléedu 
5  septembre  1797,  une  ^tre  lamentable,  comme  l'appelle  plus  loin 
son  auteur,  nous  initie  à  ces  tristes  états  d'esprit.  «  Je  ne  saurais  me 
faire  à  la  privation  totale  de  ce  qui  faisait  le  charme  de  ma  vie... 
Ah  !  si  mon  cœur  doit  être  déchiré,  que  du  moins  ce  ne  soit  pas 
votre  ouvrage  !  »  Par  bonheur,  Kergus,  juge  de  paix  à  Hennebont, 
n'avait  rien  d^un  héros  de  roman  ni  d'un  séducteur  à  talons  rouges; 
il  était  trop  honnête  pour  jouer  les  Lauzun,  trop  sensé  pour  envier 
les  lauriers  de  Bussy-Rabutin  ;  élevé  avec  sa  cousine,  ayant  partagé 
dès  l'enfance  ses  goûts  pour  la  littérature  et  la  musique,  il  avait 
appris  à  connaître  et  à  calmer  cette  excellente  nature,  un  peu 
exaltée  seulement.  Il  savait  que  M«n«  de  Pompery  était,  comme 
Pauline,  «  la  plus  honnête  femme  du  monde  »  et  que,  comme  Pau- 
line aussi  (quoi  qu'en  ait  dit  une  célèbre  marquise),  elle  aimait  son 
mari.  Il  avait  bien  le  droit,  au  surplus,  d'entretenir,  en  y  mettant 
parfois  une  sourdine,  ce  joli  commerce  épistolaire,  et  d'être  fier 
de  ces  témoignages  d'affection  vive  et  sincère,  qui  arrivent  à  la  vraie 
éloquence,  celle  du  cœur:  «  Voilà  quatre  pages  remplies  et  j'en 
pourrais  écrire  quatre  autres.  Quand  aurai-je  donc  tout  dit  ?»  —  ou 
encore  :  c  L'espace  bien  étroit  qui  me  reste  suflSrait  pour  vous 
peindre  mes  sentiments,  mais  je  garde  au  fond  de  mon  cœur  les 
trois  mots  que  je  n'ose  écrire.  >  Il  y  a,  dans  les  lettres  de  H«o  de 
Sévigné  à  sa  fille,  ou  dans  celles  de  H^^  de  Sabran  au  chevalier 
de  6ou£Qers,  bien  peu  d'expressions  d'une  aussi  délicate  tendresse. 
Tout  n'est  pas  dans  ce  ton  :  le  sentiment  passionné,  celui  d'une 
Hélolse  ou  d'une  Aîssé,  ne  jette  que  de  rares  éclairs  dans  la  cor* 
respondance  de  H^e  de  Pompery  ;  elle  est,  avant  tout,  une  femme 
de  foyer,  pour  qui  les  menus  détails  de  la  vie  de  chaque  jour  sont 
an  prétexte  à  de  familières  causeries.  Tout  àTheure,  elle  parlait 

TOME  LVI  (YI  de  LA  6*  SÉRIE).  5 


dt  ifMtCÉS  tf  courrts  mERDIid 

é  do  ttkUige  oblcur  et  bien  orageui  qtii  s*élettdslir  les  dépaiiemeots 
dé  Totiest,  »  là  toici  (|Qi  bavarde  à  bride  abaUbe  :  «  Je  be  sais  si 
je  Vous  ai  dit  que  nus  préires  étaient  encore  une  Tois  en  possession 
dé  l'église  des  Cartnei  et  qu  on  ;  faisait  Toffice  avec  toule  la  so- 
lennité que  permettent  les  circonstances  ;  l'orgue  même  n'est  pas 
négligé.  Un  Jardinier  sourd  s'est  avisé  de  devenir  organiste;  il  joue 
ordinairement  avec  deux  doigts  et,  aux  grandes  fêtes,  il  en  ajoute 
un  troisième.  Il  essaie  aussi  les  henriettes  qu^il  a  entendu  chanter 
aux  lingëreSy  et  les  petits  airs  que  sifflent  les  polissons  dans  les 
rués,  i  La  main  qui  pince  la  harpe,  qui   touche  le  forte  piano 
descend  A  de  plUÉ  prosaïques  occupations,  de  qooi   délecter  les 
nùtUrtUiêtêà,  musique  et  charcuterie  mêlées  ;  «  ma  leltre  sentira 
peut-être  le  boudin,  j*en  ai  fait  cette  après-midi.  >  Un  point  qui 
nous  charme,  c*esi  de  trouver  à  H>b«  de  Pompery,  malgré  les  tracas 
de  son  ménagé  et  l'éloignement  d'un  centre  intellectuel,  un  goût 
aussi  vif  pour  la  lecture,  une  aussi  saine  appréciation  des  bons 
auteurs  ;  elle  se  platt  avec  La  Bruyère,  elle  médite  chaque  vers  du 
MëchMÎ  de  Gresset,  Regnard  l'amuse,  Sainte-Foix  l'intéresse  ;  pen- 
dant une  saison,  elle  lit  une  tragédie  tous  les  soirs,  et  se  proclame 
€  en  fonds  pour  accabler  son  cousin  de  toute  la  colère  des  Her- 
mione  et  des  Roxane  ;  «  elle  sait  aussi,  dès  le  début,  très  bien 
discerner  Atala  des  plates  élucubrations  du  Directoire,  et  prédit 
de  brillantes  destinées  au  jeune  Chateaubriand.  Ses  préférences 
la  portent  vers  la  musique,  elle  cultive  l'art  et  juge  finement  les 
artistes.  Elle  compté  parmi  les  joies  de  son  voyage  à  Paris  d*avoir 
visité  Erard,  le  ftmeux  luthier,  et  d*a voir  touché,  dans  ses  magasins, 
un  fbrte  de  quatre«>vingls  louis  ;  Grétry»  auteur  i*Essais  sur  la 
muêiquê,  où  il  donnait  dans  l'incrédulité  à  là  mode,  lui  inspire  des 
réflexions  que  nous  abrégeons  à  regret.  «  Ah  !  notre  ami  a  changé 
sur  la  route  ;  il  dit  dé  fort  belles  choses  sur  les  passions  et  les 
rapports  qu'elles  ont  avec  Tart  charmant  qu'il  a  si  bien  perfec- 
tionné, mais  il  n'a  plus  autant  de  religion  qu'autrefois,  où  il  était 
si  dévot  à  la  àainte  Vierge...  L'orgueil  a  perdu  ce  pauvre  homme 
èomme  (ani  d'autres.  Quand  il  parle  d*uu  artiste,  d'un  homme  de 


NOnCM  CT  COMPTBS  lUSNDUS  61 

génie^  c'est  avec  un  enihousiasme  qui  le  lui  fait  égaler  à  la  divi-^ 
ni(é.4«  A  chaque  page  où  je  rencontre  quelque  chose  qui  choque 
mes  principes^  je  ne  puis  pas  m'empécher  de  parodier  et  de  8ou« 
pirer  tout  bas  ce  vers  de  Zaïre  : 

Re  vous  souvient-il  plus  que  vous  fûtes  chrétien?  » 
Nous  resterons  sur  ce  trait.  Nous  aurions  aimé  à  nous  attarder 
en  ce  coin  de  Bretagne^  aux  côtés  de  notre  gracieuse  compatriote. 
D'ailleurs,  nous  n'avons  éludié  que  répistolière  :  par  un  autre 
aspect  de  son  talent,  par  les  jolis  petits  vers,  fables,  contes,  ma- 
drigaux, qu'elle  mêle  à  sa  prose,  M°»«  de  Pompery  deviendra  tri- 
butaire de  notre  Anthologie  bretonne  ;  nous  aurons  grand  plaisir 
à  la  retrouver,  en  temps  et  lieu,  et  à  remercier  de  nouveau  son 
petit-fils  du  trésor  de  famille  qu'il  nous  a  communiqué. 

OUVIER  DE  GOURGUFF. 


ÉTUDE  SUR  QUELQUES  COUVENTS  ANCIENS  DE  LA  BRETAGNE,  par 
M.  Armand  du  Gbâteliier,  membre  correspondant  de  i'Iastitut  de 
France.  —  In-S*»,  Angers,  1884. 

Depuis  les  travaux  de  M.  de  Hontalembert  et  de  H.  Liitré  sur  le 
moyen  âge,  il  n'y  a  plus  que  les  ignorants  ouïes  gens  d'insigne  mau- 
vaise foi  quise  refusent  àreconnaître  les  immenses  servicesrendus  à  la 
civilisation  par  les  ordres  religieux.  Les  forêts  abattues,  les  landes 
défrichées,  les  sciences  conservées  et  propagées,  les  mœurs  bar- 
bares adoucies,  furent  durant  plusieurs  siècles  l'œuvre  des  moines. 
U  n'est  pas  moins  certain,  d'autre  part,  qu'avec  le  temps,  les 
ordres  religieux  dévièrent  de  leur  destination  première,  et  que 
l'esprit  du  monde,  en  les  envahissant,  leur  avait,  à  la  veille  de  la 
Révolution,  enlevé  une  partie  de  leur  prestige  et  de  leur  action 
bienfoisante  sur  la  société. 

Il  a  paru  intéressant  à  H.  du  Ghâtellier,  l'infatigable  investiga- 
teur de  nos  antiquités  bretonnes,  de  rechercher  quelle  part  pou- 
vait avoir  eu  rSglise  dans  celte  décadence  des  ordres  religieux,  et, 
pour  échapper  au  vague  des  généralités»  il  a  pria  pour  objet  de 


68  IfOTIGBS  BT  GOMPTBS  BVflHlS 

son  élude  l'histoire  de  deux  abbayes  de  Bretagne,  depuis  leur  ori- 
gioe  jusqu'à  la  Révolution,  l'abbaye  deLandevenecet  celle  de  Quim- 
perlé.  Sa  réponse  est  claire  et  nette  :  le  pouvoir  royal,  c'est-à-dire 
Tautorité  séculière,  doit  porter  toute  la  responsabilité  de  la  déca- 
dence. La  Commende^  c'est-à-dire  le  droit  accordé  au  roi  de  dis- 
poser d'une  abbaye  en  faveur  de  qui  il  voulait,  fâcheuse  concession 
de  Léon  X  à  François  I«%  a  été  la  cause  et  Torigine  de  tous  les 
abus.  <c  Les  documents  que  nous  avons  à  parcourir,  dit  l'auteur 
au  début  de  son  travail,  décèlent  bien  des  faiblesses  et  même  des 
actes  très  coupables,  mais  ceux  qui  les  commirent  furent  presque 
tous  les  élus  de  la  cour  et  de  la  royauté,  sans  avoir  passé  par  la 
longue  pratique  de  l'abnégation  et  du  dévouement  cher  aux  plus 
simples.  > 

Quand  la  Révolution  porta  sa  cognée  dans  le  tronc  de  l'arbre 
monastique,  la  sève  avait  cessé  d'être  abondante;  les  religieux 
devenaient  de  plus  en  plus  rares,  le  nombre  des  couvents  était  resté 
le  même.  Il  est  vraisemblable  que  les  abbayes  de  Landevenec  et 
de  Quimperlé  n'étaient  point  des  exceptions,  et  ce  qui  se  passait 
dans  ces  couvents  appelait,  il  faut  en  convenir,  une  réforme  sé- 
rieuse. Cette  réforme  était-elle  possible  sous  la  Terreur  et  son 
cortège  d'injustices  et  de  cruautés?  H.  du  Cbàlellier  ne  le  croit  pas, 
et  il  n'hésite  pas  à  conclure  que  ce  fut  à  ces  circonstances  «  que 
nous  avons  dû  la  rentrée  de  l'Eglise  dans  celle  voie  de  régéné- 
ration, où  la  pratique  de  ses  devoirs  et  la  nouvelle  application 
des  principes  immortels  de  la  foi  se  sont  confirmés  par  le  désin- 
téressement, le  sacrifice  et  l'instruction,  n 

L'Eglise  n'a  besoin  que  de  la  vérité  pour  être  louée,  et  le  lableau 
éloquent  que  l'auteur  a  tracé  des  bienfaits  contemporains  des 
ordres  religieux  régénérés  par  la  persécution,  montre  bien  dans 
quel  esprit  respectueux  de  l'idée  chrétienne  il  a  étudié  et  exposé 
les  misères  et  les  vicissitudes  de  quelques  anciens  couvents  de  la 
Bretagne. 

Alfred  Lallié. 


ROnCfeS  ET  G0M9TBS  RENDUS  69 

LE  TRUQUAtiE.  Les  contrefaçons  dévoilées,   par  Paul  Eudel.  In-18, 
43Î  p.  Paris,  Dentu. 

Laissons  notre  compatriote,  M.  Paul  EudeU  nous  dire  lui-même  le  but 
auquel  il  a  tendu  en  écriTant  ce  livre  très  amusant  et  très  instructif. 
Aussi  bien,  comment  réussirions-nous  à  analyser  ce  kaléidoscope,  où  Ton 
▼oit  successivement  passer  devant  ses  yeux  les  Préhistoriques^  les  Antiqui- 
tés égyptiennes;  les  Poteries  antiques  et  mexicaines;  IsiVerrerie;  les  ITé- 
dailles  ;  VOrfèvrerie  ;  les  Tableaux  anciens  et  modernes ,-  les  Estampes 
et  Dessins;  les  Émaux,-  les  Terres  cuites;  les  Faïences;  les  Porcelaines 
de  Sèvres,  de  Saxe^  de  Chine,  du  Japon,  etc;  les  Livres  et  Reliures;  les 
Autographes;  \es  Meubles;  les  Bronzes;  les  Tapisseries;  \es Etoffes; 
les  Ivoires  ;  les  Armes  et  armures  ;  les  Instruments  de  musique  ;  les 
Statues,  statuettes,  etc.,  etc. 

L'espace  nous  manque  pour  rendre  compte  d'un  autre  recueil  de 
M.  Eudel,  publié  à  la  fin  d'avril,  et  à  propos  duquel  M.  J.  Glaretie  a  dit, 
dans  le  Ten^s  : 

c  Voilà  un  amateur  qui  vend  ce  qu'il  possède  parce  qu'il  n'es- 
père plus  tout  posséder.  Passion  limitée,  passion  décapitée.  Dès  que 
M.  Eudel  jetait  son  dévolu  sur  une  pièce  quelconque,  soit  à  l'Hôtel 
des  Ventes,  soit  chez  les  marchands,  comme  on  savait  qu'il  faisait 
l'argenterie  ancienne  (c'est  une  manière  de  parler),  l'objet  convoité 
prenait  immédiatement  une  valeur  qui  lui  en  rendait  l'acquisition 
Impossible.  Il  fil  alors,  ayant  étudié  l'argenterie  française,  dessiner 
par  Giraldon  et  graver  par  Dujardin  les  principales  pièces  de  sa 
collection,  écrivit  en  tète  de  ces  gravures  une  histoire  rapide  et 
savante  de  notre  argenterie  nationale,  donna  le  livre  à  Quantin,qui 
l'imprima  arlistement  sous  ce  titre  :  Soixante  planches  d^orfèvrerie 
—  un  recueil  superbe  —  et  certain  de  conserver  désormais  l'image 
même,  le  spectre,  si  l'on  veut,  de  sa  collection,  il  se  décida  à  voir 
se  disperser  au  vent  des  enchères  ce  qu'il  avait  recueilli.  >> 

Écoutons  maintenant  M.  Eudel,  à  propos  du  Truquage  .* 

Qu'allez- vous  faire?  m'a-l-on  dit.  Dévoiler  les  contrefaçons  ! 
Hais  vous  porterez  un  coup  terrible  au  commerce  de  la  curiosité. 
Sans  aucun  profit,  vous  jetterez  l'effroi  dans  certaines  consciences 


70  noncn  bt  comptis  wonm» 

et  vous  troublerez  l'esprit  de  tous  les  collectionneurs  jusqu'ici  sans 
défiance. 

Et  puis  quel  résultat  obtiendrez- vous?  —  Aucun.  La  contrefaçon 
répond  à  de  véritables  besoins.  Malgré  les  commotions  les  plus  vio- 
lentes, le  roi  Bibelot  règne  toujours  en  souverain  mattre,  Il  Tant 
bien  que  le  nombre  des  antiquités  augmente  en  raison  directe  de 
celui  des  amateurs;  et  c*est  se  bercer  d'illusions  que  de  vouloir 
empêcher  les  naïfs  d'acheter  des  vieilleries  vendues  par  des  tru- 
queurs de  profession. 

Voyons,  soyez  sincère.  Répondez. 

Est-ce  que  les  acheteurs  qui  débutent  ne  sont  pas  aussi  heureux 
avec  un  objet  faux  qu'avec  un  vrai?  A  quoi  bon  leur  enlever  leurs 
illusions? 

Tant  pis  pour  eux  s'ils  ont  été  trompés.  C'est  leur  faute.  S'ils  ne 
veulent  pas  Tètre,  ils  ont  des  livres,  qu'ils  les  lisent;  des  musées, 
qu'ils  les  étudient;  des  collections  particulières,  qu'ils  les  visitent; 
des  experts  attitrés,  qu'ils  les  consultent. 

Il  y  a  un  autre  danger. 

En  prévenant  les  dupes,  vous  allez  éclairer  les  fripons.  Ils 
apprendront  par  vous  à  éviter  leurs  bévues  et  à  perfectionner  leurs 
procédés. 

Vous  ne  supprimerez  pas  cette  lèpre  de  la  contrefaçon,  véritable 
prostitution  de  l'art,  vous  l'aggraverez,  au  contraire,  et  vous  n'arri* 
verez,  en  fin  de  compte,  qu'à  accroître  le  nombre  de  vos  ennemis. 

Ainsi  parlaient  ceux  à  qui  je  confiais  mon  projet. 

Hais  mon  parti  était  bien  pris.  J'ai  répondu  à  tous  invaria- 
blement: 

Les  faussaires  n'ont  nullement  besoin  d'être  ménagés.  Ils  sont  un 
péril  constant  pour  les  marchands  honnêtes  et  pour  les  amateurs 
trop  novices. 

Le  développement  de  la  contrefaçon,  comme  une  végétation  para- 
site, ne  peut  que  faire  disparaître  progressivement  le  goût  des  objets 
d'art.  Le  temps  est  venu  de  l'arrêter. 

Il  est  bon  d'apprendre  aux  néophytes  à  se  défier  d'un  trop  prompt 


NOTICES  ET  COMPTES  RENDUS  71 

enlhousiasme,  el  de  leur  montrer  les  pièges  nombreux  où  les  an- 
ciens dans  la  .carrière  se  sont  tous  plus  ou  moins  laissé  prendre  en 
commençant. 

L'expérience  n'est  là,  comme  partout,  qu'une  suite  d*écoles.  Ce 
sera  une  œuvre  utile  de  prouver  aux  débutants  que,  dans  la  curio- 
sité, il  n'y  a  pas  de  honte  à  être  trompé,  et  que  leurs  devanciers 
l'ont  été  encore  plus  qu'eux. 

Qu'ils  se  rassurent!  Pas  de  cabinet  célèbre  qui  ne  renferme 
quelques  tares.  Malgré  l'habileté  de  leurs  conservateurs,  tous  les 
musées  de  province  et  même  ceux  de  Paris  n'ont  pu  s'en  préserver. 
Il  n'est  pas  jusqu'au  grave  cabinet  des  médailles  de  notre  Biblio- 
thèque nationale  qui  ne  contienne  un  certain  nombre  de  pièces 
notoirement  fausses. 

Les  mystifiés  sont  donc  en  bonne  compagnie.  Pour  avoir  acheté 
un  os  antédiluvien  trouvé  à  Montmartre  et  fabriqué  passage  du 
Chausson,  Cuvier  n'en  est  pas  moins  resté  un  grand  savant.  Malgré 
sa  foi  aveugle  en  Vrain  Lucas,  Michel  Qh^sles  comptera  toujours 
parmi  nos  géomètres  les  plus  distingués. 

Je  n'en  sais  rien,  mais  j'en  suis  sûr,  mes  études  rendront  plus 
de  services  qu'elles  ne  feront  de  mal.  Aux  faussaires  passés  maîtres 
dans  chaque  spécialité  je  n'apprendrai  pas  grand'chose,  et  si  je  me 
crée  de?  ennemis,  peu  m'importe!  —  Humble  pionnier,  j'aurai, 
dsns  la  mesure  de  mes  forces,  représenté  la  vérité  combattAnt  le 
mensonge.  Ma  tâche  fmie,  les  honnêtes  gens  seront  certainement 
avec  moi  contre  les  exploiteurs,  comme  ils  sont  avec  le  laboratoire 
municipal  contre  les  marchands  de  produits  malsains,  —  et  cela  me 
suiBra. 


CHROMQUE 


SoMMinuL  —  Le  choléra.  —  Les  sœurs  de  charité  bretonnes.  ^  Yictor  Massé; 
M.  l'abbé  Moigno  ;  M''  Ridel:  l'abbé  de  la  Houssaye;  M.  Desmars.  —  L'Enfance 
de  Jeanne  d'Arc  achetée  par  l'État.  —  Une  médaille  de  vertu  à  l'Académie  fran- 
çaise. —  Le  cinquantenaire  de  la  Société  des  Antiquaires  de  l'Ouest. 

Par  ce  temps  de  choléra,  les  chroniques  sont  funèbres,  et  si  le  fléau 
n'a  pas  encore  atteint  le  sol  de  la  Bretagne,  il  a  frappé  au  loin  plusieurs 
de  ses  enfants,  pendant  qu'une  mortalité  extraordinaire  s'étendait  sur 
les  autres,  comme  pour  établir  parmi  nous  une  compensation  des  dé- 
sastres de  la  Provence.  Rarement,  nous  avons  eu  à  enregistrer,  dans  un 
seul  mois,  autant  de  morts  de  marque  :  Mirr  Ridel  à  Vannes,  M.  Tabbé 
Moigno  à  Saint-Denis,  M.  Victor  Massé  à  Paris,  M.  Desmars  à  Redon, 
M.  le  chanoine  de  la  Houssaye  à  Quimper,  et  ces  admirables  filles  de  la 
Sagesse  et  de  la  Charité,  en  particulier  les  sœurs  Potremat  (du  Faouet) 
et  Lalande  (de  Pénestio)  qui  se  vengent  des  persécutions  de  Timpiété  en 
mourant  pour  les  cholériques  dans  les  hôpitaux  de  Toulon  et  de  Mar- 
seille. 

Je  dirai  peu  de  choses  de  M.  Victor  Massé,  à  qui  l'un  de  nos  collabo- 
rateurs doit  consacrer  bientôt  une  étude  complète.  Je  rappellerai  seu- 
lement en  très  peu  de  mots  les  principales  phases  de  sa  brillante  car- 
rière musicale  :  les  musiciens,  membres  de  l'Institut,  ne  se  rencontrent 
pas  tous  les  jours  en  Bretagne. 

M.  Victor  Massé,  né  ë  Lorient,  en  1822,  remporta  le  prix  de  Rome  en 
18U.  Son  premier  opéra-coiDique,  la  Chanteuse  voilée  (un  acte),  fut  re- 
présenté en  1852.  Ses  œuvres  principales  sont:  les  Noces  de  Jeannette^ 
1853;  Galathée,  1854  ;  la  Fiancée  du  Diable,  Miss  Fauvette,  1855;  les 
Saisons,  la  Reine  Topaze,  1856;  la  Fée  Carabosse^  1859;  Ftor  d^Aliza 
et  bien  d'autres  compositions,  notamment  une  Messe  solennelle^  com- 
posée et  exécutée  à  Rome,  en  1846.  Sa  Cléopâtre,  dont  les  études  sont 


CBROiOaCB  73 

cMiiiiieiieées  depuis  un  mois  à  l'Opéra-Gomique,  devait  fixer  la  renommée 
de  Yietor  Massé  au  somme!  de  Tart  contemporain. 

Ses  dernières  heures  de  vie  et  d*iatelligence,  il  les  a  consacrées  k 
donner  ses  indications  d'ensemble  et  de  détail  pour  l'interprétation  de 
cette  œuvre ,  dans  laquelle  l'artiste  est  mort  enseveli,  comme  le  soldat 
dans  les  plis  du  drapeau. 

Du  reste,  nulle  ostentation  dans  cette  mort  chrétienne,  qui  n'a  eu 
pour  témoin  qu'une  famille  pieusement  inconsolable. 

Victor  Massé  fut  élu  membre  de  l'Académie  des  Beaux- Arts  en  1872, 
en  remplacement  d'Auber,  et  depuis  1877,  à  la  suite  de  son  dernier 
succès  de  Paul  et  Virginie  au  Théâtre-Lyrique,  il  avait  été  promu  offî- 
cier  de  la  Légion  d'honneur  ;  et  cependant,  par  un  sentiment  d'humililé 
digne  du  chrétien,  il  n'a  voulu  pour  ses  obsèques  d'autre  musique  que 
le  plain-chant  de  l'église  ;  aucun  discours  n'a  été  prononcé  à  ses  funé- 
railks,  ni  par  l'Acadéone  ni  par  la  Société  des  auteurs  et  compositeurs 
dramatiques,  selon  ses  dernières  volontés  exprimées  dans  son  testament. 

Issu  d'une  ancienne  famille  bretonne  que  tous  les  journaux  ont  récem- 
ment déclarée  de  vieille  noblesse,  bien  qu*elle  ne  figure  pas  dans  le 
Nobiliaire  de  M.  de  Gourcy,  l'abbé  Moigno  appartenait  comme  Victor 
Massé  au  Morbihan.  Il  naquit  en  1804,  dans  celte  petite  ville  de  Guémené, 
patrie  de  l'intrépide  Bisson,  qui  a  fourni  toute  une  pléiade  de  savants  et 
de  littérateurs.  M.  François  Jégou,  l'historien  de  Lorient,  M.  Charles 
Laurent,  l'auteur  de  la  Bretagne  républicaine  et  le  bruyant  rédacteur  en 
chef  de  journaux  parisiens,  M.  Loih,  le  savant  celliste  de  la  faculté  de 
Rennes,  qui  vient  d'être  couronné  à  l'Académie  des  inscriptions  pour  ses 
6lo$e$  bretonnes  (je  prie  instamment  l'imprimeur  de  ne  pas  écrire 
gUn$e$  comme  l'ont  fait  à  la  Panurge  tous  ses  confrères  des  journaux  du 
mois  dernier,  à  la  grande  joie  des  érudits),  sont  sortis  de  ce  vieux  burg 
doScorf. 

F rançois-Napoléon-Marie  Moigno  fit  de  bonnes  études,  au  collège  de 
Pontivy  d'abord,  puis  chez  les  Jésuites  de  Sainte- Anne  d'Auray  d'où  il 
entra  au  séminaire  de  Montrouge  en  1822.  Sa  vocation  scientifique  se 
révéla  pendant  son  cours  de  théologie,  et  comme  il  s'était  fait  admettre 
dans  la  compagnie  de  Jésus,  ses  anciens  mettras  lui  confièrent,  en  1836, 
une  chaire  de  mathématiques  dans  la  maison  de  la  rue  des  Postes.  Là, 
tout  en  préchant  et  en  prenant  part  aux  polémiques  religieuses  de 
V Univers  et  de  l'Union  catholiquey  il  noua  des  relations  suivies  avec  tous 
les  savants  illustres  de  l'époque,  avec  Gauchy,  Ampère,  Arago,  Boudant, 
Thénard,  Dumas,  qui  lui  furent  toujours  très  dévoués.  Nous  n'avons  pas  II 
examiner  ici  les  raisons  pour  lesquelles  Je  P.  Boulanger,  son  supérieur, 
loi  ordonna,  en  1840,  de  suspendre  la,  publication  de  ses  Leçons  de  calcul 


H  cmcmQXJE 

éUfférêntiêl  et  intégral  et  l'envoya  enseigner  Thistoire  et  T  hébreu  aa 
séminaire  de  Laval.  Trois  ans  après,  le  P.  Moigno,  épris  plus  que  jamais 
de  ses  recherches  scientifiques  et  sollicité  par  les  savants  de  Paris  qui, 
admirant  ses  immenses  connaissances,  voulaient  le  voir  se  consacrer  tout 
entier,  au  milieu  d*eux,  à  ses  sciences  de  prédilection,  préféra  quitter  la 
compagnie  de  Jésus,  d*où  il  fut  autorisé  à  se  retirer  en  i84i. 

Pour  vivre,  il  fut  obligé  d'écrire  des  articles  scientifiques  dans  divers 
journaux  :  Y  Univers,  les  Instit^itiont  lUurgigues,  le  Payi^  la  Presse.  En  i8i5> 
il  fit,  aux  frais  du  journal  {'Époque,  un  long  voyage  dans  presque  toutes 
les  contrées  de  TEunipe,  envoyant  de  chaque  ville  le  résultat  de  ses  obser- 
vations: et,  vers  1850,  il  fonda  lui*même  un  journal  scientifique,  le 
Cosmos,  puis  un  autre  :  les  Mondes,  aujourd'hui  fondus  dans  un  seul,  dont 
la  réputation, depuis  trente  ans,  est  universelle.  Nommé  aumAnier  du  lycée 
Saint-Louis  par  Me  Sibour,  en  iSiS,  prêtre  attaché  à  Saint-6ermain*des - 
Prés  en  1859,  M.  Tabbé  Moigno  fut  décoré  de  la  Légion  d^honneur  en  1864, 
et  nommé  chanoine  du  chapitre  de  Saint-Denis  en  1873.  Il  parlait  douie 
langues,  avait  une  mémoire  prodigieuse  et  a  travaillé  jusqu'à  son  dernier 
jour.  Je  ne  citerai  pas  ici  les  titres  de  ses  nombreuses  publications,  qu'on 
trouvera  mentionnées  dans  le  Dictionnaire  de  f^apereau,  mais  je  signalerai 
tout  particulièrement  ses  Leçons  de  mécanique  analytique  en  1867,  sa 
traduction  de  l'ouvrage  de  Tyndall  sur  la  Théorie  mécanique  de  la  cha- 
leur en  1874,  son  livre  sur  le  P.  Secchi  en  1819,  et  surtout  les  quatre 
beaux  volumes  publiés  sous  le  titre  de  Splendeurs  de  fa  foi,  en  1881. 

L'abbé  Noigno  était  charitable,hon  et  serviable  pour  les  jeunes  savants, 
et  mettait  libéralement  ë  leur  service  sa  vaste  érudition.  Ses  publications 
ne  lui  rapportèrent  cependant  jamais  beaucoup  d'argent  :  il  fut  toujours 
pauvre  et  besoif^neux.  c  Je  me  rappelle,  dit  un  de  ses  biographes, 
M.  Druilhet-Lafargutt,  avec  quelle  naïveté  il  accueillait,  dans  les  derniers 
temps  (le  vénérable  abbé  est  mort  à  80  ans)^  toutes  sortes  de  nouveautés 
scientifico-commerciales  d'une  valeur  fort  contestable,  et  les  réclames  qu'il 
prodiguait  à  leurs  fauteurs.  11  croyait  surtout  aux  guérisseurs.  Du  temps 
où  j'écrivais  dans  son  journal  les  Mondes^  je  lui  fis  plusieurs  fois  quelques 
observations  à  ce  sujet,  et  je  l'entends  encore  me  répondre  avec  bonho- 
mie: c  Mon  ami,  il  peut  bien  y  avoir  quelque  chose  là- dedans  ;il  fiaut 
bien  servir  la  cause  du  progrès  et  de  la  science....  » 

11  y  a  deux  ans,  l'abbé  Moigno  a  offert  à  Sa  Sainteté  Léon  XIII  le  seul 
exemplaire  du  recueil  du  Cosmos  qu'il  possédât  et  qui  vaut  une  somme 
énorme,  cette  collection  étant  deveotie  Jes  plus  rares.  Sa  Sainteté  l'a  fait 
placer  dans  la  Bibliothèque  vaticane. 

Mfj'Ridel,  évèque  de  Philippolis,  vicaire  apostolique  de  la  Corée,  était 
venu  se  remettre  en  France  des  fatiguei  et  des  souffirances  d'un  véritaMe 


cmomQVE  75 

martyre  de  la  foi.  Uo  service  soleime]  a  été  célébré,  pour  le  repos  de  son 
âme,  dans  la  cathédrale  de  Vanoes^  par  Msr  l*évéque  de  Nantes,  en  pré- 
sence de  Bl^r  Bécel,  évéque  de  Vannes,  et  de  M^r  Hillion,  évêque  da  Cap- 
Haïtien,  qui  a  donné  l'absoute.  Une  oraison  funèbre  a  été  prononcée,  en 
cette  circonstance,  par  M.  Tabbé  Mainguy,  vicaire  général  de  Para,  un 
des  plus  vieux  ami  du  vénéré  défunt  La  Semaine  religieuse  de  Vannes 
nous  apprend  que^  dans  une  rapide  esquisse  de  la  vie  de  rapôtre,M.  Tabbé 
Mainguy  a  fait  ressortir,  par  des  traits  touchants,  Théroïsme  de  cette  ftme, 
grande  par  le  dévouement,  plus  grande  encore  par  les  souffrances 
joyeusement  supportées  pour  Tamour  de  Dieu. 

M.  Fabbé  Paul  Levicomte  de  la  Houssaye,  chanoine  titulaire,  mission- 
naire aposlolique,  qui  vient  de  mourir  h  Quimper,  dans  sa  69*  année,  n'a 
pas  eu  une  carrière  si  en  évidence,  mais  il  a  droit  cependant  à  notre  sou- 
venir. Après  avoir  été  plusieurs  années  professeur  du  Grand -Séminaire  de 
Quimper,  il  consacra  sa  vie  à  la  prédication  aposlolique  et  fit  entendre, 
dans  les  chaires  des  principales  villes  de  France,  une  parole  brillante, 
dans  laquelle  les  accents  d'une  vive  piété  étaient  soutenus  par  une  science 
approfondie  des  saintes  Écritures.  Les  communautés  religieuses  dont  il 
était  le  supérieur  trouvaient  en  lui  le  père  le  plus  dévoué,  qui  employait 
sa  fortune  à  soulager  leur  détresse  et  à  leur  faciliter  le  moyen  de  faire  un 
plos  grand  bien.  Le  diocèse  conservera  longtemps  le  souvenir  de  son  zèle 
et  de  sa  bonté. 

La  place  nous  manque  pour  biographier  avec  détail  M.  Desmars,  ancien 
maire  de  Redon,  conseiller  général  d'Ille-et- Vilaine,  qui  vient  aussi  de 
mourir  dans  le  petit  cottage  qu'il  habitait  près  de  cette  ville.  Fils  d'un 
ancien  député  de  1848,  il  appartenait  à  un  parti  qui  n'est  pas  le  nôtre, 
mais  il  avait  su  se  concilier,  par  son  obligeance  et  son  aménité,  de  solides 
amitiés  dans  tous  les  camps.  Archéologue  distingué,  il  avait  publié  sur  le 
Pays  de  Redon  et  sirla  Presqu'île  guérandaisCy  deux  bonnes  monogra- 
phies: et  l'Associa' ion  bretonne  lui  du^  une  partie  de  son  succès  au  congrès 
de  1881.  Dieu  fisse  paix  à  sa  tombe  et  nous  préserve  de  tant  de  morts  le 
mois  prochain  ! 

"  Nous  apprenons  avec  plaisir  que  le  tableau  de  notre  compatriote 
M.  Berteaui,  V Enfance  de  Jeanne  d'Arc^  dont  nous  avons  parlé  dans  le 
dernier  numéro,  a  obtenu  une  3"  médaille,  et  a  été  acheté  par  l'Etat,  qui 
le  destine  au  musée  de  Carcassonne. 

~  L'Académie  française  vient  de  décerner  une  médaille  de  vertu  de 
trou  cents  francs,  de  la  fondation  Marie>Lasne^  à  Mlle  Marie  Gollin,  de  • 
meorant  à  Nantes. 


76  CHRONIQUE 

—  Comme  nous  Pavions  anDoncé,  la  Société  des  antiqoaires  de  TOuest 
a  célébré  le  ier  juillet,  à  Poitiers,  le  cinquantenaire  de  sa  fondation,  par 
un  congrès  auquel  sont  venues  prendre  part  des  notabilités  d'un  grand 
nombre  de  sociétés  savantes. 

M.  Léon  Palustre,  directeur  de  la  Société  française  d*arcbéologie,  assis- 
tait à  ce  congrès. 

L'assemblée  s'était  partagée  en  plusieurs  sections,  où  ont  été  lus  d*in- 
téressanls  mémoires  sur  les  raonumeots  et  Tbistoire  du  Poitou. 

k  la  suite  de  ces  séances,  des  visites  ont  été  faites  aux  édifices  les  plus 
remarquables  de  la  ville. 

Le  jeudi,  les  membres  du  Congrès  se  sont  rendus  à  Sanxay  pour  ex- 
plorer les  célèbres  fouilles  du  R.  P.  de  la  Croix.  Un  déjeuner  de  120  cou- 
verts, offert  par  M.  Lecointre-Dupont,  dans  la  salle  de  Técole  libre  des 
Frères  de  Saint-Gabriel,  a  réuni  les  excursionnistes.  M.  de  Cbergé,  Tun 
des  cmq  survivants  de  la  fondation,  a  porté  un  charinant  toast  à  ses  col- 
lègues et  à  la  Société.  M.  Le cointre  Dupont,  le  doyen  de  ces  vétérans, 
président  d'booneur  du  Congrès,  a  été  acclamé. 

Le  R.  P.  de  la  Croix  a  fait  ensuite  les  honneurs  de  ses  magnifiques 
fouilles  en  reconstituant,  dans  une  brillante  causerie, les  monuments  dont 
les  débris  attestent  l'importance  artistique. 

Louis  db  Kerjeân. 


ASSOCIATION    BRETONNE 


CLASSE  D'ARCHÉOLOGIE 


Programmé  des  questions  proposées  pour  le  Congrès  de  Lannion,  qui 
se  tiendra  du  S  au  H  septembre  1884. 


I.   —  ARCHÉOLOGIE. 

i .  —  Exi8te-t-41  des  stations  de  l'époque  paléolithique  (âge  de  la 
pierre  éclatée)  en  Basse- Bretagne?  S'il  en  existe,  en  donner  la  des- 
cription, en  déterminer  rimporiance  et  le  caractère  <. 

S.  —  Signaler,  décrire,  classer  les  principales  fortifications  anciennes,' 
soit  de  terre,  existant  en  Bretagne.  Rechercher  leur  origine,  leur 
destination,  le  rôle  qu'elles  ont  pu  avoir  dans  les  événements  politiques 
et  militaires  de  notre  hbtoire. 

3.  —  Monographies  des  églises  les  plus  curieuses  existant  dans  le 
département  des  Côtes-du-Nord. 

i.  —  Signaler  et  décrire  les  monuments  de  ce  département  qui 
n'auraient  pas  été  jusqu'ici  Tohjet  d^études  suffisantes. 

5.  —  Dénoncer  au  Googrès  les  destructions  de  monuments  anciens 
mccomplies  en  Bretagne  dans  ces  dernières  années. 

Mentionner  les  monuments  menacés  et  rechercher  les  mesures  à 
prendre  pour  leur  préservation. 

Indiquer  les  monuments  restaurés  et  le  système  suivi  dans  ces 
restaurations. 

*.  La  carte  de  la  Gaule  anté-historique,  publiée  en  1875  par  la  Commission  de 
la  topographie  de  la  Gaale,  ne  mentionne  en  Basse-Bretagne  qu'une  station  de  ce 
genre,  celle  de  Roch-Toul,  prés  du  moulin  de  Luzec,  en  Gnidan,  canton  de  Taulé, 
arrondissement  de  Morlaix  (Finistère). 


78  CHRONIQUE 

6.  —  Faire  connaître  les  usages  populaires  propres  à  la  Bretagne  ;  en 
rechercher  Torigine. 


II.  —Histoire. 


7.  —  Exposer  l'état  actuel  des  études  celtiques  en  France  et  à 
Tétranger.  Constater  les  résultats  acquis  et  indiquer  les  lacunes. 

8.  —  Examen  des  points  controversés  de  la  géographie  de  la  pénin- 
sule armoricaine  à  Tépoque  gallo-romaine.  —  Élude  spéciale  sur  le 
Goz-Yaudet. 

9.—  Origines  chrétiennes  de  la  Bretagoe-Armorique.  —  Formation 
des  évêchés  et  des  diocèses,  particulièrement  dans  le  territoire  au- 
jourd'hui attribué  au  département  des  Gôtes-du-Nord.  —  Fondation  des 
monastères  et  des  paroisses.  Légendes  des  saints.  Anciennes  liturgies  et 
anciens  pèlerinages. 

10.  —  Dresser  la  liste  des  patrons  et  sous-patrons,  anciens  et  actuels, 
des  paroisses  et  des  chapelles  comprises  dans  chacun  des  neuf  anciens 
diocèses  de  Bretagne. 

11.  —  Quelle  est  l'importance  da  cartulaire  de  Lande?enee  pour 
l'histoire  de  Bretagne?  La  publication  complète  de  ce  document  n'est- 
elle  pas  extrêmement  désirable  ? 

12.  —  Rechercher  l'origine  et  les  limites  de  la  Domnoiiée  araaorioaine; 
tracer  l'histoire  de  ce  pays  du  Ve  au  X«  siècle. 

13.  —  Quelle  part  la  Bretagne  armoricaine  peut-elle  refendiquer 
dans  la  formation  et  le  développement  de  la  légende  d'Arthur? 

14.  —  Faire  connaître  les  écrits,  les  documents  imprimés  on  inédits 
relatif  à  saint  Yves»  à  son  histoire,  à  sa  sépulture  et  à  son  culte. 

15.  —  Étudier,  principalement  au  point  de  vue  de  Tart  miliuire  et 
de  la  topographie,  les  événemenU  de  la  guerre  de  Blois  et  de  UontfM% 
en  particulier  ceux  qui  eurent  pour  théâtre  la  presqutle  de  Lannion 
et  de  Tréguier. 

16.  —  Signaler  et  compléter  les  travaux  publiés  sur  l'histoire  de 
Lannion  et  sur  celle  des  autres  villes  du  département  des  Côtes-dtt^ 
Nord  qui  n'auraient  pas  été  jusqu'ici  l'objet  d'études  suffisantes. 

17.  —  Des  rapports  de  la  Bretagne  avec  la  France  aux  diverses  épo- 
ques de  notre  histoire  jusqu'en  1532. 

18.  —  Quelle  a  été  la  part  prise  par  les  missbnnaires  du  pays  de 
Tréguier  à  la  rénovation  religieuse  de  k  BrètUgne,  aprèa  les  bonlete»^ 


GHEONIQUE  79 

sements  de  la  tléfonne  et  de  la  Ligue  ?  —  Caractère  et  physionomie  de 
ces  apôtres. 

49.  —  Rechercher,  à  Saint-Jacut,  le  lieu  précis  de  la  sépulture  de 
dom  Lobineau  (auteur  de  la  grande  Histoire  de  Bretagne  et  de  la 
grande  Vie  des  Sainte  de  Bretagne),  Ne  connendrait-il  pas  d'y  életer 
un  monument  commémoratif  ? 

fOi  —  Présenter  là  bibliographie  dés  livres  écrits  eti  breton  ou  Sur 
la  langue  bretoniie. 

NotA«  -x-  En  dehors  du  pfOgf&mmé  ci-déssuS,  toute  question  relative 
à  l'biâtoire  ou  à  Tarchéologie  de  la  Bretagne  peut  élre  traitée  au 
Congrès  :  i^  aveô  Tapprobàtion  préalable  du  bureau  de  la  classe 
d'archéologie  ;  2o  sous  la  réserve  portée  en  Fart.  7  des  Statuts  dS 
i^'AssocuTiON  BRETONNK,  aiosi  coDçu  ;  Toute  discvssion  sur  la  religion 
ou  sur  la  politique  est  interdite  dans  les  réunions  de  VAssociatioiik 
breUmne^ 

Une  des  journées  du  Congrès  sera  consacrée  à  une  excursion  archéo- 
logique. Tous  les  autres  jours,  la  classe  d'archéologie  aura  uue  séance 
particulière  I  huit  heures  du  matin  et  une  séance  publique  à  huit 
heures  du  soir. 

La  Société  des  Bibliophiles  bretons  et  de  l'histoire  de  Bretagne  tien- 
dra à  Lannion,  pendant  la  durée  du  Congrès,  une  séance  à  laquelle 
pourront  prendre  part  tous  les  membres  de  l'Association  bretonne. 


BIBLIOGRAPHIE  BRETONNE  ET  VENDÉENNE 


Ancienne  (l')  gathédralb  de  Rennes  ;  son  état  au  milieu  du  XVIII» 
siècle,  d'après  des  docuineots  ÎDédits  ;  par  Léon  Palustre.  In-S»,  216  p. 
Ht  pi.  coloriées.  Paris,  lib.  ChampioD. 

Annuaire  statistique,  niSTORiQUE,  administratif  du  département  du 
Morbihan;  par  Alfred  Lallemand,  ancien  juge  de  paix.  4884.  Pet  in-18, 
220  p.  Vannes,  imp.  Galles. 

Ar-men,  drame  en  cincj  actes  et  cinq  sonnets,  par  L.  de  Kerpénic.  — 
In-io,  vergé,  11p.  Morlaix,  typ.  A.  Chevalier. 

Assocution  bretonne;  Agriculture.  Année  1883.  Comptes  rendus 
publiés  par  les  soins  de  la  direction.  In-8<>,  336  p.  et  pi.  Saint-BrieuCf 
imp.  Pnid*liomme. 

Edouard  Turquety  bibliophile,  par  Frédéric  Saulnier,  conseiller  à  la 
Cour  d'appel  de  Rennes,  préoident  de  la  Société  archéologique  d'Ille-el- 
Vilaine.  —  Nantes,  imp.  Vincent  Forest  et  Emile  Grimaud  ;  Paris,  Léon 
Téchener.  Tiré,  sur  papier  de  Hullande,  h  70  ex.  numérotés. 

Extrait  de  la  Bévue  de  Bretagne  et  de  Vendée, 

Etude  sur  quelques  anciens  couvents  de  la  Bretagne,  par  M.  Armand 
du  Cbâiellier,  correspondant  de  Tlnstitut  de  France.  —  In-8o,  66  p.  An- 
gers^ imp.  Lachése  et  Dolbeau. 

Extrait  des  Mémoires  de  la  Société  acadérhique  de  Maine-et' Loire, 

Exposé  des  travaux  de  la  Chambre  de  commerce  de  Nantes  perdant 
l'année  1883.  —  Nantes,  imp.  Vincent  Forest  et  Emile  Grimaud.  ln-8% 
49  p. 

M.  l'abbé  Duchesne.  Ses  travaux  d'histoire  et  d'archéologie^  par  X^ 
Iu-8%  19  p.  NaQtes,imp.  Vincent  Forest  et  Emile  Grimaud. 

Extrait  de  la  Revue  de  Bretagne  et  de  Vendée. 

Note  sur  le  choléra  asiatique  et  les  premiers  soins  a  lui  opposer, 
par  le  D'  Viaud -Grand -Marais,  professeur  à  TÉcole  de  médecine  de  Nantes. 
1  feuillet  in- 8»,  Nantes,  imp.  Mellinet  et  Ci*.  En  vente  chez  Mazeau.  0,30 

Pèlerinage  (le)  eucharistique  de  Pouzauges  -^  12  juin  1884  —,  par 
R.  V.  —  In-8o,  8  p.  Fontenay-le-Comte,  imp.  L.-P.  Gouraud. 

Politique  (la)  ou  Traité  sur  la  stabilité  et  la  tranquillité  des  Etats  ; 
par  M.  KersahOy  recteur  de  Locoal.  In-8o,  23  p.Lorient,  imp.  Chamaillard. 

Projectiles  (des)  ctlindro  coniques  ou  en  ouve,  depuis  l'antiquité 
jusqu'à  nos  jours,  par  René  Kerviler.  2**  é«l.  Gr.  in-S»,  13  p.  Nantes,  unp. 
Vincent  Forest  et  Emile  Griuiaud. 

Extrait  da  Bulletin  dt  la  Société  arehé>logique  de  Nantes. 

Quelques  JOURNÉES  de  la  première  République  dans  les  départemehts 
bretons,  par  A.  du  Châtellier,  membre  correspondant  de  l'Institut.  — 
In-S»,  31  p*  Nantes,  imp.  Vincent  Forest  et  Emile  Grimand. 

ExUrait  de  la  Bévue  de  Bretagne  et  de  Vendée. 


BIOGRAPHIES  VENDÉENNES 


LE  P.  DALIN 

ANCIEN  SUPÉRIEUR  DU  PETIT  SÉMINAIRE  DES  SABLES, 

DBS  MISSIONNAIRES  DE  LA  COMPAGNIE  DE  MARIE  ET  DES  FILLES 

DE  LA  SAGESSE. 


AVANT-PROPOS 

Le  P.  Dalin  occupait  un  rang  distingué  dans  le  clergé  ven- 
déen. Les  emplois  qu'il  avait  remplis,  le  nombre  et  la  variété 
de  ses  relations,  l'avaient  fait  connaître  non  seulement  dans 
son  propre  diocèse,  mais  encore  dans  une  partie  considérable 
de  la  France.  Par  la  facilité  de  son  caractère,  par  sa  vertu 
sans  apprêt  et  la  tournure  agréable  de  son  esprit,  il  s'était 
acquis  beaucoup  d'amis  parmi  ceux  qui  l'avaient  connu. 

Quand  il  a  été  mort,  plusieurs  de  ses  amis,  venus  pour  lui 
rendre  les  derniers  devoirs,  ont  pensé  qu'une  notice  sur  sa  vie 
serait  lue  avec  plaisir,  et  ils  m'ont  prié  de  me  charger  de  ce 
travail.  J'ai  refusé  d'abord,  à  cause  de  mes  occupations  déjà 
excessives,  et  aussi,  parce  que  j'eusse  voulu  laisser  ce  soin  à 
une  plume  plus  exercée  que  la  mienne.  Mais  leurs  instances 
ont  été  si  pressantes  que  j'ai  fini  par  céder. 

Par  malheur,  le  P.  Dalin  avait  brûlé  la  plus  grande  partie 
de  ses  papiers.  Les  documents  dont  je  dispose  ne  sont  pas 
nombreux  ;  mais  il  m'en  reste  quelques-uns,  et  j'ai  mes  sou- 
venirs qui  remontent  à  près  de  cinquante  ans.  Puis  j'ai  vécu 
dans  son  intimité  les  vingt-cinq  dernières  années  de  sa  vie. 
Sans  s'en  douter,  il  a  facilité  ma  tâche. 

Le  P.  Dalin  détestait  tout  ce  qui  sent  la  pose.  Quand  il  parlait 

TOHB  LVI  (VI  DK  LA   6e  SÉRIE).  6 


St  LE  P.  DALUf 

de  son  passé  en  ma  présence,  il  le  faisait  sans  réticence  et  le 
plus  souvent  avec  une  pointe  de  gaîté  de  bon  aloi.  L'abandon 
de  ces  conversations  intimes  m'aidera  beaucoup  dans  le  travail 
que  j'entreprends.  11  n'aura  pas  grand  mérite,  mais  il  sera  un 
gage  de  mon  amitié,  et  il  réveillera  un  souvenir  pieux  dans 
ceux  qui  ont  aimé  le  P.  Dalin. 

I 

Le  P.  Dalin  depuis  sa  naissance  jusqu'à  son  entrée  au  petit  séminaire 
des  Sables,  comme  supérieur. 

Le  P.  Dalin  naquit  aux  Herbiers,  le  3  décembre  1800,  de 
Joseph-Bertin  Dalin  et  de  Jeanne  Guilbaud,  son  épouse.  On  lui 
donna  les  noms  de  Louis-Joseph  ;  mais  c'est  le  dernier  qu'il 
porta  toujours. 

Son  père  était  originaire  de  Régnevelle,  dans  le  département 
des  Vosges,  et  né  le  29  octobre  1765.  Au  commencement  de  la 
Révolution,  il  était  sous-officier  dans  l'armée.  Il  continua  son 
service  pour  avoir  de  l'avancement  et  il  fut  nommé  officier  ; 
mais  il  ne  dut  pas  parvenir  à  un  grade  bien  élevé,  et  il  ne  put 
pas  le  conserver  longtemps  :  car,  au  mois  de  février  1798,  loi*s 
de  son  mariage,  il  était  instituteur  public  et  secrétaire  de  Vad- 
ministration  municipale  du  canton  des  Herbiers, 

M.  Dalin  était  bon  instituteur,  les  enfants  apprenaient  fort 
bien  à  son  école  ;  mais  il  avait  trop  conservé  les  habitudes 
militaires  :  il  était  sévère,  emporté  et  frappait  sans  merci.  J'a^ 
connu  un  de  ses  anciens  élèves,  qui  lui  avait  été  confié  à  la 
condition  expresse  qu'il  ne  serait  pas  battu.  La  convention  fut 
à  peu  près  observée  pendant  huit  jours.  Mais  après  I...  Ses 
élèves  n'avaient  qu'une  consolation  :  c'est  qu'il  ne  ménageait 
pas  son  fils  plus  que  les  autres. 

Le  petit  Joseph  avait  une  rare  intelligence,  et  son  père  en 
était  fier;  mais  il  était  remuant,  un  peu  espiègle,  et  sa  propreté 


iii  p.  nàuii  S8 

laissait  parfois  à  désirer.  A  la  moindre  occasion,  les  coups 
tombaient  sur  lui,  et  il  ne  fallait  pas  souffler  mot,  de  peur 
d'envenimer  Taffaire. 

Je  ne  connais  pas  les  dispositions  religieuses  de  cet  homme, 
mais  il  ne  devait  pas  être  un  impie,  car  il  consentit  à  la  vocation 
de  son  fils,  bien  qu'il  n*eût  que  lui  de  garçon  et  qu'il  eût  asseï 
de  fortune  pour  lui  assurer  un  avenir. 

Madame  Dalin,  au  Contraire»  était  pieuse,  bonne  et  charitable. 
Le  jeune  Joseph  trouvait  près  d'elle  une  compensation  aux 
duretés,  peut-être  calculées,  de  son  père,  et  cette  double 
influence  laissa  un  cachet  indélébile  sur  son  caractère.  Près  de 
son  père*  il  apprit  à  souflrir  sans  se  plaindre  et  à  se  montrer 
fort  indifférent  au  bien-être  personnel,  tandis  qu'à  c6té  de  sa 
mère,  il  pouvait  se  livrer  à  tous  les  élans  d'un  cœur  naturel- 
lement expansif,  et  il  conserva  cette  galté  qui  avait  en  lui 
tant  de  charmes. 

Lorsque  Joseph  Dalin  eut  fait  sa  première  communion,  on 
songea  à  lui  faire  commencer  ses  études  classiques.  M.  Moreau, 
alors  vicaire  des  Herbiers,  lui  donna  les  premières  leçons  de 
latin,  et  comme  il  fut  nommé  curé  de  Gbambretaud,  son  élève 
l'y  suivit.  On  le  confia,  pour  la  nourriture  et  le  logement,  à  un 
ancien  soldat  de  la  Vendée,  nommé  Moreau  lui  aussi,  et  qui 
demeurait  dans  le  bourg.  Il  aimait  beaucoup  la  société  de  cet 
homme,  qui  était  aussi  bon  qu'il  avait  été  brave,  et  il  écoutait 
avec  un  intérêt  extrême  le  récit  des  exploits  et  des  crimes  dont 
la  Vendée  avait  été  le  théâtre  durant  la  guerre.  Son  père  avait 
pu  lui  parler  avec  éloge  de  la  République  qu'il  avait  servie  ; 
niais,  s'il  avait  gardé  jusque-là  des  illusions,  elles  disparurent 
alors  complètement,  et  il  conserva  toute  sa  vie  une  aversion 
profonde  pour  la  Révolution  et  un  souverain  mépris  pour 
toutes  ses  doctrines,  même  les  mieux  déguisées. 

Malgré  l'irrégularité  inévitable  de  ses  études,  le  jeune  Dalin 
fit  des  progrès  marqués.  Au  bout  de  deux  ans,  on  jugea  qu'il 
pourrait  entrer  en  quatrième,  et,  à  l'automne  de  {814»  il  fat 
tnvoyé  au  petit  séminaire  de  Saint-Jean  d'Angély. 


84  LE  p.  DALm 

Son  entrée  y  produisit  quelque  sensation.  Son  père,  qui 
avait  de  Tamour-propre,  voulut  qu'il  fût  tout  de  neuf  habillé, 
et  il  lui  avait  acheté  un  joli  petit  chapeau  à  la  comète,  — c'était 
alors  la  suprême  élégance,  — qui  couronnait  fort  agréablement 
son  visage  épanoui  et  rosé.  Dans  un  temps  où  le  luxe  était 
aussi  inconnu  que  possible  dans  les  petits  séminaire»,  un  tel 
costume  attirait  les  regards  et  donnait  presque  de  la  jalousie. 
Mais,  hélas  !  la  beauté  des  habits  est  éphémère  comme  toutes 
les  autres  ;  nous  en  verrons  bientôt  la  preuve. 

Notre  écolier  se  fit  bien  vite  au  nouveau  genre  de  vie  qu'il 
venait  de  commencer  ;  son  caractère  était  assez  '  souple  dès 
lors  pour  se  plier  aux  misères  inséparables  du  métier. 

Cependant,  il  eut,  presque  au  début,  une  rude  épreuve  à 
supporter.  Son  père,  qu'il  aimait  tendrement  malgré  tout, 
mourut  le  !•'  novembre  4814,  à  l'âge  de  49  ans.  Il  reçut  la 
nouvelle  de  ce  triste  événement  quinze  jours  à  peine  après  la 
rentrée.  Il  pleura  son  père,  mais  il  ne  se  laissa  pas  abattre  par 
la  douleur:  il  continua  son  travail,  et,  avec  le  temps,  il  recou- 
vra sa  première  gaité. 

L'année  se  passa  régulièrement.  Il  eut  bien  quelques  pensums 
d'ici  et  de  là,  mais  la  vie  de  l'écolier  ne  serait  pas  complète 
sans  ces  petits  incidents.  Il  travaillait  convenablement  pour 
son  âge,  et,  comme  il  avait  beaucoup  de  facilité  pour  l'étude, 
il  eut  deux  prix  à  la  fin  de  l'année  ;  ce  qui  était  fort  beau  dans 
un  temps  où  l'on  en  donnait  si  peu. 

Mais,  s'il  avait  cultivé  son  intelligence,  le  côté  matériel  de  sa 
personne  n'avait  pas  au  même  degré  attiré  son  attention.  Il 
avait  mal  géré  ses  finances,  sa  bourse  était  vide  avant  le  temps. 
Son  trousseau,  si  brillant  à  la  rentrée,  avait  subi  un  véritable 
désastre  :  ses  habits  avaient  perdu  plus  que  leur  lustre  ;  l'œuvre 
des  bancs  n'était  que  trop  visible  ;  ses  souliers  n'avaient  plus 
que  des  apparences  de  semelles,  et  son  joli  chapeau  avait 
encore  plus  souffert.  On  sait  que  nos  anciens  troupiers  avaient 
l'habitude  invétérée  de  s'asseoir  sur  leur  bonnet  de  police,  il 
parait  que  le  malheureux  chapeau  dut  passer  par  la  même 


LE  P.  DALIN  te 

épreuve  et  qu'il  eut  plus  d'une  fois  rhumiliation  de  servir  de 
coussin  :  on  devine  la  métamorphose  qui  s'en  suivit.  Il  ne  faut 
pas  oublier  qu'on  était  alors  en  1815,  la  révolution  des  Cent 
Jours  et  les  troubles  de  la  Vendée  ne  permettaient  guère  à 
M»«  Daliu  de  faire  parvenir  à  son  fils  les  objets  dont  il  avait 
besoin.  C'est  pour  ce  motif  aussi  que  l'époque  des  vacances  fut 
retardée. 

Ces  détails  vulgaires  ne  troublaient  guère  Tâme  du  jeune 
écolier,  qui  conservait  toute  son  assurance  joviale,  et  quand 
la  porte  du  petit  séminaire  s'ouvrit  pour  les  vacances,  il  mit 
ses  deux  prix  sous  son  bras  et  se  présenta  pour  partir  comme 
les  autres.  Mais  là,  une  des  grandes  émotions  de  sa  vie 
l'attendait. 

Le  supérieur  était  près  de  la  porte  pour  voir  les  élèves  à 
leur  départ.  Quand  il  apperçutle  jeune Dalin,  il  lui  dit;  «  Pour 
vous,  mon  pauvre  ami,  vous  êtes  trop  jeune  et  trop  faible  pour 
vous  rendre  à  pied  chez  vous,  il  faut  que  vous  restiez  ici.  »  Il 
ne  disait  peut-être  pas  toute  sa  pensée,  et  notre  écolier  le 
comprit.  Il  avait  soin  de  ne  laisser  voir  que  la  partie  antérieure 
de  sa  personne  et  il  avait  ses  deux  mains  enfoncées  dans  son 
chapeau  pour  lui  conserver  une  forme  un  peu  tolérable.  Puis, 
de  sa  voix  la  plus  caressante,  il  supplia  son  supérieur  de  le 
laisser  partir.  Il  promit  avec  une  telle  assurance  de  faire  la 
route,  que  le  bon  supérieur  se  laissa  convaincre  et  donna  son 
consentement.  Il  ne  se  le  fit  pas  répéter  deux  fois  ;  d'un  bond  il 
fut  dans  la  rue,  et  dans  un  clin  d'œil  il  fut  rendu  si  loin,  qu'il 
était  impossible  de  le  rappeler. 

La  plupart  des  élèves  de  Saint-Jean  d'Angély  étaient  de  la 
Vendée  ;  le  jeune  Dalin  ne  manquait  pas  de  compagnie  pour 
le  voyage.  Mais  il  fallait  en  même  temps  les  vivres  et  le  loge- 
ment pour  la  nuit;  il  y  songeait  à  peine.  II  avait  la  perspective 
de  revoir  sa  mère  et  le  pays  natal  ;  c'était  tout  pour  lui.  Aussi, 
malgré  ses  souliers  percés,  il  tenait  la  tête  de  la  troupe  ; 
seulement  comme  il  trouvait  le  pavé  trop  dur,  il  marchait 
dans  le  fossé  de  la  route. 


M  us  F.  DAUH 

L'audace  aiA^a  la  obancd,  a  dit  un  ancien.  Get  adage  est 
«ouvent  fau3P»  il  fut  pourtant  vrai  pour  notre  écolier,  du  moini 
au  premier  momentr  Quand  les  jeunet  voyageurs  eurent  marché 
une  beure  ou  deux,  ils  rencontrèrent  un  roulier  qui  arrivait  à 
leur  rencontre.  Il  leur  dit  :  «  N'y  auràit-il  point  parmi  vous  un 
Q^nsieur  Dalin»  qui  est  des  Herbiers  ?  >»  ^  «  Si  fait  1  »  répon-* 
dit  une  voix  argentine,  partant  du  fossé  de  la  route.  Joseph 
Daliu  courut  vers  le  roulier,  et,  portant  le  revers  de  la  main 
I  son  chapeau  à  la  manière  des  militaires  :  «  Qu'est*ce  qu'il  y 
^  pour  votre  service?  »  lui  dit^il-  —  «  C'est  vous  qui  ôtes 
monsieur  Dalin  ?»  —  «  Mais  oui  I  »  —  «  J'ai  quelque  chose  à 
vous  remettre,  de  la  part  de  votre  mère.  )»  Puis,  tirant  trois 
pièces  de  six  francs  de  sa  bourse,  il  les  présenta  au  jeune 
homme,  Celui-^ci  les  prit,  remercia  vivement,  et,  les  montrant 
triomphalement  à  ses  camarades,  il  alla  reprendre  sa  place 
dans  le  fossé* 

I^e  voyage  se  continua  sans  incident  notable  jusqu'à  Fon* 
tenay;  mais  là,  une  grave  question  fut  agitée.  Le  jeune  Dalin 
avait  ioxxn.  camarades  qui  se  rendaient  aux  Herbiers  comme 
lui.  lU  formèrent  le  projet  de  quitter  la  grande  route  et  leurs 
autres  compagnons  de  voyage  pour  prendre  la  traverse,  pré* 
tendaut  qu'ils  seraient  plus  tôt  rendus.  Le  jeune  Dalin  fut 
médiocrement  consulté,  mais,  au  fond,  il  goûtait  assez  le  projet. 
Donc,  nos  trois  voyageurs  s'engagèrent  dans  des  sentiers 
inconnus  et  se  dirigèrent  de  leur  mieux  vers  les  Herbiers,  Les 
chemins  étaient  rudes  et  la  chaleur  accablante.  Quand  ils 
eurent  fait  quelques  lieues,  ils  se  sentirent  épuisés  ;  le  jeune 
Dalip  surtout,  qui  souffrait  des  pieds  et  marchait  avec  peine, 
mourait  de  soif,  Les  prunes  étaient  mûl^s  et  d  une  abondance 
extrême,  cette  année-lè.  En  passant  sous  un  prunier  qui  pliait 
sous  le  poid^,  il  ^rut  qu'il  pouvait  prendre  quelques  fruits 
pour  apaiser  sa  soif.  Il  tira  une  branche  pour  l'abaisser  à  lui, 
mais  la  branche  se  brisa  près  du  tronc  et  tomba  à  ses  pieds. 

Malgré  sa  légèreté  apparente,  il  avait  la  conscience  délicate: 
une  grave  inquiétude  le  saisit.  «  J'ai  causé  un  donamage^se  dit^il. 


LE  P.  DALIH  87 

je  puis  le  réparer,  je  dois  le  faire.  »  Mais  comment  réaliser  son 
dessein  ?  Il  ne  voyait  ni  une  personne,  ni  une  habitation. 
Résolu,  à  tout  prix,  d'accomplir  ce  qu'il  regardait  comme  un 
devoir,  il  grimpa  sur  un  arbre  et  découvrit  une  maison  à 
quelque  distance.  Il  prend  la  branche  sur  son  épaule  et  se 
rend  à  la  maison,  où  il  ne  trouve  que  des  femmes.  I]  expose 
le  cas  dont  il  s'agit,  montre  la  pièce  de  conviction  et  demande 
combien  il  doit  payer. 

Heureusement  pour  lui,  il  avait  affaire  à  d'honnêtes  pei^ 
sonnes  ;  la  maîtresse  de  la  maison  ne  cacha  pas  son  étonne* 
ment  ;  elle  lui  parla  avec  bonté,  et  non  seulement  elle  ne 
voulut  rien  recevoir,  mais  encore  elle  lui  offrit  à  manger. 
Trop  heureux  de  s'ôtre  mis  la  conscience  en  paix^  il  remercia 
et  courut  rejoindre  ses  camarades. 

Cette  probité  naïve  nous  fait  sourire,  mais  elle  prouve  com- 
ment on  élevait  les  enfants  à  une  autre  époque.  Ce  trait  n'est 
pas  le  seul  que  je  connaisse;  je  pourrais  citer  d'autres  exemples 
du  même  genre  et  tout  aussi  caractéristiques. 

Cependant  nos  trois  voyageurs  n'étaient  pas  au  bout  de 
leurs  peines.  Le  jeune  Dalin  n  avait  que  ses  deux  prix  pour 
tout  bagage,  tandis  que  les  deux  autres  avaient  des  objets 
plus  volumineux,  et,  quoique  le  plus  jeune  de  beaucoup,  il  les 
aidait  à  porter  leur  fardeau.  Mais  sa  charité  lui  fut  fatale  ; 
car,  dans  une  auberge  où  ils  entrèrent,  le  colis  dont  il  s'était 
chargé  lui  ât  oublier  ses  deux  prix,  et  lorsqu'il  s'aperçut  de 
leur  perte  il  était  déjà  loin.  Il  voulait  à  toute  force  retourner 
les  chercher,  mais  ses  camarades^  par  compassion  pour  lui, 
ou  plutôt  par  manque  de  complaisance,  refusèrent  absolument 
de  l'attendre. 

Pour  comble  de  malheur,  ils  s'égarèrent,  et  quand  ils 
croyaient  être  près  des  Herbiers  ils  arrivèrent  au  Puybelliard, 
à  six  lieues  de  leur  but,  et  à  deux  pas  de  la  route  qu'ils 
avaient  quittée  pour  abréger  leur  voyage.  Il  fallut  coucher  là. 

Le  lendemain  ils  se  mirent  en  route,  mais  après  avoir  fait 


88  LE  p.  DÀLDf 

un  peu  plus  de  deux  lieues,  ils  se  trouvèrent  dans  la  forêt  de 
la  Pellissonnière,  aux  environs  de  Saint-Prouant.  Ils  en  sor- 
tirent, ils  y  rentrèrent,  la  quittèrent  tout  à  fait  et  marchèrent 
encore  longtemps.  A  la  fin,  ils  se  trouvèrent  de  nouveau  au 
milieu  d'un  bois,  complètement  déroutés,  et  succombant  au 
découragement  encore  plus  qu'à  la  fatigue. 

Joseph  Dalin  crut  pourtant  qu'il  y  avait  quelque  chose  de 
mieux  à  faire  que  de  se  lamenter  ;  il  grimpa  sur  un  arbre  qui 
dominait  le  bois  et  inspecta  le  pays.  Christophe  Colomb,  quand 
il  aperçut  TAmérique,  ne  poussa  pas  un  cri  plus  triomphal  et 
plus  joyeux  :  les  Herbiers  étaient  là,  à  deux  pas  !  Craignant  de 
se  tromper,  il  examine  de  nouveau  :  «  Mais  c'est  bien  cela  ; 
voici  les  moulins  des  Alouettes  et  voilà  le  petit  Bourg;  nous  y 
sommes  !  »  Il  se  laissa  glisser  rapidement  le  long  de  Tarbre, 
sans  s'inquiéter  de  savoir  si  son  pantalon  le  suivrait  bien  jus- 
qu'au bas.  Puis  il  prit  sa  volée  et,  au  bout  d'une  demi-heure 
au  plus,  il  rencontra  sa  mère  qui  rentrait  aux  Herbiers  du 
même  côté  que  lui. 

La  pauvre  femme  ne  s'amusa  pas  à  chicaner  son  fils  sur  le 
délabrement  de  ses  habits;  elle  le  pressa  contre  son  cœur  et  le 
conduisit  bien  vite  chez  elle,  où  elle  lui  servit  des  pêches  et 
du  vin  rouge  pour  apaiser  sa  soif.  Les  misères  du  voyage 
furent  aussi  vite  oubliées  que  racontées. 

Et  le  P.  Dalin  ajoutait,  en  guise  de  morale  :  a  Quand  on  a 
des  peines  dans  la  vie,  il  faut  penser  qu'on  trouvera,  après,  des 
pêches  et  du  vin  rouge,  ou  quelque  chose  d'équivalent,  pour 
les  faire  oublier,  en  attendant  la  récompense  du  bon  Dieu.  » 

On  me  pardonnera  ces  menus  faits  et  leurs  détails  puérils  ; 
je  les  crois  utiles,  car  s'ils  sont  la  preuve  d'une  étourderie 
trop  commune  à  cet  âge,  ils  montrent  une  délicatesse  de  cons- 
cience et  une  énergie  virile  qui  sont  beaucoup  plus  rares. 

Dès  1814,  Mtr  Paillouy  évêque  de  La  Rochelle,  avait  com- 
mencé l'établissement  d'un  petit  séminaire  à  Luçon,  dans 
les  bâtiments  de  l'ancien  évôché.  En  1815,  l'installation  fut 


LB  p.  OALIN  89 

complétée,  tous  les  cours  s'y  trouvèrent  réunis.  Joseph  Dalin 
fut  envoyé  au  petit  séminaire  de  Luçon,  beaucoup  mieux 
»tué  pour  lui  que  celui  de  Saint-Jean  d'Angély.  Il  y  fit  sa 
troisième,  ayant  pour  professeur  M.  Poirou,  avec  lequel  il 
devait  se  rencontrer  plus  tard,  pour  enseigner  la  théologie  au 
grand  séminaire.  L'année  suivante  il  retourna  à  Luçon,  pour 
faire  sa  seconde.  Au  milieu  de  Tannée,  ses  maîtres  jugèrent 
qu'il  était  assez  avancé  pour  entrer  en  rhétorique  Tannée 
suivante  et  qu'on  pouvait  sans  inconvénient  lui  faire  inter- 
rompre ses  études  durant  quelques  mois.  On  avait  besoin  d'un 
professeur  à  Ghavagnes  ;  c'est  sur  lui  qu'on  jeta  les  yeux.  Gela 
n'avait  rien  d'extraordinaire  alors,  car  depuis  que  les  écoles 
ecclésiastiques  étaient  ouvertes,  on  avait  constamment  choisi 
des  écoliers  pour  instruire  ceux  qui  étaient  moins  avancés 
qu'eux. 

Ge  choix  prouve  non  seulement  l'estime  qu*on  avait  des  ta- 
lents du  jeune  Dalin,  mais  encore  la  confiance  qu'on  avait  en  lui. 
Le  petit  séminaire  de  Ghavagnes,  fermé  depuis  iSii,  avait  plutôt 
Tair  d'une  ruine  que  d'une  maison  d'éducation.  On  y  avait 
réuni  quelques  jeunes  gens  au  mois  d'octobre  précédent,  avec 
un  séminariste  pour  unique  professeur.  M.  Fleurisson  était 
censé  le  supérieur,  mais  comme  il  était  en  même  temps  au- 
mônier des  religieuses  de  Ghavagnes,  il  avait  assez  à  faire  par 
ailleurs.  M.  Lucet  fut  nommé  curé  de  Ghavagnes  et  devint  su- 
périeur de  l'établissement  naissant,  à  la  place  de  M.  Fleurisson. 
Sa  paroisse  suffisait  amplement  à  occuper  son  temps  ;  il  ne 
pouvait  donner  que  bien  peu  d'attention  aux  élèves  qu'on  lui 
confiait.  Le  professeur  retourna  à  La  Rochelle  pour  continuer 
ses  études  ;  c'est  de  son  poste  peu  enviable  que  le  jeune  Dalin 
allait  hériter.  Il  devait  donc  se  trouver  seul  avec  ses  élèves, 
abandonné  à  ses  seules  ressources,  et  sans  supérieur  efTectif 
pour  lui  venir  en  aide. 

Néanmoins,  avant  de  se  rendre  à  Ghavagnes,  le  1^'  mars  1817, 
il  alla  à  La  Rochelle,  où  il  reçut  de  Me'  Paillon  la  confirma- 


90  LE  P.  DALIN 

tion  et  la  tonsure  cléricale,  afin  de  pouvoir  paraître  en  sou- 
tane au  milieu  de  ses  élèves  et  relever  son  prestige  à  leurs 
yeux.  Cette  ressource  un  peu  factice  ne  rendait  pas  sa  tâche 
moins  ingrate,  et,  avec  son  caractère,  il  dut  éprouver  quelque 
difficulté  à  user  d'autorité  vis-à-vis  déjeunes  gens  dont  quel- 
ques-uns étaient  plus  âgés  que  lui. 

Mais  si  le  métier  était  laborieux,  la  récompense  ne  lui  fut 
pas  ménagée  :  pour  sa  moitié  d'année  de  professeur,  il  reçut 
30  francs  et  un  chapeau  !  Ces  30  francs  renforcés  d'un  chapeau 
étaient  l'un  des  bons  souvenirs  du  P.  Dalin.  Il  m'en  a  parlé 
plusieurs  fois  sur  ses  vieux  jours,  et  il  ne  manquait  pas  de  les 
accompagner  d*un  sourire  que  je  ne  pouvais  m'3mpôcherde 
partager  avec  lui.  Mais  il  y  avait  en  même  temps  dans  son  rire 
quelque  chose  qui  voulait  dire  jque  ses  services  avaient  été 
suffisamment  payés  ;  d'où  je  conclus  que  le  succès  n'avait  pas 
répondu  à  son  zèle  *. 

A  la  rentrée  de  1847,  Joseph  Dalin  retourna  au  petit  sémi- 
naire de  Luçon  pour  continuer  ses  études.  Comme  il  voyageait 
en  habit  laïque,  chemin  faisant,  il  lui  prit  envie  de  faire  une  es- 
pièglerie, qui  prouve  bien  que,  malgré  son  titre  précoce  de 
professeur,  il  n'avait  pas  cessé  d'être  tcoiier.  Il  proposa  à  son 
compagnon  de  voyage  de  faire  une  mystification  dans  Tau- 
berge  où  ils  devaient  prendre  leur  dîner.  La  proposition  fut 
acceptée  sans  peine  et  les  détails  furent  arrêtés  d'un  commun 
accord. 


1.  J'ai  hésité  avant  d'écrire  ce  qui  précède,  dans  la  crainte  de  confondre  les 
débuts  du  P.  Dalin,  comme  professeur,  avec  son  année  de  professorat 
à  Ghavagnes  en  1819>20,  dont  il  ne  m'avait  pas  parlé.  Mais  la  date  de  1817 
m'a  été  donnée  plusieurs  fois  parlui,  et  même  comme  je  le  faisais  préciser* 
un  jour,  il  ajouta  que  c'était  après  avoir  fait  sa  troisième.  De  plus,  il  me 
parait  impossible  que,  malgré  la  pénurie  des  temps,  on  eût  osé  offrir  à  un 
professeur  chargé  de  deux  classe?  à  la  fois,  pendant  une  année,  une  ré- 
munération dérisoire  comme  celle  dont  j'ai  parlé,  tandis  que  pour  un 
écolier  employé  durant  quelques  mois,  cela  se  comprend  mieux.  D'où  il 
faut  conclure  qu'il  est  allé  deux  fois  à  Ghavagnes  comme  professeur. 


LE  P.  DÂLm  91 

En  entrant,  ils  saluèrent  gravement,  firent  signe  qu'ils  vou- 
laient manger,  et  montrèrent  de  l'argent  pour  prouver  qu'ils 
étaient  solvables.  On  leur  demanda  ce  qu'ils  voulaient;  ils 
échangèrent  ensemble  des  syllabes  qui  n'appartenaient  à  au- 
cune langue,  et  firent  mine  de  ne  rien  comprendre.  Ils  lais- 
sèrent servir  ce  qu'on  voulut,  mangèrent  de  bon  appétit,  gar- 
dèrent une  gravité  de  bonne  tenue,  et  s'entretenaient  entre  eux 
dans  un  langage  qu'ils  ne  comprenaient  pas  mieux  que  les 
assistants.  Après  le  repas,  ils  mirent  de  l'aident  sur  la  table. 
firent  signe  à  l'hôtelière  de  prendre  ce  qui  lui  était  dû,  et  se 
retirèrent,  la  laissant  bien  convaincue  qu'elle  avait  affaire  à 
des  étrangers,  ne  connaissant  pas  un  mot  de  français. 

Ces  plaisanteries  innocentes  n'empêchaient  pas  notre  jeune 
homme  d'être  sérieux  quand  il  le  fallait  ;  il  le  montra  bien  par 
son  travail.  Bien  qu'il  n'eût  fait  que  la  moitié  de  sa  seconde,  sa 
rhétorique  fut  marquée  par  de  brillants  succès,  qu'il  devait  à 
son  intelligence,  et  aussi  à  son  application.  Il  eut  pour  pro- 
fesseur M.  Baudouin,  qui  fut  nommé  un  peu  plus  tard  curé  de  la 
cathédrale  de  Luçon,  poste  qu'il  a  conservé  jusqu'à  sa  mort. 
Au  mois  d'octobre  1818,  il  entra  au  grand  séminaire  de  La 
Rochelle  pour  y  faire  sa  philosophie. 

C'est  là  qu'il  fit  connaissance  avec  le  P.  Baudouin,  qui  le  prit 
en  affection  et  lui  témoigna  toujours,  depuis ,  beaucoup 
d'amitié,  comme  le  prouvent  ses  lettres,  dont  quelques-unes 
sont  entre  mes  mains.  Sous  un  tel  guide,  ses  qualités  natu- 
relles ne  pouvaient  que  se  développer  ;  aussi,  tout  en  conser- 
Tant  sa  gatté  native,  il  fit  des  progrès  sérieux  dans  la  vertu  et 
il  devint  un  séminariste  fervent  et  laborieux.  Mais  il  devait 
changer  encore  plusieurs  fois  le  cours  de  ses  études,  avant 
d'arriver  au  sacerdoce  où  il  voulait  parvenir. 

Dès  l'année  suivante,  il  retourna,  comme  professeur,  au  petit 
séminaire  de  Ghavagnes,  qui  avait  fait  quelques  progrès  de- 
puis qu'il  l'avait  quitté,  deux  ans  auparavant,  mais  dont  la 
situation  était  loin  encore  d'être  brillante.  Il  fut  chargé  des 
deux  classes  de  septième  et  de  cinquième.  Il  dut  travailler 


92  LE  P.  PAUN 

beaucoup  pour  suffire  à  sa  tâche  ;  toutefois,  je  n'ai  trouvé  ni 
dans  les  notes  du  P.  Dalin  ni  dans  mes  souvenirs,  aucune  par- 
ticularité sur  cette  année  laborieuse. 

Cependant  M«'  Paillon,  qui  tenait  à  ce  qu'il  fît  des  études 
complètes,  le  rappela,  en  1820,  à  La  Rochelle,  pour  suivre  le 
cours  de  physique  et  de  mathématiques. 

Il  eut  pour  professeur  M.  Tabbé  Ghaigneau,  qui  avait  une 
aptitude  très  remarquable  pour  les  sciences,  mais  qui  man- 
quait complètement  du  matériel  de  physique  dont  il  avait 
besoin.  Il  voulut  y  suppléer,  en  inventant  de  nouveaux  pro- 
cédés de  démonstrations,  mais  il  ne  réussit  qu'à  se  fatiguer 
la  tète,  ce  qui  le  rendit  incapable,  durant  toute  sa  longue  vie, 
d'une  application  tant  soit  peu  sérieuse.  Dans  de  telles  condi- 
tions, le  jeune  abbé  Dalin  ne  pouvait  pas  faire  de  grands  pro- 
grès dans  la  physique,  mais  il  réussit  mieux  dans  les  mathé- 
matiques pures,  qu'il  a  toujours  aimées  depuis. 

Après  cette  année  d'étude,  le  jeune  séminariste  dut  encore 
changer  de  situation.  Il  entra  au  petit  séminaire  de  Luçon, 
comme  professeur  de  quatrième.  Mï»"  Soyer  arriva  dans  son 
diocèse  environ  un  mois  après  la  rentrée,  et  il  s'installa 
comme  il  put  dans  son  évôché,  qui  était  déjà  passablement 
encombré  par  le  petit  séminaire.  Par  le  fait,  il  se  trouvait  en 
contact  immédiat  avec  les  professeurs  :  il  ne  tarda  pas  à  con- 
naître l'abbé  Dalin  et  il  l'apprécia  immédiatement.  Mais  tout 
en  se  montrant  gracieux  vis-à-vis  de  ceux  qui  habitaient  son 
évèché,  il  prit  des  mesures  immédiates  pour  leur  procurer 
une  installation  moins  gênante  pour  tous. 

Aux  vacances  de  1822,  le  petit  séminaire  de  Luçon  fut  par- 
tagé en  trois  :  une  partie  alla  à  Fontenay,  dans  le  collège  com- 
munal, ayant  M.  Poirou  pour  supérieur  ;  une  seconde  portion 
entra  dans  la  maison  connue  sous  le  nom  de  Gordon-Rouge, 
à  Luçon,  et  la  troisième,  formée  surtout  des  élèves  ecclésias- 
tiques, entra  aux  Sables,  dans  les  bâtiments  qui  forment  le 
petit  séminaire  actuel. 

L'abbé  Dalin  fut  d'abord  désigné  pour  aller  à  Fontenay, 


Ll  P.  DALIN  93 

professer  la  seconde.  Mais,  pour  des  motifs  que  j'ignore,  on 
changea  d'avis  :  il  entra  au  grand  séminaire  de  Luçon,  rétabli 
depuis  peu,  pour  commencer  sa  théologie.  Le  P.  Baudouin, 
revenu  dans  son  diocèse  naturel,  avait  été  nommé  supérieur 
du  grand  séminaire  de  Luçon  ;  il  revit  avec  joie  son  ancien 
élève,  et  celui-ci  éprouva  encore  plus  de  satisfaction  à  se  re- 
mettre sous  sa  conduite. 

Je  n'ai  pas  été  initié  à  la  direction  du  P.  Baudouin  ;  cepen- 
dant, je  sais  qu'il  conseilla  au  jeune  abbé  Dalin  de  ne  point 
s'occuper  de  la  prédication,  pour  laquelle  il  ne  lui  voyait  pas 
d'aptitude,  qu'il  devait  laisser  ce  ministère  à  d'autres  et  ren- 
drait plus  de  services  en  employant  autrement  les  talents  que 
Dieu  lui  avait  donnés. 

De  plus,  je  vois,  par  ses  lettres  subséquentes,  qu'il  dut,  dès 
lors,  lui  inculquer  la  nécessité  de  l'humilité  et  de  la  pureté  du 
cœur,  faisant  de  ces  deux  vertus  la  base  de  tout  le  reste.  Il  ne 
chercha  point  à  stimuler  son  ardeur  pour  l'étude^  déjà  assez 
vive,  il  l'eût  plutôt  prémuni  contre  un  désir  excessif  de  s'ins- 
truire, dans  la  crainte  sans  doute  qu'il  ne  fit  passer  la  science 
avant  la  vertu,  et  que  ce  ne  fût  un  écueil  pour  son  humilité. 
Nous  verrons  bientôt  que  les  conseils  du  mattre  ne  furent  pas 
tout  à  fait  inutiles. 

En  1823,  M«'  Soyer  envoya  l'abbé  Dalin  au  séminaire  de 
Saint-Sulpice,  avec  l'intention  de  l'attacher  plus  tard  à  son 
grand  séminaire.  Durant  les  deux  années  qu'il  passa  chez  les 
Sulpiciens,  il  s'appliqua  avec  un  soin  égal  à  l'étude  et  à  la 
piété  ;  mais  au  lieu  de  chercher  à  briller  par  son  talent,  il 
s'éclipsa  autant  qu'il  put.  Ses  maîtres,  qui  voyaient  en  lui 
un  séminariste  régulier,  pieux  et  de  bonne  humeur,  ne  lui 
croyaient  qu'une  capacité  commune.  A  la  fin  pourtant,  comme 
il  fallait  donner  à  Ms'  Soyer  une  note  à  son  sujet,  ils  exami- 
nèrent les  cahiers  qu'il  avait  rédigés  en  secret,  et  leur  juge- 
ment fut  profondémennt  modifié  à  son  égard,  car  ils  purent 
constater  la  mesure  de  son  travail  et  l'étendue  de  son  intelli- 
gence. 


94  LB  p.  DALUI 

Il  avait  été  ordonné  sous^acre  le  18  décembre  1824,  et 
diacre  le  â8  mai  suivant.  Il  reçut  la  prêtrise  de  Uv  de  Quélen, 
à  Notre-Dame  de  Paris,  le  24  septembre  1825.  Il  fut  immé- 
diatement rappelé  à  Luçon,  par  Mf '  Soyer,  qui  le  nomma  pro* 
fesseur  de  dogme  dans  son  grand  séminaire,  et  le  fit  chanoine 
honoraire  dès  le  25  octobre  de  la  même  année. 

L'abbé  Dalin,  outre  sa  classe,  avait  une  mission  plus  déli- 
cate et  plus  difficile  à  remplir. 

Lorsque  les  séminaires  avaient  été  rétablis,  après  la  Révo- 
lution, on  avait  agi  selon  les  ressources  et  les  besoins  du 
moment  ;  les  études  avaient  été  souvent  tronquées,  et  l'on 
vivait  sur  des  traditions  dont  l'origine  était  bonne,  mais  que 
l'on  croyait  nécessaire  de  réformer  sur  plusieurs  points.  II 
fallait  quelque  chose  de  plus  régulier  pour  obtenir  un  résultat 
fécond  et  durable.  C'était  du  moins  la  manière  de  voir  de 
Mer  Soyer,  qui  résolut  d'introduire  les  règlements  de  Saint- 
Sulpice  dans  son  grand  séminaire. 

Cela  devait  être  naturellement  l'œuvre  du  supérieur  ;  mais 
le  prêtre  qui  venait  de  succéder  au  P.  Baudouin  était  peu  propre 
à  établir  une  réforme.  C'était  un  homme  intelligent  et  d'une 
vertu  peu  commune,  mais  il  avait  le  caractère  timide  et  l'es- 
prit perplexe.  Il  était  jeune  encore  et  il  se  défiait  trop  de  ses 
propres  lumières  pour  se  décider  à  agir  avec  quelque  vigueur. 
L'abbé  Dalin  reçut  l'ordre  de  le  stimuler  et  de  le  suppléer  au 
besoin.  Il  fut  bien  forcé  d'obéir. 

Eut-il  toujours  le  tact  et  la  prudence  que  demandaient  sa 
situation  et  la  tâche  qu'on  lui  imposait  ?  Je  n'oserais  le  sou- 
tenir. La  sagesse  devance  quelquefois  les  années,  mais  l'expé- 
rience est  un  guide  que  nul  autre  ne  peut  remplacer  ;  or,  à 
vingt-cinq  ans,  cette  ressource  fait  nécessairement  défaut.  Du 
moins  il  fit  de  son  mieux,  et  s'il  n'obtint  pas  tout  le  résultat  dé- 
sirable, l'influence  qu'il  exerça  ne  fut  pas  pernicieuse,  car  le 
grand  séminaire  de  Luçon  s'est  conservé,  après  lui,  dans  la  ré- 
gulante et  la  ferveur.  Il  fallait  bien  que  Mf '  Soyer  ne  fût  pas 
mécontent  de  ses  services,  car,  au  bout  de  quelques  annéeat 


Ll  P.  DALIN  95 

il  lui  confia  une  autre  réforme  bien  plus  radicale  et  plus  im- 
portante. 

Comme  professeur,  Tabbé  Dalin  ne  visait  pas  aux  théories 
savantes,  mais  il  cherchait  à  rendre  intelligibles  les  questions 
qu'il  enseignait  et  à  faire  travailler  ses  élèves.  A  voir  son  en- 
train joyeux  dans  les  récréations,  on  eût  pu  lui  supposer  un 
eertain  laisser  aller  dans  les  devoirs  de  son  emploi  ;  mais  en 
réalité  il  travaillait  beaucoup  et  apportait  un  soin  minutieux  à 
tout  ce  qu'il  faisait.  J*ai  examiné  les  sujets  d*oraisons  qu'il 
donnait  au  grand  séminaire  ;  ils  sont  écrits  en  entier,  com- 
posés avec  netteté  et  méthode,  classés  par  ordre  et  numérotés. 
Il  les  a  intitulés  depuis  :  Souvenirs  de  mon  enfance  sacerdotale. 
Ses  cahiers  de  théologie  étaient  rédigés  de  la  même  manière, 
et  écrits  très  proprement,  de  son  écriture  fine  et  régulière. 

Vers  1828,  il  dut  se  charger  en  môme  temps  de  l'économat, 
et  réparer  les  maladresses  de  son  devancier,  qui  avait  peu  le 
talent  de  sa  charge  et  laissait  des  comptes  assez  embrouillés. 

C'est  en  qualité  d'économe,  qu'il  fit  niveler  la  cour  de  l'est 
du  grand  séminaire,  et  planter  les  arbres  et  les  charmilles 
qu'on  y  voit  aujourd'hui.  C'était  auparavant  un  terrain  inutile, 
reste  d'anciennes  carrières  dont  les  excavations  n'avaient  pat 
été  comblées. 

Abbé  Augerbau. 
(La  suite  prochainement  J 


U  BRETAGNE  A  L'ACAOfiHIE  FRANÇAISE 

xni* 
UABBÉ    TRUBLET 

(1897-1770) 


III 

Le  journal  des  savants.  —  Voltaire  et  l'abré  DESP^RTAm^s. 
(1736-1739) 

L'abbé  Trublet  fut  récompensé  du  succès  de  la  première  édition 
de  sou  livre  par  une  charge  de  censeur  royal,  car  nous  trouvons 
son  nom  au  bas  de  l'approbation  des  cahiers  des  Obêervaîians  9ur 
les  écrits  modernes  en  1738  ;  et  par  des  oflFres  de  collaboration  au 
Journal  des  SovatHs,  auquel  il  travailla  depuis  1736  jusqu'au  11  avril 
1739,  époque  de  son  second  voyage  à  Rome  à  la  suite  de  Tencin 
qui  venait  d'être  nommé  cardinal,  sur  la  présentation  du  préten- 
dant, et  allait  assister  au  conclave  nécessité  par  la  mort  du  pape. 

Les  articles  du  Journal  des  Saoants  ne  sont  malheureusement 
pas  signés,  en  sorte  qu*il  nous  est  fort  difficile  de  pouvoir  déter- 
miner quelle  fut  toute  la  part  de  Tabbé  au  milieu  de  Tœuvre 
générale,  mais  il  nous  en  reste  assez  de  témoins  pour  affirmer  que 
cette  collaboration  fut  particulièrement  honorable  pour  sa  cons- 
cience et  son  érudition.  Nous  savons  par  exemple  qu'il  rendit 
compte,  en  1736,  des  deux  premiers  volumes  de  la  Bibliolhèque 
des  atUeurs  ecclésiastiques  du  XVIlh  siècle^  pour  servir  de  conti- 
nuation  à  celle  de  H.  du  Pin,  car  Tabbé  Goujet,  dans  la  préface  du 
troisième  volume  qui  parut  en  cette  même  année  1736,  remercie 

*  Voir  U  livraison  de  juillet  1884,  pp.  5-22. 


U  BRETAGNE  À  L'àCàsSmIE  FRANÇAISE  97 

Tabbé  Trublet  de  cet  arlicle  t  où  il  a  eu  occasion  de  faire  autant 
briller  son  ^oûi  que  son  esprit  et  son  jugement.  »  Mais  nous  avons 
mieux  encore  que  cela  ;  car  Trublet  lui  même  a  pris  soin  de 
recueillir  ses  principaux  extraits  et  de  les  publier  en  1764,  avec 
ceux  qu'il  avait  donnés  à  quelques  autres  journaux,  comme  second 
volume  de  la  nouvelle  édition  de  ses  Panégyriques  des  Saints.  On 
y  remarque  en  particulier  les  extraits  concernant  les  PenS'^es  sur 
la  déclamation  par  Louis  Riccuboni,  les  Observations  sur  Bour* 
dalùue  et  Massillon  par  Tabbé  de  la  Palme,  et  VOraison  funèbre 
du  comte  de  Gisors  par  le  Père  Charles.  Ce  ne  sont  pas  de  simples 
analyses,  fauteur  y  ajoute  sa  note  bien  personnelle  et  je  citerai  ce 
passage  du  dernier  compte  rendu,  parce  qu'il  m'a  frappé  par  sa 
hardiesse  : 

c  11  faut  FaTouer  et  en  gémir,  dît  Trublet.  Quelques  oraisons  fimèbres 
qui  n*auroieui  pis  dû  èire  iiroDoncées  dans  une  académie.  Tout  été  dans 
UD  teiii|»le  du  «Seigneur.  Un  u^age  bon  «n  lui-iné'ue,  uinis  trop  indistinc- 
lenieol  étabti,  a  forcé  de»  boucheb  évaogfliqi'ei  à  louer  des  homiues  qui 
n*avoient  pas  asthme  l«s  venu»  huiuain^s  et  qui  n*?  rachetoieut  les  pus 
gtaods  viciS  que  par  une  grande  vailldnce  et  tuut  au  pl«is  par  de  grands 
talens.  Mats,  dira-t-on,  ces  talens  étoient  utiles  à  la  |#iitrie,  ne  faut-il 
pis  les  louer  pour  exciter  l'admiration  t  Oui,  sans  dout*',  pourvu  qu*à 
cette  louange  des  taleus  on  joigne  la  censure  des  vices  qui  le»  déparoient, 
et  une  censure  d*autant  plus  forte  que  ces  taleus  étuienl  plus  éclatants; 
mais  voilà  c:  qu*oo  ne  fait  point  et  ce  qu*on  ne  sçauroit  faire  dans  un 
éloge  en  forme  L'orateur  trop  sincère  iroit  centre  les  vues  de  ceux  qui 
le  font  parler,  et  Touvrage  seioii  rt-jettt^.  Laissons  donc  les  héios  4cieux 
à  rhistoire  qui  peut  et  doit  tout  dire  En  les  pr-ignanl  tels  qirils  éUàeat 
à  tous  égards,  elle  les  peindra  sans  danger  :  mais  qu'ils  ne  soient  point 
le  sujet  d*uo  pHnégyrique  toujours  plus  dangereux  qu*utile,  dés  qu'il  ne 
sera  point  entièrement  sincère;  et,  je  le  ré|»ète^  il  ne  sçauroit  Tétre,  la 
nature  de  Fouvrage  s'y  oppose...  » 

Voilà  une  déclaration  franche  et  de  la  critique  fort  indépendante  : 
elle  honore  singulièrement  l'abbé  Trublet  et  nous  donne  la  note 
précise  de  la  fermeté  de  son  caractère. 

Il  est  essentiel  de  constater  ici,  à  cause  de  la  suite,  que  la  colla- 
boration de  l'abbé  Trublet  au  Journal  des  Savants  et  sa  position 
de  censeur  royal  devinrent  pour  lui  l'occasion  de  relations  épis- 

TOHB  LVl  CVl  DE  Là  6«  8ÉRa}»  7 


m  tk  BUTAftMB 

toUires  toot  i  bit  cordiales  avee  VolUire»  qui,  pendant  tingt  ans, 
e'est-à-dire  jusqu'à  rappréciation  malencoaireuse  de  l'abbé  au 
sujet  de  la  Henriade^  garda  vis-à-vi&  de  lui  raUilude  la  plus 
•micale.  C'est  Trublet  lui-même  qui  nous  a  signalé  cette  corres- 
pondance intéressante  dans  une  page  de  ses  Mémoires  sur  Fen- 
tenelle.  Laissons-le  parler: 

«  Gomme  je  travaiHois  nu  Joumnt  dit  Savan$  lorsqun  M.  de  Voî taire 
7>ublia  pour  la  première  ton  les  EUmens  de  Newton,  il  me  fit  remettre 
un  mémoire  sur  Tëdiiion  hollaadaiiM  de  ce  livre  pour  être  ÎDiër*»  daos  le 
Journal  11  y  relevuit  beaucoup  de  fautes  de  toute  <^pèce  daos  les 
premières  feuilles  de  cette  éditi<»o,  le:i  seules  qu'il  eût  encore  Yues. 
LorsquMIes  lui  furent  toutes  par?eniies,  il  me  fit  rhooneur  de  m*écrire 
que  ces  fautes  étoinot  en  si  grand  nombre  et  si  conâid'^rables.  que  le 
mémoire  qu'il  m'avait  envoyé  devenott  entièrement  inutile.  Quelqries 
jours  apr^  il  me  dit,  daos  une  nouvelle  lettre,  que  depuis  sa  dernière, 
las  libraires  hollandois  lui  avoieot  promi»  de  corriger  l^-ur  misérable 
édition  et  qu'il  de  voit  avoir  pour  eux  la  condescendance  de  ne  pas  la 
décrier.  Le  mémoire  ne  fut  donc  point  impria>é  :  mais  les  Elémens  l'ayant 
été  ensuite  plus  correctement  ft  Liindres,  feue  M  ne  la  marquine  du  Cbas* 
lelet  m'envoya  de  Gir*y,  où  M.  de  Voltaire  étoit  alors  avec  elle,  une 
lettre  centfnHnt  une  esp*^  d'fXtratt  de  l'ouvrage,  pour  être  in^érée  dans 
le  JoHfnal  des  Sçavans,  On  la  trouvera  en  septembre  1738.  Celte  Itttre 
et  oet  eitrait  sont  de  M">*  du  CbH»telet  eUe*aiéute.  Elle  ae  m'en  di^it 
rkn  dan>  la  lettre  particuHère  qu'elle  y  joignit,  muis  je  la  devinai,  ie  hiî 
écrivis  I  et  dans  la  réponse  dont  elle  m'Iionora,  elle  m'avoua  que  j'avms 
bien  devisé  ^..  » 

Il  est  inutile  de  continuer  le  récit  de  cet  incident  sur  lequel  on 
récolterail  bien  d'autres  détails  dans  les  ilémoireê  sur  PonloneUe. 
L*abbé  Bignon,  directeur  an  Journal  desSavantSyjugeti  bon  d'inter> 
venir  dans  Tintérêt  même  de  Voltaire,  et  l'on  trouvera  là  plusieurs 
pages  de  chronique  assez  intéressantes  pour  l'histoire  du  patriarche 
de  Ferney,  mais  qui  nous  entraîneraient  trop  loin.  L'essentiel  est 
d*avoir  constaté  la  cordialité  de  relations  régnant,  à  cette  époque, 
entre  Voltaire  et  l'abbé  Trublet. 

I.  Mtm.  far  FonlciitUt,  p.  ISfi-iaS.  La  oorrtspoBëaDce  de  Volltire  n% 
r«u«nsBt  yas  tteaaUU  hê  Imm  I  Trabltl» 


A  L'AGAUblIB  FIUIÏCAISE  69 

J*en  possède,  dans  ma  collection  d'aotofrraphes  acadéitiiquesy  un 
témoignage  curieux  et  inédit  qui  date  à  peu  près  de  la  même  époque. 
Cela  se  passai!  quelques  semaines  avant  le  départ  de  Tabbé  Trublet 
pour  Rome^  à  la  suite  du  cardinal  de  Tencin.  On  connaît  la  célèbre 
querelle  de  Voltaire  avec  Tabbé  Desroniaines,  à  la  fln  de  Tannée 
1738,  et  comment  celui-ci  répondit  au  Préservatif  pàt  la  YoUairth 
manie  :  une  lettre  de  Thiériot  menaçait  d'envenimer  encore  les 
choses  et  il  s'agissait  d'en  empêcher  la  publication.  Voltaire  et 
]|n«.du  Châtelet  s'adressèrent  de  Cire;  à  Trublet  en  sa  qualité 
de  censeur,  et  voici  la  réponse  de  Tabbé  à  Voltaire  ;  elle  est  tout 
entière  autographe  et  c'est  un  véritable  document  historique  : 

«  J'ai  en  horreur  les  libelles  satiriques,  Alonsieur  ;  jugez  donc  de  ce 
que  je  pense  de  celui  que  Tabbé  D.  F.  (Desfontainesj  vient  de  publier 
contre  vous.  Ce^i  le  comble  de  rinjuatice  et  de  l'iogratiiude,  et  ainsi  de 
la  noirceur.  Iol  sorte  de  réponse  que  vous  lui  voulez  foire  me  paraît 
la  fîlu^  convenable.  Il  fout,  en  exposant  dans  une  requête  ce  qu'est 
l'abbé  D.  P.,  convaincre  M.  le  Cardinal  (Fleury)  et  M.  le  chancelier 
combien  il  est  iodéct^nt  et  dangereu::  môme  |)Our  les  lettres  de  loi 
laisser  faire  un  journal.  Mais  il  ne  me  pnralt  point  nécessaire  que  cette 
requête  soit  signée  d*autre  que  de  vous.  La  principale  force  doit  lui  venir 
des  raisons  que  vous  y  exposerez.  Quant  à  M.  Audry,  il  a  un  mt^pris  pour 
rhomme  en  question  qui  le  rend  peu  sensible  à  toutes  les  injures  qu'il 
en  peut  recevoir.  D'ailleurs,  il  n'y  a  qu'une  ligne  qui  le  regarde  dans  le 
dernier  libelle  de  labbé,  et  M.  Audry  convient  volontiers  qu'il  la  mérite 
et  qu'il  est  l'agresseur.  Il  a  fait  un  livre  dans  la  dispute  des  médecins  et 
des  chirurgiens  où  l'abbé  D.  F.  est  fort  maltraité. 

c*  Je  souhaiterois  qu'il  y  eût  b  la  fois  dan^  votre  requête  de  la  force  tt 
un  air  de  modération.  Vous  êtes  bien  capable  de  concilier  tout  cela  ;  vois 
foites  les  choses  comme  vous  les  voulez. 

«  J'étois  persuadé,  avant  que  vous  me  l'eussiez  écrit,  que  le  Préservatif 
n'est  point  de  vous  *.  Mais  il  faut  avouer  qu'il  n'a  guère  dû  moins  choquer 
Fabbé  D.  F.  pour  n'être  que  d'un  de  vos  aniis.  Il  est  visible  que  cet  ami 
y  a  ri'Cueilli  ce  qu'il  vous  a  entendu  dire.  Il  n'écrit  pa«  si  bien  que  vous, 
mais  il  écrit  d'après  vous  :  et  enfln  la  pièce  offensante  c'est  la  lettre  qui 


i.  Le  Présenalif  éièh  cependant  de  Yollaîre,  qui  savait  fort  bien  neattr  into« 
lemment  et  se  parjurer  pour  défendre  ses  intérêts. 


100  LA  BRBTAGME 

7  est  inférée.  Les  remarques  SQr  les  Observaiiom  ne  sont  rien  en 
comparainon. 

<f  Je  reçois  dans  ce  moment  la  lettre  de  madame  du  Chastelet.  Je  sots 
Tapprobateur  des  feuille»  de  Tabbé  Prévost  et  je  ne  permeltrai  point  que 
la  lettre  de  M.  Thériot  y  soit  imprimée  M'iis  je  D"  crois  pas  que  ce  >oit 
le  dessein  de  Totre  ami  II  me  parla  de  cvtte  It  ttre  il  y  a  quelque  temps, 
et  lui  ayant  «lemandé  s'il  la  feroit  imprimer,  il  me  répondit  qu*il  se  con- 
tenteroit  qu*il  en  connût  quelques  lignes,  ou  môme  qu'elle  fût  lue  à 
diverses  |^r*onnes.  il  nie  puroitroit  pourtaot  essentiel  que  le  dAsaveu 
de  M.  Th^riot  fût  bien  puMic.  Mais  il  ne  faut  (>oiiit  qu<*  ce  hoit  par  uoe 
lettre  adressét*  à  votre  illustre  amie.  P«rmetez-moi  (tic)  de  Ta^surer  ici 
de  mes  irés  huuib  es  resperts. 

c  Ou  a  imprimé  furtivemeut  un  recueil  de  pièce»  diverses  où  se  trouve 
YAniimandain  sous  le  nom  de  M.  Piron.  Cette  pièce  assez  mauvaise  ne 
lui  nsseroble  en  rien,  il  m'a  piié  de  vous  assurer  qu^il  n'en  étoit  point 
l'auteur  ^ 

c  Parmi  les  œuvres  mêlées  de  l'abbé  Nadal  il  y  a  q*ielques  écrits  où 
vous  êtes  criiiqm^  avec  beauc«»up  d'injustice  et  dUmpolitesse.  Je  m'en 
suis  plaint  à  M  De  Dose  l'approbateor.  il  m'a  assuré  et  m'a  prié  de  vous 
assurer  qu'il  n'avait  vu  aucun  de  ces  écrits.  C'est  une  supercberie  que 
l'abbé  Nadal  lui  a  faite. 

«  Je  sub  avec  beaucoup  d'estime  et  d'attachement, 

a  Monsieuri 
c  Votre  très  humble  et  très  obéissant  servitetir,  Trublkt. 
t«,i739«('»c)»  K 

Je  n'entrerai  pas  ici  dans  le  détail  de  cette  querelle  :  cela 
m*écarterait  beaucoup  trop  de  mon  sujet  et  je  renvoie  le  lecteur 
au  chapitre  fort  intéressant  que  M.  Desnoiresterres  lui  a  consacré 
dans  son  volume  sur  Voltaire  à  Cirey  ^.  La  lettre  de  Thiériol  ne 
parut  point,  dit  en  terminant  H.  Desnoiresterres,  et  Ton  en  fut 
quitte  pour  la  peur,  grâce  sans  doute  à  M.  d'Argeqlal.  Le  docu- 

i.  A  propos  de  Piron,  il  n'est  pas  ioalile  n'ajouter  qu'il  vivait  aq  fort  bons  termes 
avec  notre  abbé,  le  charitable  abbe  Trublett  comme  il  l'appelle  un  peu  ironiquement 
dans  une  leltre  datée  de  1740,  et  publiée  par  M.  Honoré  Bonhomme  en  1859. 

3. 11  n'y  a  pas  d'indication  de  mois,  mais  il  s'agit  évideouneot  de  janvier* 

d.  Autographe  inédit  de  ma  collection. 

4.  C'est  le  chapitre  Y. 


A  L'ACADiMIK  FRANÇAISE  iOl 

ment  que  nous  venons  de  citer  prouve  que  ce  fut  grâce  à  l'abbé 
Troblet,  et  nous  verrons  plus  tard  de  quelle  aimable  façon  Voltaire 
lui  témoigna  sa  reconnaissance  de  ce  service  tout  spontané.  Or  ce 
service  n'était  pas  de  peu  de  valeur,  car  si  Voltaire  avait  fort  à 
cœur  la  réussite  de  sa  démarche,  d'un  autre  côté  Trublet  était  lié 
de  vieille  date  avec  Tabbé  Desfontaines,  qui  avait  été  ja  lis  son  pro- 
fesseur de  rhétorique  à  Rennes,  au  collège  des  jésuites,  où  il  ne 
portait  encore  que  le  nom  de  Père  Guyot  :  de  plus,  les  Observa- 
tions sur  les  Ecrits  modernes  avaient  rendu  un  compte  favorable 
des  deux  éditions  des  Essais  ;  Trublet  changeait  donc  de  camp  et 
passait  aux  ennemis  de  son  ancien  maître.  Cela  devait  bien  être 
compté  pour  quf>lque  chose. 

Voici,  du  reste,  comment  Trublet  jugeait  plus  tard  en  toute  im- 
partialité l'abbé  Desfontaines  lorsqu'il  eut  à  parler  de  lui  à  propos 
de  ses  appréciations  sur  Fontenelle  :  cette  critique  de  Tun  des 
aristarques  les  plus  renommés  du  XVIII*  siècle  n'est  pas  à  dédai- 
gner : 

m  Je  connus  MM.  de  la  Motte  et  de  FontonellA  peu  après  mon  arrivée  à 
Paris  :  et  plus  je  les  ai  connus^  plus  je  les  ai  estimés,  admirés,  aimés.  Le 
pre*nier  écrit  auquf»!  j*aie  mis  mon  Dom  t  st  une  Lettre  sur  M.  dé  ta 
Moite*  en  janvier  1 73i.  Il  était  mort  le  Î6  du  mob  précédent.  L'abbé 
DesCiintaines  ne  fut  pas  trop  mécontent  de  la  manière  dont  j*avois  parlé 
dans  cette  lettre  d^  mon  illustre  ami.  J'y  fnisois,  disoit-ll,  des  aveux  hardis 
et  sincères  qui  n*avoient  pas  plu  au  petit  troupeau  de  ses  aveugles  parti- 
>\  Mais  d*autres  endroits  de  ma  lettre  lui  déplurent  beaucoup.  Selon 


1.  Troblet  renvoie  loi-méme  en  note  là -dessus  an  fiùuvtlluUdu  ParnatsCt  t.  IV, 
p.  4^.  Il  s'agit  par  cAnséqnenl  de  la  première  édition,  car  la  seconde  a  été  rédaite 
en  9  tnne».  Je  oe  possède  p"s  la  première,  mais  ? nici  ce  qoe  je  lis  dans  la  seconde  : 
€  Un  admirateur  de  feo  M.  de  la  Motte  (M.  l'abbé  Tmblet)  fient  oe  publier  son 
éloge,  imprimé  par  Cbaubert  Ot  auteur,  qui  a  aUnqné  le  Jargon  du  C...,  ponrroit 
s'appliquer  ce  que  M.  II.  L.  M.  dit  dans  la  seconde  fable  : 

Tai  Ciit  aussi  mon  cours  et  j'ai  pris  mes  licences 
!>ans  la  même  uni?ersité: 
NouTean  docteur,  et  mtiins  accrédité. 
J'en  rapporte  ani  bumtins  de  nouvelles  sentences, 

Qaoiqae  eel  antenr  écrive  et  raisonne  d'une  manière  qui  n'est  pas  goûtée  de  tout 


102  ti  BUSTÀGM 

lui,  j^  confondais  partout  It  crHiqueavêe  la  taiyrê.  Mais  no  lo^  avoit-U 
point  quelquefois  confonduon  lui  mémA  ?...  Il  notait  pas  seul  meot  par- 
tial :  il  étoit  boaime  d^humeur  et  de  passion^  et  chaque  feuille  dépendoit 
beaucoup  de  aon  humeur  actuelle.  Disons  tout.  L'abb(^  DesfoDtaÎDes 
n'avoit  pas  assez  d'esprit  pour  sentir  tout  celui  de  M.  de  Fonteof  lie.  Son 
goût  étoit  plus  juste  que  fin,  et  dès  lors  il  n'étoit  pas  toujours  juste.  Il  a 
quelquefois  critiqué,  faute  d'entendre  oe  qu'il  cntiquoit  M.  Fabbé  de 
Pontbriant  ^,  M.  do  Gonnes  de  la  Motte  >  et  moi  (»i  j'ose  me  citer),  tous 
trois  ses  disciples  à  Rennes,  nous  Ten  a? ons  fait  contenir  plus  d'une  fois  ; 
car,  malgré  son  impétuosité  naturelle,  il  se  rendoit,  lorsqu'on  savoit  le 
prendre  comme  il  faut,  et  lui  parler  a? ec  douceur  ;  ou  s'il  ne  se  rendoit 
pas,  ce  n'étoit  pas  comme  tant  d'autres,  par  Tsnité  et  par  présomp*ion, 
c'étoit,  je  le  répète,  faute  de  lumières  asses  étendues  et  d  une  certaine 
finesse  de  goût...  Aussi  son  style,  en  général  clair,  vif  et  naturel,  est-ii 
négligé,  peu  correct  et  sans  élégance.  Loue-t-il  ?  C'est  d'ordinaire  par 
des  louanges  communes  et  sans  délicatesse.  Gensure-l-il  ?  C'est  par 
des  railleries  plus  fortes  quMngénieuses,  souvent  aoières  et  grossières,  et 
plutôt  des  injures  que  des  railleries.  11  n'afoit  pas  le  ton  de  la  bonne 
plaisantai  ie..« 

Mais  quand  même  il  eût  eu  tout  le  goût,  toute  X intelligence^  toute  la 
finesse^  en  un  mot  tout  le  rare  mérite  que  le  père  B^rihier  lui  attribue, 
avoit-il  de  Téquité,  de  la  sincérité,  de  la  bonne  foi  t  Ne  vouloit  il  louer 
que  le  bon,  et  censurer  que  le  mauvais?  En  un  mot,  le  critique  eloiiHJ 
honnête  homme,  comme  critique  î  11  n'y  a  que  la  réponse  de  Soaron  à 
faire.  Ohf  nonKn 

Il  n'est  pas  inutile  de  faire  remarquer  une  fois  de  plus  que  ce 


le  monde,  on  ne  pent  nier  cependant,  qn'il  ne  fasse  paroilre  de  Tesprit  :  il  y  a  dans 
son  petit  ouvrage  «n  forme  de  lettre,  des  raisonnemens  si  singuliers  pour  persuader 
«(ne  M.  D.  L  M.  a  été  un  l>on  poète,  que  je  crois  devoir  vous  en  faire  part  :  ce  sert 
an  premier  jour,  si  vous  le  trouvez  bon,  la  matière  d'une  de  mes  lettres.  *  (Le  iVou- 
viUitte  (ht  Parnau»,  2*  èdit.,  II,  499-500.)  Le  journal  ayant  èlè  supprimé,  ce  pre- 
mier  jour  n'arriva  point. 

1.  C'est  Tauienr  du  livre  intiiolé  :  Nouvelles  vuee  sur  le  sysléme  de  (^univers, 
1751. 

2.  M.  Degennes  de  la  Motte,  avocat  aux  conseiU,  était  en  ceUe  qualité  avocat  des 
États  de  Bretagne.  Je  oe  connais  personne,  dit  Trublel,  qui  ait  Tespril  plus  juste, 
le  goût  plus  sûr  et  plus  éclairé. 

3.  Trubleu  Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  de  Fontenelle,  etc.  2*  édition.  Ams- 
terdam, 1759,  in.l2,p.  190  à  192. 


A  L'AGABiH»  nUKÇAISE  103 

jugement  sévère  sor  le  plus  implacable  ennemi  de  Yoltaire  parut 
quatre  ans  avant  le  Pavvre  Diable,  Nous  le  rappellerons  en  son 
Heu.  Pour  le  moment,  nous  devons  revenir  un  peu  en  arrière. 

IV 

PiRIODE  DE  REPOS  RELATIF 

(1742-1754) 

Nous  n*avons  pas  de  détails  sur  le  second  séjour  à  Rome  de 
Tabbé  Trublet.  Nous  savons  seulement  que  le  cardinal  de  Tencin 
qui  avait  obtenu  le  chspeau  le  23  février  1739,  sur  la  présentation 
du  prétendant  d*Ângleterre,  Jacques  II,  Temmena  au  conclave  de 
1740  où  il  avait  le  secret  de  la  cour,  quoiquMI  fût  le  dernier  des 
cardinaux  français.  Transféré  de  Parchevèché  d'Embrun  à  celui 
de  Lyon^  il  resta  encore  quelque  temps  à  Rome,  pour  le  service  du 
roi,  et  ne  prit  possession  du  siège  de  Lyon  qu'en  1742. 

Il  m'a  été  impossible  de  retrouver  jusqu'à  quelle  époque  précise 
Trublet  Gt  partie  de  sa  suite  à  Rome,  mais  ce  fut  sans  doute  â  son 
retour  qu'il  publia  la  troisième  édition  de  ses  Essais.  Peu  après, 
il  fut  pourvu,  le  4  juin  1742,  de  l'archidiaconéde  Dinan,  au  chapitre 
de  Saint-Malo,  vacant  par  la  mort  de  Julien  Hagon  de  Trégueury  : 
et  vers  la  même  époque,  il  fut  nommé  trésorier  de  l'Eglise  de 
Nantes  :  mais  il  n'obtint  son  visa  pour  Tarchidiaconat  de  Saint- 
Malo  qu'en  septembre  1744,  et  ne  prit  possession  que  le  24  juil- 
let 1745  *.  Ces  charges,  du  reste,  étaient  plus  honorilii<)ues  que  ré- 
munératrices, car  l'archidiacre  de  Dinan  déclara,  en  1730,  que  son 
revenu,  constitué  en  partie  par  les  dîmes  de  Caulnes  et  de 
Saint-Pern^  ne  s'élevait  qu'à  355  livres  avec  78  livres  de  charges  : 
revenu  net,  277  livres. 


I.  GoUtoUo  de  Corsoo,  PouUlé  du  diocèse  de  Rennti:l.  663.  —  Il  y  anit  deux 
aichidiacoDés  sa  chapitre  de  Saint-llalo,  celai  de  Dioaa  et  celai  de  PoTho€t.  ' 


104  LA   BRCTÀOlfE 

Pendant  dix  ans,  il  fit  peu  parler  de  lai.  De  1743  à  1754,  il  est 
en  f fiel  dilTicile  de  le  suivre  à  la  trace  dans  les  mémoires  du 
temps.  Tout  ce  que  je  retrouve,  c'est  qu'en  1743,  il  retira  sa  candi- 
dature à  TAcadémie,  dont  le  succès  paraissait  assuré,  pour  plaire 
à  M>»«  de  Tencin  qui  désirait  faire  passer  son  protégé  Marivaux  ; 
qu'en  1747  il  publia,  comme  éditeur,  en  société  avec  Tabbé  Séguy, 
la  seconde  édition  de  V Introduction  à  la  connaissance  de  Fesprit 
humain^  par  Vauvenargnes  ;  quVn  1748  il  donna  des  Lettres  d'un 
ami  à  un  ami  sur  les  Hollandais,  et  en  1749  la  4«  édition  de  ses 
Essais;  t^nfin,  qu'en  1754  il  édita  le  Mémoire  de  Maupeituis  sur 
la  formation  des  corps  organises  K 

Il  résidait  alternativement  à  Saint  Halo  et  à  Paris,  où  il  vivait 
dans  la  société  de  Fonteneile  et  des  salons  littéraires  :  «  Après  la 
mort  de  Madame  de  Lambert,  a-t-il  écrit  quelque  part,  le  mardi  Tut 
chez  Madame  de  Tencm.  Pour  jeter  du  ridicule  sur  ces  assemblées, 
on  les  a  appelées  des  bureaux  d^esprit.  Je  m'y  suis  quelquefois 
ennuyé  comme  ailleurs,  mais  je  ne  les  ai  point  trouvées  ridicules.  » 
Il  s'y  ennuyait  peu,  si  Ton  en  croit  la  chronique,  car  elle  l'accuse  d'y 
avoir  pris  au  vol  la  matière  la  plus  importante  de  ses  derniers 
volumes  d'essais.  La  chronique  a  été  plus  méchante  encore  à  son 
égard  en  interpréUint  de  'a  façon  la  plus  satirique  ses  fréquents 
voyages  de  Saint-Halo  à  Paris,  mis  en  regard  de  ses  candidatures 
académiques,  depuis  l'année  1736.  Sur  ce  thème,  Grimm  a  brodé 
de  piquantes  anecdotes. 

L'abbé  Trublet  brigua  pendant  environ  vingt  ans,  dit-il,  l'honneur 
d'être  de  l'Académie  française,  et  celte  circonstance  contribua 
beaucoup  à  le  rendre  ridicule.  A  chaque  vacance  il  arrivait  à  Paris 
en  toute  diligence,  par  le  coche  de  Saint-  Halo,  faisait  ses  visites, 
n'obtenait  pas  la  place  et  s'en  retournait  après  l'élection.  Uu  jour, 
Piron,  qui  ne  demeurait  pas  loin  de  Fonteneile,  met  sa  tète  à  la 
fenêtre  :  il  voit  sortir  un  enterrement  de  la  porte  de  Fonteneile  : 
il  ferme  la  fenêtre  et  écrit  d'office  à  l'abbé  Trublet  d'arriver  et  de 

1.  Mém,  tur  FimUnelle,  p.  72. 


A  l'acadAiie  française  105 

solliciter  la  place  vacante.  TroMet  arrive  par  le  coche,  trouve  Fon- 
lenellft  en  bonne  Banté  el  point  de  place  vacante  :  c  élnit  M.  d^Anbe  i, 
neveu  dt*  Fonienelle,  qifon  avait  porté  en  terre  !  Piron  s'était  mis 
dans  la  tète  que  Tonde,  k^é  de  près  de  cent  ans,  devait  mourir 
avant  le  neveu,  àj;é  de  cinquante,  et  le  clieni  Trublet  en  fut  cette 

fois  encore  pour  ses  frais  de  coche  ^ » 

C'Ia  est  fort  plaisant  sans  doute,  et  les  biographes  ne  se  sont 
pas  fait  faute  d'accepter  sans  contrôle  ces  affirmations  :  mais  quelle 
créance  accorder  à  un  chroniqueur  qui  se  traite  lui-même  de  vau^ 
rien  et  qui  se  confesse  publiquement  du  péché  de  mauvaise  plai- 
santerie! Voici  textuellement  Taveu  de  Grimm  : 

c  Ptri^qup  rapproche  du  jubilé  (i  avril  1770)  est  un  temps  de  confes- 
sîoo  et  de  r^misKÎon,  nous  devons  eucorK  nous  accuser,  m'4  e^  quelques 
aulret  vavrû'ns»  de  nous  être  amusés  pendant  lonu;i«*mpH  aux  dépens  de 
Tabbé  Trublei,  en  faisant  le  soir,  dans  nos  conciliabules,  son  roman  fitté- 
raire  avec  une  grande  véiité  Nous  avions  supposé  que.  s'offraot  ë  chaque 
vac  «nce^  il  avoit  toujours  quarante  éloges  tout  prêts,  dans  Fespérance  de 
succéder  éViia  des  Quarnute,  sans  exception  de  p^ri^onne;  de  sorte  que 
dès  qn^il  avait  manqua  une  place,  il  s'en  retournait  faire  Téloge  de  celui 
qui  l'avait  obtenue.  Nous  voulions  un  jour  lui  faire  peidre  son  porte- 
feuille sur  le  grand  chemin  de  Paris  à  Suint-Malo,  le  ramasser  <t  le  faire 
imprimer.  11  oe  s'agisbait  «pie  de  faire  dans,  le  goût  de  Tabbé  Trubift, 
quarante  i^loges  funèbres  des  quarante  académiciens  vivants.  Gela  pouvait 
être  infiuiuient  gai  et  très  plaisiint  ;  ce  qu*it  y  a  de  sûr,  c'*  st  que  cela 
aous  amusa  fort  longtemps.  On  lisait  à  la  tête  de  chaque  éloge  :  Au  cas 
qve  je  succède  à  Monsieur  un  tel...  » 

Un  siècle  auparavant,  Chapelain  avait  été  berné  de  la  même 
fiiçon  dans  les  soupers  fins  des  joyeux  compagnons  qui  s'appelaient 
Boileau,  La  Chapelle.  Furelière  elLa  Fontaine.  Ces  plaisanteries  de 
haut  goût,  ce  roman  littéraire,  comme  l'appelle  lui-même  le  nar- 
rateur, ne  furent  imprimés  et  connus  du  grand  public  qu'après  la 
mort  de  Trublet  :  mais  auparavant,  elles  avaient  couru  les  salons 


1.  M.  a*Aobe,  qui  avait  été  intendant  de  Soissons  et  de  Caen»  rnoomten  1752. 

2.  Cwmtffmdtmce  4$  Grimm,  ¥1.  388. 


106  hk  BRBTAaHE 

et  fait  les  délices  des  gens  de  lettres  friands  de  scandale.  Il  ii*esi 
pas  douleuK  que  Trublel  n'en  ait  eu  connaissance»  Mais  c'était  un 
homme  simple  et  bon  :  il  s'en  consola  en  recevant  de  Mauperluis 
le  diplôme  de  membre  de  TAcadémie  royale  des  sciences  et  belles-- 
lettres  de  Berlin.  L'illustre  géomètre  lui  dédiait  en  même  temps 
le  troisième  volume  de  ses  Œuvres  imprimées  à  Lyon  en  1754  : 

«  Quoiqu'il  n'y  ait  aucun  des  volumes  de  mes  ouvrages  que  je  ne  puisse 
vous  dédier,  disait  Maupertuis,  celui-ci  m'a  paru  le  plus  particulièrement 
vous  devoir  appartenir  '.  Vous  fttes  autrefois  de  quetquns-unes  des  pièces 
qui  y  sont  contenues  une  n^ceosioa  où,  à  la  vérité,  fanitiè  paroissoit  à 
découvert,  mais  où  la  louange  étoit  sîacère  :  je  soubaite  que  les  autres 
obtiennent  votre  approbation  aux  mêmes  conditions. 

«  Jai  besoin  sans  Houle  de  c*!tte  amitié  lorsque  j'adresse  à  un  des 
hommes  de  notre  nation  qui  parlent  le  mieux  notre  langue  des  dittcom 
académiques.  Je  dois  encore  ajouter  quelque  chose  pour  me  justifier  de 
les  avoir  faits.  Dans  la  variété  des  études  auiquelles  je  me  suis  appliqué, 
j'ai  toujours  senti  qu'aucun  talent  ne  m'éioit  plus  étranger  que  celui  de 
l'orateur.  Et  je  me  serois  gardé  de  faire  jamais  de  discours  pour  être 
prononcés  en  public,  si  les  occasions  oh  je  me  suis  trouvé  et  la  place  que 
j'ai  remplie  ne  m'y  euss^'nt  pour  ainsi  dire  forcé  A  la  tête  d'une  acadé- 
mie où  je  devois  nécessairement  porter  la  parole,  où  je  seotoi?«  Tavan-* 
tage  qu'avoif  nt  sur  moi  la  plupart  de  mes  confrèrjos  dans  les  sciences  que 
chacun  traitoit,  je  crus  pouvoir  hasarder  les  discours  françois,  dans  un 
pays  étrang»*r,  dont  le  monarque  aime  notre  langue,  où  tout  le  monde  la 
parle,  et  où  peut-  être  je  trouverois  pour  cette  partie  quelque  compensa- 
tion ou  quelque  indulgence. 

«  Vous  n'avez  point  eu  besoin  de  pareilles  circonstances.  Dans  la  capi- 
tale de  U  France  vous  avez  pu  disputer  le  style  aux  meilleurs  écrivains, 
et  es  choses  aux  meilleurs  esprits.  Pour  chaque  genre  on  trouve  dans 
notre  naiion  quelques  auteurs  qui  se  sont  emparés  d'une  réputa'ion 
qu'aucun  autre  n'a  pu  partager.  Un  grand  mérite  et  le  bonheur  d'avoir 
été  les  premiers  ont  tellement  prévenu  le  public  pour  eux,  que  quelque 
chose  qu'aient  fait  ceux  qui  sont  venus  depuis,  on  ne  les  a  jamais  laissé 
approcher  de  la  gloire  des  originaux.  Vous  êtes  peut-être  le  seul  pour 
qui  le  public  n'a  point  eu  cette  injustice  :  les  styles  de  Fontenelle  et  de 
La  Motte  n'ont  rien  fait  perdre  au  vôtre  ;  et  après  La  Rochefoucault  et 

1.    'es  le  volame  qui  contient  les  discoors  scadéBiiqMSé 


A  L'ACidilIie  dtAMÇAISE  iOT 

La  Bruyère^  on  tous  lit  avec  autant  de  plaisir  que  si  ces  tuXMMS  cilèbres 
n'eussent  jamaki  paru,  m 

Qtii  ne  eonsenlirail  à  supporter  bien  des  satires  pour  s'entendre 
adresser,  en  compensation,  un  tel  éloge,  de  la  bouche  d*un  Hau- 
pertuis  ! 


Panégyrique  des  Saints.  —  Fontenelle.  —  Le  Journal  chrétien. 

(1754-1760) 

Après  un  ralentissement  sensible  dans  les  travaux  de  Fabbé 
Trub1el,on  constate  tout  d*un  coup  pendant  six  ans,  de  1754  à  1760, 
une  fiévreuse  activité  littéraire.  En  1754,  il  réédite,  en  tête  des 
Œuvres  de  La  Motte,  une  Leltre  à  M^^  T.  de  la  F.,  sur  la  tragédie 
en  prose;  en  1755,  il  publie  ses  Panégyriques  des  Sninis  et  le  troi- 
sième volume  des  Essais^  et  il  commence,  dans  le  Mercure,  une 
série  d'articles  d'histoire  littéraire  auxquels  la  mort  de  Fontenelle, 
le  8  janvier  1757,  fournit,  pendant  de  lo.igs  mois,  des  aliments 
presque  inépuisables:  en  1758,  il  collabore  au  Moréri  pour  les 
éloges  de  Foutenelle  et  de  La  Motte  :  puis  il  entre  au  Journal 
chrétien  dont  il  devient,  pendant  deux  ans,  lé  principal  rédacteur  : 
enfin,  en  1760^  il  publie  ce  fatal  quatrième  volume  qui  devait  lui 
coûter  si  cher. 

Analyser,  par  le  menu,  tous  ces  travaux,  serait  une  tâche  fasti- 
dieuse qui  nous  exposerait  h  de  nombreuses  répétitions:  il  suffira, 
pour  les  bien  faire  connaître,  de  dire  quelques  mots  des  Panégy- 
riques,de grouper  lesMémoiressurFuntenelle,  et  d'indiquer  Tesprii 
des  articles  du  Journal  chrétien. 

Si  les  Panégyriques  des  Saints  *  n'étaient  pas  suivis  de  Réflexions 


I.  Panégyriques  dei  Saints,  suivis  de  réflexious  snr  IVloqueoce  en  général  et  «or 
celle  de  la  chaire  eo  parlicolier.  Paris,  Briasson,  1755,  in-i2.  —  Seconde  édition, 


108  LA  MaTAGm 

mr  rHoquencê,  et  principalement  sur  réloqnence  de  la  chaire,  qui 
ont  été  pubiiées  séparément  on  i762,  et  réimprimées  à  la  suite  du 
quatrième  volume  des  Essais  de  littérature  et  de  morale^  je  les  pas- 
serais sous  silence,  malgré  leur  seconde  édition  en  1764.  En  effet, 
si  les /{(^/leatofif  donnent  souvent  le  précepte  et  forment  un  ouvrage 
fort  utile  pour  les  prédicateurs,  j'avoue^  avec  d'Alembert,  que  les 
Panégyriques  donnent  rarement  Tex^mple:  la  diction  en  est  pure, 
il  est  vrai,  quelquefois  fine,  ordinairement  élégante,  mais  l'absence 
de  mouvement  et  de  chaleur  rend  cet  ouvrage  passab  ement  mono- 
tone. CVst  un  excellent  livre  de  dévotion,  mais  ce  n'est  pas  une 
œuvre  littéraire  à  citer  comme  modèle.  Il  est  bon  d'ajouter  que 
ces  discours  avaient  été  prononcés  en  chaire  et  que  le  ^tyle  en  a 
été  revu  pour  la  lecture:  le  recueil  se  compose  des  panégyriques  de 
saint  Charles  Borromée^  de  saint  Benoit,  de  saint  Augustin,  de 
saint  Thomas  de  Villeneuve,  et  d'une  Exhortation  pour  unmariage. 
La  seconde  édition^  en  176i,  fut  complétée  par  un  autre  volume 
contenant  les  Analyses  de  divers  ouvrages  d^éloquence  ou  sur  Telo- 
quence  \  Ce  sont  les  articles  du  Journal  des  savants  dont  nous 
avons  parlé  plus  haut.  Il  y  a  là  de  bons  morceaux  de  critique  litté- 
raire. Hais  nous  avons  hâte  d'aborder  Fontenelle. 

c  M.  Tabbé  Tniblet,  écrivait  Grimm  le  15  août  1757,  nous  a 
affublés,  depuis  la  mort  de  H  de  Fontenelle,  de  mille  inepties  sur 
le  compte  de  cet  écrivain  célèbre  ^.l»  Et  quelques  années  plus  tard, 
le  même  critique  assurait  que  Tiublet  avait  fait  cunsister  sa  gloire 
à  savoir  comment  toussait  et  crachait  Fontenelle  '• 


•ogmeotée  de  plnsienre  SDaljMS  d'oofrages  d*élnqaeDce,  ihid^  1764.  2  foi.  io  12. 
Il  est  iuléressanl  d  ajouter  que  l'abbé  Trublet  doooe  comme  modèles  d'éloqueDce 
prfSloralrt.  à  la  lio  de  ce  second  volome,  Deux  mandements  de  Véeéqme  de  SaiHt'Mah, 
qui  ordonnent  des  prières  pobliqoes  en  actions  de  grâces  de  la  delif  rince  de  la  rilie 
et  de  la  victoire  remportée,  en  1758,  à  Sainl-Cast.  Penl-étre  aTail-il  coutribaé  loi- 
mérne  à  leur  r^daaioo. 

1.  Voir  un  compte  reodode  cette  seconde  édiUon  dans  l'inné  lilteratreponr  1764. 
T.  V,  p.  100  à  108. 

3.  Carraip.  de  Grimm,  D.  159. 

8.  Ibid.,  n. 


▲  L'AODÉiaS  FRÂKÇÀISE  109 

Cette  critique  dédai((nease  et  grossière  est,  par  surcroît,  souve- 
rainement injuste.  DWIembert  a  été  mieux  inspiré  quand  il  a  dit, 
dans  un  excellent  et  impartial  langage:  «  On  a  reproché  à  M.Tabbé 
Trublet  d*6lre  entré  dans  quelques  détails  trop  minutieux  sur  cet 
bomme  célèbre;  mais  ces  détails  doivent  trouver  grâce  aux  yeux 
des  lecteurs  philosophes  par  la  quantité  de  traits  intéressants  et 
ingénieux  que  les  mémoires  contiennent.  D'ailleurs,  pourquoi  de 
pareils  détails  seraient-ils  plus  déplacés  dans  l'histoire  d*un  écri- 
vain qui  a  honoré  sa  nation,  que  dans  ct*lle  de  tant  de  princes  qui 
n'ont  fait  qu'opprimer  la  leur?  Et  pourquoi  les  gens  de  lettres 
illustres  n'auraient-ils  pas  autant  de  droit  d*avoir  leur  Suétone,  que 
six  à  sept  monstres  qui  ont  régné  sous  le  nom  de  Césars  «7...»  J'ai 
tenu  à  citer  ce  passage,  parce  qu'il  est,  à  la  fois,  la  justification  de 
l'abbé  Trublet et  la  mienne. 

Les  articles  publiés  sur  Fontenelle  dans  le  Mercure,  en  juil- 
let 1756,  avril  juin,  juillet,  août,  septembre  et  octobre  1757,  mars, 
avril,  mai  et  juin  1758,  sont  des  morceaux  détachés,  des  notes  sur 
des  éloges  déjà  publiés,  des  séries  d'anecdotes  et  de  notices 
bibliographiques.  Trublet  termine  ainsi  l'un  d'eux  au  mois  d'oc- 
tobre 1757: 

«  J'en  demeurerai  là  aujourd'hui:  je  crains  de  lasser  le  pnblic,  non  de 
M.  de  Fontpoelle,  mais  de  moL  Dans  quelques  mois  peut-être,  car  il  me 
reste  encore  beaucoup  à  dire,  je  reprendrai  mes  Fontenellinna,  surtout 
s'il  me  par.ilt  qu'on  le  souhaite. 

«  Quant  â  une  hc  en  forme  de  M.  de  Fontenelle,  je  ne  l'ai  pnint  promise 
ahsoliimt-ot  et  je  ne  la  promets  point  encore.  Piu^  j  y  pense,  plus  je 
trouve  de  difficultés  et  même  d'inconvéûiené  ë  le  faire,  comme  je  vou- 
drois  le  faire,  cVgi-ë-dire,  bien  sincère  et  bien  complète,  uu  du  moins  à 
la  donner,  si  ce  n*est  dans  quelques  années.  M.  d.*  Fontenelle,  je  l'ai  déjà 
dit  ailleurs,  a  connu  particulièrement  un  grand  nombre  de  personnes  de 
tout  rang  et  df  tout  étot.  Il  m'en  a  parlé:  il  m'a  appris  beaucoup  de 
choses  qtii  les  regardoient:  il  m'a  dit  ce  qu'il  pen»oit  lui-même  de  cet 
personnes:  de  leurs  ouvrages,  si  c'éioit  des  auteurs;  de  la  manière  dont 

i.  D^AIembert,  Èiùgn  det  académkUnt,  Vl>  284. 


110  U  »1IBTA«1CB 

ils  ont  rdvipli  leurs Mnp)oi«,  si  t'étoit  des  borameis  en  place...  Or  je  wu- 
drois  r«dire  tout  cela  d'aptes  lui,  parce  que  les  jugemeos  et  les  r^fl^xions 
d'un  homme  tel  que  M.  de  FoRtea^flle  sont  une  partie  aussi  utilf  que 
curieuse  de  ^on  liisioire.  Mais  avec  quelque  circonspeclioD  qu'il  jugeât 
et  surtout  qu'il  parlât,  il  y  auroit  peut-êre  encore,  â  publit^r  ce  qu'il  m'a 
dit  et  comme  il  m*a  dit,  de  quoi  blc^sser  beaucoup  de  gens  3e  mb  vevx 
pourtant  blêsierperêonne,  et  n  peut-être  cela  m'est  déjà  arrité,  c'est  bieïï 
contre  mon  intention  assurément»  Il  faut  donc  attendre  K  » 

Celte  confession  est  très  explicite.  Nous  n*avons  ici  que  des 
Fontenelliana  :  n*y  cherchons  donc  pas  autre  chose  ;  mais  ces 
ana  sont  d*une  richesse  extraordinaire  et  constituent  de  véritables 
mémoires^.  Aussi  Trublet  a-t-il  eu  raison  de  donner  ce  titre  au 
recueil  qu*il  publia  de  tous  ces  articles  en  1759,  en  y  ajoutant  la 
lettre  qu'il  avait  donnée  dans  le  Mercure,  en  décembre  1755,  sur 
les  Mémoires  de  Madame  de  Slaal  et  diverses  notices  sur  La  Motte  ?. 
Grimm,qui  faisait  fi  de  ces  miettes  de  Thistoire  littéraire,  ne  pri- 
sait sans  doute  que  les  éloges  académiques  :  mais  elles  sont  autre- 
ment considérées  de  nos  jours  :  ce  sont  des  documents  précietjx, 
et  il  serait  presque  impossible  d'écrire  une  vie  de  Pontenelle  si 
Trublet  n'avait  pris  la  peine  de  les  rassembler. 

Du  reste,  celle  vie  qu^il  avait  éventuellement  promise,  il  nous 
Ta  donnée  dans  la  nolice  pleine  de  tact  et  de  goilt  qu'il  adressa,  en 
1759,  à  l'éditeur  du  nouveau  Moréri^  et  qu'il  a  reproduite  dans 
$0D  recueil  de  mémoires. 

Cet  éloge  de  Fontenelle  a  été  lire  à  pari  en  1758.  Marmonlel  en 

1.  Mercure  d'octobre  1757,  vol.  I. 

2.  Trublet  est  aissi  Tédiieur  des  9*  et  tO-  volumes  des  Œuvres  de  FonleneUe, 
publiés  par  le  libraire  Itrunet,  en  1757,  après  la  mort  de  Tanlenr.  c  Je  oc  dissi- 
Bulerai  point,  dit  qoi  Iqoe  part  Trublet.  que  J'ai  été  rédileur  de  ces  deox  volumes. 
J*ai  même  revu  la  plupart  des  épreuves,  à  rexceptioa  néanmoins  de  ct^les  d«s  deax 
opéras  (de  Psifeké  et  de  h*'Uéropkoti,  que  je  n'étais  pas  d'avis  d'insérer,  parce  qoe 
M.  de  Fontanelle  n'y  a  pris  qu'une  faible  part  de  collaboration).  Aussi  ^  est-U 
refilé  tx-attcoop  de  fouies.  * 

3.  Mémoires  pour  servir  à  Vhisloire  de  la  vie  el  des  ouvrages  de  M.  de  FonteneUe, 
tirés  du  Mercure  de  France,  etc.  Amsterdam,  Michel  Rey,  deui  éditions  en  1759, 
in-12  :  nouvelle  édition  en  1762. 


A  l'académie  française  ill 

rendit  compte  dansie  Mercure  d'octobre,  et  le  Père  Berthier  en 
parla  spécialement  au  mois  de  septembre  1789,  dans  les  nouvelles 
littéraires  des  Mémoires  de  Trévoux  après  la  piiblicallon  des  six 
premiers  tomes  du  Dictionnaire  de  Uoréri.  c  On  ne  peut  que  louer 
le  zèle  de  H.  l'abbé  Trublet  pour  la  mémoire  de  son  illustre 
ami,  disait  Harmonlel  ;  ceux  qui  ont  dit  que  H.  de  Fonlenelle 
n'avoit  jamais  été  aimé,  sont  bien  démentis  d*un  côté  par  le  fait  : 
et  il  serait  difficile  de  se  persuader  qu'une  aiïection  aussi  pure, 
aussi  vive,  aussi  constante,  eût  pris  pour  objet  un  ingrat...  n  Ces 
quelques  lignes,  flatteuses  pour  la  mémoire  de  Fontenelle,  ne  sa 
tisfirentpas,  on  le  comprend  fort  bien,  l'amourpropredu  bon  cha- 
noine qui  trouva  une  compensation  dans  l'article,  du  Père  Berthier. 
La  rédaction  en  est  courte,  et  je  l'ai  trouvé  si  bien  fait,  si  exact,  r|ue 
je  n'hésite  pas  à  l'emprunter  à  peu  près  textuellement  au  Recueil  de 
Trévoux, 

L'éloge  de  Fontenelle  tiré  de  Moréry,  en  dix  volumes  in-folio, 
est  comme  une  fleur  choisie  dans  un  jardin  immense,  dit  le  Père 
Berthier.  «  Si  tous  les  littérateurs  anciens  et  modernes  avaient  eu 
des  amis  aussi  zélés  et  aussi  intelligents  que  l'a  été  l'abbé  Tru- 
blet à  l'égard  de  Fonlenelle,  nous  saurious  l'histoire  littéraire 
comme  celle  de  notre  propre  vie...  L'auteur  prend  très  bien  son 
parti.  Dans  un  siècle  de  littérature  et  de  philosophie,  il  fallait 
peindre  l'homme  de  lettres  et  le  philosoph»>,  c'esi-à-dire  décrire 
ses  ouvrages  et  son  caractère  moral.  Voilà  ce  qu'on  trouve  dans 
l'article  de  Moréry.  Ne  comptez  pas  sur  une  nomenclature  sèche 
des  ouvrages  de  Fontenelle.  Lauteur  les  nomme  l'un  après  l'autre, 
mais  il  raisonne  sur  chacun  :  il  les  apprécie  en  détail  ;  il  en  fait 
rhistuire,  il  rapporte  ce  qu'on  en  a  dit  et  écrit  :  il  fortifie  le  tout 
d'anecdotes  :  et  cette  sorte  d'exécution  n'était  point  facile.  M.  de 
Fontenelle,  à  la  fin  de  sa  vie,  était  comme  un  monument  :  les 
conttinporains  avaient  disparu  :  il  fallait  presque  consulter l'his-^ 
toire  pour  le  connaître.  Heureusement  M.  l'abbé  Trublet  avait 
pris  ses  mesures  de  loin  :  il  s'était  pourvu  de  notices  dans  la  fami- 
liarité iatiina  qu'il  avait  eue  êiee  son  illustre  ami.  C'était  lier 


112  LA  BRETAGNE 

deax  siècles,  (Tailleurs  assez  hétérogènes,  et  Tautear  y  a  réussi. 
La  vie  morale  de  H.  de  Fuiilenello  rfesi  pas  moins  bien  rendue 
que  le  curaclère  de  ses  œuvres.  On  voit  rexivre  cet  liomme  ai- 
mable, fait  pour  la  société,  vif  et  Hgréable  dans  la  conversation, 
économe  sans  avarict»,  bienfaisant  et  libéral  avec  choix,  exempt  des 
grandes  passions  et  toujours  m  tire  des  petites,  égal  dans  sa  vie, 
dans  ses  écrits,  dans  son  tempérament,  dans  sa  manière  de  Irailer 
avec  les  grands  el  les  petits,  les  faibles  et  les  forls...  En  somme, 
concluait  le  Père  Berthier,  il  faut  lire  tout  cet  é<oge,  qui  est  tout 
à  put  dans  le  goût  d  un  Moréry  qui  serait  exempt  de  fautes  ^ 

Fréron  a  rendu  justice  aussi  lui  aux  Mémoires  sur  FonteneUe. 
J*avoue,  dit-il,  que  je  n'aimerais  pas  me  donner  tant  de  peine, 
mais  je  ne  puis  nier  que  ces  détails  n'aient  leur  utilité  pour  ceux 
qui  cherchent  la  véiité  et  qu'ils  ne  soient  même  du  goût  de  biea 
des  lecteurs,  puisque  le  recueil  dont  je  parle  a  été  imprimé  deux 
fois  en  un  an. 

Aujourd'hui  ces  sortes  de  livres  sont  à  la  mode  et  ne  sont  pas 
traités  de  ramas  à'inepties  :  mais  à  cette  époque,  Téloge  acadé- 
mique avait  seul  la  faveur  des  gens  de  lettres.  Trublet  a  prévu  le 
XIX*  siècle. 

Nous  arrivons  au  Journal  chrétien^  revue  spécialement  consacrée 
aux  questions  religieuses  que  l'abbé  Joannet,  son  fondateur,  trans- 
forma, au  mois  de  janvier  1758,  en  s'assodanl  fabbé  Trublet.  A 
partir  de  cette  époque,  on  donna,  le  premier  de  chaque  mois,  ua 
volume  de  huit  feuilles  contenant  quatre  parties  distinctes  dans  les- 
quelles on  passait  en  revue  :  d'abord  les  écrits  traitant  de  Dieu  et 
la  religion,  tels  que  les  livres  de  théologie,  de  controverse,  les 
traductions  des  auteurs  sacrés,  les  saints  pères,  etc.;  en  second 
lieu,  les  ouvrages  de  morale,  les  cas  de  conscience,  les  mande- 
ments el  instructions  pastorales  des  évèques  ;  la  troisième  partie 
traitait  des  beaux -arts  qui  peuvent  servir  à  la  religion  :  féloquence, 
la  poébie,  la  musique,  la  peinture,  la  gravure  ;  eufin,  dans  la  qua- 

1.  Mm,  d$  Tréwux,  au  NouveUes  littéraires,  septembre  1759,  p.  2.299. 


▲  L'AGABiMIE  FBANÇilSE  113 

trième  parlip,  on  donnait  les  nouvelles  religieuses,  les  nr)orceaux 
les  plus  instmcli^  de  riiistoire  ecclésÎHSliqne,  les  relations  des 
progrès  de  TÉvangile  dans  le  Nouveau-Monde,  les  éloges  des  morls 
illustres  et  des  personnes  vertueuses. 

Le  programme,  on  le  voit^  étail  vaste,  et  Trublet  sut  le  remplir  : 
mais  ce  ne  fut  pas  sans  courage,  car  il  savait  que  les  deux  pre- 
mières parties  de  la  revue  allaient  lui  attirer  la  haine  invincible 
des  philosophes  et  du  clan  de^rEncjcIopédie.  Cela  ne  manqua  pas 
d'arriver.  La  correspondance  de  Voltaire  et  des  encyclopédistes  est 
à  cette  époque  remplie  d'invect.'ves  contre  le  Joufnal  chreliendoni 
le  nom  revient  à  chaque  instant  au  milieu  des  consignes  données 
A'écr ..  iHfif...  Il  est  visible  que  ce  recueil  les  gène  terriblement  et 
met  des  entraves  à  leurs  entreprises  de  destruction  systématique 
de  la  religion.  D'Alembert  déclare  formellement  dans  son  Elogede 
Trublet  que  cette  collaboration  lui  attira  de  nombreuses  inimitiés. 
On  loi  reprochait  surtout,  dit-il,  d'avoir  lancé  des  traits  «  contre 
un  philosophe  estimable  dont  il  se  disait  l'ami  et  qui  venait  de 
donner  un  ouvrage  écrasé  par  les  foudres  ecclésiastiques.  »  Il 
s'agit  d'Helvétius  et  du  livre  de  VEsprit.  Et  cependant,  ajoute 
d'Alembert,  Trublet  n'avait  dit  qu'un  mot  sur  cet  ouvrage,  et  même 
ce  mol  c  était  aussi  mesuré  qu'on  pouvait  l'exiger  d'un  prêtre  jour- 
naliste qui  se  serait  dangereusement  compromis  par  une  indulgence 
trop  marquée.  »  Hais  on  ne  tint  pas  compte  de  sa  modération  :  «  on 
ne  vit  que  les  coups  qu'il  avait  portés,  sans  y  être  condamné  sous 
peine  de  la  vie,  à  un  homme  vertueux  et  persécuté,  dans  la  société 
duquel  il  vivait,  et  qui  pouvait  lui  dire  le  mot  de  César:  Tuquoque, 
Brute  ^..  I»  On  ne  vit  que  cela^^t  on  se  disposa  à  lui  barrer  désor- 
mais tous  les  chemins,  à  le  tourner  en  ridicule  et  à  le  bafouer  sur 
tous  les  tons.  Et  voilà  les  gens  qui  se  plaignent  de  l'intolérance  !..< 


1.  Les  ennerois  de  TroWe»,  aveDgl^s  par  leur  reveotimeDl,  dit  en  note  d'Alem- 
htniEio^es,  VI,  271),  loi  faiwient  une applicalion  da  moi  brute,  Irop  grossière  et 
trop  iDJosle  pour  éire  plauanle...  D'Alembert  doit  bien  le  saToir,  car  il  éUit  da 
même  camp, 

TQMI  LVI  (VI  Dt  Ut  6«  SiBU).  8 


lii  LA  BRETAGNE  A  L^aDÉltTE  niAlICAISE 

Le  tertâtn  était  donc  tout  préparé,  et  Trublet,  à  la  moindre  Impru- 
dence, nllail  faire  éclater  sur  lui  les  bombes  vengeresses.  Cela  ne 
tarda  pas  en  effet,  et  nous  allons  assister  au  désastre. 

En  atlendanl,  qu'il  nous  suffise  d'ajouter  que,  pendant  celte  pé* 
rlode«  Trublet  entretint  un  commerce  IJe  lettres  très  suivi  avec 
i*abbé  du  Resnel  *  et  avec  Tinlendant  du  Berry,  Dodard  *  :  que  La 
Condamine  lui  adressa  une  lettre  publique  sur  Vmoculalion*,  et 
dEpremesnil  une  lettre  eut  ^histoire  ^.•.  Ses  relations,  on  le 
voit,  étaient  aussi  honorables  qu'étendues.  Voici  maintenant  les 
phases  de  la  bataille. 


RsKt  Kervilib. 


(La  suite  proeh(Hn$mê9U.) 


1.  Iaè  letnre»  du  14  ao6t  1752  ati  liO  (Hîrier  1758  ont  été  extraites  des  arcbiîes 
de  t'Medemie  de  Rouen  par  M.  de  Betare^ire,  archiviate  de  la  StfiBe«>Ioférieure,  el 
coiDiDiiBiqaéea  eo  1870  à  la  fkvuê  dei  sociétét  iénnles,  t  IL  |».  124.  Llles  conUeenent 
dea  oouvtflled  liilérairea,  des  déiails  sur  les  Éui?  de  Brelagoe,  sur  Dndos,  etc. 

3.  Cesi  Trublet  lui-même  qui  f  ise  celta  correspoodance  dans  ses  Mtwioira  nr 


3.  Publiée  daoa  VAnnée  Utlérairt  de  1755,  t.  VI,  36.  etc.,  et  voir  t.  VU.  71. 

4.  Publiée  en  brochure  sous  le  titre  :  Lettre  à  M.  l'abbé  Trublet  sur  rAt«ioi<-e.  Paris, 
Boudet,  1758.  Iii-8»  (82  p.).  -  Compte  rMida  dans  l'Année  Uttérnre  de  17«1,  t.  If 
(384  à  88»). 


LE  RÉTABLISSEMENT  DU  CULTE 

DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES 

APRÈS  LA  RÉVOLUTION* 


III.  ~  LAHÉOROANMATION  DBS  PAROISSBS. 

A  l'heure  où  le  Concordat  fut  signé  à  Paris  (23  messidor 
an  IX),  rÉglise  de  France  présentait  un  douloureux  spectacle. 
«  La  situation  était  aussi  extraordinaire  que  les  hommes.  Le 
mal  avait  triomphé  partout.  Rome,  dont  la  politique  tradition- 
nelle est  de  condescendre  paternellement  à  toutes  les  transac- 
tions honnêtes,  accepta  le  bien  relatif  qui  s'offrait.  Elle  prêta 
une  main  amie  à  ceux  qui,  par  besoin  ou  par  tempérament, 
se  disposaient  à  reconstituer.  Les  concessions  volontaires  ou 
forcées  préservèrent  la  chrétienté  d'une  crise  religieuse,  con- 
séquence inévitable  de  tant  de  crises  sociales  *.  » 

S'il  est  juste  de  revendiquer  pour  Bonaparte  la  part  de  gloire 
qui  lui  revient,  dans  ce  pacte  de  conciliation  qu'on  appelle  le 
Concordat,  il  faut  aussi  reconnaître  à  l'Église,  représentée  par 
le  vénérable  Pie  VII,  l'honneur  d'avoir  condescendu  jusqu'aux 
dernières  limites  de  son  pouvoir.  Les  Mémoires  du  cardinal 


*  Voir  la  lifraison  de  joillel  t884«  pp.  23-34.  —  A  la  page  30,  au  lieu  de  :  né  k 
Nantes,  Uset:  ué  à  Vitré  ;  i  la  page  33«  au  lieu  de  :  M.  Leféfre,  liseï:  M.  LefeuTre. 
i.  L'Église  romaine  en  face  d»  la  tdévolmHon,  Crétiii6«a-My,  I,  851. 


ii6  LE  RÉTABLISSElfENT  DU  GULTB 

Gonsalvi  déroulent  la  trame  de  ces  négociations  qui,  plus  d*une 
fois,  faillirent  se  rompre  tout  à  coup,  et  mettent  au  jour  les 
exigences  du  Premier  Consul  et  la  bonne  foi  du  Pontife 
romain. 

Après  des  hésitations  et  des  difficultés  sans  nombre,  les  rati- 
fications furent  échangées  de  la  part  des  deux  puissances  le 
23  fructidor.  Ce  n'est  pourtant  que  le  mois  suivant  que  le  con- 
seil d'État  apprit  Taccompiissement  de  la  pacification  religieuse, 
de  la  bouche  même  de  Bonaparte.  Quelques  jours  avant  cette 
importante  communication,  le  cardinal-légat  se  mit  en  devoir 
de  publier  la  bulle  donnée  par  le  Saint-Père  —  Ecclesia 
Christi,  —  datée  du  15  avril  1801,  qui  notifiait  aux  évoques, 
au  clergé  et  aux  fidèles  de  France,  que,  pour  le  plus  grand  bien 
des  âmes,  la  religion  catholique  allait  être  rétablie  sur  le  ter- 
ritoire de  la  République. 

Enfin  le  peuple  était  au  comble  de  la  joie.  En  revoyant  ses 
«  évoques,  ses  prêtres  déportés  par  la  Révolution  et  ramenés 
au  seuil  de  leurs  églises  par  la  main  victorieuse  d  un  enfant  de 
cette  même  révolution,  le  peuple  pleure  et  prie.  Toute  son 
éloquence  à  lui  n'est-elle  pas  dans  les  larmes  et  la  prière  <  ?  » 

Les  évéchés  de  Bretagne  qui,  d'après  le  nouvel  ordre  de 
choses,  étaient  réduits  à  cinq,  furent  bientôt  pourvus  de  leurs 
titulaires  ;  celui  de  Nantes,  à  cause  d'événements  que  nous 
raconterons  plus  loin,  demeura  privé  de  son  premier  pasteur 
jusqu'au  mois  de  juillet  1802. 

M.  labbé  de  Chévigné  de  Boischollet  venait  d'être  nommé 
au  siège  de  Séez  ;  M.  Leflô  de  Trémélo  restait  seul  à  la  tète  du 
diocèse,  pour  présider  à  la  nouvelle  organisation  des  paroisses 
et  au  choix  des  curés. 

Afin  de  faire  connaître  l'état  du  diocèse  de  Nantes  à  Tépoque 
du  Concordat,  il  est  nécessaire  que  nous  revenions  sur  les  actes 

1.  L'iglise  romaine  en  face  de  la  Révolution,  I,  359. 


DANS  LE  BIOGiSB  DB  NAMTBS  ii7 

antérieurs  de  la  Révolution  ;  car  les  arrangements  pris  entre 
Bonaparte  et  Pie  VU  reposent  sur  les  bases  de  la  Constitution 
civile  de  1790,  et  que  d'un  côté  et  de  l'autre,  on  se  crut  obligé 
d'admettre  et  de  maintenir  tous  les  faits  accomplis,  qui  n'étaient 
pas  entachés  de  schisme  ou  d'hérésie.  Ainsi  la  circonscription 
des  diocèses  et  des  paroisses,  coïncidant  avec  les  limites  des 
départements  et  des  communes,  ne  subit  aucun  changement. 
D'ailleurs^  le  décret  que  le  pape  donna  le  29  novembre  — 
Qui  Chrisii  Domini  vices  —  confirmait  et  ratifiait  les  mesures 
préalables  adoptées  par  l'autorité  civile. 

On  sait  que  l'ancien  évéché  de  Nantes  comprenait  242 
paroisses  et  27  trêves,  couvrant  toute  l'étendue  du  Comté  nan- 
tais, une  partie  de  l'Anjou  et  le  territoire  des  marches  com- 
munes de  Bretagne  et  du  Poitou.  Par  le  décret  de  l'Assemblée 
constituante  du  15  janvier  1790,  qui  divisa  la  France  en  83  dé- 
partements, on  prétendit  limiter  la  juridiction  épiscopale  en 
formant  le  département,  dit  4e  la  Loire-Inférieure  :  28  paroisses 
furent  démembrées,  dont  1  fut  adjointe  à  Tévéché  de  Rennes, 
5  à  celui  de  Vannes,  autant  à  celui  de  La  Rochelle  et  17  à 
celui  d'Angers  ;  en  compensation  on  lui  attribua  seulement 
Legé,  Saint-Étienne  de  Corcoué,  Fercé,  Noyai  et  Villepot  *. 

Le  sectionnement  du  Département  en  9  districts,  Nantes, 
Clisson,  Machecoul,  Paimbœuf,  Savenay,  Guérande,  Blain,  Cha- 
teaubriand et  Ancenis,  fit  disparaître  les  subdivisions  ecclésias- 
tiques du  diocèse,  c'est-à-dire  le  Grand-Archidiaconé  et  celui 
de  la  Mée,  puis  les  doyennés  de  la  Ville,  de  Retz,  de  Clisson, 
de  Chateaubriand  et  de  la  Roche-Bernard.  Plus  tard  on  changea 
les  districts  en  5  arrondissements  et  45  cantons  ou  justices  de 
paix.  Aujourd'hui  il  ne  reste  plus  trace  de  l'ancienne  distribu- 
tion de  notre  diocèse,  qui  rappelait  les  origines  et  les  transfor- 
mations du  territoire  nantais.  Quelques  provinces  ecclésiasti- 
ques ont  été  assez  heureuses  pour  garder  jusqu'à  nos  jours 

i.  Voir  VÊiat  du  IHocésé  de  Nantes  en  4*790,  page  15,  par  Fauteur. 


t<8  LC  RtTABLItniBlIT  l^t  CULTE 

leurs  ârchidiâoonés,  archiprétrés  et  doyennés  :  en  cela  elles  se 
sont  montrées  fidèles  aux  traditions  de  l'Église  qui,  malgré  les 
bouleversements  de  Tordre  civil,  se  fait  un  devoir  de  conserver, 
du  moins  à  titre  de  souvenir,  les  vénérables  instilutions  d'autre- 
fois. 

Pour  préparer  Tapplication  des  réformes,  touchant  les  cir- 
conscriptions des  communes  et  des  paroisses,  certaines  muni- 
cipalités, de  concert  avec  les  autorités  çcclésiasliques,  mirent  à 
l'étude  divers  projets  qui,  dans  la  suite,  furent  sanctionnés  ou 
repoussés  par  décret  de  TAssomblée.  Quelques  paroisses,  trop 
peu  étendues  ou  mal  distribuées,  devaient  tout  d'abord  attirer 
l'attention  des  réformateurs.  Les  villes  de  Nantes,  de  Clisson, 
de  Macbecoul  et  de  Montfaucon,  se  trouvaient  les  seules  qui 
renfermassent  dans  leurs  murs  plusieurs  centres  paroissiaux. 
Montfaucon  fut  attaché  au  département  de  Maine-et-Loire  ; 
quant  à  Macbecoul,  on  lui  laissa  pour  le  moment  TexistenCe 
de  Sainte-Croix  et  de  la  Trinité  ;  mais  les  deux  autres  villes 
eurent  à  subir  de  nombreuses  modifications. 

Dès  le  mois  de  février  4791.  conformément  au  titre  !•'  du 
décret  du  18  juillet  de  Tannée  précédente,  le  Directoire  pro- 
céda à  la  délimitation  des  sept  paroisses  qu'on  voulait  former 
à  Nantes:  Saint-Pierre  dans  Téglise  épiscopale,  Sainte-Croix, 
Saint-Nicolas,  Saint-Similien,  Notre-Dame  delaCbézine,  Saint- 
Jacques  de  Pirmil,  Toussaint  en  Biesse  et  Yertais  *.  On  ne  fait 
point  ici  mention  du  boui^  de  Saint-Donatien  qui  n*était  alors 
qu'une  paroisse  rurale.  Minée  et  son  conseil  proposèrent  à  la 
commune  (26  mai)  de  choisir, pour  église  de  la  nouvelle  paroisse 
des  Ponts,  la  grande  chapelle  des  Récollets,  qui  pouvait, 
mieux  que  celle  de  Toussaint,  satisfaire  aux  besoins  de  la 
population;  elle  devait  porter  le  vocable  de  Saint-Bonaventure. 

Un  autre  projet  réduisait  à  six  paroisses  seulement  toutes 
celles  qui  existaient  antérieurement.  On  avait  déjà  irrévocable- 

I.  Areh.  Dép.  Bérie  V.  OrganisaH^n  d$s  par<Hs»§9,  4794» 


nàM  LS  juocatos  m  mniis  H9 

ment  supprimé  :  Samt-Jean-^n-Saiat-Pierre,  Notre-Dame  de  la 
Collégiale,  Saint-Léonard,  Sainte-Radégonde,  Saint-Laurent, 
Saint-Vincent,  Saint-Denis,  Saint-Saturnin,  malgré  les  protes- 
tations légitimes  des  titulaires  et  de  Hgrde  la  Laurencie.  Saint- 
Clément,  en  principe  mis  hors  du  projet;  conserva  toujours 
son  autonomie.  Voici  la  population  qu*on  attribuait  aux  dif- 
férents groupes:  Saint-Pierre,  15,000  &mes,  --  Saint^Similien^ 
13,000,  —  Saint-Nicolas,  16,603,  —  Sainte-Croix,  10,000,  — 
Saint-Clément,  8,000,  -.  Pirmil,  6,000,  —  Chéxine,  4,  500;  on 
y  joutait  Cbantenay  pour  3,500.  ^ 

M.  Lefeuvre,  curé  de  Saint-Nicolas,  soumit  ses  observations, 
dans  un  mémoire  présenté  au  Directoire  i.  «  La  paroisse  Saint- 
Nicolas,  dit-il,  avait  toujours  été  la  plus  belle,  la  plus  peuplée 
et  la  plus  florissante  de  la  ville  ;  elle  vient  de  perdre  TIle-Glo- 
riette,  Tlle-Cocbard,  et  tout  le  bord  de  la  Fosse,  depuis  la 
Croix  des  Capucins,  jusqu'à  Tarcbe  d'Ëstrée  (la  moitié  du  ter- 
ritoire et  le  septième  de  la  population),» 

En  effet,  Sainte-Croix  s'était  agrandie  à  son  détriment  du  c6lé 
de  la  Loire,  et  de  plus,  la  plus  grande  partie  de  la  succursale 
de  la  Gbézine  y  avait  été  prise* 

Le  recteur  lésé  demande,  dans  son  rapport,  à  se  dédommager 
sur  Saint-Similien,  qui  ne  perdait  pas  un  pouce  de  terrain  et 
prenait  beaucoup  &  Saint-Donatien  sur  la  rive  droite  de  TErdre. 
Cependant  cette  paroisse  cédait  à  sa  rivale  quelques  maisons, 
en  particulier,  les  Ignorantins  et  Sainte-Marie. 

Quant  à  Sainte-Croix,  elle  n'était  amoindrie  que  du  petit 
quartier  des  Jacobins  ;  mais  en  compensation,  elle  gagnait 
toutes  les  dépendances  de  Saint-Saturnin,  la  plus  grande  par- 
tie de  Saint-Vincent,  quelques  rues  de  Saint-Léonard  et  l'Ile- 
Glorietle. 

Notre-Dame  de  la  Cbézine,  formée  de  Saint-Nicolas  et  de 
Cbantenay,  quoique  simple  succursale,  était  si  grande  déjà 

U  Arcb»  PéPt  Sérit  V.  ÇrguniiaUw  âfiparQifu$,  %f}»nl194. 


120  us  BJTABLISSfelfBNT  DU  CULTE 

qu'on  parlait  de  lui  donner  une  chapelle  de  secours,  aux  Petits^ 
Capucins  de  l'Ermitage.  Saint-Donatien  avait  cédé  à  Saint-Si- 
milien  et  à  la  Ghapelle-sur-Erdre  tout  le  territoire  qui  en  dé- 
pendait sur  la  rive  droite  de  la  rivière,  entre  le  Petit-Port  et  la 
Desnerie  inclusivement,  et  dans  les  terres  jusqu'à  TAngle- 
Ghaillou.  En  Tan  IX,  les  habitants  de  cette  paroisse  réclamèrent 
auprès  de  l'autorité  diocésaine  pour  qu'on  leur  rendit  la  pres- 
qu'île qui  s'étend  entre  les  ruisseaux  du  Gens  et  de  la  Verrière  : 
ce  fut  sans  effet. 

A  Glisson,  où  Ion  comptait  précédemment  cinq  paroisses, 
on  n'en  reconnaissait  plus  qu'une  seule,  ayant  pour  église  de 
desservance  l'ancienne  Collégiale  de  Notre-Dame.  Saint-Jacques, 
la  Madeleine-du-Temple,  la  Trinité  et  Saint-Gilles  disparais- 
saient; celte  dernière,  qui  ne  comprenait  que  50  communiants, 
était  déjà  réunie  à  celle  de  Saint-Jacques  (Décret  épiscopal  du 
2  juillet  1771.) 

Toute  protestation  devint  inutile  par  le  décret  de  l'Assemblée, 
imprimé  et  affiché  : 

<c  Art.  I.  A  Nantes,  il  y  aura  huit  paroisses  :  Saint-Pierre, 
Sainte-Croix,  Saint-Jacques,  Saint-Nicolas,  Notre-Dame,  Saint- 
Similien,  Saint-Clément  et  Saint-Donatien. 

Art.  II,  III... 

Art.  IV.  L'église  de  Toussaint  et  l'église  des  Capucins  de 
l'Ermitage  seront  considérées  comme  chapelles  de  secours, 
la  1"  de  Saint-Jacques,  la  2*  de  Notre-Dame. 

Art  V.  Il  n'y  aura  plus  qu'une  paroisse  à  Glisson,  desservie 
à  Notre-Dame,  et  diverses  portions  de  Gorges  lui  seront  ad- 
jointes. 

Art.  VI.  L'église  de  la  Trinité  servira  de  chapelle  de  se- 
cours *.  » 

Dans  les  campagnes,  il  se  fit  aussi  quelques  changements 
que  nous  devons  noter  ici.  On  supprima  Geneston  (1791)  qui 

i.  Arch.  Dép.  Série  Y»  Décrets  de  l'Assemblée.  —  OrganisaUon, 


DAKS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES  124 

demanda  vainement  à  être  conservé  au  détriment  de  Montbert 
et  qui,  en  1802,  obtint  son  rétablissement  ;  on  modifia  les 
limites  paroissiales  du  Groisic,  de  Gorges,  de  Saint-Mars-Ia- 
Jaille,  de  Beslé,  lesquelles  paroisses  protestèrent  en  thermidor 
de  Tan  XIII  ;  puis  de  Yigneux,  du  Temple  et  des  Moutiers. 
La  Haie-Fouacière  demanda  sans  succès  l'absorption  de  Saint- 
Fiacre.  Disparurent,  en  4802,  malgré  les  réclamations,  les 
douze  paroisses  suivantes  :  la  Bénaste,  Gorsept,  Fresnay, 
Prigny,  la  Rémaudière,  Rochementru,  Sainte-Croix  de  Mache- 
coul,  Saint-Cyr,  Saint-Oéréon,  Saint-Léger,  Sainte-Marie-de- 
Pomic,  Sainte-Opportune  ;  quelques-unes  d  entre  elles  de- 
vinrent des  vacariats  avec  résidence,  comme  Gorsept,  Fresnay, 
Saint-Géréon,  Sainte-Marie-de-Pomic  ;  mais.  Tannée  qui  suivit 
la  réorganisation  définitive,  elles  furent  classées  parmi  les 
succursales  avec  les  autres  vicariats  de  Barbechat  et  du 
Pouliguen.  Les  habitants  de  Saint-Léger  (42  vend,  an  XII) 
supplient  le  Préfet  «  de  conserver  le  temple  dans  lequel  ils 
ont  reçu  le  caractère  sacré,  et  de  leur  donner  un  ministre 
capable  de  leur  montrer  les  voies,  du  salut  et  de  les  y  main- 
tenir »  ;  on  ne  les  écouta  pas  pour  le  moment. 

A  ces  paroisses  supprimées  il  faut  joindre  celles  de  Glisson  et 
de  Nantes,  au  nombre  de  douze.  En  compensation,  plusieurs 
anciennes  trêves,  étant  chefs-lieux  de  communes,  prirent  part 
parmi  les  succursales  :  Bouée,  Lusanger,  Petit-Auverné,  Soul- 
vache,  Saint-Joachim,  Saint-Nicolas-de-Redon  et  Sainte-Reine  ; 
Bourgneuf  absorbant  Saint-Gyr,  devint  même  cure  de  2« 
classe  ;  Téglise  de  Châteaubriant  fut  choisie  pour  tenir  lieu  de 
celle  de  Béré. 

Mais  à  Tépoque  du  rétablissement  du  culte,  on  fit  quelques 
tentatives  pour  détruire  les  faits  accomplis  par  la  Constitution 
civile  et  opérer  des  modifications  dans  le  remaniement  des 
paroisses  ;  ce  ne  fut  pas  toujours  en  vain. 

Le  curé  de  Saint-Nicolas  de  Nantes,  qui  avait  prêté  serment 


{12  LE  liTABUmiflRT  DU  COLTB 

et  n'avait  point  quitté  son  église»  parvint,  grâce  à  ses  talents 
et  à  son  influence,  à  se  maintenir  dans  son  ancienne  position 
et,  comme  tel,  se  mit  à  la  tète  des  réclamants,  ayant  en  vue 
son  propre  intérêt  plus  que  l'intérêt  général.  C'est  lui  qui  fat 
l'auteur  d'un  nouveau  projet,  relatif  à  l'organisation  et  à  la 
circonscription  dos  paroisses. 

Il  tendait  à  laisser  les  curés  à  la  charge  des  fidèles,  refusant 
ainsi  les  indemnités  du  Gouvernement  et  séparant  l'Église  de 
rÉtat.  «  D'ailleurs,  cyoutait-il,  on  ne  pourra  jamais  contenter 
toutes  les  paroisses,  n  II  convenait  à  lui  de  parler  de  la  sorte, 
placé  à  la  tête  de  la  plus  riche  et  de  la  plus  grande  paroisse 
du  Diocèse  ;  mais  il  semblait  ne  pas  tenir  compte  du  dénue- 
ment et  de  la  pauvreté  de  tous  ses  confrères,  revenant  d'exil 
et  rentrant  dans  des  campagnes  ravagées.  Une  telle  propoai- 
tion  était  entièrement  contraire  aux  desseins  du  Premier 
Consul  et  aux  bases  du  Concordat. 

Peut-être  n'est- il  pas  mieux  inspiré,  en  proposant,  pour  la 
ville  épiscopale,  des  paroisses  de  40  à  12,000  Âmes  au  plus,  des- 
servies par  un  curé  et  deux  vicaires  seulement  ;  dans  les 
campagnes,  il  n'admet  qu'un  rayon  de  3  kilomètres  autour  du 
clocher  ;  il  demande  un  presbytère  assez  grand  pour  que  tous 
les  prêtres  de  sa  paroisse  puissent  y  habiter  en  communauté  ; 
il  juge  qu'une  population  au-dessus  de  3,000  âmes  n'a  besoin 
que  d  un  curé.  Voici  les  traitements  qu'il  fixe  :  12  à  1,500  francs 
pour  un  curé,  5  à  600  pour  un  vicaire. 

Dans  le  même  rapport  il  émet  un  vœu  auquel  l'administra- 
tion aurait  dû  faire  justice  :  diviser  Saint-Pierre  en  deux 
paroisses  et  prendre  pour  centres  les  Cordeliers  et  les  Jacobins, 
Saint-Thomas  et  Notre-Dame  ;  la  cathédrale  resterait  au 
nouveau  chapitre  ;  puis  établir  dans  la  ville  10  églises  parois- 
siales et  les  deux  chapelles  des  Hôpitaux,  savoir  :  Saint-Thomas, 
Notre* Dame,  Sainte-Croix,  Saint- Clément ,  Saint-Similien  , 
Saint-Donatien,  Saint*Nicolas,  Saint*Paul  de  la  Fosse,  Saint- 
Jacques  de  Pirmil»  Saint^Martin  de  ûhfmtenay.  Il  donne  aux  10 


DANS  UR  UOCÉSE  DS  NANTES  423 

corés  17  vicaires  seulement.  «  Ainsi,  termine-t-il,  tout  con- 
courrait à  la  gloire   et  au  bonheur  de  TEglise  et  de  TEtat,  » 

Quelque  poids  que  dût  avoir  son  opinion,  dans  les  conseils 
du  Département  et  de  la  Commune,  elle  ne  prévalut  pas. 

N'eussent  été  les  événements  de  la  Révolution,  on  aurait 
certainement  accompli  quelques  changements  dans  ces  petites 
paroisses  qui  occupaient  lu  vieille  enceinte  de  la  Ville  ;  car  dès 
1784  on  faisait  déjà  le  projet  d'une  place  circulaire  entre  le 
Bouffay  et  Téglise  Sainte-Croix  ;  ne  devait  plus  être  rebâti 
Saint* Saturnin,  qu'on  avait  démoli  en  partie  à  cause  de 
sa  vétusté  ;  on  en  proposait  la  reconstruction  dans  TIle-Fey- 
deau  *. 

Cette  époque  avait  déjà  vu  disparaître  les  petits  cimetières, 
placés  au-devant  de  chacune  de  ces  églises  ;  on  n'enterrait 
plus  à  Sainte-Croix  depuis  1763.  Une  nécropole  publique  ve- 
nait d'être  créée  (25  oct.  1774),  dans  la  tenue  de  l'Éperon- 
nière,  en  Saint-Donatien,  pour  servir  aux  inhumations  de  toutes 
les  paroisses  de  la  rive  gauche  de  l'Erdre,  excepté  Saint-Dona- 
tien et  Saint-Clément,  qui  conservaient  leurs  cimetières  res- 
pectifs. Plus  tard,  comme  on  sait,  on  dut  acheter  un  vaste 
terrain,  près  la  chapelle  de  Miséricorde,  pour  recevoir  les 
morts  des  autres  paroisses  urbaines. 

La  nouvelle  distribution  des  groupes  paroissiaux,  faite  con- 
formément au  décret  du  11  prairial  an  XII,  fut  solennelle- 
ment ratifiée  par  Bonaparte. 

Deux  cent  neuf  paroisses  partagent  le  diocèse  :  sept  cures 
de  1'*  classe,  dont  six  dans  la  ville  épiscopale  et  l'autre  à  Gué- 
rande:  trente-neuf  de  2«  classe  et  cent  soixante-trois  succur- 
sales avec  six  vicariats  résidents.  Sur  ces  dernières,  au  31 
mars  1804,  un  décret  impérial  n'en  reconnaît  que  cent  vingt- 
deux  pensionnées  par  l'État,  les  autres  étant  à  la  charge  des 
communes  et  des  fidèles.  Il  n'y  avait  que  cinq  aumôneries 

i.  Arch.  Dép.  Série  G.  Uvre  dêê  délibéraiionê,  M^5. 


i24  LR  lUfTABUSSBHBIfT  DU  CULTE 

rétribuées  par  les  hôpitaux  :  quatre  à  Nantes  et  une  à  Palm- 
bœuf. 

Les  cures  de  2'  classe  avaient  été  créées  en  faveur  des  chefs- 
lieux  d'arrondissements  et  de  cantons,  à  part  de  rares  excep- 
tions. Pégréac,  Trans,  Bouguenais,  Le  Bignon,  Orvault,  eurent 
le  titre  de  cure,  dont  furent  privés  leurs  chefs-lieux  cantonaux. 
Dès  l'an  X,  les  habitants  d*0rvault  sollicitaient  Thonneur  de 
posséder  un  titre  curial.  «  Notre  église,  disaient-ils,  est  la  plus 
belle  du  canton  ;  elle  appartient  aux  habitants,  ainsi  que  le 
presbytère,  et  leur  intention  est  de  les  rendre  au  culte,  si  le 
ministre  leur  convient  et  si  la  paroisse  est  établie  en  cure,  vu 
sa  population.  »  Ainsi  la  Ghapelle-sur-Erdre,  où  se  tenait  la 
justice  de  paix,  fut  frustrée  dans  ses  espérances  légitimes. 

Cependant  ces  distinctions  n*étaient  pas  définitives.  Le 
Bignon  céda  son  titre  à  Vieil levigne  qui  devint  dans  la  suite 
cure  de  1"  classe;  Trans  l'abandonna  aussi  en  faveur  de 
Riaillé;  Rezé,  simple  succursale,  eut  le  même  avantage  que 
Vieillevigne,  et  beaucoup  d'autres  paroisses,  en  particulier  les 
chefs-lieux  d'arrondissements.  Notre-Dame  de  la  Ghézine  était 
destinée  à  beaucoup  de  variations  ;  cette  paroisse,  d'origine 
révolutionnaire  ainsi  que  Saint-Jacques  de  Pirmil,  fut  créée 
succursale  par  décret  du  26  brumaire  an  XI  et  supprimée  par 
décret  impérial  du  28  avril  1808,  d'après  un  arrêté  préfectoral 
de  Tannée  précédente.  Enfin,  rétablie  de  nouveau  comme  suc- 
cursale par  ordonnance  royale  du  12  janvier  1820,  elle  fut 
élevée  à  la  dignité  de  cure  de  2«  classe  (13  nov.  1825)  *.  Ghan- 
tenay  et  Saint-Donatien  obtinrent  ce  titre,  dans  les  années 
qui  suivirent  l'organisation. 

Le  chapitre  épiscopal,  supprimé  depuis  le  mois  de  novem- 
bre 1790,  allait  seul  être  rétabli  dans  le  diocèse;  les  trois  col- 
légiales de  Notre-Dame  de  Nantes  et  de  Glisson,  de  Saint-Aubin 
de  Guérande,  qui  avaient  cessé  l'office  canonial  depuis  la  même 

1.  Aroh.  dép.  série  Y.  Érections  de  paroissei. 


DANS  LB  DIOCiSE  DE  NAMTES  125 

époque,  ne  devaient  jamais  le  reprendre.  Ainsi  finissaient,  par 
la  force  des  choses,  ces  pieuses  fondations  d'un  autre  temps. 
La  première  avait  été  faite  par  un  des  plus  illustres  évéques 
de  Nantes,  la  seconde  par  un  connétable  de  France,  et  la  troi- 
sième, la  plus  vénérable  par  son  antiquité,  reconnaissait  pour 
auteur  un  saint  roi  de  Bretagne.  Sous  les  voûtes  sacrées  de 
ces  églises  insignes,  pendant  de  longs  siècles,  les  louanges 
divines  avaient  résonné  ;  mais  désormais  le  silence  y  habitera. 
Cette  église,  si  belle  et  si  riche,  dont  la  cité  nantaise  était 
jalouse,  devait  disparaître  dans  un  avenir  prochain,  et  aujour- 
d'hui il  n  en  reste  pas  un  vestige.  Celle  de  Clisson,  ravagée  et 
incendiée  en  partie,  n*est  plus  qu'un  triste  témoin  de  son  passé 
glorieux  ;  celle  de  Guérande.  échappée  au  naufrage,  porte  encore 
le  cachet  de  sa  splendeur  ancienne,  et  doit,  après  l'église  ma- 
jeure du  diocèse,  occuper  le  premier  rang. 

Dans  le  chapitre  de  Nantes  qui  se  composait  autrefois  de 
vingt  chanoines,  dont  six  dignitaires,  on  ne  compte  plus 
que  dix  prébendes  pensionnées  par  l'Etat,  comprises  celles  des 
archidiacres  grands-vicaires. 

La  réorganisation  ne  sera  donc  point  complète  :  bien  des  insti- 
tutions ne  survivront  pas  au  grand  cataclysme  qui  a  englouti 
tant  de  choses.  Les  monastères  et  les  communautés  religieuses 
qu'exclue  formellement  le  Concordat,  resteront  déserts  dici 
longtemps  ;  incendiés  ou  vendus,  ils  ne  sont  plus,  d'ailleurs,  à 
la  disposition  de  ceux  qui  voudraient  s'y  abriter. 

£n  dehors  des  églises  paroissiales  et  hospitalières,  aucune 
chapelle,  épargnée  par  la  Révolution,  ne  sera  rendue  à  la 
dévotion  des  fidèles  :  des  décrets  sévères  et  motivés  les  tien- 
dront fermées  ;  les  oratoires  domestiques  ne  seront  même  pas 
rendus  à  leurs  anciens  maîtres  ^ 


1.  Le  culte  protestant  fat  légalement  établi  à  Nantes,  dans  l'ancienne 
église  des  Carmélites,  quoique  le  représentant  et  le  roi  de  Prusse  eussent 
demandé  pour  local  la  chapelle  de  l'Oratoire  ^6  brumaire  an  XII).  Cette 
chapelle,  qui  servait  de  magasin  de  fourrages  pour  la  gendarmerie,  devait 


iS6  LB  R^ABLISSBIIBMT  DU  C0LTB 

Mais,  quoi  qu'il  en  soit,  la  restauration,  telle  qu'elle  s'est  ac- 
complie à  cette  époque,  rendait  la  joie  à  tous  les  cœurs  et  don- 
nait les  plus  douces  espérances  pour  Tavenir. 

«  Le  Concordat  était  sans  doute  bien  insuffisant  pour  con- 
soler rÉglise  de  France  de  tant  de  maux  qu'elle  avait  soufferts 
et  des  pertes  qu'elle  avait  essuyées  ;  mais,  au  temps  où  il  fat 
publié,  on  le  regarda  néanmoins  comme  Tefitet  d'une  protec- 
tion toute  particulière  de  Dieu  sur  le  royaume.  Il  ne  fallait  que 
se  reporter  par  la  pensée  aux.  années  qui  venaient  de  s'écouler, 
à  la  haine  profonde  que  le  pouvoir  manifestait  en  toute  occa- 
sion contre  la  religion  catholique,  pour  admirer  le  change- 
ment merveilleux  qui  s'opérait  en  ce  moment  '.  » 


IV.  -  LE  CHOIX  DES  SUJETS. 


La  loi  d'organisation  du  cuite  fut  proclamée  à  Nantes  le 
25  avril  1802  (5  floréal  an  X),  devant  un  cortège  imposant, 
formé  de  troupes  de  toutes  armes,  pendant  que  le  canon  annon- 
çait cette  solennité.  La  Capitale,  la  première,  avait  donné  le 
signal  aux  provinces:  huit  jours  auparavant,  le  dimanche  de 
Pâques,  Notre-Dame  de  Paris  avait  ouvert  ses  portes  au  culte 
catholique,  qui  y  rentrait,  avec  toute  la  magnificence  des 
pompes  religieuses,  le  Cardinal-Légat,  accompagné  de  sa  suite 
et  d'un  nombre  considérable  d'archevêques  et  d'évéqaes,  avec 
les  autorités  civiles  et  militaires,  la  magistrature  et  les  ambas- 
sadeurs, le  corps  législatif  et  le  sénat,  précédant  les  trois  Con- 
suls. 

Le  préfet  du  Département  s'était  fait  un  devoir  de  prendre 


6tr»  affectée,  diaprés  an  arrêté  des  GonsuU,  aux  séaaces  du  Tribonal  cri- 
minel. 

t.  Histoire  de  U%  Persécution  révoiutionnairé  en  Brtta§ne,  par  Treevanz, 
II,44«. 


DAltS  LE    DIOCÊSB  DB  KÀNTEd  137 

les  mesures  nécessaires  pour  que  cette  heureuse  nouvelle 
parvint  le  plus  tôt  possible  jusqu'au  fond  des  campagnes.  «  Les 
conseils  pleins  de  sagesse  qu'elle  contient,  écrivait-il  au  sous- 
préfet,  en  leur  envoyant  la  proclamation  du  Gouvernement, 
tendent  à  diriger  les  opinions  religieuses  vers  Tamour  de  la 
patrie.  Je  vous  recommande,  conformément  à  mon  arrêté,  de 
la  communiquer  avec  solennité  dans  votre  chef-lieu,  ainsi  que 
la  loi  du  18  germinal,  de  la  faire  publier  et  afûcher  dans  toutes 
les  communes  de  votre  arrondissement.  Vous  me  rendrez  compte 
de  ce  que  vous  aurez  fait  à  l'occasion  de  la  présente,  — »  Signé  : 
Lbtoubnbur  *.» 

A  partir  de  ce  jour,  glorieux  dans  les  fastes  de  notre  his* 
toire  nationale,  la  France  redevenait  chrétienne,  la  Religion  et 
r£tat  se  donnaientla  main.  Les  paroles  de  Bonaparte,  qui  annon- 
çaient l'heureuse  pacification,  furent  accueillies,  par  le  peuple 
français,  avec  celte  confiance  entière  qui  termine  les  révolu- 
tions. 

Tous  les  cœurs  débordaient  de  reconnaissance  ;  mais  il  con- 
venait que  ces  sentiments  prissent  le  caractère  d'une  manifes- 
tation publique. 

t  Le  Gouvernement,  citoyen  Préfet,  écrit  Portails  (18  ther- 
midor an  X),  fera  promulguer,  le  27  du  présent  mois,  les  séna- 
tus-consuUes  qui  garantissent  la  stabitilé  de  Ift  République  et 
le  bonheur  du  plus  grand  et  du  meilleur  des  peuples  ;  il  pense 
que,  dans  les  vues  d'une  religion,  amie  de  la  patrie  et  de 
l'humanité,  chaque  archevêque  et  évoque  doit  ordonner  que, 
le  même  jour,  ou  le  dimanche  qui  suivra  la  réception  de  la 
présente  lettre,  si  elle  n'arrive  qu'après  le  27,  le  Te  Deum  sera 
chanté  dans  toute  Tétendue  de  son  diocèse,  après  s*être  concer- 
té avec  le  Préfet  pour  l'heure  de  la  solennité  de  cette  cérémonie 
religieuse.  > 

Le  27  thermidor^  c'était  le  15  août  de  l'année  chrétienne,  jour 

•  Arch.  Dép«  Série  V.  Correspondance  générale. 


1)8  LE  RtfTABUSSEllENT    DU  €ULTE 

de  la  très  glorieuse  Assomption  de  ia  sainte  Vierge  Marie, 
patronne  de  la  France  :  heureuse  coïncidence,  dont  la  pensée  dut 
mettre  sur  les  lèvres  de  tous  la  vieille  devise  de  nos  ancêtres  — 
Regnum  Galliae,  regnum  Mariœ. 

Notre  belle  cathédrale,  fermée  au  culte  catholique  depuis  le 
14  octobre  1790,  profanée  et  souillée  par  tant  de  scandales,  fut 
le  théâtre  de  cette  fête  de  la  reconnaissance  et  de  la  paix. 

Dès  la  veille  au  soir,  M.  Tabbé  Gély,  sacriste,  assisté  de 
M.  l'abbé  Gamier,  procéda  à  la  cérémonie  de  la  réconciliation 
du  temple  pollué  ;  en  même  temps,  le  canon  et  les  cloches  se 
mêlaient  aux  cris  et  aux  clameurs  de  la  cité  et  du  diocèse  tout 
entier.  La  fête  des  tabernacles,  célébrée  au  milieu  des  ruines 
de  Jérusalem,  après  la  captivité  de  Babylone,  ne  fut  pas 
plus  grande  que^ cette  fête  du  retour,  à  laquelle  prirent  part 
ceux  que  Texil,  la  prison  ou  la  mort  avaient  épargnés. 

C'est  à  peine  si  le  vaste  vaisseau  de  la  cathédrale  put  con- 
tenir la  foule,  curieuse  d'assister  à  la  solennité  du  grand  jour. 
La  messe  fut  pompeusement  célébrée  par  M.  labbé  Le F16  de 
Trémélo,  vicaire  général,  en  présence  de  toutes  les  autorités 
constituées  du  Département  et  d'un  nombreux  clergé.  L'orgue 
retrouva  ses  accents  chrétiens  qui  élèvent  Tâme  et  la  font  prier. 
Dans  cette  chaire  sacrée,  d'où  la  parole  divine  ne  descendait 
plus  depuis  longtemps  déjà,  mais  du  haut  de  laquelle  étaient 
tombés  tant  de  cris  impies  et  de  voci  érations,  on  entendit  un 
prêtre  de  cette  religion  naguère  persécutée  parler  la  langue  de 
l'Église,  faire  Téloge  de  la  bienheureuse  Vierge,  Mère  de  Dieu, 
et  promettre  au  peuple  des  années  de  gloire  et  de  bonheur.  — 
In  omnibus  requiem  quœsivi  et  in  hœreditale  Domini  môrabor, 
commence  d'une  voix  émue  le  prédicateur  de  la  circonstance, 
qui  était  le  P.  Lagain,  ancien  religieux  dominicain  de  Nantes  ^. 
Ce   texte    sacré  était  d'un   heureux   choix:    depuis  plus   de 

1.  Jacques  Lagain  ou  L'Again,  lecteur  de  Philosophie,  conseiller  et  maître 
des  novices  ;  il  était  né  au  mois  de  février  1763  ;  il  figure  parmi  les  pen- 
sionnés de  Tan  XI. 


DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NÂIVTBS  129 

dix  ans,  la  France  cherchait  le  calme  et  la  paix  sans  les  ren- 
contrer, parce  qu'elle  voulait  les  trouver  en  dehors  de  la  Reli- 
gion, ce  glorieux  héritage  de  ^nos  pères  que  les  siècles  passés 
nous  avaient  légué. 

L'orateur  rendit  à  Marie  la  gloire  qui  lui  revient  en  ce  jour  : 
«  Arrachée,  par  sa  protection  visible,  à  tous  les  malheurs  qui 
furent  toujours  les  suites  trop  funestes  mais  inévitables  d'un 
changement  et  même  d'une  incertitude  dans  l'autorité  qui  gou- 
verne une  grande  nation;  puissante  et  heureuse,  après  s'être 
vue  sur  le  point  de  devenir  ou  la  conquête  de  l'ambition  de 
l'étranger  ou  la  proie  d'une  guerre  civile  et  religieuse,  la  France 
entière  faisait  autrefois  éclater  en  ce  jour  les  pieux  mouvements 
de  son  zèle  envers  la  Reine  du  ciel,  de  qui  elle  reconnaissait 
toute  sa  force  et  tout  son  bonheur...  Nous  gémissions,  nous 
allions  presque  succomber,  sous  le  poids  des  fléaux  qui  nous 
accablaient  et  de  la  crainte  de  ceux  dont  nous  étions  menacés. 
Quelle  a  été  la  main,  aussi  forte  que  bienfaisante,  qui  a  pu 
arrêter  le  bras  de  Dieu,  armé  de  toutes  les  foudres,  pour  punir 
Tabus  de  ses  bienfaits  par  les  châtiments  de  sa  colère  \  0  vous 
que  nous  invoquons  comme  le  refuge  des  pécheurs  ^t  la 
consolation  des  affligés,  c'est  encore  à  vous  que  nous  sommes 
redevables  de  ce  nouveau  trait  de  grâce  et  de  miséricorde  *.  » 

Il  termina  son  discours  en  faisant  l'éloge  du  nouveau  Cyrus 
qui  relevait  les  autels,  et  en  priant  pour  <i  ce  Pasteur  qui  venait 
d'être  nommé  par  le  gouvernement  et  institué  par  l'Église,  pour 
venir  nous  conduire  dans  la  voie  des  vertus*  sociales  et  évan- 
géliques.  » 

Dans  ces  dernières  lignes,  il  s'agissait  de  Mgr  J.-B,  Duvoisin, 
sacré  tout  récemment  évêque  de  Nantes.  Ce  glorieux 'prélat 
manquait  à  la  fête,  mais  bientôt  il  devait  faire  son  entrée  Solen- 
nelle dans  notre  bonne  ville  et  donner  l'occasion  d'une  céré- 
monie aussi  consolante  que  celle  dont  nous  avons  fait  le  récit. 

1.  Bibl.  pub.Me  Nantes,  no  37,  608, 

TOME  LYI  (VI  DE  LÀ  6«  SÉRIE).  9 


En  attendant  qu'il  arrive  parmi  nous,  comptoni  la  tribu  léfi- 
tîque  qui  va  travailler  avec  lui  &  la  restauration  des  temples 
renversés*  Parmi  tous  les  sujets  qui  se  présentaient,  il  y  avait 
à  choisir  avec  beaucoup  de  discernement.  «  C'était  un  travail 
considérable;  car  il  y  avait  une  multitude  de  choix  à  examiner 
de  très  près  avant  de  les  arrêter  définitivement  *.» 

Quand  la  nouvelle  de  la  proclamation  parvint  au  pays  des 
émigrés,  les  derniers  d'entre  eux  se  mirent  en  route  pour  rentrer 
en  France.  Ceux  qui  étaient  encore  retenus  dans  les  prisons 
recouvrèrent  enfin  leur  liberté.  Cette  libération  générale  des 
prêtres  était  annoncée  en  ces  termes  par  le  ministre  de  la 
police: 

u  L'intention  du  Gouvernement  est  que  les  ecclésiastiques, 
actuellement  détenus  pour  faits  relatifs  à  l'exercice  du  culte 
ou  en  exécution  des  lois  sur  la  déportation,  participent  aux 
efiets  de  l'amnistie  et  soient  rendus  i  la  liberté.  Vous  donnerez 
en  conséquence,  citoyen  préfet,  les  ordres  nécessaires,  en 
exigeant  préalablement,  de  chaque  prêtre  compris  dans  cette 
mesure,  la  déclaration  par  écrit  qu'il  est  de  la  communion  des 
évêques  de  France,  par  suite  de  la  convention  passée  entre  le 
Gouvernement  et  S.  S.  Pie  VII,  et  qu'il  sera  fidèle  aux  institu- 
tions établies  par  la  Constitution  et  n'entretiendra,  ni  indirec- 
tement ni  directement,  aucune  liaison  ni  correspondance  avec 
les  ennemis  de  l'Etat,  Signé  :  Foucsé  '.  » 

Telles  étaient  les  conditions  qui  devaient  présider  au  choix 
des  sujets,  destinés  à  entrer  dans  la  nouvelle  oi^ganisation.  hds 
candidats  avaient  à  fournir,  selon  le  décret  des  consulSf  un 
extrait  d'âge  légalisé,  l'acte  de  déportation  et  le  passeport 
d'exil,  pour  ceux  qui  rentraient  en  France» 

Lei  habitants  des  paroisses,  de  tous  les  points  du  diocèse, 
envoyèrent  au  Préfet  des  pétitions,  pour  recommander  les  prê- 
ttw  jugés  dignes  de  leur  confiance. 

I.  Thien.  Histoire  du  Consulat,  p.  396. 

S.  Arcli.  Dép.  Série  V.  Correspondance  générale.  —  Policsp 


DAMf  LB  mOCÉMt   DE  NAMTI8  181 

Toutes  les  églises  étaient  alors  desservies  ;  mais  parmi  ces 
desservants,  il  se  trouvait  beaucoup  de  jureurs  scandaleux  et 
quelques  autres,  notoirement  opposés  au  Gouvernement.  Il  y 
avait  donc  un  choix  à  faire.  Plût  à  Dieu  que  les  supérieurs 
ecclésiastiques  (c'était  leur  droit  exclusif)  eussent  seuls  ac- 
compli cette  tâche,  si  difficile  et  si  délicate  !  Trop  souvent, 
bêlas  I  l'autorité  laïque,  sur  le  rapport  des  maires  ou  sur  les 
instances  mal  éclairées  des  fidèles,  assuma  la  responsabilité 
de  nominations  fort  compromettantes.  Du  reste,  les  ordres 
venaient  de  haut  :  il  fallait  bien  faire  la  place  à  ce  clergé  qui, 
dès  le  commencement  de  la  Révolution,  avait  embrassé  avec 
tant  de  zèle  les  principes  de  la  Constitution  civile.  Resté  en 
France,  maître  des  positions,  il  était  naturellement  le  premier 
à  servir,  le  plus  ardent  et  le  plus  ambitieux. 

Afin  de  préparer  la  liste  des  figurants,  le  Préfet  demanda  aux 
sous-prèfets,  et  ceux-ci,  aux  maires  de  chaque  commune,  une 
statistique  détaillée  du  clergé  existant  dans  leurs  circoncrip- 
tions  respectives. 

«  8  Thermidor  an  IX. 

«  Vous  voudrez  bien  distinguer  les  prêtres  qui  ont  fait  la 
promesse  de  fidélité  ou  les  serments  précédemment  exigés 
et  ceux  qui  n'en  ont  point  prêté,  ainsi  que  ceux  qui  sont  fort 
élevés  en  dignité,  et  me  faire  connaître  votre  opinion  pour 
chacun  d'eux,  s'ils  méritent  la  confiance  du  Gouvernement  et 
jouissent  de  l'estime  publique. 

«  Cette  demande,  quoique  confidentielle,  est  de  la  plus  grande 
importance.  Je  ne  doute  point  que  vous  n'apportiez,  pour  y 
satisfaire,  tout  le  secret,  toute  la  franchise,  toute  l'impartia- 
lité qu'elle  exige.  Je  désire  que  cet  état  me  revienne  le  90  du 
présent  au  plus  tard  '.  » 

Quatre  jours  après,  les  maires  de  l'arrondissement  de  Nantes 
recevaient  une  lettre  circulaire,  conçue  à  peu  près  dans  les 

I.  Arch.  Dép.  Série  V.  Correspondance  générale^ 


132    LE  RÉTABUSSEMENT  DU  CULTE  DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES 

mêmes  termes.  La  lecture  de  ces  documents  administratifs  fait 
bien  connaître  quel  esprit  devait  présider  au  choix  des  ecclé- 
siastiques. Le  mandat  venait  du  Gouvernement  lui-môme,  car 
le  ministre  de  llntérieur  adressait  ce  qui  suit  aux  préfets  : 

«  Je  vous  écris  confidentiellement  pour  vous  inviter  à  me 
fournir  au  plus  tôt  la  liste  des  prêtres  de  votre  département 
qui  méritent  la  confiance  du  Gouvernement  et  jouissent  de 
Testime  publique.  Vous  noterez  en  marge  s'ils  ont  fait  leur 
soumission,  s'ils  sont  élevés  en  dignité,  s'ils  exercent  le  culte. 
Vous  les  classerez  par  rang  de  mérite,  d'après  votre  opinion. 
L'importance  que  le  Gouvernement  attache  aux  renseignements 
qui  vous  sont  demandés,  exige  de  votre  part  célérité,  secret 
et  vérité. 

«  Nota  :  Sous  enreloppe  fermée,  pour  lui  seul,  » 

Ces  ordres  ne  tardèrent  point  à  être  exécutés.  Dès  le  15  ther- 
midor, Ancenis  envoyait  son  rapport  ;  Paimbœuf  et  Savenay  le 
faisaient  parvenir  le  26  du  même  mois  ;  Ghàteaubriant  mit  un 
peu  de  lenteur,  ce  dont  il  s'excusa  par  ces  mots  :  «  Les  diffi- 
cultés que  j'ai  eues  à  me  procurer  des  éclaircissements  sur 
les  ministres  du  culte  catholique  dans  mon  arrondissement 
ont  retardé  la  confection  de  l'état  que  j'ai  l'honneur  de  vous 
remettre  *.  »> 

Si  nous  avions  pu  rencontrer  toutes  ces  notes  secrètes  dans 
nos  archives  locales,  il  nous  aurait  paru  intéressant  de  les 
communiquer  au  lecteur,  tant  pour  donner  des  détails  curieux 
sur  les  prêtres  résidant  dans  les  paroisses,  que  pour  dévoiler 
l'esprit  révolutionnaire  qui  inspirait  encore  ces  inquisitions 
des  autorités  civiles.  Cependant  quelques-unes  nous  sont  tom- 
bées fort  heureusement  entre  les  mains  et  nous  nous  faisons  un 
devoir  de  les  publier. 

L'abbé  P.  Grégoire. 
(La  suite  prochainement.) 

i.  Arch.  Dép.  Série  V.  Correspondance  générale. 


POÉSIE 

I 

A  UN  CHANTEUR 


Dès  qu'au  ciel  une  lueur  brille. 
Petit  chanteur,  petit  pinson, 
Sur  le  plus  haut  brin  d'un  buisson. 
Dans  l'air  pur  ta  note  pélille. 

En  tes  ébats  quel  vif  entrain  ! 
As-tu  soif?  tu  bois  la  rosée. 
Que  ta  faim  est  tôt  apaisée  : 
Il  lui  suffit  d'un  menu  grain. 

Bien  des  étés,  va,  chante,  chante 
Ton  refrain  au  son  de  cristal  ; 
Hais  prends  garde  au  lacet  fatal 
Dressé  par  quelque  main  méchante  ! 

Tout  chanteur  de  peu  vit  content  : 
Il  s'enivre  de  mélodie  I 
Trop  souvent  son  aile  étourdie 
Se  prend  aux  pièges  qu^on  lui  tend. 

II 

LE  DARD 

Je  me  rendais  au  bourg,  sous  le  soleil,  —  pressé 
De  me  mettre  à  couvert  de  ses  cuisantes  flèches. 
Des  menthes  foisonnaient  au  rebord  du  fossé, 
Et  leurs  fleurs  se  dressaient,  violettes  et  fraîches. 


134  UN 

Sans  arrêter  mon  pas,  j'en  cueille  une  au  hasard, 
Voulant  la  respirer,  mais  quand  ma  main  Tenlëve, 
J'y  sens  une  douleur  subite,  un  coup  de  glaive  : 
Dans  ma  chair  un  frelon  avait  lancé  son  dard. 

—  Ne  nous  fions  pas  trop  aux  calices  de  soie  ; 
Prenons  |;ard6  à  la  rose  :  elle  a  son  aiguillon  ; 
Bien  souvent  dans  la  fleur  se  cache  un  noir  frelon  : 
Noos  rencontrons  la  peine  où  nous  cherchions  la  joie. 

m 

UN   INTERPRÈTE 

A  MON  AMI  Victor  dk  Lapradk  * 

Samedi  —  ce  beau  jour!  —  venant  me  délier. 
Je  laissai  là  ma  chaîne  et  laissai  Patelier. 

La  vapeur  m'emporta  loin  de  notre  demeure. 
En  quillant  le  wagon,  je  marchai  près  d'une  heure 
Pour  atteindre  le  seuil  du  cher  et  vieux  manoir  ; 
Et  quand  je  l'atteignais,  il  faisait  déjà  noir. 

L'air  des  prés  et  des  champs,  baume  qui  vous  pénètre. 
L'air  n'avait  pas  encore  imprégné  tout  mon  être  ; 
Puis  j*avais  vu  pointer  la  lune  à  l'horizon  : 
Je  sortis  pour  rôder  autour  de  la  maison. 

Ronde  comme  une  hostie,  émergeant  du  feuillage, 
La  lune  éclairait  tout...  Vers  le  prochain  village. 
Rêveur,  humant  la  brise,  écoutant  les  oiseaux. 
J'allai  voir  resplendir  les  rayons  sur  les  eaux. 

*  Oaaod  il  reçnt  ces  nrs,  les  derniers  que  nous  loi  ayons  adressés,  Victor  de 
Laprade  n'avait  plus  qat  cinq  moia  à  fÎTre. 


UN  mriRPRiTB  i85 

Longtemps  je  contemplai  les  reflets  de  la  Sè?re, 
Et  je  rentrai  priant,  de  Tâme  et  de  la  lèvre» 
Priant  Celai  qai  donne  aux  travailleurs  lassés 
Qoelqnea  instante  de  trêve,  — *  hélas  !  si  tdt  passés  ! 

Ce  matin,  quand  la  cloche  eut  de  sa  voix  légère 

Fait  retentir  Tappel  jusqu'à  la  Gombergère, 

Je  me  rendis  au  bourg  avec  les  paysans, 

Jeunes  gens  aux  pieds  vifs,  anciens  aux  pieds  pesants» 

En  face  de  Tautely  de  quelle  ardeur  extrême 

Mon  coeur  implora-t-il  Jésus  pour  ceux  qu*il  aime  ! 

Pour  vous,  ami,  qu'il  fait  si  durement  souffrir. 

Et  qui  n^admettez  plus  qu'un  seul  bonheur  :  mourir  ! 

Or,  comme  de  Verton  je  rentrait  solitaire, 

El  que,  pensant  i  vous,  j'allais,  l'œil  vers  la  terre, 

J'aperçus  tout  i  coup,  en  marge  du  chemin, 

Une  touffe  odorante  ;  et  j'y  portai  la  main  : 

«  Oui,  je  veux  renvoyer,  me  dis«je,  à  mon  vieux  mettre,  n 

Ce  serpolet  breton  qu'en  ce  pli  je  vais  mettre, 

Parmi  ces  vers  écrils  en  hâte,  puisse-t-il, 

Ami,  vous  réjouir  de  son  parfum  subtil  ! 

Moi  qui  ne  vous  vois  plus,  qu'il  soit  mon  interprète  ; 

Qu'il  vous  dise  :  «  Là-bas,  toujours  il  vous  regrette. 

L'obscur  rimeur,  à  qui,  vous,  poète  admiré. 

Vous  avex  fait  un  don  sans  prix,  un  don  sacré  : 

Celui  de  votre  cœur  —  insigne  préférence  !  — 

Un  des  cœurs  les  plus  grands  dont  s'honore  la  France  I  » 

Éimi  GtoiAim. 

U  OMib«iirtp  éioMBiki  9t  JaRlet  18». 


CURIOSITÉS  HISTORIQUES 


H.  Tabbé  Cahour  a  termiDé  le  26  juillet  dernier,  dans  la 
Semaine  reUgieu$e  de  Nantes,  le  cours  de  ses  laborieuses  éluca- 
brationsy  relatives  (ou  soi-disant)  à  Y  Apostolat  de  S.  Clair.  Cela 
durait  depuis  le  23  février.  Il  y  a  eu,  il  est  vrai,  quelques  relâches. 

Comme  j*en  exprimais  la  crainte  ici  même,  en  mai  dernier,  le 
temps  me  manque  en  ce  moment  pour  répondre  à  fond  à  ce  qui 
peut  mériter  réponse  dans  cette  amplification,  où  la  rhétorique 
tient  plus  de  place  que  la  critique.  Mais  mon  vénérable  contradic- 
teur ne  perdra  rien  pour  attendre. 

Afin  de  montrer  tout  de  suite  mon  désir  de  rendre  justice  à 
son  œuvre,  je  veux  du  moins  continuer,  en  quelques  pages,  de  iaire 
connaître  au  public  ses  procédés  de  discussion  si  ingénieux,  et 
les  ressources  extraordinaires  de  son  érudition. 

En  mai  dernier,  après  avoir  cité  un  passage  traduit  par  H. 
Cahour,  attribué  par  lui  —  pour  les  besoins  de  sa  cause  —  à  Sul- 
pice  Sévère,  qui  n'a  jamais  rien  écrit  de  pareil,  je  disais  : 

«  De  ces  traits,  qui  prouvent  la  gravité  d'un  auteur,  le  sérieux 
«  qu'il  met  dans  une  discussion,  il  y  en  a  à  peu  près  à  chaque 
«  feuillet,  on  pourrait  en  faire  un  recueil.  » 

Dans  les  articles  de  son  travail  parus  depuis  lors,  l'excellent 
H.  Cahour  a  eu  la  bonté  de  fournir  pour  ce  recueil  de  nouveaux 
traits.  Quelques-uns  sont  d'une  telle  nature,  tellement  originaux 
et  imprévus,  que  si  je  tardais  davantage  à  les  signaler  au  monde 
savant,  je  serais  accusé  de  mettre  la  lumière  sous  le  boisseau. 

Dans  mon  mémoire  sur  S.  Clair,  pour  démontrer  la  rareté  des 
chrétiens  de  Nantes  vers  la  fin  du  III*  siècle  ou  au  commencement 


GUBiosnnis  HisTORiQins  i37 

du  lY^  je  m'étais  servi  des  Actes  des  SS.  Donatien  et  Rogatien. 
Natarellement,  j'avais  étudié  ces  Actes  sur  le  texte  original  publié 
par  les  Bollandistes  et  par  Dom  Ruinart  %  texte  identique  dans 
l'une  et  l'autre  édition,  à  quelques  variantes  près,  que  le  second 
éditeur  a  tirées  de  manuscrits  anciens,  inconnus  à  ses  prédécesseurs. 

Quelques  critiques  regardent  ces  Actes  comme  quasi-contem- 
porains du  martyre  (rédigés  par  exemple  vers  320)  ;  d'autres 
rapportent  la  rédaction  actuelle  au  commencement  du  Y*  siècle  ; 
tous  y  voient  le  texte  le  plus  ancien,  venu  jusqu'à  nous,  de 
l'histoire  des  saints  martyrs,  et  un  texte  dont  l'autorité  vaut  celle 
d'un  récit  original. 

Cela  gênait  beaucoup  M.  Cahour,  car  d'après  ce  récit,  non  seu- 
lement les  chrétiens  de  Nantes  étaient  en  très  petit  nombre,  mais 
on  ne  peut  même  pas  affirmer  qu'après  le  départ  de  l'évèque 
(jtaeerdotis  abserUia)  il  y  eût,  à  cette  époque,  dans  cette  ville, 
d'autres  fidèles  que  Donatien  et  Rogatien.  D'où  une  brèche  notable, 
désagréable,  dans  la  thèse  de  notre  digne  contradicteur. 

Quand  on  peut  imaginer  des  textes  de  Sulpice  Sévère,  on  n'est 
pas  embarrassé  pour  si  peu.  Voici  donc  ce  qu'imagine  ici,  pour  se 
tirer  de  peine,  H.  Cahour. 

Les  Actes  de  SS.  Donatien  et  Rogatien,  publiés  par  Henschen  * 
et  Ruinart,  ne  seraient  point  —  comme  tous  l'ont  cru  jusqu'ici  ^ 
le  texte  le  plus  ancien  venu  jusqu'à  nous  de  l'histoire  des  saints 
martyrs  ;  selon  H.  Cahour,  ils  ont  été  rédigés  seulement  au  XVII* 
siècle  par  Henschen  lui-même,  et  légèrement  modifiés  par  D. 
Ruinart.  Ce  n'est  donc  pas  dans  une  rédaction  aussi  récente  qu'il 
bol  chercher,  sous  sa  forme  la  plus  ancienne  et  la  plus  fidèle, 
l'histoire  des  deux  héros  nantais.  En  réalité  —  au  dire  de  M. 
Cahour  —  le  texte  authentique  de  leur  histoire,  et  qu'on  peut  du 
moins  rapporter  au  V«  siècle,  c'est  celui  qui  forme  encore  les 


1.  Aeia  Martyrum  shuera. 

a  Ce9i  cet  illostre  Bollandiste,  qui  a  édité,  an  24  mai,  les  Actes  des  SS.  Dona- 
tien et  Rogatien. 


iS8  cnuMnii  mwtùKwn 

leçonê  du  second  noelarne  de  Toffice  dei  SS.  Donatien  et  RogatieOf 
où  il  a  été  rétabli  par  la  Gommiasion  liturgique  de  1851.  La 
grande  supériorité  de  ces  leçons  aoi  yeux  de  M.  CahoUr,  e*est 
qu'elles  disent,  ou  du  moins  il  croit  y  lire  que  Donatien  convertit 
à  l*Éfangile,  outre  son  frère  Rogatien,  beanoonp  d'autres  Nantais  : 
hm  tttuUoi,  ac  prœe^^m  Bog^iiamumf  im  CkriUmn  credtrê  eom- 

Tel  est  le  système  de  M.  Cahour,  non  jeté  en  passant  dans  um 
simple  phrase,  mais  formulé,  développé  avec  réflexion  dans  plu* 
sieurs  pages  très  compactes  de  la  Semêim  r$Ugi$u»e  '.  Il  serait 
facile  de  prouver  que  les  leçons  du  bréviaire  nantais  sont  et  ne 
peuvent  être,  au  contraire,  qu'un  abrégé  plua  ou  moina  exact  des 
Actes  édités  par  Ruinart  et  Henscben.  Mais  il  y  a  quelque  cboae 
de  plus  urgent  que  cette  démonstration,  c*eat  de  erier  au  respect- 
table  M.  Cabour  :  Casse^cou  ! 

N'est-ce  pas  en  effet  une  aberration  plua  qu'ordinaire  de  pré* 
senter  les  Actes  des  saints  publiés  par  les  Bénédictins  et  les  Bol- 
landistes  comme  leur  CBuvre  personnelle  -*  du  moins  au  peint  de 
vue  de  la  rédaction,  -^  quand  tout  le  monde  sait  que  cea  Mvanta 
hommes  se  faisaient  une  loi,  un  scrupule,  une  religion,  mainte  fois 
proclamée  par  eux,  de  reproduire  lea  vénérables  monuments  de 
fantiquité  chrétienne  comme  ils  exisXeui  Uaus  les  manuscrits,  sans 
la  moindre  altération,  ni  le  moindre  changement,  au  beaoin  avec 
leurs  fautes  ? 

Qui  jamais,  avant  M.  Gahonr,  eut  pareille  idée  7 

N'est-ce  pas  là  justement  le  contre-pied  de  la  méthode  dea 
Bollandistes  et  des  Bénédictins  T  la  négation  complète  du  principe, 
du  but,  du  mériie  de  leurs  travaux  gigantesques,  dont  l'objet,  le 
résultat  a  été  de  déterrer,  de  publier,  avec  une  fidélité  entière,! 


J.  Miiiœ  et  Offc.  fropr.  démc.  Naim.  1857,  p.  30. 

2.  Semaine  religieuse  de  Nanlee  do  24  mai  1884,  p.  485, 486,  489.  «m  rèpétitios 
à  la  p.  488,  note»  où  il  e»t  «aoore  ^utitioQ  des  t  AcU»  rédigé  par  Uemektfniut 
et  Buinêrt,  • 


CiSKMÏVtB  BISTOtlIQOBS  499 

gùréié  et  une  exaetitade  admirables,  les  textes  originanx  des 
monuments  de  notre  histoire  civile  et  religieuse,  enfouis  jusque-là 
dans  les  manuscrits? 

Croyez-vous  que  tout  cela  émeuve  notre  honorable  contra- 
dicteur ?  Nullement  Cette  idée,  si  étrange  qu'elle  soit,  il  ne  Ta 
point  admise  à  Taventare.  A  Tappui  il  a  de<<  preuves,  et  il  nous 
les  sert  —  en  latin  et  en  français... 

C*est  ici  que  le  spectacle  devient  réellement  intéressant. 

Nous  ne  saurions  trop  engager  les  amateurs  de  curiosités  intel* 
lectuelles  et  de  bizarreries  littéraires  à  braver  Faridité  des  citations 
que  nous  allons  être  obligé  de  foire  :  ils  en  seront  récompensés 
en  voyant  à  quels  expédients  étranges  ou  à  quel  aveuglemeni 
merveilleux  peut  mener  le  parti  pris  de  soutenir  coûte  que  coûte, 
au  moins  pour  la  galerie,  une  thèse  insoutenable. 

Voyons  les  prétendues  preuves  fournies  par  II.  Cahour,  d'abord, 
60  ce  qui  touche  Ruinart  : 

«  Ruinart  (dit-il)  prend  lui-même  la  peine  de  dire  (ft«'î{  h$  a 
c  compoiés  (les  Acl  a  SS.  Donatiani  et  Rogatiani)  sur  des  Actes  re- 
«  cueillis  par  un  très  vieil  écrivain,  «  quœ  pervetuitisiimuê  scriptor 
«  coUegU,  »  mais  aussi  sur  les  Actes  rédigés  par  les  BoUatèdistés, 
c  qu'il  avoue  avoir  réédités  (rursum  proferimus)  et  amendés, 
€  prétend-il,  autant  que  possible  (ni  quantum  fi&ri  potêst  emenda- 
«  tiora  habeantur)  \  » 

Voici  maintenant  le  passage  que  les  lignes  ci-dessus  prétendent 
traduire  ou  résumer.  On  va  voir  si  cela  se  ressemble.  C'est  le 
premier  paragraphe  de  l'Avertissement  (Admonitio)  rédigé  par 
Ruinart  et  placé  par  lui  en  tète  des  Actes  de  SS.  Donatien  et 
Rogatien  : 

4  Namietia,  in  Annonça  prdvio*        c  A  Nantes,  dans  la  province 
da,  qoam  hodie  Britanniam  mino-     d'Arroorique  que  nous  appelons  au- 
appellamos  ,    Rogatianos  et     jourd'hui  la  petite  Bretagne,  Roga- 


f .  Sim^mê  réUtieuie  ie  J«é«(ef,  S4  mai  1884,  p.  485. 


140  GimiosiTÉs  msTORionss 

DonatianoSigermaiiifiratres,  illustre     tien  et  Donatien,  frères  germains, 
martyriom  consammarunt.  Eorum     consommèrent  un  illustre  martyre. 
Acta,  quœ  penretustus  *  seriplor  ano-     Lf'urs  Actes,  qu'un  écrÎTain  anony- 
nymus  collegit,  jam  à  Surio  et  Bol-     me  très  ancien  avait  recueillis,  que 
landianis  édita,  rursum  proferimus,     Surius  et  les  BoUandistes  avaient 
sed  cum  nonnuUis  codidbus  manus<     déjà  édités  {edUa) ,  nous  les  publions 
criptisooUata,  ut  quantum  fieripo-     de  nouveau  {runum  proferimm) 
test  emendatiora  habeantur  >.  »         après  les  avoir  collationnés  sur  plu- 
sieurs exemplaires  manuscrits,  afin 
de  les  rendre  aussi  corrects  que 
possible.  » 

Où  donc  Ruinart  dit-il  qu'il  a  composé  les  Actes  de  SS.  Donatien 
et  Rogatien,  ou  que  les  BoUandistes  les  ont  rédigés  ?  Edita^  profe- 
rimus  signifient  éditer,  publier,  et  non  composer  ou  rédiger.  Donc 
double  contresens  de  H.  Gahour.  Ruinart  fait  même  explicitement 
profession  de  suivre  le  texte  des  manuscrits,  puisque  c'est  avec  ce 
texte  qu'il  s'efforce  d'améliorer  les  éditions  précédentes  :  décla 
ration  toute  contraire  à  la  thèse  de  notre  honorable  contradic- 
teur. 

Passons  aux  BoUandistes. 

«  Recourant  (dit  M.  Gahour)  à  leur  important  recueil  (le  recueil 
«  des  BoUandistes,)  je  vois  que  leurs  Actes  (les  Actes  des  SS. 
«  Donatien  etRogatien)  sont  Tœuvre  d'Henschenius,  lequel  déclare ^ 
«  en  toute  simplicité  et  vérité,  les  avoir  rédigés  !<>  sur  des  docu- 
«  ments  empruntés  à  l'étranger,  au  monastère  de  Saint-Maximin  à 
«  Trêves,  et  à  l'église  Saint-Sauveur  d^Utrecht,  où  la  gloire  de 
«  nos  saints  était  parvenue  ;  2o  à  un  légendaire  propre  aux 
c  BoUandistes  et  leur  servant  de  contrôle  {ac  nostro  legendario 
«  côntulimus)  ;  3®  à  des  abrégés  tant  anciens  que  plus  récents 
c  (aligna  compendia  apud  Bonium  Mombritium  et  alios  recentio- 
c  res)  ;  4^  à  Surius  {cum  édita  à  Surio)   et,  de  préférence  à  toute 

1.  Et  non  pervetutlitiimusj  comme  écrit  M.  Cahoor,  dont  les  ciUtioDS  sont  rare- 
ment exactes. 

2.  Acte  Martyrum  sincera  edit.  1689,  in-4o,  p.  294  ;  édit  1731  in-foU  p.  245. 


GimiOSITÉS  HISTORIQUES  141 

«  autre  source,  aux  Offices  propres  de  la  ville  et  du  diocèse  de 
«  Nantes  discutés  en  l'an  1263  (ac  potissimum  in  Officiis  prapriis 
«  urbis  et  diœcesis  NannelensiSy  anno  ii63  excussû)  *.  » 

En  face  de  ces  affirmations  si  précises  de  M.  l'abbé  Cahour, 
plaçons,  comme  tout  à  l'heure,  le  texte  qu'elles  sont  censées 
représenter.  C'est  une  dizaine  de  lignes  du  Commentarius  prœvitês 
ou  introduction  placée  par  le  P.  Henschen  en  tète  des  Actes  de 
SS.  Donatien  et  Rogatien,  imprimés  au  24  mai  dans  le  recueil  des 
Bollandistes  : 


<c  Acta  martyrii  eorum  (SS.  Do- 
natiani  et  Rogatiani)  damus  ex 
codicibus  manuscriptis  Trevirensi 
imperialis  mooasterii  S.  Haximioi, 
et  altero  nostro  Legendario  illustri, 
cujusjam  saBpius  fecimus  mentio- 
nem  :  cooiuiimus  autem  ea  cum 
editisi  Laureotio  Surio,  qui  agnos- 
clt  esiconscripta  graviter  esse.  Aliqua 
eorumdem  compendia  leguntur  apud 
fioninum  Mooibritium  et  alios  re- 
centiores,  tum  etiatn  in  manus- 
cripto  Ultrajectino  ecclesiss  S.  Sal- 
vatoris»  ac  potissimum  in  Officiis 
propriis  urbis  et  diœcesis  Nanne- 
tenais  anno  11  DC  XXili  excusis  >.  » 


Nous  donnons  les  Actes  du  mar- 
tyre des  SS.  Donatien  et  Rogatien 
d'après  plusieurs  manuscrits,  Tun 
appartenant  au  monaslère  impé- 
rial de  Saiut-Maximin  de  Trêves, 
l'autre  à  nous,  qui  est  le  célèbre 
Légendaire  «  dont  nous  avons  déjà 
souvent  fait  mention  :  de  plus,  nous 
les  avons  conférés  à  l'édition  de 
Laurent  Surius,  qui  reconnaît  que 
ces  Actes  furent  écrits  avec  gra- 
vité. Oa  en  trouve  divers  abrégés 
dans  Boninus  Mombritius  et  au- 
tres auteurs  plus  récents,  dans  un 
manuscrit  de  l'église  Saint-Sauveur 
d'Utrecbt,  et  particulièrement  dans 
les  Ofûces  propres  de  la  ville  et  du 
diocèse  de  Nantes  imprimés  en 
l'an  1623. 


Ce  texte  contredit  sur  tous  les  points  le  prétendu  résumé  de 
H.  Cahour. 

lo  D'après  ce  résumé,  le  P.  Henschen  «  dédarey  en  toute  sim- 
c  plicité  et  vérité,  quil  a  rédigé  les  Actes  de  SS.  Donatien  et  Ro- 
€  gatien.  »  —  Henschen  déclare  au  contraire  nettement  qu'il  se 
borne  à  les  publier  :  damus^  dit-il,  «  nous  donnons,  nous  pu- 

i.  Semaine  religietise  de  Nantes,  2i  mai  1884,  p.  485. 
3.  BoH.  Acta  SS,  Maii,  t.  V,  page  279  (édit.  d'Anvers). 


443  cuBUMHffif  BifOEioras 

blioQS,  nous  éditons,  »  mais  jamais  «  nous  rédigeons^  noua  corn* 
posons.  »  Nul  doute  sur  ie  sans  du  mot  ;  d'ailleurs  il  faudrait  le 
passé  :  c  nous  avons  rédigé.  »  Donc,  troisième  contresens,  des 
plus  notables^  à  la  charge  de  notre  digne  contradicteur,  et  démo- 
lition complète  du  système  trop  excentrique  qui  attribue  au 
XV[I«  siècle,  à  Henschen  même,  la  rédaction  des  Âcies  originaux 
de  SS.  Donatien  et  Rogatieo  publiés  par  lui  et  par  Ruinart. 

V  M.  Cahour  fait  dire  à  Henschen  que,  pour  former  le  texte  des 
Actes  de  SS.  Donatien  et  Rogatien,  il  s'est  servi,  non  seulement 
du  légendaire  bollandien,  du  manuscrit  de  Trêves  et  de  Tédition 
de  Surius,  mais  aussi  des  abrégés  de  Mombrice,  de  Saint-Sauveur 
d'Utrecbt  «  et,  de  fréférmue  à  toute  autre  source^  des  Offices 
«  propres  du  diocèse  de  Nantes;  »  il  le  félicite  môme  de  cette 
préférence.  —  Henschen  ne  dit  rien  de  semblable  :  il  mentionne 
Texistence  des  abrégés,  mais  après  avoir  nettement  marqué  qu'il 
a  établi  le  texte  des  Actes  exclusivement  avec  le  manuscrit  de 
Trêves,  le  légendaire  bollandien  et  l'édition  de  Surius.  G*est  donc 
là  encore  une  altération  injustiOable,  des  déclarations  d'Henschen, 
qui  n*a  rien  pris  aux  OiBces  de  Nantes,  et  qui  au  contraire  (avec 
toute  raison.)  y  voit  simplement  un  abrégé  des  Actes  publiés  par  lui. 

3*  Une  altération  plus  grave,  plus  inexplicable,  est  celle  qui 
regarde  ces  OfGces  de  Nantes.  Henschen  parle  d'un  Propre 
imprimé  en  1623  :  «  m  Offlciis  proprUs  urbit  et  diœeesis  Non' 
netensis,  anno  M  DC  XXlll  exctisis.  »  Ce  qui  se  rapporte 
évidemment  au  Propre  nantais  publié  par  l'évèque  Cospeau  (ou 
Cospéan)  en  162%,  mais  dont  plusieurs  exemplaires  (comme  cela 
se  voit  pour  beaucoup  d'auUres  livres)  ont  des  titres  avec  la  date 
de  l'année  suivante. 

Dans  la  traduction  et  citation  qu*il  a  faite  de  ce  passage^ 
II.  Cahour  remplace  les  trois  derniers  mots  :  «  anno  u  dg  xxni 
exemis,  »  par  ceux-ci  :  amw  litS  excuuxiy  <c  discutés  en  Fan  1263». 

Cette  altération  est  sans  excuse.  Dans  le  texte  des  Bollandistes, 
la  date  MDGXXiii  étant,  comme  ici,  en  chiffres  romains,  impossible 
de  la  confondre  avec  celle  de  M  ccLxm  (1263)  que  M.  Cahour  lui 


OmmTta  8IST0IUQU68  148 

substitue.  Nul  prétexte  non  plus  pour  remplacer  «tfctmi  (imprimés), 
dont  le  sens  est  parfaitement  clair  \  pareâROtiim,  qui  ne  signifie 
même  pas  ce  qu'on  veut  lui  faire  dire  *. 

Bien  mieux,  cetle  altération,  loin  d*être  une  simple  méprise, 
sert  de  base  à  tout  le  système  par  lequel  H.  Gabour  prétend  élever 
raatorité  historique  des  leçons  du  bréviaire  de  Nantes  (mention- 
nées plus  haut,  p.  138)  au-dessus  de  celle  des  Actes  originaux  publiés 
par  Henschen  et  dom  Ruinart. 

En  effet,  en  1263,  Hélie,  chantre  de  Nantes,  rédigea  sous  forme 
sommaire  un  tableau  ou  Ordinaire  des  offices  célébrés  dans  cette 
église.  Fondé  sur  le  soi-disant  témoignage  d'Henschen,  —  c*est- 
à*dire  sur  la  fiiusse  date  et  Pallération  inexplicable  qu'il  y  a  lui- 
même  introduites,—  H.  Gabour  affirme  qu'à  cette  occasion,  en  1263, 
les  Actes  de  SS.  Donation  et  Rogatien  furent  soigneusement  diiCfi- 
té$,  que  le  résultat  de  cette  discussion  Ait  la  proclamation,  par 
Hélie,  des  leçons  actuelles  du  bréviaire  nantais  comme  le  texte  le 
plus  ancien,  le  plus  authentique  de  l'histoire  des  saints  martyrs. 

Tout  cela  tombe  quand  on  s'en  tient  au  texte  véritable  d'Hens- 
chen,— où  il  n'est  question  ni  de  VOrdinaire  d'Hélie  ni  de  1863, 
mais  tout  simplement  d'un  Propre  nantais  imprimé  en  1628. 

Cela  tombe  encore  quand  on  consulte  VOrdinaire  d'Hélie,  •—  où 
Fon  voit  que  la  légende  des  deux  frères  nantais,  mentionnée  dans 
ce  livre,  ne  peut  être  celle  qui  figure  au  bréviaire  actuel  de 
Nantes'. 

Donc  pour  Thonneur  de  soutenir  —  tellement  quellement  —  une 


I.  Depuis  le  XVI*  siéde  excudire  s'emploie  coorammeot  pour  iodiqBer  raetion 
de  reprodaire  une  osufre  par  la  grafure  ou  par  riaprimerie, 

%,  EswUn  veut  dire  tecouir  an  sens  propre,  mais  non  éiicul$rf  qui  serait  un 
sens  figuré. 

3.  Notez  que  nous  n'avons  nullement  Tidée  de  discntar  le  système  qui  aUribue 
ani  leçons  do  bréfiaire  de  Nantes  une  antiquité  et  une  autorité  supérieures  à  celles 
des  Actes  originanz  publiés  par  Henschen  et  par  Kuinart;  il  suffit  de  lire  ces  deux 
documents  pour  rejeter  cette  hypothèse;  la  comhaUre  serait  perdre  son  temps.  Quant 
à  VOrdimn  d'Hélie,  nous  y  refiendrons  un  jour  afec  tout  le  défeloppement  qu'il 
mérite* 


144  cumosiTÉs  msTotuQims 

thèse  insoutenable,  Thonorable  II.  Cahour  n'a  pas  reculé  devant 
les  étrangelés  suivantes  : 

i«  Méconnatlre  le  caractère  de  l'œuvre  des  Bollandistes  et  de 
celle  de  Dom  Ruinart,  au  point  qu'il  semble  ne  pas  se  douter  de  la 
nature  de  ces  deux  recueils  ; 

2*  Entasser,  dans  l'interprétation  de  quelques  lignes  d'un  latin 
limpide^  une  suile  de  contresens  invraisemblables,  qui  mènent  h 
se  demander  si  l'auteur  de  pareilles  fautes  sait  le  latin  ; 

30  Altérer,  sans  nul  prétexte,  le  texte  parfaitement  clair  dont  on 
s'appuie,  au  point  de  remplacer  une  date  du  XVII*  siècle  par 
une  du  XIII*,  en  fondant  tout  un  système  sur  cette  altération,  — 
qui  paraîtrait  mériter  un  autre  nom... 

Voilà  les  procédés  de  discussion  de  notre  honoré  contradicteur. 

Toutefois  —  nous  le  disons  très  haut  —  nous  ne  songeons  nul- 
lement à  l'accuser  d*une  falsification  volontaire;  nous  croyons, 
malgré  ses  contresens,  qu'il  entend  le  latin  ;  môme  qu'il  peut  savoir 
ce  que  sont  en  réalité  les  recueils  hagiographiques  des  Bénédictins 
et  des  Bollandistes. 

Deux  circonstances  expliquent  à  nos  yeux  — sans  les  justifier  — 
toutes  les  singularités  de  sa  polémique. 

D'abord,  la  Semaim  religieuse  de  Nantes  nous  a  appris  qu'il  était 
malade.  La  maladie  a  parfois  de  singuliers  effets*. 

En  outre  — H.  Gahour  le  proclame  lui-même  dans  son  travail 
—  il  est  de  l'école  de  l'abbé  Darras,  auquel  il  ne  ménage  pas 
son  admiration.  Or  cette  école  a,  en  matière  de  discussion  his- 

J.  Un  de  ces  effets  digne  d'être  noté,  c'est  Taccnsation  portée  contre  moi  de  con- 
tester (au  moins  indirectement)  i'aathenticité  des  reliques  des  SS.  Donatien  et 
Bogatien  {Semaine  relig,  du  24  mai,  p.  489-490).  Accusation  à  laquelle  je  n*ai 
jamais  donné  le  moindre  prétexte.  J*ai  dit  —  ce  qui  est  incont«>stabIe  —  que  les 
Actes  originaux  des  deux  saints  martyrs  (publiés  par  Benschen  et  Iminart)  «  ne 
mentionnent  pas  leur  sépulture  :  >  rien  de  plus,  rien  de  moins,  —  rien  donc  qui 
implique  que  leurs  corps  eussiini  été  détruits  après  leur  mort  et  que  l'on  n'ait  pu 
ultérieurement  les  trouver  et  les  reconnaitre.  Celte  accusation  est  donc,  cjmme  le 
texte  de  Snlpice  Sévère,  une  pure  imagination,  œgri  somnium.  Autrement  ce  sertit 
calomnie  pure,  fabriquée  pour  me  noircir  près  des  lecteurs  de  la  Semaine  reUgieute 
»  et  à  Bien  ne  plaise  qne  j'impute  pareil  méfait  au  digne  M.  Cahour  I 


GUBIOSITiS  HISTORIQUES  145 

torique,  des  procédés  —  obligés  en  quelque  sorte  —  dont  il  serait 
naïf  de  s'étonner.  Comme  il  est  bon  de  ia  faire  connaître,  nons 
reprodoisons  ici  le  portrait  qu'en  a  tracé,  avec  une  autorité  ma- 
gistrale^ un  illustre  Jésuite,  l'un  des  premiers  érudils  de  TEurope» 
le  R.  P.  de  Smedt,  président  actuel  des  Bollandistes.  A  la  fin  du 
livre  où  il  a  tout  récemment  exposé  les  Principes  de  la  critiqua 
historique^  et  qui  avait  déjà  paru  sous  une  autre  forme,  ce  savant 
religieux  dit  : 

•  c  Parmi  ceux  dontnousambitionnionslessuffrages,  il  s'en  trouve 
qui,  tout  en  se  déclarant  d'accord  avec  l'auteur  sur  le  fond  des 
idées,  ont  blâmé  la  façon  dont  il  les  a  proposées.  Ils  constataient, 
avec  un  douloureux  étonnement,qu*ils'altaquait  surtout  à  des  écri* 
vains  catholiques  du  plus  pur  esprit  ;  qu'il  allait  chercher  dans  leurs 
livres  ses  allusions  et  ses  exemples  lorsqu'il  était  question  de 
signaler  d'odieux  défauts  ;  enfin,  qu'on  eût  dit,  à  le  lire,  que  les 
dangers  pour  la  saine  critique  sont  surtout  à  craindre  de  ce  côté. 

c  Nous  Tavoueruns  sans  détour  :  ouï,  nous  avons  visé  tout 
spécialement  quelques  écrivains  catholiques.  Et  même,  ce  qui  nous 
a  fait  entreprendre  notre  travail,  c'est  la  douleur,  VindignatUm 
qu'a  excitée  en  nous  le  succès  de  certains  ouvrages,  tels  que  VHiS^ 
toiregenérale  de  FÉglisede  rabbéDarras,dontles  auteurs  semblent 
prétendre  racheter,  par  le  bon  esprit,  le  manque  d'étude  sérieuse 
et  de  probité  scientifique.  Il  y  avait  là,  pour  la  science  catholique, 
un  scand^tle  et  un  danger  qu'il  fallait  combattre  à  tout  prix.  A  nos 
yeux  c'était  un  devoir  de  conscience.  Nous  taire,  par  crainte  de 
qualifications  et  de  suppositions  désobligeantes,  nous  eût  paru  une 
lâcheté. 

«  Du  reste,  les  sévérités  que  nous  avons  cru  pouvoir  nous  per- 
mettre à  l'endroit  d'écrivains  catholiques  ont  été  accentuées  avec 
plus  d'énergie  encore  par  des  hommes  d'une  incontestable  com- 
pétence. M.  l'abbé  Ulysse  Chevalier  dans  les  Lettres  chrétiennes, 
M.  l'abbé  Duchesne  dans  le  Bulletin  critique  '  leur  ont  fait  enten- 

1.  C'est  M .  Tabbé  Dachesne,  le  savant  professent  de  rUniversUé  ctOioliqoe  de 
TOn  LVI  (VI  Dl  U  6«  SàlUB).  10 


146  cmiôstTifl  msToiuoims 

dre  despiroles  tout  autrement  dures  que  les  nôtres  ;  et  nous  lisons, 
dans  la  dernière  livraison  du  BuUetin  (15  janvier  1883) ,  que 
M.  Tabbé  Douais,  professeur  d*liisloire  ecclésiastique  à  la  Faculté 
catholique  de  Toulouse,  dans  une  brochure  sur  VEns$ignemêiU 
d0  l  histoire  ecdésiastiquê,  signale  c  Vinsuffisance  des  histoires 
«  fénétaks  de  Bohrbacher  et  de  Darras,  qui,  parce  qu'elles  furent 
«  écrites  dans  on  sens  antigallican,  parurent  combler  toutes  les 
«  lacunes,  mais  dont  le  succès  a  été  considéré  à  l'étranger  comme 
€  h  pretêioe  ta  plus  significative  de  la  décadence  des  études  his- 
«  toriques  au  sein  du  ckrgé  français.  » 

t  Ces  maîtres  distingués  ne  se  sont  pas  fait  illusion  plus  que 
nous  ;  ils  ont  vu  que  la  liberté  de  leur  langage  donnerait  lieu  à 
bien  des  froissements  ;  mais  ils  ont  jugé,  comme  nous,  que  des 
intérêts  supérieurs  étaient  en  jeu  et  qu'il  ne  fallait  pas  trop  craindre 
de  blesser  pour  essayer  de  guérir  V  » 

Le  scandale  et  le  danger  dénoncés  là  par  le  P.  de  Smedt  sont 
bien  graves,  puisqu'un  homme  de  son  caractère,  si  haut  placé  dans 
Testim^du  monde  savant  et  du  monde  religieux,  et  dont  la  modé- 
ration égale  la  science,  se  croit  tenu  de  les  combattre  avec  une  (elle 
énergie. 

Rien  à  ajouter  à  cette  sentence  qui  est  sans  appel,  qui  d'ailleurs, 
pour  nous  aussi,  pour  le  cas  particulier  que  nous  examinions  tout 
à  l'heure,  explique  bien  des  choses. 

Car  peut^on,  sans  injustice,  attendre  mieux  du  disciple  que  du 
mettre? 

ÂKTHUR  DE  Lk  BORDEIUB. 


PtfiA,  qui  a  Uroové  le  vni  aom  d«  VHist9irê  eceUsiêitiquê  de  l'abbé  Darrai ,  si  jus- 
tement baptisée  par  lai  Horlus  apocryphorum,  le  Jardin  des  apocryphes  et  des 
Milm;  voir  Bulletin  crit.  dn  1*'  mars  f883,  p.  8t. 

I.  H.  h  «•  Smtit,  Mncipti  de  la  criHfue  MiUriquê,  Uége  et  Paris»  t88S,p.984 
4  287. 


MOTICES  ET  COMPTES  RENDUS 


LES  ARMORICAINES,  par  M.  Cueèae  Roulleaux,  rédacteur  en  chef  de  la 
Vendée.  —  iq-8«,  Paris,  J)eQtu. 

I 

C'est  presque  un  lieu  commun  Je  se  plaindre  que  la  cama* 
raderie  ou  l'hostililé  ôlent  toute  justice,  toute  mesure  aux 
articles  de  critique  littéraire.  La  politique  se  fourre  partout,  et  ce 
n'est  pas  seulement  par  principe  d'esthétique  qu'on  est  Hugophobe 
ou  Bugolâtre.  Le  temps  remettra  les  hommes  et  les  livres  à  leur 
place.  En  attendant,  j'estime  que  je  suis  en  situation  d'écrire  qu 
article  s^incère  sur  les  Armoricaines  de  M.  Eugène  Roulleaux  :  nous 
sommes  unis  par  les  tiens  d'une  vieille  amitié,  et  séparés  sur 
plus  d'un  point  par  nos  opinions.  La  métaphore  biblique  du 
€  voyage  de  la  vie  »  est  si  ju$t«,  que  je.  ia  risque  une  fois  de  plus  :  au 
départ,  gatment  et  d'un  pas  leste,  on  suit  le  même  chemin,  maie 
bientôt  on  se  laisse  tenter  par  des  sentiers  divers,  et  lorsqu'on  se 
retrouve,  longtemps  après,  aux  premiers  cheveux  blancs,  on 
s'aperçoit  qu'on  n*a  pas  tiré  des  épreuves  de  la  roule  absolamenl 
la  même  moralité. 

C'est,  au  moins,  grand  plaisir  d'écouler  le  récil  du  voyage  d'un 
compagnon  des  premières  étapes.  Or,  en  lisant  les  belles  pages  des 
Armoricaines,  il  me  semble  recevoir  la  confidence  des  impressions, 
des  sentiments,  des  pensées,  des  admirations  d'un  ami  ;  je  m'y 
intéresse  toujours,  j'y  applaudis  souvent,  j'y  conlredis  parfois.  Il  y 
a  plus  d'un  profit  dans  la  franchise,  et  les  œuvres  fortes  supportent 
aisément  la  critique. 


148  NOTICES  ET  COlfPTES  RENDUS 

Les  Armoricaines,  outre  une  remarquable  Pre/a^:^,  comprennent 
quatre  parties  :  Poésies  politiques,  —  Miscellanea^  —  Sonnets^  — 
FahkSy  Chansons  et  Mélodies.  La  Préface  raconte  c  comment  on 
devient  poète,  a  c'est-à-dire  sous  quelles  influences  de  famille, 
d'éducation,  d'aspects  de  la  nature,  se  sont  développées  les 
facultés  poétiques  de  l'auteur.  Nous  en  retiendrons  deux  choses  : 
que  sa  mère  était  Bretonne,  fille  d'un  soldat  du  drapeau  blanc,  et 
qu'il  est  profondément  convaincu  «  de  forigine  spiritualiste  de  la 
poésie.  >  La  famille  maternelle  et  les  croyances  où  le  poète  puise 
son  idéal  sont  deux  éléments  essentiels  dans  la  formation  du 
talent»  et  pour  comprendre  l'œuvre,  il  importe  de  connaître 
l'homme. 

Quant  aux  quatre  parties  du  livre,  nous  ne  les  analyserons  pas 
séparément.  Nous  préférons  étudier  dans  l'ensemble  le  caractère, 
le  génie  propre,  l'âme  du  poète,  et  nous  arrêter  ensuite  à  T exa- 
men des  mètres,  du  rythme,  du  style  ;  le  fond  d*abord,  puis  la 
forme  :  c'est  logique.  D'ailleurs,  nous  sommes  de  ceux  qui  pensent 
que  le  rapport  est  intime  entre  l'idée  et  l'expression,  que  «  le  style, 
c'est  rhomme,  »  et  qu'«  il  faut  de  Vhme  pour  avoir  du  goût.  » 

II 

Eugène  Roulleaux  est  un  catholique,  et  son  cœur  et  son  esprit 
admettent  sans  réserve  la  conception  chrétienne  de  h  vie  :  il  croit 
à  Dieu,  à  la  Providence,  au  libre  arbitre,  à  l'immortalité  de  l'âme, 
comme  un  cartésien,  et  de  plus  il  croit  à  l'autorité  de  l'Eglise, 
aux  dogmes,  à  la  grâce. 

0  mon  Dieu  !  laisse-moi,  laisse-moi  ces  deux  ailes  : 
La  Foi,  qui  nous  ravit  dans  son  élan  vainqueur, 
Avec  la  Poésie  aux  splendeurs  immorteilcs  : 
L'une  a  toute  mon  âme  et  l'autre  tout  mon  cœur. 

Je  vivrai  dans  la  sphère  où  Ton  chante,  où  Ton  prie, 
Eden  dont  noire  siècle  a  perdu  le  secret, 
Et  si  j'entends  gémir  quelque  jour  ma  patrie, 
En  lui  montrant  la  Croix  je  la  consolerai. 


NOTICES  ET  COMPTES  RENDUS  149 

Strophes  et  pensées  sont  admirables  de  noblesse  et  d'élévation. 
Le  poète  donne  cette  note-là  à  pleine  voix,  à  plein  cœur,  de  loute 
son  âme.  Il  la  retrouve,  harmonieuse  et  pure,  pour  chanter  les 
délicates  tendresses  d'une  union  devant  Dieu,  autrement  sainte 
qu'un  contrat  devant  un  adjoint: 

0  toi  qui  n'as  jamais  senti  l'impure  haleine 
Du  vice,  qui  sur  nous  fond  comme  le  vautour, 
0  mon  lis  bien -aimé,  dont  l'âme  est  toute  pleine 
De  miséricorde  et  d'amour  ; 

Que  mon  cœur  reste  ouvert  sous  ton  regard  limpide  ; 
Tu  ne  verras  jamais  son  autel  profané  ; 
Le  temps  n'effleure  pas,  dans  %a  course  rapide, 
Cet  amour  que  je  l'ai  donné  ! 

Voilà  bien  le  meilleur  de  l'homme  :  la  faculté  de  s'élever  à  Dieu 
par  la  prière,  la  faculté  d'aimer  chastement  la  compagne  choisie 
avec  le  cœur. 

Mais  pourquoi  jeter  de  si  grosses  pierres  à  ceux  qui  sont  enga- 
gés dans  des  voies  moins  sûres  ou  moins  douces,  par  erreur  d*es~ 
prit  ou  par  trahison  de  la  fortune  ?  à  ceux  que  troublent 

Ces  problèmes  fatals,  sans  cesse  irrésolus  ; 

à  ceux  même  qui  se  révoltent  devant  les  iniquités  séculaires  des 
sociétés?  0  poète,  oubliez  un  peu  la  politique,  et  vous  serez  plus 
clément.  Devant  le  vice  et  la  misère,  la  pitié,  vous  le  savez,  est 
encore  souvent  de  la  justice. 

Je  ne  voudrais  pas  ici  de  malenlemlu.  Il  y  a  des  joies,  des  dou- 
leurs, des  luttes,  vieilles  comme  le  monde  et  qui  se  renouvellent 
pour  toutes  les  générations  ;  elles  seules  me  semblent  dignes  des 
chants  de  la  Uuse,et  chaque  fois  qu'Eugène  Ruulleaux  les  exprime, 
son  inspiration  grandit:  pour  célébrer  Dieu,  la  pairie,  la  famille, 
pour  chanter  l'amour,  les  vagues  tristesses  de  Tâme,  les  splendeurs 
des  nuits,  il  a  des  accents  qui  vont  au  cœur  parce  qu'ils  en  vien- 
nent. Hais  il  y  a  aussi  des  joies.et  des  douleurs,  ou  plutôt  des  vie- 


150  NOTICES  ET  COMPTES  BBNDUS 

toires  et  des  défaites  dans  ces  luttes  d*un  jour  où  s^a^^haroent  les 
hommes  ;  pour  celles-là,  c'est  une  arme  suffisante  que  la  prose, 
arme  souple  et  toujours  prèle  ;  la  pauvre  Muse  y  combat  à  regret. 
Hugo  lui-même  a  dd  la  violenter  pour  la  retenir  sur  Tétroit  champ 
de  bataille. 

J*ai  tenu  à  dire  toute  ma  pensée  sur  un  beau  livre,  et  qui  durera 
—  plus  que  ma  critique.  Dieu  merci  I  Que  j*aie  tort  ou  raison,  il 
n'importe  guère,  car  l'œuvre  est  élégante  et  solide  dans  l'ensemble, 
et  plus  d'un  lecteur  applaudira  sans  doute  aux  coups  de  lanière 
dont  Tauteur  cingle  ses  adversaires  politiques.  Lamartine  Tenten- 
dait  autrement: 

Non,  de  quelque  côté  que  le  barde  se  range, 
Sa  Muse  sert  sa  gloire  et  non  ses  passions, 

et  j*ai  gardé  de  mes  enthousiasmes  de  jeunesse  un  peu  d'idolâ!rie 
pour  les  Méditations  et  Jocelyn.  Que  le  poète  ait  ses  préférences 
pour  la  Royauté,  c'est  son  droit  ;  mais  qu'il  n'oublie  pas  que  sa 
muse  a  des  ailes,  de  larges  ailes,  et  qu'il  ouvre  l'espace  à  son 
essor. 

Je  regrette  de  ne  pouvoir  citer  une  pièce  de  plus  de  cent  vers, 
le  Bonheur j  datée  de  Lannion,  1853.  Elle  prouve  la  supériorité 
d'Eugène  Roulleaux  dans  l'élégie. 

Qu'es-tu,  Bonheur,  qu'es-tu,  toi  que  Pâme  inquiète 
Sollicite  sans  cesse  en  son  ardeur  muette  ? 

Es-tu  sous  le  chaume  ou  dans  les  palais?  dans  la  gloire,  dans  la 
poésie,  dans  l'amour?  Non,  hélas!  et  trop  d'amertume  se  mêle  au 
miel  trompeur  de  ces  fragiles  bonheurs  humains  ; 

Car  une  loi  d'en  haut  veut  que  tout  ainsi  passe, 
Bien  et  mal,  vie  et  mort,  à  peine  on  se  souvient  ; 
L*amour  usé  d'hier  fait,  sans  laisser  de  trace. 
Place  à  l'amour  nouveau  qui  vient.. 

Bonheur,  es-tadonc  dans  la  Foi?0  poète,  vons  le  dites,  la  Foi 


HOTtOH  IT  €01fFTII  BntMl  i51 

moDlrd  le  bonheiir,  mais  comme  une  fleur  céleite  ;  Uistei-lui  sa 
compagne,  la  Charité  pour  lootes  les  misères. 

On  n^est  pas  poète  élégiaque  sans  Tamour  de  la  nature.  Eugène 
Roulleaux  a  le  sentiment  profond  de  ces  beautés  qui  pareni  l'caufre 
dWine,  et  son  vers  pittoresque,  qui  résonne  parfois  comme  un  coup 
de  mer  aux  roches  de  Paimpol,  s'attendrit  du  charme  du  printemps 
et  de  la  mélancolie  des  soleils  de  novembre.  Au  spectacle  des 
cieux  et  des  bois,  le  poète  fait  souvent  un  retour  sur  la  destinée 
humaine.  C'est  bien  de  sa  propre  inspiration  qu'il  peut  dira  ; 

Et  s!  son  regard,  doux  comme  un  soleil  d'automne, 
D*un  fugitif  nuage  a  voilé  ses  rayons, 
C'est  que,  pauvres  humains^  la  tristeMe  nous  donne 
Les  seuls  bonheurs  que  nous  ayons. 

Lors  même  qu'il  ajoute  à  sa  lyre  «  une  corde  d'airain,  »  comme 
dans  Hymne  au  progrèê  et  Mekage  de  travailleurs,  l'Inspiration 
s'obstine,  et  chante 

L'archipel  lumineux  qui  dans  les  airs  se  jouet 

ou  éclaire  des  rayons  blabrds  de  la  lune  m  horrible  drame  de 
l'alcool  : 

La  lune  à  ce  moment  glissa  dans  la  mansarde. 

Cette  brute  ivre,  et  qui  c  rote  du  sang,»  dirait  André  Chénîer, 
appartient -elle  à  l'art?  Est-ce  encore  un  homme?  Les  Grecs  es- 
quivaient la  difliculté  par  une  métamorphose. 


m 


Nous  n'avons  pas  tout  dit^  mais  nous  avons  indiqué  lès  traits  ca- 
ractéristiques d'un  poète  moins  à  Taise  dans  la  satire  que  dans 
les  sujets  sublimes,  nobles,  gracieux  ou  tendres.  S'il  n'était  pas  de 
notre  avis^  nous  ne  lui  rappellerions  ni  Corneille,  fier  ù'AgésUas, 
ni  Molière,  s'enlètant  à  Jouer  la  tfftf édie»  ni  Frédéric  II,  ravi  de 


ibi  NOnCBS  ET  COMPTES  RENDUS 

son  talent  sur  la  flûte  ;  nous  reconnaîtrions  de  bonne  grâce  que 
de  bonne  foi  nous  avons  pn  nous  tromper. 

Il  nous  faut  maintenant  parler  du  style,  de  la  métrique,  de  la 
versification.  Eugène  Ruileaux  ne  cherche  jamais  les  tours  de  force, 
les  sonorités  creuses  ;  il  laisse  les  hyperboles  extravagantes  et  les 
enjambements  téméraires  aux  rimeurs  qui  n'ont  pris  aux  Parnas- 
siens que  leurs  défauts.  Notre  tâche  de  critique  se  trouve  ainsi 
singulièrement  simplifiée. 

L*alexandrin  â  rimes  plates  ou  croisées,  la  strophe  de  huit  vers 
octosyllabiques,  et  le  mélange  de  ces  deux  mètres  ont  presque  tou- 
jours sufG  aux  classiques,  â  Lamartine,  â  de  Vigny,  comme  moule 
de  leurs  pensées,  et  Eugène  Roulleaux,  â  leur  exemple,  y  est  resté 
fidèle.  Nous  ne  le  blâmerions  pas  d'avoir  un  peu  plus  varié  ses 
rythmes^  comme  il  a  fait  avec  succès  dans  la  Tour  de  Jasseron  ; 
mais  nous  nous  plaisons  â  reconnaître  qu^il  montre  dans  ceux 
qu'il  emploie  une  grande  connaissance  de  la  langue,  au  triple  point 
de  vue  de  la  grammaire,  du  goût  et  de  Tharmonie.  Le  mérite  n'est 
pas  mince,  par  le  temps  qui  court. 

Qu'il  est  beau,  l'enfant  qui  i*éveille 
Du  seio  de  la  Divinité  t 
Mortelle  et  sublime  merveille 
Promise  à  1  immortalité  ! 
Qu'il  est  beau,  quand,  chassant  les  voilas 
Du  néant  dont  il  sort  vainqueur, 
Dinu  met  dans  ses  cils  deui  étoiles 
Dont  les  rayons  nous  vont  au  cœur  ! 

On  ne  fait  plus  guère  de  ces  strophes-lâ,  qui  chantent  â  l'oreille 
et  â  l'âme.  Ecoutez  le  début  de  la  Tour  de  Jasseron,  une  légende 
bressane  : 

Au  sommet  du  vignoble  où  s'abreuve  la  Bresse, 
Devant  le  voyageur,  comme  un  phare,  se  dresse 

Un  gothique  manoir  ; 
Le  temps  n*a  pas  flétri  sa  majesté  muette^ 
Et,  la  nuit,  il  profile  encor  sa  silhouette. 
Imposante  sur  le  ciel  noir. 


NOTKXS  ET  COMPTES  RENDUS  15$ 

Gomment  ne  pas  se  soavenir  du  mut  de  Fénelon  :  «  Ecrire, 
c^est  peindre  ?  » 

Les  sonnets  mérileraient  nne  étude  à  part.  On  sait  que  rien 
n'est  plus  facile  que  d'aligner  les  quatrains  et  les  tercets  d'un  mau- 
vais sonnety  et  même  de  plusieurs.  Les  maîtres  du  genre^  après 
Musset,  c'est-à-dire  F.  Coppée,  Sully-Prudhomme,  J.  Soulary  et 
Edmond  Arnould,  ce  délicat  artiste  qui  timidement  fuyait  la  gloire, 
n'ont  pas  toujours  évité  l'écueil  d'une  banalité  richement  rimée, 
d'un  rien  superbement  vêtu.  Ils  ont  pris,  il  est  vrai,  d'éclatantes 
revanches.  C'est  auprès  de  leurs  meilleurs  sonnets  qu'il  faut  placer 
Paysage  eiA  une  jeune  fille,  qui  m'ont  rappelé  Edmond  Arnould, 
ou  A  M.  Duc,  sur  le  mètre  du  fameux  sonnet  de  Benserade,  qui  ne 
m'a  rappelé  personne,  et  n'en  vaut  pas  moins.  Un  Mauvais  ménage 
et  Le  général  et  la  fièvre  typhoïde  sont  enlevés  de  main  de  maître. 

Je  crains  d'allonger  outre  mesure  cet  article,  et  je  ne  dirai  qu'un 
mot  des  Fables,  dont  le  tour  est  aisé,  et  des  Mélodies  ou  Romances 
que  je  préfère  aux  Chansons.  Ce  qui  est  merveilleux,  c'est  la  flexi- 
biKté  du  talent  du  poète. 


IV 


En  résumé,  Eugène  Roulleaux  a  écrit  nne  œuvre  d'inspiration  et 
de  conscience,  qui  reflète  sa  vie,  la  vie  humaine,  c'est-à-dire  les 
sentiments  et  les  pensées  de  l'homme  doublé  d'un  poète,  et  du  ca- 
tholique doublé  d'un  citoyen.  Hélé  comme  journaliste  à  des  luttes 
ardentes,  il  y  a  quelquefois  entraîné  sa  muse  :  d'autres  pourront 
mettre  un  éloge  où  j'ai  mis  un  regret. 

L'originalité  des  Armoricaines,  c'est  qu'on  n'y  trouve  rien  de  ce 
qui  fait  tache  dans  nombre  de  recueils  lyriques  et  élégiaques,  ni 
crudités,  ni  passions  sans  frein,  ni  ruisseaux  de  larmes,  ni  déses- 
poirs enragés.  Eugène  Roulleaux  dédaigne  les  artiûces  des  petits 
«  jeunes^  »  souvent  vieux,  dont  les  vers  brûleraient  le  papier,  s'il 
n'était  trempé  de  pleurs,  par  métaphore,  comme  au  temps  de 


i5i  MOTKW  ET  OOMPnS  BEUMH 

Boileaa.  Cette  engonce  d'amoureux  n*a  point  changé,  Heureuie- 
menl  que,  de  temps  à  autre,  une  œuvre  saine  et  vigoureuse,  cooime 
celle-ci,  réconcilie  le  public  avec  la  langue  divine^  avec  la  itrophe 
ailée  qui  monte  aux  régions  sereines. 

Je  cherche  une  image,  pour  finir,  une  image  exacte  de  ce  que 
j*ai  éprouvé  en  lisant  les  Armoricaines,  Il  vous  est  arrivé,  n'est-ce 
pas,  ami  lecteur,  de  faire  une  excursion  un  peu  longue  dans  une 
région  choisie  ?  Les  fleurs  sons  vos  pas,  les  massifs  de  verdure, 
les  larges  horizons,  le  cristal  des  eaux  et  Taxur  du  ciel  ont  charmé 
vos  yeux,  ravi  votre  àme.  Vous  avex  vaguement  entendu,  entre  mille 
cbaiits  d'oiseaux,  quelques  accents  moins  doux  i  votre  oreille  ; 
vous  avez  entrevu  quelques  plantes  que  vous  n'auriez  pas  cueillies, 
quelques  sentiers  dont  vous  vous  êtes  détourné.  Mais  ce  qui  voqs 
reste,  c'est  une  impression  de  grandeur  et  de  beauté,  de  fraîcheur 
et  de  grftce.  Vous  y  reviendrez  volontiers,  dans  cette  campagne 
heureuse,  et  vous  y  chercherez  de  préréreoce  les  asiles  secrets  où 
n'arrivent  pas  les  bruits  du  monde  et  d'où  Ton  voit  un  coin  du  ciel. 

Pierre  de  Dinan. 


Un  livre  nantais  couronné. 

Le  dimanche  27  juillet,  la  Société  libre  d'instruction  et  d'éduca- 
tion procédait  à  la  distribution  annuelle  de  ses  récompenses,  dans 
la  Salle  des  fêtes  de  la  Mairie  de  rHôteUde-Ville,  à  Paris. 

Au  nombre  des  ouvrages  couronnés  et  à  l'un  des  premiers  rangs, 
figurait  VBistoire  des  littératures  anciennes  et  modernes  *,  publiée 
avec  approbation  de  M^^*  Tévêque  de  Nantes,  et  qui,  sortie  d'une 
communauté  religieuse  de  notre  ville,  bien  connue  pour  Texcellence 
de  Tinstruetion  et  de  l'éducation  qu'elle  donne  à  ses  nombreuses 
élèves,  est  en  voie  de  se  faire  l'une  des  premières  places  parmi  les 

1.2  Tol.  2*  éd.  Nantes,  imp.  VÎDoent  Forest  et  Emile  Grimaod.  Paris,  lib.  Poos- 
lielgoe;  ^wit$t  lib.  Mazeao. 


NOTICES  ET  COMPTES  RBUPDS  455 

classiques  du  genre.  Celle  circonslance  qu'il  est  l'œuvre  de  reli- 
gieuses et,  qui  plus  est,  de  religieuses  cloilrées,  prèlerail,  à  elle 
seule,  une  originalité  toute  spéciale  à  ce  livre,  en  même  temps 
qu'elle  démontre  aux  juges  les  plus  prévenus  (et  on  sait  si  les 
juges  de  celle  catégorie  sont  rares  par  le  temps  actuel  !)  que  les 
institutrices  congréganistes  ne  le  codent  à  aucune  de  leurs  rivales 
laïques  en  connaissances  littéraires,  tout  en  étant  fort  supérieures 
au  plus  grand  nombre  comme  éducatrices. 

M.iis  son  origine  est  encore  le  moindre  des  mérites  de  cet  ou- 
vrage (ori«;ine  d'ailleurs  modestement  cachée  sous  le  voile  de 
l'anonyme).  Ce  que  les  experts  y  estiment  surtout,  c'est  l'excel- 
lence de  la  méthode  pédagogique,  la  distribution  rationnelle  des 
matières,  témoignant  de  l'expérience  consommée  des  habiles  mat- 
tresses,  sans  parler  de  la  sâreté  avec  laquelle  sont  appréciées  las 
littératures  en  général  et  les  auteurs  en  particulier,  ainsi  que  les 
diverses  productions  du  génie  ou  du  talent  de  ceux-ci. 

C'est  on  cours  de  littérature  en  action^  aussi  propre  à  former  le 
goAl  de  l'élève  qu'à  meubler  sa  mémoire  de  notions  intéressantes 
et  variées. 

Ce  sont  là  les  qualités  diverses  que  les  Aristarques  parisiens  ont 
voulu  récompenser,  en  couronnant  Touvrage  de  nos  érudites  et 
sainti's  compatriotes,  bien  étonnées  d'une  distinction  que  leur  mo- 
destie n*aurait  jamais  songé  à  rechercher,  et  à  laquelle  nous 
sommes  d'autant  plus  heureux  d'applaudir  qu'elle  honore  en  elles, 
tout  é  la  fois,  les  auteurs  d'un  livre  excellent  et  ce  tilre  de  reli- 
gieuses actuellement  en  butte  à  tant  de  haineuses  et  aveugles 
attaques. 

L.D. 


CHRONIQUE  RËTROSPEGTIYE 

UNE  ASCENSION  AÉROSTATIQUE  A  NANTES 

Eiil7a4. 


Le  hasard,  qui  donne  parfois  un  tour  de  Taveur  aux  chercheurs 
delà  place  Bretagne,  vient  de  me  mettre  entre  les  mains  une  bro- 
chure de  vingt  pages  intitulée:  —  Description  de  la  seconde  expé- 
rience aérostatiquey  faite  à  Nantes,  le  6  septembre  1784,  sous  la 
direction  de  M.  Levêque,  correspondant  de  V Académie  royale  des 
ScienceSj  professer  royal  d'hydrographie  et  de  mathématiques.  A 
Mantes,  de  Timprimerie  de  Brun  Tatné. 

Cette  brochure  a  tout  Tintérèt  d'une  rareté  bibliographique  ;  de 
plus  elle  montre  nos  concitoyens,  il  y  a  juste  cent  ans,  animés  d'une 
ferveur  scientifique  et  d*un  esprit  de  progrès  qui  semblent  les  avoir 
un  peu  abandonnés.  Il  y  avait  six  mois  seulement  que  Pilâtre  de 
Rozier  et  le  marquis  d'Ârlandes  avaient  effectué,  dans  une  mongol- 
fiëre,  le  premier  voyage  aérien  (21  novembre  1783J.  quand  l'aéros- 
tat le  Suffren  partit  de  Nantes,  le  14  juin  1784,  et  descendit  près  de 
Geste  ;  bientôt  après,  le  6  septembre,  avait  lieu,  dans  le  même  bal- 
lon, l'ascension  qui  nous  occupe.  Les  voyageurs  étaient:  MM. Cous- 
tard  de  Hassi,  lieutenant  des  maréchaux  de  France,  et  Deluynes, 
négociant.  Au  travers  de  beaucoup  de  détails  techniques,  la  bro- 
chure nous  peint  le  zèle  et  la  docilité  des  ouvriers  qui  passèrent  la 
nuit  à  gonfler  l'aérostat ,  et  l'empressement  des  souscripteurs, 
appartenant  aux  meilleures  familles  de  la  ville^  qui  s'associèrent  de 
leurs  deniers  aux  résultats  de  l'expérience  S 

Le  directeur  de  l'entreprise  et  des  travaux  était  H.  Pierre  Le- 
vêque, mathématicien  distingué,  né  à  Nantes  en  1746,  plus  tard 

1.  Parmi  les  adhérents,  je  remarque  les  noms  de  MM.  Graslin,  Delaville,  Dear- 
broQcq,  Espivent  de  la  Villeboisoet»  Boateiller,  de  laBlolais,de  la  Tnllaye,  etc. 


CHRONIQUE  rétrospeguye  157 

membre  de  l'InsliluL  Les  modernes  historioQS  de  raéroslation 
n'ont  pas  prononcé  son  nom  ;  et  pourlanl  il  avait  droit  à  une  place, 
à  la  suite  de  Mongolfier  et  de  Pilaire,  près  de  Blanchard  et  de 
Guiton  de  Horveau.  En  dehors  d'un  système  admirablement  réglé 
d^observations  météorologiques  et  de  précautions  contrôles  dangers 
de  déperdition  du  gaz  el  de  dilatation  de  faéroslat,  il  avait  inventé, 
pour  remplir celui-K^i,  un  appareil  pneumato-chimique,  qu'il  semble 
en  droit  d'appeler  c  le  plus  parfait,  le  plus  prompt  et  le  plus  sûr 
qu'on  puisse  employer.  »  Les  savants  seront  de  l'avis  de  H.  Le- 
vèque,  après  avoir  lu  la  description  de  son  appareil  ;  ils  estimeront 
que  les  voyages  aériens  tentés  à  Nanles,neuvièmeet  quatorzième  en 
date  dans  cette  glorieuse  série  des  conquêtes  du  ciel,  ont  puis- 
samment aidé  aux  progrès  de  la  science  ^  On  ne  me  saura  pas 
mauvais  gré,  j'espère,  de  reproduire  ici  le  procès-verbal  que  les 
aéronaules  improvisés  du  6  septembre  1784  ûrent  de  leur  ascen- 
sion :  c'est  un  document  court,  vivement  écrit,  plein  de  l'enthou- 
siasme qui  accueillit  la  découverte  si  nationale  de  Mongolfier  ;  il 
a  de  jolis  détails  sur  le  Nantes  du  XVIII«  siècle  ;  cela  vaut  bien,  à 
tout  prendre,  certaines  impressions  d'une  chaise...  en  ballon  captif. 
Il  y  a  quelque  dix  ans,  les  habitants  du  cours  Saint-André  voyaient, 
presque  chaque  dimanche,  s'envoler  M.  Godard. 

Ty  montai,  j'en  fus  témoin  fidèle;  les  Nantais  de  1874,  specta- 
teurs et  voyageurs,  ne  ressemblaient  guère  à  ceux  de  1784,  et  c'est 
dommage. 

OUVIER  DE  GOURGUFF. 


Procès-verbal  du  voyage  de  V aérostat  le  Suffren,  parti  de  Nantes, 
le  6  septembre  /76'4,  et  monté  par  Mit.  de  Coustard  de  JUassi  et 
Deluynes. 

€  Nous  nous  sommes  élevés  avec  vingt  livres  de  légèreté,  et  ayant 
dans  notre  char  cent  soixante-dix  livres  de  lest,  non  compris  nos 
instruments  et  nos  provisions,  qui  pesaient  cinquante-quatre  livres. 

i.  Comme  des  ascensions  au  Mont-Blanc,  il  a  été  tenu  nn  registre  fidèle  des  plus 
anciens  Tojages  aériens  ;  le  second  voyage  tenté  à  Nantes  estanssi  le  second,  comme 
durée,  de  ceoi  qui  eurent  lien  en  1788  et  i784. 


158  CHRONIQUE    RÉTROSI^EGTIVE 

Il  élail  midi  35  minutes  ;  le  vent  soufllail  de  rE.-S.-E.,  était  très 
faible  et  variable.  Le  baromètre  se  tenait  à  28  pouces  5  lignes, 
le  Iherroomëlre  était  à  25  degrés^  et  l'hygromètre  en  marquait 
2  de  sec.  Notre  ascension  a  élé  majestueuse  et  presque  verticale  ; 
elle  a  paru  faire  la  plus  grande  sensation  sur  tous  les  spectateurs. 

c  Nous  avons  d'abord  été  portés  au-dessus  du  faubourg  de  Saiot- 
Similien,  où  nous  sommes  restés  stationnaires  un  peu  plus  d*uo 
quart  d*heure,  à  la  hauteur  d*environ  270  toises.  La  ville  nous  a 
offert  dans  ce  moment  un  spectacle  enchanteur;  nous  distinguions 
parfaitement  tous  les  quartiers  qui  paraissaient  déseits,  les  prairies 
couvertes  de  tentes  et  d'un  peuple  immense,  la  foule  qui  se  pré- 
cipitait de  la  maison  des  Enfants  trouvés,  la  promenade  du  Cours 
remplie  de  spectateurs,  des  gens  à  cheval  qui  couraient  \ers  le 
Port-Communeau  ;  dun  côté,  la  rivière  d*Erdre  et  les  maisons  de 
campagne  qui  embellissent  ses  bords  ;  de  l'autre  côté,  la  Loire 
couverte  de  bateaux  et  les  riches  plaines  qui  sont  au  delà.  Nous 
admirions  en  silence  une  scène  à  la  fois  si  vaste,  si  variée,  si  pitto- 
resque ;  nous  entendions  encore  quelques  cris  confus.  L'intérêt 
répandu  sur  tous  les  objets  qui  nous  environnaient  nous  faisait 
désirer  de  rester  longtemps  dans  une  station  aussi  ravissante;  mais, 
le  vent  venant  à  fraîchir^  nous  nous  sommes  éloignés  en  voguant 
entre  Saulron  et  Orvault.  L'aérostat,  continuant  de  s'élever,  s'est 
alors  gonflé  ;  il  nous  a  procuré  le  plaisir  de  le  voir  dans  toute  sa 
beauté  et  son  étendue  :  il  touchait  le  cercle  équal  irial.  La  dilatation 
a  toujours  été  en  augmentant  ;  elle  est  même  devenue  si  forte,  que 
la  crainte  d*une  rupture  nous  a  fait  laisser  l'appendice  ouvert;  il 
ne  s'est  échappé  que  peu  de  gaz  par  cette  voie.  En  conséquence, 
nous  avons  fait  jouer  la  soupape  ;  aussitôt  le  gai  est  sorti  avec  un 
sifflement  des  plus  violents.  Nous  avons  continué  de  monter  pen- 
dant quelques  instants  ;  le  baromètre  était  à  23  pouces  3  lignes. 
Nous  avons  ensuite  baissé  visiblement.  De  peur  de  blesser  quel* 
ques-uns  des  paysans  qui  étaient  en  grand  nombre  autour  de  nous, 
BOUS  n'avons  pas  voulu  jeter,  sans  les  ouvrir,  les  paquets  de  sable 
qui  nous  servaient  de  lest.  Par  là  nous  avons  perdu  du  temps. 

«  L'aéroslai  s'est  trouvé  au-dessus  d'une  châtaigneraie,  le  baro- 
mètre marquait  28  pouces  ;  il  était  alors  1  heure  31  minutes. 
Baissant  toujours,  nous  avons  rasé  la  châtaigneraie  dans  une  Ion- 


CHRONIQUE    RÉTHO&PECTIVB  159 

gueur  de  50  pieds  ;  mais,  conlinuanl  de  jeler  da  lest  avec  le  plus 
de  promplitude  possible,  nous  sommes  remontés  à  une  hauteur  que 
nous  avons  jugée  être  les  deux  tiers  de  celle  dont  nous  étions  des- 
cendus. Le  soleil  dardait  ses  rayons  avec  la  plus  grande  force,  il 
nous  incommodait  considérablement.  Cependant  le  vent  nous 
portail  vers  Paimbœuf.  Il  changea^  et  nous  devînmes  ie  jouet  de 
différents  courants  d'air,  dont  les  uns  nous  poussaient  vers  la  mer 
et  les  autres  nous  ramenaient  dans  les  terres.  Nous  jugions  n'être 
distants  de  la  rade  de  Pairobœnrquede  deux  lieues  environ,  à  vol 
d^oiseau.  Plusieurs  fois  nous  fûmes  forcés  de  jeter  du  lest  i)our 
nous  élever  et  nous  maintenir.  Après  avoir  traversé  un  nuage  blanc, 
l'aérostat  monta  beaucoup  :  il  resta  stationnaire  l'espace  d'une 
demi  heure.  Nous  éprouvâmes  du  frais  au  point  d'être  forcés  de 
boutonner  nos  habits  ;  nous  planions  alors  sur  les  bois  de  Malle- 
ville  et  de  la  fiourdinière,  situés  sur  le  sillon  de  Bretagne.  Le 
vent  changea  encore  ;  nous  rétrogradâmes.  L'aérostat  baissant  en- 
suite, nous  arrivâmes  vers  la  prairie  de  Mérimont,  paroisse  de  Fay, 
à  six  lieues  de  Nantes.  Il  ne  nous  restait  alors  que  quelques  livres 
de  lest;  nous  ne  pouvions  plus  espérer  de  nous  soutenir  longtemps. 
Le  venl  nous  dirigeait  sur  un  grand  bois^  distant  d'un  quart  de 
lieue  de  la  prairie.  Nous  prîmes  donc  le  parii  de  nous  arrêter  dans 
cette  prairie,  où,  après  avoir  touché,  nous  ouvrîmes  la  soupape  et 
nous  restâmes  à  terre.  Il  était  alors  3  heures  7  minutes.  Dans  Tias- 
taet  BOUS  fûmes  entourés  de  plus  de  deux  cenU  paysans  ;  l'un  d'eux 
se  mit  à  genoux  devant  nous.  H.  de  Châlillon,  qui  nous  suivait 
depuis  une  lieue,  parut  avec  H««  la  comtesse  du  Gambout,  M"^»  du 
Cambout  et  W^^*  de  Châtillon.  M.  Deurbroucq»  ie  jeune,  qui 
courait  à  cheval  après  nous  depuis  Nantes,  ne  tarda  pas  à  nous 
joindre;  il  nous  dit  que,  d'après  les  circuits  qu*il  avait  faits, il  appré- 
ciait sa  roule  à  douze  lieues.  Nous  nous  rendîmes  tous  au  château 
de  Châtillon.  Signé  :  Coostaro  de  Massi,  Dblutkes.  > 


BIBLIOGRAPHIE  BRETONNE  ET  VENDÉENNE 


Archives  du  Poitou,  XIV.  Id-8o,  xi-400  p.  Poitiers,  imp.  Oudln. 

Bulletin  de  la  Soqgté  des  Bibliophiles  Bretons  et  de  l'histoire  de 
Bretagne.  7e  année  (1883-1884).  io  8o,82  p.  Nnntes,  imp.  Vincent  Forest 
et  Emile  Grimaud.  En  fente,  à  Paris,  chez  A.  Glaudin,  rue  Guéné^^aud, 
3;  H  Champion,  quai  Malaquais,  15,  et  Emile  Ltchevalier,  39,  quai  des 
Grands- A ugustins 2  fr. 

Bateau  d'Embriau  (le);  par  Mme  MélanieWaldor.  In-12, 120p.  Limoges, 
lib.  Ardant. 

Cauchemar  {le),  dou? elle  fantastique,  par  Alphonse  Poirier.  Petit  in-12 
78  p.  Angers,  lib.  Germain  et  Grassin. 

Chambre  de  Commehce  de  Nantes.  Canal  maritime  de  la  Martinière 
AU  Carnet.  Notes  et  Documents.  In-i»,  49  p.  Nantes,  imp.  Vincent  Forest 
et  Emile  Grimaud. 

Deuxième  inventaire  des  monuments  mégauthiqubs  compris  dans  le 
département  des  COtes-du-Nohd;  par  Gaston  de  la  Cbenelière,  président 
de  la  Société  d'émulation  ln-8o,  39  p.  Saint-Brieuc,  lib.  Guyon! 

Ennemi  (l*)  universel,  par  Francis  Lefeuvre.  ln-8<>,  7  p.  Nantes,  imp. 
Vincent  Forest  et  Emile  Grimaud. 

Extrait  de  la  Revue  de  Bretagne  et  de  Vendée,  juillet  1884. 

Mission  (la)  providentielle  du  vénérable  Louis  Marie  Grignion  de 
MONTPORT,  Hans  renseignement  et  la  propagation  de  la  parfaite  dévoioa 
à  la  sainte  Vierge,  comme  préparHtùm  au  grand  règne  de  Jésus  et  de 
Mane  dans  le  monde,  par  l'Hobé  J.-M.  Qu'^rarii,  missionnaire,  aucieo  mis- 
sionnaire de  la  Coutpagnie  de  Marie.  Un  vol.  in-i^.  Paris,  Haton«  rue 
Bonaparte;  Rennes,  Fougeray;  Nantes,  Lanoë  et  Métayer â  fi*.  50 

Notices  historiques,  par  le  comte  de  la  Boutetière.  In  8%  xvi-153  p. 
et  4  poriraits  photographiés.  La  Roche-su r-Yon,  imp.  Servant;  Saint- 
Philbert  du  Pont-Charraux. 

Recueil  de  six  mélodies,  chant  et  piano,  par  M.  J.-G.  Ropartz.  In-8<>. 
En  vente,  à  Rt-nn»  s.  cliez  les  marchands  dt*  musique 5  fir. 

Recueil  généalogique  de  l* ancienne  et  illustre  Maison  de  Monty, 
AUTHEFOis  Croqany,  tiré  à*  s  actes  f  t  titrt's  de  la  Maison,  établi-'  en  France 
depiib  sept  vmgt  ans.  A  Nantes,  ch^z  Pierre  Querro«  imprimeur  de  la 
VilleetlibraireiuréderUniversité,àli  Croix  du  Saint-Esprit,  MDCLXXXiilI. 
Réimprimé  à  Nantes,  par  Vincent  Forest  et  Emile  Grimaud.  In-4o,  l6  p. 
Tiré  à  l3i  ei.  papier  vergé  et  t  sur  parchemin. 

Tour  des  pous  (le);  par  Alphonse  Poirier.  In-12,  20  p.  Angers,  imp. 
et  lib  Gr-ruiaiu  et  Grassin. 

Un  chapitre  de  l'histoire  de  Frotté.  Naissance  —  famille  —  éduca- 
tion —  régiment;  p^r  L.  de  la  Sicotiére.  Gr.  in-8%  28  p.  Nantes,  unp. 
Vincent  Forest  et  Emile  Grimaud. 

Extrait  de  U  Revue  de  la  Révolution,  juillet  1884. 


FROnÊ  EN  BRETAGNE  ET  EN  VENDEE 


1795 


Le  départ  d'Anglelerre  et  le  débarquement  de  Frotté  furent 
relardés  ptfr  une  foule  d*obstacles  dont  H.  le  comte  de  la  Perrière 
a  tracé  un  récit  pittoresque  '. 

«  Frotté  s'était  rendu  à  Guemesey  avec  ses  compagnons.  Depuis  dnq 
mortelles  semaines,  l'œil  û%é  sur  la  France,  ils  attendaient  l'heure  de 
partir.  Enfin  le  10  janvier  (21  nivôse  an  III),  10  heures  du  matin,  il  reçut 
l'ordre  de  se  rendre  à  bord  d'un  bateau  ponté.  Le  départ  était  ûxé  au 
lendemain,  11.  L'équipage  était  anglais.  Frotté  avait  avec  lui  trois  chouans 
pour  servir  de  guides  ë  terre,  trois  Émigrés  qui  rentraient  en  France,  et 
ses  quatre  compagnons  d'armes:  La  Roque-Gahan,  La  Rosière,  de  Belle- 
fonds  et  d'Uff ille. 

ic  Le  vent  était  favorable,  le  bateau  petit,  mais  fin  voilier.  Après  avoir 
passé  à  travers  les  chaloupes  ennemies  et  les  rochers  bien  plus  redou- 
tables encore,  on  se  trouvait,  vers  10  heures  du  soir,  en  vue  des  côtes  de 
France.  Les  deui  pilotes  étaient  peu  habiles;  ils  s'égarèrent  au  milieu  des 
rochers,  et  ce  ne  fut  qu'à  quatre  heures  du  matin  qu'ils  mouillèrent  h  une 
demilieue  de  terre.  Ils  se  croyaient  arrivés  au  point  désigné  pour  la 
descente,  et  ils  en  étaient  à  quatre  grandes  lieues.  Pas  un  bruit  sur  le 


I.  M.  de  U  Sicotière»  qoe  nos  lecteurs  connalâsent,  achève  en  ce  moineot  an 
livre  tor  Frotté  et  les  Insurrections  normandes.  Le  chapitre  qu'il  veut  bien  noas 
eommooiqner  est  d'aataDt  plus  intéressant  pour  ooas,  que  les  détails  qu'il  ren- 
ferme étaient  .absolument  inconnus,  et  que,  la  scène  se  passant  tout  entière  en 
Bretagne  et  en  Vendée,  il  rentre  ainsi  dans  le  cadre  spécial  de  notre  Revue,  —  (JNote 
ie  U  Mûetkm,) 

3.  BUtinre  du  canton  d'Alhis,  1868,  p.  226;  d'après  les  papiers  de  la  Camille 
d'OiUiamsoD. 

TOMB  LVI  (VI  DE  LA  6«  SftRIB).  il 


162  FROTTÉ  EN  BRETAGNE  ET  EN  TENDÉE 

rivage,  tout  semble  calme,  et  le  succès  du  débarquement  certain.  Paf 
malht^ur,  le  canot  ne  peut  contenir  que  buit  à  dix  hommes,  en  comptant 
les  trois  matelots  indispensables  pour  ramer  jusqu'à  terre  j  on  tient  con- 
seil, et  l'on  se  décide  à  faire  deux  royages.  C'est  à  qui  sera  du  premier . 
Les  quatre  compagnons  de  Frotté  ne  veulent,  à  aucun  prix,  se  séparer  de 
leur  chef;  les  Émigrés,  qui  en  sont  à  leur  seconde  tentative,  et  qui  portent 
sur  eux  de  Tor  et  des  dépêches  pour  le  Comité  royaliste,  demandent  im- 
périeusement à  être  mis  à  terre;  la  discussion  sVchauffe,  et,  si  personne 
ne  cède,  il  est  à  craindre  que  le  bruit  des  voix  na  soit  entendu  du  rivage. 
Frotté  laisse  donc  partir  les  trois  Émigrés;  il  leur  adjoint  les  trois  guides 
et  La  Rosière,  leur  faisant  jurer,  à  tous,  de  lui  renvoyer  le  canot  sur-le- 
champ.  Au  temps  calculé  par  ceux  qui  restent  comme  à  peu  près  néces- 
saire pour  le  trajet,  des  coups  de  fusil  retentissent  sur  le  rivage;  ils  se 
succèdent  dans  riat«rvalle  tle  sept  à  buit  minutes.  Frotté  en  compte  jus- 
qu'à dix-huit,  puis  tout  rentre  dans  le  silence.  Sans  doute,  leurs  compa- 
gQ(ms  ont  pénétré:  s'ils  avaient  été  attaqués  par  une  force  supérieure 
tous  bien  armés  comme  ils  le  sont,  le  feu  aurait  été  plus  vif  et  le  combat 
plus  long  '.  Une  heure  se  passe  à  attendre,  le  canot  ne  revient  pas.  Déjà 
le  jour  commence  à  poindre;  le  capitaine  parle  de  reprendre  la  haute  mer; 
à  force  d'instances,  il  consent  cependant  à  attendre  encore.  Dès  que  la 
brume  du  matin  permet  de  distinguer  les  objets  Frotté  et  ses  compagnons 
aperçtiivent,  sur  le  rivage,  un  petit  fort  ;  il  est  placé  juste  en  face  d'eux, 
sur  une  éminence.  L'alarme  est  déjà  donnée  sur  toute  la  côie:  on  les  a 
signalés,  et  deux  boulets  viennent  ricocher  jusqu'auprès  de  leur  bâtiment. 
N  importe  1  ils  restent  en  panne  jusqu'à  neuf  heures  du  matin.  Aucun 
signal  n'est  fait  sur  le  rivage  ;  leur  canot  yide  a  été  porté  par  les  flots  au 
fond  de  la  baie;  ils  courent  une  dernière  bordée^  aussi  près  de  terre  que 
possible,  dans  l'espoir  de  recueillir  quelqu'un  des  leurs;  mais  ils  ne  voient 
que  les  Bleus  qui,  inquiets  de  ces  mouvements,  viennent,  de  tous  les 
points,  se  grouper  autour  du  petit  fort.  11  faut  bien  virer  de  bord.  Frotté 
s'y  décide  malgré  lui,  et  l'on  fait  voile  sur  Jersey.  Le  vent,  qui  portait  à 
terre,  devient  contraire;  avec  un  équipage  réduit,  une  mer  qui  grossit 
d'heure  en  heure,  le  retour  est  difficile,  et  ce  n'est  qu'à  grand  peine  que 
Frotté  et  ses  trois  lieutenants  peuvent  gagner  la  rade  de  Guernesey,  où 
ils  perilent  leur  gouvernail. 
«  Dans  la  nuit,  la  neige  tomba  abondamment  et  adoucit  le  temps,  qui 

1.  Yasselotet  ses  camarades  s'étaient,  parait-il,  emparés  du  petit  fort,  quoiqu'il 
fût  dérendu  par  un  nombre  de  soldats  double  du  leur  ;  mais  des  fuyards  avaient 
donné  Talarme;  s'étant  enfoncés  dans  l'intérieur  des  terres,  ib  furent  entourés  par 
ane  force  supérieure,  blessés  et  faits  prisonniers.  (Pnisaye,  Mm,  t.  IV,  p.  432.) 


FROTTÉ  EN  BIIETAGNE  ET  EN  VENDÉE  163 

était  très  rude.  Le  surleDdemaiDy  Frotté,  avec  un  supplément  d*éqiiipage, 
et  un  pilote  piuâ  expérimenté,  partit  pour  Jersey.  Le  27  janvier,  il  y  était 
encore,  et  c'est  d'un  pet  t  village,  dans  Tinlérieur  des  terres,  qu'il  écri- 
vait au  comte  d'Oillitinison  : 

c  Mes  compagnons  et  moi  avons  déjà  dit  au  prince  de  Bouillon  que 
a  nous  étions  décidés,  s*il  veut  bien  nous  en  donner  le  moyen,  à  débar- 
c<  qner  tout  simplement  sur  un  point  de  la  cdte  do  Normandie,  ici  en  face, 
M  où  nous  somment  déjà  sûrs  d'une  maison.  La  Roque,  d*lJrville  et  moi^ 
a  irons  donner  le  mot  du  guet^  et  dire  de  préparer  des  guides  et  des 
a  affiles  ;  nous  reviendrons  ici,  la  nuit  convenue,  pour  dire  un  adieu  à 
«  Jersey.  » 

Comme  on  le  voit,  ils  ne  plaignaient  ni  leur  peine  ni  leurs 
dangers. 

Frotté  ajoutait  ces  lignes  si  honorables  pour  ses  compagnons  6 
pour  lui  : 

«  Je  n'ai  pas  cru  abuser  des  pouvoirs  que  j'ai  reçus,  en  donnant  à  mes 
trois  compagnons,  la  Roque-Cahan,  Dellefonds  et  La  Rosière,  qui  tous 
trois  avaient  le  même  grade  que  moi  avant  d'émigrer,  qui  tous  trois  ont 
le  même  dévouement  et  qui  courent  les  mômes  dangers,  le  même  brevet 
que  j*ai  reçu.  Je  crois  qu'il  est  plus  dans  l'ordre  et  mieux  dans  l'intérêt 
de  la  chose,  que  j'aie  des  collègues  que  des  subordonnés  ;  que  l'ombre 
d'une  supériorité  qu'ils  trouveraient  injuste  pourrait  refroidir  leur  zèle 
quand  nous  serons  là-bas,  dans  l'idée  que  je  voudrais  la  faire  servir  à 
mon  ambition.  Cette  idée  est  une  de  celles  que  je  foulerai  le  plus  aux  pieds, 
d'abord  parce  qu'elle  est  au-dessous  de  moi,  et  ensuite  parce  que  c'est 
une  des  plus  dangereuses  et  qui  met  le  plus  d'entraves  au  dévouement 
des  hommes  qui  peuvent  être  utiles.  Du  moins,  telle  est  ma  manière  de 
Toir  et  celle  d'après  laquelle  je  me  conduirai  dans  la  mission  délicate 
qui  m'a  été  confiée  *.  » 

Cette  égalité  de  grades  ardii,  toutefois,  de  bien  graves  inconvé- 
nienls  que  Frotté,  aans  ses  rapports  avec  la  Roque-Caban  lui-môme, 
ne  devait  pas  tardera  ressentir.  La  hiérarchie  du  commandement 
est  une  nécessité  même  de  son  fonclionneroenl,  et  plus  tard  Frotté 
fut  forcé  d'en  revendiquer  les  prérogatives. 

1.  Bist.  du  canton  é^ÀthUy  p.  229. 


164         FROTTÉ  BM  BRETAGNE  ET  EN  VENDÉE 

Le  31,  il  rendait  de  nouveau  corople  à  Puisaye  \  avec  one 
grande  déférence,  de  leurs  ennuis  dont  ils  ne  pouvaient  entrevoir 
la  fin. 

...  c(  Nous  espérons,  Monsieur,  que  vousappréciorez  cette  position,  dont 
j'ai  cru  d«rvoir  reodre  un  compte  littéral  ë  mon  général  et  le  prier  d'a- 
gréer Tbommage  respectueux  du  zèle  que  nous  mettrons  toujours  à  rem- 
plir ponctuellement  ses  ordres,  sans  qu'aucune  considération  puisse  nous 
en  écarter  ;  mais  rien  ne  peut  suppléer  aux  moyens  qui  nous  manquent  ; 
ignorant  même  Fépoque  oti  on  nous  les  accordera,  car  nous  avons  sol- 
licité en  vain  une  promesse  positive  et  n'avons  pu  obtenir  que  celle  d'un 
ternie  prochain,  mais  indéterminé. 

ce  Ne  voulant  poiot  abuser  de  vos  moments,  Monsieur,  je  me  borne  à 
prier  M.  d'0illiam8on  de  vous  nic;tre  sous  les  yeux,  quand  vous  le  dési- 
rerez, les  détails  que  je  lui  envoie  relativement  à  notre  passage  en  Nor- 
mandie, et  aux  moyens  de  mettre  parmi  les  Normands  de  l'extérieur  et 
de  l'intérieur  un  ensemble  nécessaire  et  facile,  en  rapportant  tout,  dès  le 
principe^  les  uns  et  les  autres,  au  chef  sous  lequel  ils  doivent  tous  servir, 
et  M.  le  com'e  du  Trésor  y  est  entièrement  dévoué  et  peut  y  influer 
beaucoup  par  la  place  qu'il  se  trouve  occuper.  • 

u  Dès  que  noure  départ  sera  fixé,  j'aurai  l'honneur  de  vous  en  rendre 
compte. 

ti  Je  suis  avec  respect,  Monsieur  le  marquis,  votre  très  humble  et  très 
obéissant  chouand  (sic), 

«  Louis  de  Frotté  >. 

c  Jersey,  31  janvier  1795.  » 

Quelques  jours  après,  ils  purent  toucher  la  côte  française,  auprès 
de  Saint-Brieuc  ;  h  travers  mille  dangers,  ils  échappèrent  aux 
troupes  républicaines  qui  les  avaient  un  moment  cernés. 

Ce  qui  frappa  le  plus  Frotté  en  pénétrant  dans  le  pays  insurgé,  ce  fut, 
en  y  trouvant  beaucoup  de  gens  dévoués,  de  voir  «  qtt*ils  haïssaient 
encore  plus  la  République  qu'ils  n'avaient  d'amour  pour  la  royauté  ; 
leurs  prêtres,  la  persécution  et  les  réquisitions  étaient  les  princi- 
paux motifs  et  même  pour  quelques-uns,  les  seuls,  de  leurs  bonnes 


I.  SoDs  le  nom  de  marquis  de  Nénilles.  Le  chAteaa  de  ce  nom,  près  d*ETreiix, 
lai  appartenait. 
3.  Papien  Puisaye,  an  BritUh  Muséum, 


FROTTÉ  EN  BRETAGNE  ET  EN  YENDÉjS  165 

dispositions  à  combattre  le  gouvernement  conventionnel.  »  Il  tou- 
chait ainsi,  du  premier  coup,  les  causes  qui,  en  Normandie  encore 
plus  qu'en  Bretagne,  devaient  exciter  et  prolonger  la  guerre  ou  il 
joua  un  si  grand  rôle. 

Ses  premiers  pas  sur  ce  qu'il  appelait  c  la  terre  promise,  »  ne 
furent  pas  heureux.  Il  se  rendit  auprès  de  Boishardy,  comman- 
dant en  chef  des  Côtes-du-Nord^  avec  Tinténiac  chargé  par  Puisaye 
de  lui  remettre  2,000  louis.  Ils  venaient  lui  demander  de  proléger 
le  débarquement  d'un  convoi  d'environ  cent  officiers,  de  munitions 
et  d'armes,  qui  les  suivait  de  près.  Boishardy  reçut  les  fonds  ;  mais 
il  venait  d'accéder  à  la  trêve  conclue  pendant  les  Conférences  avec 
Cbarette.  Il  refusa  donc  positivement  de  prendre,  ni  de  laisser 
prendre  à  aucun  des  officiers  de  son  état-major,  part  au  rassem- 
blement qui  devait  se  porter  sur  la  côte.  Jouette,  brave  mais  inex- 
périmenté, réunit  à  la  hâte  1500  hommes,  dont  un  tiers  seu- 
lement étaient  armés  de  fusils  en  mauvais  étal,  avec  des  munitions 
insuffisantes,  et  se  porta  vers  la  mer,  conduisant  avec  lui  un  nombre 
suffisant  de  voilures  que  s'étaient  empressés  de  fournir  les  habi- 
tants des  paroisses  voisines.  Le  vent  était  contraire  et  la  mer  vio- 
lemment agitée.  Deux  jours  se  passèrent  sans  que  le  convoi  parût. 
L'ennemi^  averti  par  ses  espions  (  «  ce  qui,  ajoute  amèrement  Pui- 
sayd,  avant  la  trêve  n'était  jamais  arrivé  dans  cette  partie  »  )  eut  le 
temps  de  rassembler  ses  cantonnements.  Un  combat  vif  et  acharné 
s'engagea.  900  Républicains  j  battirent  les  Royalistes  qui  perdirent 
plusieurs  bons  officiers  «.  Tinténiac  couvrit  leur  retraite,  sauva  les 

I.  Eotre  antres  Joaelte,  qui  eat  le  geooa  fracassé  d'ooe  balle  et  resta  pendant 
pins  d'an  an  hors  d*état  de  combattre  autrement  qu'à  cheval  ;  —  le  marqois  de 
fielleronds,  blessé  de  deux  coups  de  feu  à  la  tête  et  la  mâchoire  emportée  par  son 
propre  pistolet,  sant  qu'on  ait  pu  savoir  s'il  y  avait  en  accident  ou  tentaUve  de 
soidde;  aucune  de  ses  blessures  n'était  mortelle»  mais  elles  le  mirent  dans  l'im- 
possibilité de  servir  pendant  tout  le  reste  de  sa  vie  ;  «  son  nom  et  les  propriét^ 
qa*il  avait  en  riprmandie,  >  dit  Puisaye,  non  sans  malveillance,  «  devaient  lui 
donner  dans  cette  province  une  certaine  prépondérance  sur  ses  collègues^  NM.  de 
FroUé  et  delà  Rosière, qu*il  égalaiten  intelligence  et  en  courage.  »  (T.  IV,  p.  415  ;) 
-  le  chevalier  de  Cibon,  très  jeune  émigré,  criblé  de  coups  de  fusU  et  de  balon- 


166  FROTTÉ  EK  BBETACWE  ET  EN  VENDÉE 

blessés  et  même  les  voitures  qui  furent  reconduites  chez  les  fer- 
miers qui  les  avaient  fournies.  Les  Républicains  affectèrent  de  ne 
voir  dans  cette  affaire  qu'un  malentendu,  au  lieu  d'une  violation 
de  la  trêve  ^ 

FroUé,  au  sortir  du  combat,  se  fit  conduire  au  quartier  général 
des  Chouans.  Cormalin,  chargé  du  commandement  en  Tabsence  de 
Puisaje,  venait  de  partir  pour  assister  aux  conférences  de  la  Jau* 
naye  où  Gharetle  allait  signer  la  paix  (17  février  1795  —  29  plu- 
viôse). Cormalin  devait  prendre  lui-même  à  ce  résultat  une  part 
très  active,  et  dès  avant  son  départ  avait  cherché  à  préparer  les 
chefs  bretons  à  ridée  d'une  soumission.  Boishardy  et  Bejarry  élaienl 
de  son  avis.  Plusieurs  résistaient  énergiquement.  L'arrivée  de  Tinté- 
niac  et  de  Frotté,  à  la  tète  d'une  vingtaine  d'officiers,  la  promesse 
qu'ils  apportaient  d'un  secours  très  prochain  d'armes,  de  munitions, 
d'argent  et  d'Émigrés  choisis  pour  organiser  l'insurreclion,  encou- 
ragèrent la  résistance.  Frotté,  étranger  au  pays  et  à  ces  discords, 
fut  chargé  d'aller  s'enquérir  sur  place,  et  auprès  de  Charette  lui- 
même,  des  motifs  véritables  de  ses  négociations.  Graud  honneur 
pour  un  nouveau  venu  !  C*est  avec  empressement  qu'il  accepta 
cette  mission  délicate.  Arrivant  en  France  pour  y  continuer  et  y 
propager  l'insurrection,  il  se  trouvait  tout  d'abord  en  présence  de 
la  paix  que  venait  de  conclure  le  chef  le  plus  redoutable  qu'elle 
eût  à  sa  tête,  et  d'une  trêve  acceptée  par  les  autres  chefs  ^,  et  il 
devait  avoir  un  vif  désir  de  se  renseigner  exactement  sur  la  véri- 
table situation  des  choses.  Le  motif  apparent  de  son  voyage  vis-à- 
vis  des  autorités  républicaines,  fut  le  besoin  de  se  consulter  avec 

oeUes  et  laissé  poar  mort  dans  an  fossé  plein  d'eau  :  saaTé  et  soigné  par  un  bon 
paysaa,  it  reparut  à  Tarmée. 

1.  LeUre  de  Frotté  àPoisayc.  12  féTrierHOS.  —  Poisaye,  Mémoires,!,  IV.  P.  415. 

2.  «  L'armée  de  Scépeanx  se  composait  alors  de  4  à  5,000  hommes»  de  la  Loire 
à  Laval  ;  elle  avait  des  ofliciers  très  braves,  mais  qui  n'avaient  jamais  sen  i  anpa~ 
ravani  Elle  se  battait  partiellemcnl,  avec  courage,  mais  s^ns  Torganisation  qui  s'y 
est  établie  depuis...  Elle  avait  près  de  15.000  bommûs,  à  la  pacilicalion  de  mai 
179t)...  Toutefois,  elle  manquait  em^re  d'un  nombre  sufÛsant  de  bons  ofticiers.  » 
(iVoto  de  Frotté.) 


FROTTÉ  EN  BRETAGME  ET  EN  VENDÉE  167 

Cbarette  sur  les  moyens  de  pacifier  promplemeot,  à  rimitalion  de 
ses  cantons,  loute  la  rive  droile  de  la  Loire. 

«  rayoue,  écrivait-il  ë  Puisaye  (12  févr.),  que  je  suis  aussi  surpris  que 
flatté  d'avoir  dt^j^  acquis  des  témoigoages  de  conOance  de  la  part  du  plus 
grand  nombre  des  chefs  royalistes  réunis  dans  ce  pays.  Cela  me  d(^dom- 
mage  des  politesses  froides  de  ceux  qui  déAirent  la  paix.  Quant  aux 
paysans  et  soldats^ils  sont  tous  excellents,  ainsi  que  les  femmes.  Toute- 
cette  classe  déteste  sincèrement  les  Républicains,  s'en  méûe  et  désire  que 
Ton  ne  fasse  point  de  pacification,  dont  tous  ces  breL\es  gens  prétendent 
(je  crois  avi'c  grande  raison)  quils  seront  tdt  ou  tard  les  dupes.  Mais 
eo  général  les  prêtres  et  les  propriétaires  paisibles  désirent  la  paix,  parce 
qu'on  leur  promet  la  liberté  du  culte  et  la  sûreté  des  propriétés  pour  les 
amener... 

«  Veuillez  bien,  je  vous  prie,  monsieur  le  comte,  présenter  mon  res- 
pect à  M.  Windham,  en  lui  faisant  part  de  ce  que  j'ai  Ibonneur  de  vous 
Doander,  et  assurer  bien  ce  loyal  patron  des  Royalistes  que,  malgré  que 
les  circonstances  soient  bien  différentes  de  ce  que  nous  les  croyions  lors 
de  mon  départ,  j'agirai  toujours  dans  le  sens  convenu,  en  observant  toute- 
fois la  mesure  que  la  prudence  m'indique  d'après  la  situation  des  cboses, 
et  que  si  la  guerre  intérieure  recommence,  comme  c'est  à  parier,  de 
manière  ou  d'autre,  ou  je  serai  mort,  ou  je  tiendrai  les  promesses  que  j'ai 
faites  en  recevant  celles  que  M.  Windbam  a  adressées  aux  Royalistes  de 
N<^nnandie  que  je  pourrai  réunir,  ne  doutant  pas  qu'il  voudra  bien  se 
les  rappeler  efficacement  pour  nous,  dès  que  nous  aurons  les  armes  à  la 
main  *.  » 

Il  (aut  laisser  ici  Frotté  parler  lui-même.  Il  avait  écrit  de  sa 
main  le  récit  défaille  de  son  voyage  en  Vendée,  de  son  entrevue  et 
de  i^es  entretiens  avec  Cbarette,  pour  lequel  il  garda  une  véri- 
table admiration.  Ce  récit  est  complètement  inédit.  Dans  un  Rapport 
au  Roi  %  également  inédit  et  de  la  plus  haute  importance,  il  rend 
compte  de  la  part  qnll  prit  aux  conférences  de  la  Habilais  et  de 

1.  Papiers  Pnisaye. 

2.  Il  existe  deux  copies  de  ce  Rapport,  l'nne  chez  !*••  la  comtesse  Henri  de 
FroUé,  conforme  sans  noi  doute  à  l'original  enfojé  au  RoiiTaulro  dans  un  des 
Registres  de  DocnmeDls  que  Frotté  avait  pris  soin  de  former,  enrichi  de  noies 
précieuses  que  nous  reproduisons  également.  Ce  Rapport  est  de  la  lin  de  1796  oo 
du  commencement  de  1797. 

U  Voyage  dans  la  Vendée  fait  parUe  du  même  Rc^isUre.  (Archives  de  CouUme.) 


168  FROTTÉ  Elf  BRETAGNE  ET  EN  VENDÉE 

868  relations  avec  les  Représentants,  délégués  de  la  Convention,  et 
avec  le  général  Hoche  lui-même.  Tous  ces  détails  ont  un  carac- 
tère tellement  personnel,  tellement  intime,  que  Ton  craindrait 
d'y  apporter  la  retouche  la  plus  légère  : 


Voyage  du  comte  Louis  de  Frotté  a  la  Vendée. 

c  Le  comte  de  Frotté,  accompagné  par  M.  de  Ghantreau,  ancien  oflBder 
de  la  Vendée  et  alors  adjudant  de  M.  le  comte  de  Puisaye  en  Bretagne, 
partit,  escorté  par  le  général  républicain  Humbert,  pour  se  rendre  à 
Rennes  où  *.e  général  en  chef  Hoche  lui  donna  un  passeport  pour  aller 
à  Nantes  et  dans  la  Vendée  \  et  il  arriva  auprès  du  général  Gharette,  au 
quartier  général  de  Belleville.  Après  ai^oir  vu  ce  héros  malheureux  et 
l'avoir  entendu  parler  avec  cette  logique  qui  le  caractérisait,  il  ne  put 
que  le  plaindre  de  la  nécessité  où  il  s'était  trouvé  de  traiter  avec  les 
Gommissaires  de  la  Gonvention,  auxquels  il  n'avait  prêté  l'oreille  que 
pour  sauver  son  pays  et  conserver  le  parti  qu'il  commandait,  n'ayant 
plus  ni  argent,  ni  vivres,  ni  poudres,  et  n'ayant  pris  le  parti  de  tempo- 
riser que  pour  attendre  les  secours  que  l'Angleterre  lui  avait  fait  offrir 
depuis  près  de  dix-huit  mois,  lesquels  il  avait  envoyé  solliciter  en  vain  par 
son  aide  de  camp,  le  chevalier  de  la  Roberie>  il  y  avait  un  an  ou  plus 
tôt,  enfin,  pour  profiter  de  cette  paix  (qui  n'était  véritablement  qu'une 
trêve)  afin  d'étendre  ses  relations  dans  l'intérieur,  de  mettre  de  l'en- 
semble dans  tous  les  partis  royalistes  susceptibles  de  le  seconder,  et 
se  procurer,  en  France  au  moins,  une  partie  de  ce  qui  lui  était  indis- 
pensablement  nécessaire  pour  continuer  la  guerre,  si,  comme  il  en  était 
persuadé,  l'Angleterre  ne  venait  pas  à  son  secours.  Le  drapeau  blanc 
flottant  encore  dans  le  pays  sous  son  commandement  après  la  pacifica- 
tion, la  Vendée  interdite  par  le  Traité  aux  troupes  républicaines  qui, 
sous  aucun  prétexte,  ne  devaient  jamais  y  passer  sans  en  prévenir  Gha- 
rette et  ne  jamais  s'écarter  des  grandes  routes,  les  articles  stipulés  de 
cette  pacification  et  la  conduite  postérieure  de  cet  infortuné  général,  prou- 
Tent  assez  combien  il  peignait  avec  vérité  au  comte  de  Frotté  la  situa- 
tion et  ses  projeu  ultérieurs.  Enfin,  Gharette,  ouvrant  son  cœur  sans 
restrictîoD,  peignit  à  ce  dernier  les  malheureuses  discordes  qui  régnaient 

1.  n  dat  quitter  Rennes  le  |3  février. 


FROTTÉ  EN  BRETAGNE  ET  EN  VENDÉE  169 

dans  la  Vendée,  la  juste  défiance  que  lui  inspiraient  les  promesses  suc- 
cessives que  lui  avait  faites  TÂngleterre,  sans  jamais  en  réaliser  aucune  *; 
et  le  double  inconvénient  au  milieu  duquel  il  se  trouvait  placé,  de  Stofflet 
ne  voulant  pas  agir  de  concert  avec  lui  3,  et  de  combattre,  car  il  entrevoyait 
qa'il  serait  obligé  ou  de  reprendre  les  armes,  sans  moyens  suffisants,  et 
alors  de  voir  le  parti  du  Roi  succomber  entièrement  et  êure  anéanti 
sous  les  débris  du  pays  dont  il  entraînerait  la  totale  destruction,  ou 
de  se  livrer  à  la  mauvaise  foi  des  Républicains  qui,  d'abord,  suivraient 
sans  doute  les  Articles  du  Traité,  mais  qui,  après  avoir  vaincu  Stofflet 
et  séduit  quelques-uns  des  officiers  de  Gharette,  finiraient  sûrement 
par  asservir  toute  la  Vendée,  sans  qu'il  pût  alors  s'y  opposer,  s'il  ne 
recevait  pas  de  puissants  secours  du  dehors,  et  si  de  puissantes  et 
nombreuses  diversions  dans  l'intérieur  ne  se  manifestaient  pas  de  con- 
cert avec  lui  pour  attaquer  les  Républicains  de  tous  côtés,  tandis  que  les 

1.  «  La  postérité  ne  croira  peut-être  pas  que  la  Vendée  ait  été  six  semaines 
maîtresse  de  Noirmouliers,  tandis  que  les  Anglais  Tétaient  de  la  mer,  sans  que 
Ton  ait  communiqué  afec  ces  Français  fidèles  et  courageux.  Tout  le  fruit  de  leur 
victoire  pour  se  mettre  à  même  de  recevoir  des  secours  d*un  Prince  français,  fut 
le  principe  de  la  ruine,  en  perdant  dans  les  deux  entreprises  la  fleur  de  leur 
armée.  >  {Note  de  Frotté.) 

S.  ■  Cbaretle  déplorait  la  scission  de  Stofflet.  Il  y  voyait  la  cause  de  leur  perte  à 

•  tous  deux  :  >  Il  en  sera  victime  bientôt.  Son  entêtement  a  déjà  coûté  la  vie  inutile- 

•  ment  à  Beaucoup  de  ses  meilleurs  soldats.  Pressé  de  toutes  parts,  il  est  aux  abois, 

■  et  dans  sa  rage,  il  a  déjà  fait  fusiller  un  de  mes  officiers  et  nous  appelle  tous  des 

■  traîtres,  des  républicains,  etc«;  mais  cela  ne  m'empêche  pas  de  gémir  bien  amère- 

•  ment  sur  son  sort  et  celui  de  son  pays.  Je  n'ai  pas  à  me  reprocher  de  n*avoir  pas 

•  tenté  tous  les  moyens  de  le  préserver  de  Tabyme  où  il  a  voulu  en  vain  que  je  le 
»  suive,  au  lieu  de  se  sauver  avec  moi  ;  voilà  ce  qui  a  mis  le  comble  à  notre  désu* 
«  oioD.  > 

€  Je  lui  proposai  d'écrire  à  Stofflet;  il  7  consentit,  mais  je  vis  avec  douleur, 
par  tout  ce  qu'il  me  dit,  qu'il  n'espérait  pas  que  Stofflet  fût  jamais  son  ami,  qnoi- 
qa'ils  dussent  et  fussent  faits  pour  l'être.  Je  lui  écrivis  donc  de  mon  mieux,  ayant 
aa  moins  l'espoir  qu'il  prêterait  l'oreille  à  un  arrangement  provisoire. 

€  Charette  était  bien  loin  de  hair  Stofflet;  il  l'estimait  et  l'appréciait  comme  un 
très  brave  et  loyal  homme,  mais  qui,  ayant  peu  d'esprit  et  les  passions  très  vives, 
était  trop  susceptible  de  se  laisser  conduire  par  ceux  qui  le  flaUaient  et  qui  profi- 
taient de  son  faible  pour  dominer  et  jouer  un  rôle  en  son  nom.  Tel  Tut  M.  l'abbé 
Bernier,  ancien  curé  dans  la  Vendée,  homme  d'esprit,  mais  aussi  vain  qu'intrigant 
et  machiavéliste.  C'est  un  des  sujets  de  trouble  qui  a  le  plus  nui  à  la  Vendée,  en 
désunissant  les  chefs,  en  voulant  absolument,  à  quelque  prix  que  ce  fût,  diriger  les 
affaires  intérieures,  et  en  rendant  à  l'extérieur  des  comptes  toujours  dictés  par  sa 
passion,  qui,  s'ils  avaient  été  bien  examinés  par  le  Roi,  Monsieur  et  le  Goover- 


170  FROTTÉ  EN  nRETAGNE  ET  EN  VKNBltB 

puissances  coalisées  les  occuperaient  encore  à  Textërieur  t.  M.  de  Frotté 
lui  remit  sous  les  yeux  tout  ce  qu*il  sa?ait  des  bonnes  dispositions  de 
l'Angleterre*  le  désir  formi^l  qu*af  ait  cette  puissance  de  lui  procurer  les 
plus  prompts  secours,  Tintention  où  elle  était  d'en  donner  en  abondance 
h  tous  les  Royalistes  de  TOuest,  et  lui  en  cita  toutes  les  preuves  osten- 
sibles qu*il  put  réunir  d'après  les  préparalirs  dont  il  ayait  été  témoin.  Il 
ajouta  sa  propre  mission  et  la  lettre  que  M.  Windbfim  lui  avait  donnée 
pour  les  Royalistes  de  Normandie  qu'il  pourrait  rassembler,  etc.,  etc.  ; 
qu'enfin,  si  le  général  Charelte  le  voulait,  il  se  chargerait, comme  arrivant 
d'Angleterre  et  ayant  été  à  même  d'en  connaître  les  dispositions  et 
comme  député  des  chefs  Royalistes  de  l'autre  cdté  de  la  Loire,  pour  Tenir 
auprès  de  lui  et  de  Stofflet  leur  en  rendre  compte,  d'écrire  k  ce  dernier 
pour  cherchera  le  rapprocher  et  l'engager  à  se  concerter  pour  avoir  unA 
conduite  uniforme  qui  mettrait  les  royalistes  en  mesure  d'attendre,  en 
temporisant,  les  secours  de  l'Angleterre,  afin  de  pouvoir  alors  reprendre 
les  armes  d'une  manière  unanime  et  avantageuse  ;  que,  d'un  autre  côté, 
comme  étant  sur  les  lieux  et  k  même  de  rendre  h«»mmige  à  la  vérité,  il 
se  chargerait  de  faire  iostruire  par  le  chevalier  de  Tioténiac,  qui  retour- 
nait fo  Angleterre,  le  Gouvernement  anglais  et  les  Princes  des  motifs  de 
la  conduite  de  Cliarette,  de  sa  position  et  de  ses  besoins,  ce  que  le  Gé- 
néral accepta,  prinnt  le  comte  de  Frotté  d'en  charger  Tiotéoiac  verba- 
lement, parce  qu'il  ne  voulait  point  ni  écrire  ni  qu'on  éaivti  de  sa  part, 
dans  des  circonstances  aussi  délicates... 

u  Les  demandes  de  Charette  se  borDalcnl  a  : 

«  2  pièces  de  canon  de  12,  avec  tout  ce  qu'il  faut  pour  leur  service  ; 

•  4  pièces  d'artillerie  légère,  id.  ; 

c(  1  obusiers,  id*  ; 


nement  britanniqne,  anraient  prouvé  tonte  rincoiiséqae.nce  de  cet  homme  dange- 
reux. »  {JSoU  de  Frotté.) 

1.  Nons  avons  parlé  ^\\\txxx%{lti  krixcXn  seertts,  art.  publié  dans  la  Bévue  des  Qae^i. 
Hislor.  Janv.  1881,  et  tiré  à  part  ln-8')  des  circonstances  qui  avai^^ni  amené  Cha- 
relte à  conclure  la  paix,  et  des  conditions  du  traité  do  la  Jaunaye.  SMl  eût  été  secrè- 
tement, mais  positivemer  l  convenu  que  la  monarchie  serait  n^tablie  et  que  les 
Orphelins  du  Temple  semient  remis  aux  mains  de  Charette.  il  n'aurait  pas  manqué 
de  le  contlcr  à  Frotté,  et  Frotté,  ayant  6  discniper  Charette  et  ses  antres  amis  dn 
reproche  d*a\oir  traité  trop  fpcilemenl,  n'niirailpas  manqué  d'en  dire  quelque  chose, 
soit  dans  son  Rapport  au  Roi,  soit  dans  sa  correspondance.  C'est  de  toute  évi- 
dence. Il  ne  fait  nulle  part  la  moindre  allusion  à  ce  grave  incident. 

Cette  entrevue  de  Charelte  et  Je  Frotté  a  élé  ignorée  de  tons  les  historiens  de  la 
Vendée. 


FROTTÉ  EN  BRETAGNE  BT  EN  VENDÉE  171 

c  I5h  20,000  fusils  ; 

a  Autant  de  poudre  qu'il  serait  possible,  mais  au  moins  50  h  60,000 
livres; 

(c  Un  corps  de  1,800  hommes,  choisis,  habillés  en  chasseurs  à  la  fran- 
çaise, commandés  par  des  officiers  fraoçais,  et  composé  d'hommes 
bien  braves  et  bien  sûrs,  afin  que  ce  corps  formât  la  garde  d'un  Prioce, 
dont  il  demandait  instamment  Tarrivée  immédiatement  après  ces  se- 
cours, s'il  ne  Tenait  avec  eux. 

•  M.  Charette  croyait  alors  pouvoir  répimdre  de  vaincre.  Quant  aux 
Émigrés,  il  n'en  voulait  point  qui  ne  fussent  organisés  en  troupes,  parce 
que,  malgré  qu'il  convtot  du  peu  de  talent  de  ses  officiers,  que 
la  plupart  n'en  a\ aient  pas  d'autre  que  de  la  bravoure  et  la  connais- 
sance des  localités,  ce  qui  souvent  Tembarrassait  fort  et  lui  laissait 
tout  à  faire,  il  craignait  encore  plus  Tesprit  de  désordre,  les  préven- 
tions et  tous  les  défauts  avec  lesquels  on  lui  avait  peint  les  Émigrés. 
Sur  cet  article,  comme  sur  les  autres,  M.  de  Frotté  chercha  à  le  désa- 
buser, en  lui  disant  la  vérité.  Enfin,  ce  dernier  écrivit  donc  au  général 
Stofflet  sur  les  bases  mentionnées  ci-dessus,  l'assurant  que  sa  première 
démarche,  de  retour  en  Bretagne,  serait  de  représenter  aux  chefs  roya- 
listes qui  étaient  réunis  à  Reunes  pour  y  traiter,  que  Thonneur  et  Tin- 
térél  du  parti  prescrivaient  également  de  n'entrer  en  aucuns  pourparlers 
avec  les  Républicains,  tant  qu'ils  ne  lui  accorderaient  pas  au  moins  une 
suspension  d*armes,  (ce  qui  eut  lieu)  ;  —  Stofflet  était  alors  entouré  de 
toutes  parts,  avait  déjà  eu  plusieurs  désavantages  et  se  trouvait  prêt 
à  succomber  —  dans  laquelle  tous  les  Royalistes  de  l'autre  côté  de  la 
Loire  reprendraient  les  armes  pour  le  recourir. 

u  Enfin,  M.  de  Frotté  quitta  le  général  Charette  qui  vint  le  reconduire  à 
une  journée  de  Belleville,  au  milieu  des  champs  désolés  de  ce  pays  fidèle 
et  malheureux,  oi!i  l'on  ne  trouvait  presque  plus  que  des  ruines  et  des  sol- 
dats qui,  de  paisibles  laboureurs,  étaient  devenus  bons  guerriers  à 
fofce  de  combats,  et  qui  s'étaient  faits  au  métier  de  la  guerre  en  défen- 
dant leur  pays  désolé,  brûlé,  rava;2;é,  ei  en  marchant  sur  les  débris  de 
Jours  maisons  et  au  milieu  des  cadavres  sanglants  de  leurs  parents,  qu'ils 
aTaient  appris  à  venger  dans  le  sang  de  leurs  féroc  's  ennemis. 

«  Le  général  Charette,  en  q>iittant  le  comte  de  Frotté,  Tengag^'a  à  se 
rendre  le  plus  tôt  qu'd  pourrait  en  Normandie,  pour  y  organiser  et  y 
travaillr-r,  1  invitant  à  lui  donner  de  ses  nouvelles  et  lui  parlant  avec 
des  témoignages  de  confiance  ei  d'intérêt.  Il  finit  par  lui  dire  :  «  Si  vous 
M  n'aviez  pas  une  destination  essentielle  et  particulière,  je  vous  enga- 
«  gernis  à  rester  avec  moi,  parce  que  j'aime  votre  maiiière  de  penser  et 
c  d'agir  \  je  suii  bien  sûr  que  vous  m'avez  dit  ce  que  vous  croyez  la 


172  FROTTÉ  EN  BRETAGNE  ET  EN  VENDÉE 

c  yéritt^...  PuissiesYOus  n'être  pas  trompé  fOus-même  dans  les  espérances 
«  qiie  vous  m'avez  données  !  Nais  jugez  si  je  puis  être  confiant  d'après  la 
V  conduite  que  l'Angleterre  a  tenue  avec  moi.  Deux  fois  on  m'a  envoyé 
c  Tinténiac  pour  me  demander  ce  qui  oa'était  nécessaire,  et  je  n'ai  jamais 
«  rien  reçu  de  ce  que  j'ai  demandé.  De  Noinnontier,  j'ai  envoyé  mon 
o  aide  de  camp  en  Angleterre,  et  depuis  un  an  je  n'en  ai  reça  d'autre 
o  nouvelle  que  par  son  cadavre  que  mes  gens  ont  trouvé  flottant  sur 
c  le  rivage,  il  y  a  huit  jours  %  etc.,  etc.  » 


hevenons  maintenant  en  Bretagne  avec  Frotté,  en  reproduisant 
toujours  littéralement  son  récit. 

Pour  rintelligence  du  Rapport  qui  suit,  il  faut  se  rappeler  qa'il 
s'agit  ici  des  Conférences  qui  eurent  lieu  à  la  Mabilais  et  aboutirent 
à  la  paciflcalion  du  20  avril  1795.  Cette  pacification  fut  surtout 
l'œuvre  de  Cormalin,  dont  Frotté  évite  de  prononcer  le  nom.  Cor- 
matin  était  suspect  aux  deux  partis.  Ainsi  qu'il  le  répète  dans  ses 
Mémoires,  Puisaye  ne  voulait  pas  de  la  paix  qui  fut  conclue  con- 
trairement à  ses  instructions  et  pendant  son  absence.  Frotté  écri- 
vant au  Roi  à  une  époque  où  Puisaye  avait  encore  sa  confiance,  et 
voulant  ménager  tout  le  monde,  surtout  les  signataires  de  la  paix, 
la  plupart  très  braves  et  tout  dévoués  à  la  cause  royale,  ne  fait  au- 
cune allusion  à  cette  divergence  d*idées  entre  le  chef  et  ses  lieute- 
nants et  à  la  désobéissance  de  ceux-ci.  Frotté  fut  d'ailleurs  mêlé  ac- 
tivement aux  négociations.  Il  se  chargea  d'aller  à  bord  de  l'escadre 
anglaise  qui  croisait  sur  la  côte,  pour  demander  au  commandant  de 
s'éloigner  afin  de  rendre  les  négociations  plus  faciles  \ 

i.  Le  roathenreax  La  Roberie  a^ait  été  englouti,  «Yec  qoatre  matelots  qui  Tac- 
compagnaieot,  dans  les  lises  booeases  qui  bordeot  cerlaines  côles  du  Poitou.  (Pui- 
saye, T.  IV.  p.  407.) 

2.  Général  BeauTais,  Aperçu  sur  la  guerre  de  la  Vendée  ;  —  Deniau,  tom.  V, 
p.  188;  —  etc.  Nous  trouvons  sa  signature  au  bas  d*noe  pièce  qui,  destinée  à  pro- 
téger une  dame  royaliste,  faillit  plus  tard  la  compromettre  grafement  Tis-à-?ts  des 
autorités  républicaines: 

.  DIEU  ET  LE  ROY  1 

«  NouB,   Géoénux   de  Tarmée  caUioliqne  et  royale   de   Bretagne»  certiftom 


FROTTÉ  EN  BRETAGNE  ET  EN  VENDÉE  173 

C'est  à  ces  Conférences  que  Frotté  rencontra  pour  la  première 
fois  Billard  de  Veaux.  Celui-ci  était  venu  représenter  la  poignée 
d'insurgés  du  bas  Maine,  et  y  resta  fort  peu  de  temps.  II  accepta 
des  premiers  le  commandement  de  Frotté  ^  Il  faut,  du  reste,  lire 
dans  Billard  le  pittoresque  et  assez  triste  tableau  de  ces  Conférences 
dont  les  coulisses  étaient  hantées  par  des  intrigants^  des  escrocs  et 
des  femmes  galantes.  Ce  n'étaient  que  fêtes  et  festins.  On  y  faisait 
le  carnaval  jusque  dans  la  semaine  sainte,  et  la  chronique  scanda- 
leuse prétendait  que  le  tournebroche  s'étant  rompu  à  la  besogne  le 
vendredi  saint,  on  était  allé  à  Rennes  chercher  un  serrurier  pour 
le  remettre  en  état.  Quolibets  et  chansons  pleuvaient  sur  Cormatin 
et  son  entourage, 

Ce  désordre  apparent  et  ce  laisser  aller  n'empêchaient  pas  les 
affaires  sérieuses  de  se  traiter  sérieusement.  Les  chefs  savaient,  à 
l'occasion,  retrouver  leur  dignité  et  faire  preuve  de  chevalerie.  Une 
Note  de  la  main  même  de  Frotté  met  à  même  d'apprécier  ce  c6lé 
honorable  des  négociations  : 

...  «  Pendant  les  Conférences  de  la  Mabilais,  on  se  rassemblait  dans  le 
ebàtean  trois  fois  par  semaine,  pendant  trois  ou  quatre  heures,  pour  dis- 
cuter les  articles  du  traité  de  paix.  Nous  y  allions  sept  chefs  royalistes, 
y  compris  Cormatin,  et  menions  avec  nous  une  garde  de  50  hommes.  Du 
c^té  des  Républicains,  il  venait  dix  ou  douze  représentants  de  la  Gon- 
rention,  avec  100  grenadiers  et  25  chasseurs  à  cheval,  le  général  Hoche, 
le  général  Beck  et  plusieurs  autres  officiers  de  Tétat-major.  Quelquefois, 
ils  amenaient  le  double  de  troupes,  lorsque  la  veille  nous  avions  été  diffi- 
ciles. Il  nous  est  arrivé  plusieurs  fois  de  vouloir  rompre  la  Conférence, 
lorsque  les  Représentants  voulaient  nous  forcer  la  main,  particulièrement 

t 
qu'Agathe  Le  Gentil,  dameVilleneuve-Sillard^  est  et  a  toujours  été  depuis  qu'elle  se 

tient  Cachée,  sons  la  protection  de  ladite  armée. 

«  Fait  an  quartier  général  dtj  la  Pré?alais,  le  5  avril  1795. 

«  Signé  :  le  baron  de  CORMATIN;—  le  chevalier  de  TINTÉNIAC;  —  BOIS- 
HARDY«  commandant  en  chef  des  COtes-dn-Nord  ;  —  le  C*  de  SILZ,  général 
da  Morbihan  ;—  TROUSSIER,  chef  de  canton  ;  —  le  chevalier  ROBINAULTde  SAINT- 
RYANT;—  le  chevalier  de  BOUAIX;  —  I^uis  de  FROTTÉ,  membre  du  Conseil;  — 
le   chevalier  de  CHANTRE iU,  membre  du  Conseil  central.  >  {Archives  de  Kemus.) 

1.  Mémoires,  T.  1,  p.  56  et  2«  édit.  T.  I,  p.  234. 


174  FROTTi  EN  BRETAGNE  ET  EN  VENDÉE 

relativement  à  StofOet,  Hont  ils  voulaient  poursuivre  )a  destruction  et 
auquel  ils  ne  voulaieul  accoHer  aucun  arrangement  Âyanl  appris  qu'au 
lieu  de  lui  accorder  une  trêv^,  comme  ils  nous  Pavaient  promis,  ils 
avaient  encore  envoyé  de  nouvelles  troupes  contre  lui,  nous  parlâmes  for- 
tement et  avecf^rmeti^  aux  Représentants,  dans  lu  ConféroDce  suivante. 
Ih  voulurent  répondre  sur  le  même  ton  et  soutenir  qu'ils  avaient  le  droit 
de  traiter  avec  qui  et  comment  ils  voulaient,  ajoutant  :  c  11  faut  que 
<c  Slofflet  périsse.  »  Alors,  nous  nous  levâmes  tous  sept,  en  mettant  la 
main  sur  nos  armes  et  disHnt  que,  puit^que  c^était  ainsi,  nous  allions  re- 
commencer la  guerre  sur  Theure  ojôme,  à  moins  qu'avant  de  t«*rminer  la 
Conférence,  nous  nt  vissions  partir  deux  officiers  royalistes,  choisis  par 
nous,  avec  deux  généraux  républicains,  chargés  d'ordres  et  de  pou- 
voirs, pour  se  rendre  auprès  de  Stofflet  et  y  faire  signer  et  exécuter  la 
tiêve,  en  faisant,  avant  tout,  retirer  les  troupes  de  la  République  de 
dessus  son  p  lys.  Gela  ëleva  une  forte  discussion  entre  les  douze  Repré- 
sentants  et  nous  (car  il  n^y  avait  jamais  de  généraux  républicHins  admis 
aux  Conférences,  pas  môme  llocbe;  les  Commissaires  leur  donnaient  Thumi- 
liatioD  de  les  faire  r'^ster  dehors,  ce  qui  les  indignait  encore  davantage 
contre  eux).  Cette  fois,  les  Commissaires  de  la  Convention  accédèrent  à 
ce  que  nous  exigions,  (quelque>-uns  d'entre  eux  en  écumaient  de  rage,) 
parce  que  la  Conventiun  voulait  conclure  cette  perfide  pacification  mo- 
mentanément, à  quelque  prix  que  ce  fût,  pour  nous  disperser  et  nous 
anéantir  ensuite,  ce  qui  était  facile  à  sentir,  mais  mal  heureusement  ce 
que  tous  les  chefs  royalistes  ne  voulaient  pa<  prévoir.  Beaucoup  cepen- 
dant le  présageaient;  mais  M.  de  Cormatio,  01.  de  Rejarry  et  M.  de  Bois* 
hardy  en  entretenaient  plusieurs  daos  Taveuglement  oi^  ils  étaient  sur 
la  bonne  foi  républicaine,  ayant  la  vanité  de  croire  qu'ils  seraient  plus 
fins  que  les  Républicains  et  parviendraient  à  les  jouer;  malheureusement 
l'événement  a  prouvé  combien  ils  s'étaient  abusés  i.  » 


C'est  maintenant  le  Rapport  au  Roi  que  nous  allons  suivre. 

Rapport  au  Roi 

...  Je  revins  à  Rennes,  où  tous  les  chefs  royalistes  nommèrent  sept 
d'entre  eux  pour  discuter  leurs  intérêts  et  me  donnèrent  ta  marque  de 
confiance  de  m'y  comprendre,  ce  qui  me  mit,  pendant  six  semaines  que 


i.ircA.  deCouleme. 


FBOTTÉ  EN  BRETAGNE  ET  EN  VENDÉE  i75 

durèrent  les  Conférences,  à  môme  de  connaître  et  d'étudier  nos  enne- 
mis '.  Alors,  un  négociateur  habile,  avec  de  fesprit,  et  chargé  des  pou- 

i.  •  Je  fus  à  même»  pendant  quelque  temps  qaedarérent  ces  négociations  singu- 
lières, de  pouvoir  étudier  le  caractère  des  Représentauts  qui  y  ûgiiréreot  *  et  celui 
des  généraux  républicains  qui  les  eulouraienl  et  ne  les  méprisaient  pas  moins 
quMs  ne  les  baissaient.  Parmi  les  premiers,  il  y  en  avait  tout  au  plus  deux  ou 
trois  beauccup  moins  scélérats  que  les  antres,  ir.ais  tous  étaient  Taux,  nous  crai- 
gnaient, voulaient  absolument  la  paix  et  Taisaient  tout  ce  que  pouvait  leur  dicter 
leur  hypocrisie.  Quelques-uns  parlaient  bien,  mais  tous  étaient  exclosirement  atta- 
chés à  la  République  on  plutôt  à  leurs  intérêts  et  à  ta  portion  d*autorilé  qu'ils 
avaient  usurpée  à  force  de  crimes.  Cependant»  craignant  encore  plus  les  Jacobins 
(dont  quelques-uns  d*eux  avaient  même  été  victimes  sous  Robespierre)  que  les 
Royalistes,  ils  criaient  à  la  tolérance  et  témoignaient  dans  leurs  propos  le  plus  grand 
désir  de  profiter  de  la  destruction  du  parti  de  Robespierre  pour  rétablir  en  France 
an  gouvernement  stable,  selon  le  vœu  du  penple,  pour  y  ramener  Tordre,  la  paix 
et  la  réintégration  de  chacun  dans  ses  propriétés  légitimes.  Il  en  résulta  un  effet 
avantageux  au  parti  du  Roi,  en  ce  que  cela  dissipa  un  peu  la  stupeur  dans  laquelle 
étaient  plonges  presque  tous  les  bons  Français  et  les  R  jjalistes  timides  qui  n'a- 
Taient  pas  les  armes  6  la  main,  et  que  cela  induisit  en  erreur  bon  nombre  de  Répu- 
blicains qui,  jugeant  d*aprës  quelques  fausses  apparences  et  les  bruits  vagues  que 
Dons  faisions  mystérieusement  répandre,  croyaient  à  la  rentrée  des  Emigrés  et  que 
la  Convention  et  les  Royalistes  euient  d*accord  pour  rétablir  la  monarocbie  en 
France. 

«  Quant  aux  militaires,  ils  étaient  généralement  beaucoup,  moins  foncièrement 
DOS  ennemis,  on  plutôt  le  plus  grand  nombre  aimaient  à  se  rapprocher  de  nous  ; 
ils  nous  témoignaient  beaucoup  d*estime  et  se  trouvaient  flattés  de  la  différence  que 
nous  paraissions  faire  entre  eux  et  les  Représentants,  par  lesquels  ils  se  trouvaient 
bumiliés  chaque  jour,  tandis  que  nous.  généra!ement  tiers  et  dignes  avec  les  Com- 
missaires de  la  Convention,  nous  témoignions  beaucoup  d'égards  aux  militaires  qui 
paraissaient  les  mériter  ou  les  provoquer  **.  >  {Note  de  Frotté.) 

*  Les  Commissaires  Conventionnels  étaient  Gnezno,  Guermeur,  Grennt,  Corbel, 
Lanjuinais,  de  Fermon,  Ruelle,  Rollet,  Jsry,  Chaillon,  et  trois  nu  quatre  autres  I 
Pui^ye,  mal  renseigne  sur  ce  point,  prétend  ^T.  IV,  p.  450jque  Boursault  dirigeait 
les  Conventionnels  hostiles  h  la  pacilicaiion  ;  Rollet,  les  autres,  fiaursault  n^etait 
pas  aux  Conférences  ;  Ruelle  était  de  tous'  les  Commissaires,  comme  il  Tavait 
montré  à  la  Jaunaye,  le  plus  disposé  ii  faire  la  paix  à  tout  prix. 

**  Voici  dans  quels  termes  flétrissants  Hoche  appréciait  leur  caractère  :  <  Voilà 
donc  les  soutiens  de  ma  irisie  patrie  1  0  douleur  I  Ln  quelles  mains  sont  conUés 

le*»  intérêts  de  la   République!  Homines    petiu  et  bas,  que  cherchez-vous  ici? 

Ennemis  implacables  de  loule  honnêteté,  ivrognes,  débauch*^s.  ignorants  et  vains, 
tel  est,  à  l'exception  de  Lanjuinais  et  de  Fermon,  le  caractère  des  membres  de 
ootre  congrès.  Dans  les  délibérations,  nul  ordre.  L'uu  crie,  son  voisin  dort,  od 
troisième...  Est-ce  ainsi  que  se  comportent  nos  ennemis?...  Leurs  repa»  sont 
moin»  iiings  et  moins  fréquents...  Indigne  Ruelle,  reçois  ici  le  tribut  de  mon  indi- 
gnation !  Après  avoir  rampé  devant  Charetie,  tu  fais  servilement  ta  conr  à  Cor- 
oiatin...  Ton  espoir  est  vain  ;  tu  ne  recueilleras  d'autre  prix  de  ta  bassesse,  que 
la  honte  qui  lui  est  due.  >  (Solei  extraites  des  papiers  du  Général,  et  publiées  par 
M.  Borgounioia  dans  son  Èuai  sur  la  vU  de  ùaart  Uoche,  1855,  ia-8%  p.  133.) 


176  FROTTÉ  EN  BRETAGNE  ET  EN  VENDÉE 

Toîrs  de  Y.  M.,  eût  pu  tirer  un  grand  avantage  des  circonstances.  Je  vis 
les  généraux  républicains.  Bien  peu  étaient  vraiment  mauvais,  presque 
tous  indécis,  et  quelques-uns  disposés  k  écouter  des  ouvertures,  si  la 
chose  eût  été  bien  menée  et  qu'on  eût  eu  un  bon  plan  à  leur  présenter. 
J'eus  avec  H.  {sk)  quelques  conversations  particulières  sur  les  malheurs 
de  notre  patrie  et  sur  le  défeir  que  tout  bon  Français  devait  avoir  de  tra- 
vailler à  éteindre  la  longue  guerre  civile  et  à  rendre  le  bonheur  à  la 
France.  Je  lui  trouvai  de  Télévation  dans  Tàme,  un  grand  amour  de 
la  gloire,  de  la  pénétration  et  de  la  fierté  ^  L'insuffisance  de  nos  moyens 

1.  Cette  appréciation  du  cdracière  et  des  talents  de  Hoche,  faite  par  on  ofQciw 
royaliste  qui  l'afait  va  de  près»  et  soumise  au  Rei»  est  d'autant  plus  remarquable 
qu'elle  est  postérieure  àTaffaire  de  Quiberon,  où  le  rôle  de  Hoche  avait  été  sévère- 
ment jugé  par  les  Royalistes.  Frotté  eut  d'autres  rapports  avec  lui.  Les  détails  dans 
lesquels  il  entre  k  cette  occasion,  et  dont  il  est  impossible  de  suspecter  la  sincérité, 
contrediront  l'idéal  que  beaucoup  de  gens  aiment  à  se  former  du  jeune  général 
républicain.  Sans  suspecter  en  rien  l'ardeur  et  la  sincérité  de  son  patriotisme,  on 
peut  admettre  que  la  politique  delà  Convention  l'avait  assez  dégoûté,  froissé,  et  qu'il 
avait  assez  sûrement  entrevu  la  chute  du  régime  républicain,  tel  qu'il  le  voyait 
appliqué,  pour  ne  pas  accepter,  théoriquement  du  moins,  et  par  éclaircies,  l'hypo- 
thèse d'un  autre  régime.— M.  Thiers,  en  disant  {Hist.  de  la  Révolution,  t.  IX,  p.  196) 
que  «  Hoche  aimait  la  République  comme  sa  bienfaitrice  et  sa  mère,  >  n'a-t-il  pas, 
partagé  ou  flatté  le  préjugé  dominant  ?  Ceux  qui  supposent  qu'il  aurait  combattu 
les  projets  ambitieux  de  Bonaparte^  peuvent  avoir  raison  ;  mais  est-ce  par  pur  dé- 
vouement à  la  Constitution  de  l'an  HI  qu'il  les  aurait  combattus  ?  Le  témoignage  de 
Frotté,  qui  nous  le  montre  assez  dégagé  de  toute  ioféodation  sentimentale  à  une 
forme  particulière  de  gouvernement,  n'est  pas  isolé.  On  connaît  sa  conversation 
avec  M"'  de  Turpin  :  «  Que  ne  remettez-vous  le  Roi  sur  son  trône  ?—  C'est  impossible, 
«  >ladame.—  Vous  n'êtes  pourtant  pas  républicain,  et  si  vous  ne  faites  pas  un  Roi, 
t  vous  le  serez  vou»>niènieI  —  Muil  tant  d'ambition  ne  va  pas  à  un  particulier. — 
«  Vous  pouvez  y  prétendre  tout  comme  un  autre.  Le  tréue  semble  vacant.  Sans 
«  doute  que,  pour  éviter  toute  concurrence  et  le  danger  des  révolutions  militaires, 
c  mieux  vaudrait  replacer  le  roi  légitime,  en  faisant  vos  conditions  et  ceilt^s  de  U 
<  France.  —  Madame,  je  n'aime  pas  mieux  que  vous  l'anarchie  actuelle.  Rassorez 
c  vous  ;  tout  changera  en  mieux.  •  (Beauchamp,  t.  IV,  p.  296.)  C'est  le  langage 
d'un  politique  plutôt  que  d'un  républicain.  De  La  Rue,  l'un  des  Déportés,  dit  posi- 
tivement dans  son  Histoire  du  18  Fructidor  (p.  376)  :  t  Hoche  m'avait  fait  prier  de 
qui  ménager  une  conférence  avec  le  général  Pichegru,  mais  il  s'en  défendit  dès 
qu'il  crut  le  danger  dissipé.  >  Il  est  certain  que  ce  n'est  qu'en  forçant  singulière- 
ment la  note,  qu'on  a  pu  le  présenter  comme  un  intraitable  gardien  de  la  légalité  ; 
sa  conduite  au  18  Fructidor  répond  sufOsamment.  M.  Guizot  l'a  bien  compris  et  U 
lui  a  reprochée  avec  une  juste  sévérité.  {Lettre  inédile  à  M.  Bergoonioux.)  An 
fond,  Hocheave.it  peu  de  scrupules  :  témoins  les  faux  chouans  soudoyés  par  lui,  les 
massacres  de  Quiberon  déplorés  mais  souflerts  ;  témoins  ses  instructions  an  colonel 


FROTTK  m   BRETAGNE  ET  EN  TENBÉfi  1T7 

et  même  de  nos  mesures  lui  était  connue.  Son  jugement  sur  les  pois- 
sauces  me  parut  impartial,  mais  juste.  Me  supposant  de  Finfluence  dans 
la  Conférence,  le  hasard  sembla  amener  plus  souvent  nos  entrevues.^ 
Sans  jamais  m*écarter  de  mon  caractère  royaliste,  et  lui  montrant  même 
aToe  franchise  mon  inaltérable  attachement  à  la  monarchie,  je  convias 
avec  lui  qu'il  fallait  se  résoudre  à  de  grands  sacrifices  pour  sauver  la 
France  des  étrangers  et  d'elle-même,  qu'il  fallait  rapprocher  tous  les 
intérêts  pour  le  bonheur  de  tous  et  le  retour  de  l'ordre^  comme  lui,  sans 
quitter  ses  formes  républicaines,  me  montrait  son  mépris^  son  indigna-» 
lion  et  sa  haine  pour  ceui  qui  avaient  plongé  notre  patrie  dans  de  tels 
malheurs,  et  combien  souvent  son  Ame  était  humiliée  d'être  obligée  de 
leur  obéir,  mais  qu'il  fallait  espérer  que  des  hommes  plus  sages  et  meil- 
leurs répareraient  les  maux  passés.  Ayant  trop  de  mesure  pour  se  corn* 
promettre,  il  se  faisait  entendre  à  qui  aurait  pu  lui  faire  des  ouvertures» 
mm  je  ne  datais  pas  assez  pour  lui  inspirer  plus  de  confiance,  en  lui 
ollrant  peut-être  ce  qui  eût  éié  nécessaire.  Stofflet,  poussé  vivement  par 
les  Républicains,  et  réclamé  par  nous  comme  une  des  premières  conditions 
sans  laquelle  nous  rompions  toute  conférence,  après  avoir  éprouvé  de 
grandes  pertes,  fit  la  paix,  de  concert  avec  lui,  à  la  suite  d'une  trêve  que 
BOUS  lui  obtînmes.  Ayant  été  envoyé  en  France  pour  y  faire  la  guerre, 
Toyant  la  paix  à  la  veille  d'être  conclue,  augurant  mal  de  ce  qui  en 
résulterait,  mais  sentant,  sous  plusieurs  rapports,  la  nécessité  de  la  (aire 
momentanément,  je  ne  crus  cependant  pas  devoir  la  signer  et  je  partis 
sous  un  prétexte  plausible,  quelques  jours  avant,  prévoyant  les  malheurs 
qui  résulteraient  des  mesures  bien  droites,  bien  loyales,  mais  inconsé- 
quentes, sans  accord  et  mal  combinées,  sur  lesquelles  on  comptait  pour 
recommencer  la  guerre.  Ce  n'était  pas  ë  nous,  politiques  inexpérimentés, 
à  espérer  de  jouer  des  hommes  aussi  adroits,  astucieux  et  intrigants 
qu'ils  sont  coupables.  Le  jour  de  mon  départ,  je  fus  voir  les  Représen- 
tants qui  étaient  réunis,  et  recevoir  le  passe  port  qu'ils  m'avaient  promis. 
J*avais  toujours  mis,  vis-à-vis  d'eux,  dans  toutes  les  affaires,  de  la  droi- 
ture, de  la  franchise^  de  Thonaêteté  et  de  la  fierté  S  mais  sans  amer* 

Tate  *,  lors  de  rexpéditlon  d'Angleterre,  1798.  **  La  vérité  est  qae  chez  lai  lé 
grand  homme  de  goerre  était  doublé  d'un  homme  d'État  égal  au  premier,  et  qu'il 
avait  les  faiblesses  de  sa  force. 

I.  Boche  aurait  dit  à  celte  occasion  :  <  Si  Frotté  traite  avec  nous,  nous  pour- 
rons croire  à  sa  parole  ;  mais  j'en  doute.  «  (Lettre  de  Frotté  père  an  comte  d'Ar- 
tois, 1796.) 

*  Officier  américain  qui  avait  oITert  ses  services  au  gouvernement  français. 
**  Ces  instroc^otts  sont  peu  connues  et  mériteraient  de  l'élfe. 

TOME  LVI  (VI  DE  LA  6*  SÉRIE).  12 


118  nOTTÉ  m  BRETAONB  IT  BR  yEXOâ 

tom».  Gela  i?aU  para  plaim  au  plat  grand  nombre  qui  oie  nontraieai 
éè  la  prédiMttidn.  Je  fus  parfaileoeat  aœueiili,  inaigrô  les  reproches 
qti'ils  me  firent  ée  ne  pas  signer  la  paix,  me  disaot  q«i*ils  se  doulaient 
Meii  que  mmi  foyage  n'était  qu*ua  prétexte  ;  qu*au  reste,  ils  ne  m'en 
estimai»*»!  pas  tanins  t  que,  cependant.  Je  ferais  bi^n  mieux  d  accepter  lee 
eém  qu'on  m'avait  faites  d'entrer  dans  les  armées  des  froaiières  ^  ie 
fépondts  sans  éclaircir  le  premier  douta  :  «  Ha  signature  est  iosigni* 
A  fiante»  puisque  tout  mou  parti  ùdt  la  paix;  d'ailleurs,  la  base  la  plun 
A  solide  de  celte  paii  était  l'espoir  qu'ils  nous  avaient  donné  que  c'était 
«  pour  réunir  tous  nos  moyens  afin  de  faire  cesser  les  maux  qui  décbi- 
a  mieni  notre  patrie,  y  ramener  Tordre  et  y  rétablir  luut  ce  qui  est  né- 
«  cessaire  à  son  bonheur^  ajoutant  que  j'appréciais  trop  leurs  moyens 
1  et  lenis  intentions  pour  n'être  pas  persuadé  qu'ils  profiteraient  des  cir* 
«  oenstanees  qui  les  meiuient  à  même  de  Jouer  le  plus  beau  rôle  possible 
k  en  coAblanl  lablme  nfirenx  creusé  par  teurs  prédécesseurs  ;  que,  pour 
n  la  proposition  qu'ils  me  faisaient,  je  les  en  remerciais,  mais  que 
«  J'Hi  appelais  I  eux-a«èmes  et  que  si,  gentilbomme  et  royaliste,  je 
%  pouvais  accepter  de  servir  la  République,  ce  serait  leur  donner  le  droit 
«c  de  me  méptiser  ou  de  croire  que  je  voulais  les  tromper;  msis  qun^ 
«  toujours  bon  Français,  Je  serais  toujours  prêt  I  combattre  pour  le  bien 
«  do  mon  pay^  contre  ceux  qui  voudraient  en  prolonger  les  malheurs  ;  nt 
n  pbisque  vous  avez^^jmitai-je,  de  bonnes  intentions,  dans  ce  cas  vous 
ti  pouviez  compter  sur  moi.i»  Je  sortis,  accablé  de  leurs  compliments  vrais 
eu  (hux.  Il  tche  me  reconduisit  jusqu'àma  voiture,  etmedii:»  ils  nesootpaa 
«  dopi^  du  prétexte  de  votre  voyage,  vous  voyes.  ^  Je  le  sais,  répondis-je, 
«  mais  Je  ne  le  suis  pas  trop  non  plus  de  leurs  promesses.  Je  crains  bien 
m  que  ces  g«ns-ci  ne  soient  pat  asses  grands  pour  croire  aux  aenticnents 
«  de  la  générosité  et  qu'ils  n'osent  faire  leur  salut  et  le  nôtre  ;  mais  les 
t  braves  Français  qui  ont  les  armes  à  la  main,  qui,  sans  être  coupables, 
<x  ont  la  gloire  d'avoir  repoussé  les  armées  étrangères  du  terriioim 
t  franc  «is,  sauront  un  Jour,  après  avoir  défendu  la  France^  lui  rendre 
«  son  bonheur  et  ton  gouvernement*  L'Angleterre  eut  un  Monck..  »  Et 
lui  serrant  la  main  fortement:  «  La  France  en  offrira  un,  je  l'espère,  plus 
t  illustre  encore,  et  alors  je  serai  fort  aise  de  servir  sous  ses  ordres  ;  » 
et  pour  lui  éviter  fembarras  d'une  réponse.  Je  sautai  dans  mn  dMÔnn, 
et  je  partis  pour  la  Normandie. 

Ce  compte  rendu  officiel  est  complet     par  la  lettre  suivante 
i.  On  lai  avait  oITert  tiXi  régiment  de  thasseors  à  ehetal.  (Tfofe  de  Frsuft.) 


FROTTÉ  EN  BRETAGNE  ET  EN  YQ«>ÉB  170 

adiessée  à  !!»•  Alkyns  pendant  les  Conférences  mêmes,  et  dans 
laquelle  Frotté  s'épanche  avec  encore  plus  d'abandon.  Son  dévoue- 
ment s*7  manifeste  sous  une  face  nouvelle.  Il  avait  songé,  pour  le 
cas  où  il  ne  pourrait  tirer  Louis  XVII  du  Temple,  à  obtenir,  du 
moins,  la  permission  d'y  être  enfermé  avec  lui,  sauf  à  n*en  sortir 
jamais^  de  partager  sa  captivité,  de  lui  consacrer  tout  son  cèle  ei 
tous  ses  soins.  Des  révélations  trop  vraies  sur  l'état  d'hébétement 
physique  et  moral  où  ses  bourreaux  avaient  réduit  le  malheureux 
enfant,  lui  firent  abandonner  ce  projet. 

A  Mrw  AT»»*  (Atktns) 

Renires,  16  mars  1795. 

•  Tous  devez  avoir  appris  la  position  extraordinaire  dans  laquelle  se 
trouvent  aujourd'hui  les  partis  royalistes.  Les  uns  ont  traité  avec  les 
députés  de  la  Cooveolion,  les  autres  sont  réunis  ici  pour  le  faire,  et 
quelques-uns  combattent  encore,  par  un  fatal  malentendu  dont  ils  seront 
victimes,  puisqu'ils  sont  abandonnt^s  par  les  autres.  Quoique  je  gémisse 
avec  amertume  sur  tout  ce  que  je  vois  et  prévois,  je  dois  cependant  vous 
assurer  q*ie  le  rapprochement  même  des  Français  fidèles  avec  les  Régi- 
cides ne  doit  rien  faire  rabattre  de  l'espoir  et  de  la  conHance  que  méri- 
tent les  premiers,  ni  trop  faire  espérer  rien  de  bon  du  repentir  et  des 
sentiments  d^numaoilé  et  d'honneur  qu'attestent  les  seconds  pour  nous 
amorcer.  Les  Royalistes  de  ce  côté  Je  la  Loire  ont  tous  envoyé  des  députés 
ici  pour  trait*»r.  G  est  Gormatin  qui  a  maoigancé  tout  cela,  d'après  les 
conseils  de  Gharette  que  j*ai  vu,  qui  est  bi«;n  malheureux,  mais  pour 
lequel  j*ai  autant  de  vénération  qu'auparavant  la  paix.  11  serait  bien  in- 
juste de  le  juger,  et  je  vous  assure  que  l'on  aurait  grand  tort  surtout  de 
le  condamner.  Les  Royalistes  qui  sont  ici  m^onl  fait  Fhonneur  de  me 
nommer  pour  être  un  des  membres  du  Gonscil  privé  qui,  au  nombre  de 
sept,  doit  discuter  et  fixer  les  articles  du  Traité  dans  les  Gonférences  avec 
les  commissaires  de  la  Convention...  En  vérité,  lorsque  je  suis  parti  de 
Londres  au  mois  de  janvier,  je  ne  m'attendais  pas  à  jouer  ce  rôle  au  mois 
de  mars  ;  mais  vous  me  connaissez,  et  n*ai  pas  besoin,  j'espère,  de  vous 
faire  l'apologie  de  mes  sentiments  dans  cette  nouvelle  situation  ;  non 
seulement,  mon  cœur  esliodigné  de  rexirérailé  fâcheuse  où  se  trouvent 
les  Royalistes,  mais  de  plus  mon  esprit  désapprouve  les  me&ures  que  Ton 
prendi  sous  le  rapport  même  uniquement  politique.  £nconséqueaceije 


480  FROTTÉ  EN  BRETAGNE  ET  EN  YENDte 

suis  bien  résolu  à  retarder  le  plus  que  je  pourrai  la  couclusion  de  cette 
paix  qui  doit  nous  ôter  les  armes  des  mains  et  nous  mettre  h  la  merci  de 
nos  ennemis,  mais  je  n'y  donnerai  pas  plus  mon  assentiment  que  ma 
signature,  dans  le  cas  oU  Ton  serait  obligé  de  conclure  avant  qu'une 
force  extérieure  vtat  nous  mettre  dans  le  cas  de  rompre  ces  maudites 
Conférences  de  la  manière  dont  je  le  désire,  autant  pour  notre  honneur 
que  pour  nos  intérêts. 

u  Nous  n*ayons  pas  ici  un  homme  dont  la  consistance  et  les  talents 
puissent  inspirer  confiance,  et  j'augure  fort  mal  da  résultat  de  tout  ceci, 
car  nous  avons  affaire  à  forte  partie.  Cependant,  il  y  avait  grand  parti  à 
tirer  de  cette  position,  si  nous  étions  plus  capables  ;  mais,  en  général, 
dans  notre  parti,  je  ne  vois  que  ^l^i  bons  cœurs,  bien  droits,  mais  point  de 
têtes  Le  choix  qu'on  a  fait  de.  moi  pour  les  Conférences  doit  en  donner  la 
preuve,  puisque  je  suis  arrivé  trop  nouvellement  pour  avoir  aucune  in- 
fluence réelle  dans  le  parti.  Aux  yeux  des  Républicains,  je  suis  cependant 
ceDsé  commander  depuis  un  an  les  Chouans  de  Normandie,  et  c'est  en 
cette  qualité  que  je  traite  do  la  paix  ponr  obtenir  des  conditions  favo- 
rables R  des  gens  qui  n'ont  pas  fait  la  guerre,  et  qui  ignorent  presque 
mon  existence.  Dites  bien  au  comte  du  Moustier  que  Cormatin  est  un 
mauvais  comédien,  qui  joue  d'une  manière  complètement  ridicule  la  pa- 
rodie d*un  chef  de  parti.  11  est  gonflé  de  vanité,  de  prétentions  et  d'un 
orgueil  qui  le  réduit  souvent  à  être  bas  pour  réparer  son  insolence.  Il 
croit  jouer  tout  le  monde  ;  il  veut  en  imposer  a  tout  le  monde  ;  amis 
comme  ennemis,  il  dêplatt  à  tout  le  monde  et  n'inspire  de  confiance  à 
personne. 

«  Ne  pouvant  positivement  prévoir  comment  tout  ceci  finira,  et  ne 
pouvant  pas  plus  faire  la  guerre  tout  seul,  si  tout  le  monde  fait  la  paix, 
que  je  ne  veux  signer  un  traité  avec  les  Régicides,  ni  retourner  en  Angle- 
terre sans  avoir  tenté  du  moins  d'effectuer  ce  qui  m'a  fait  venir  ici, 
j'avais  un  projet  dont  l'impossibilité  et  l'inutilité  de  l'exécution,  dont  j'ai 
eu  l'assurance  formelle,  me  prouve  encore  bien  clairement  que  vous 
avez  été  bien  cruellement  abusée  dans  les  rapports  qu'on  vous  a  faits 
sur  le  sort  des  bien  chères  et  trop  malheureuses  victimes  du  Temple. 
Les  députés,  qui  nous  croient  susceptibles  d'être  gagnés,  parce  que 
leurs  généraux  pourraient  l'être  facilement  par  nous,  si  nous  étions  plus 
en  mesure,  nous  font  continuellement  des  offres  d'entrer  à  leur  service. 
Ils  m'en  ont  fait  même  d'assez  avantageuses,  s'il  était  possible  qu'ils 
eussent  dans  leur  infernale  puissance  quelque  chose  qui  pût  me  convenir, 
mais  je  leur  ai  répoudu,  quoique  honnêtement,  avec  cette  franchise  droite 
de  Thomme  qui  a  même  le  droit  d'imposer  de  l'estime  à  ceux  qui  n'en 
méritent  pas  eux-mêmes,  et  ils  m'ont  donné  plusieurs  fois  des  preuves 


FBOTTÉ  EN  BRETAGNE  ET  EN  VENINâE  ISl 

particulières  d'égards  auxquels  je  ne  devais  pas  m'attendra  d'après  mon 
infleiibilité.  J'en  ai  profité,  avec  Tun  des  plus  prépondérants  des  qua- 
torze, qui  insistait  pour  que  je  lui  donnasse  un  moyen  de  faire  quelque 
chose  pour  moi  qui  pût  me  rapprocher  d'eux,  pour  m'ouvrir  à  lui  sur  la 
seule  chose  que  la  Convention  pût  m'accorder  et  à  laquelle  je  mettrais 
un  grand  prix,  si  la  paix  se  concluait.  11  me  fit  les  plus  belles  protesta- 
tions et  ouvrit  des  yeux  d'étoonement  que  je  ne  puis  vous  rendre,  lors- 
que je  lui  dis  que,  dans  cette  circonstance,  la  seule  place  qui  convînt  à 
mes  principes,  à  mon  cœur  et  à  mon  caractère,  était  dans  le  Temple,  pour 
y  servir  les  restes  infortunés  du  sang  qui  régna  sur  la  France.  (Notez  que 
celui  auquel  je  parlai  n'avait  pas  volé  la  mort  du  roi.)  11  me  fixa  quelque 
temps  sans  me  répondre,  et  j'en  profilai  pour  appuyer  ma  proposition  de 
toutes  les  raisons  qui  pouvaient  être  les  plus  compatibles  avec  les  sentiments 
d'bonneur,d'bumanitéet  de  modération  pÀt/an/ropîco-r^pu^^ain^ qu'affec- 
tent les  Députés  depuis  la  chute  de  Robespierre.  Eofio,  il  rompit  le  silence 
en  me  disant  :  «  Votre  proposition  mérite  réflexion  ;  nous  ne  sommes 
a  pas  seuls  ;  demain,  nous  nous  reverrons  chez  moi,  si  vous  voulez,  et 
c  je  vous  répondrai  franchement.  »> 

c  Je  le  revis  le  lendemain,  et  après  m'avoir  fait  plusieurs  objections 
d'un  air  assez  ému,  il  me  dit  :  <«  Ecoutez  :  ce  que  vous  demandez  n'est 
c  peut-être  pas  impossible  à  obtenir,  parce  que  nous  voyons  fort  bien 
«  que  vous  avez  de  Tascendant  parmi  les  députés  royalistes  et  que  vous 
a  pourriez  accélérer  la  fin  des  Conférences  en  faisant  le  contraire  de  ce 
»  que  TOUS  faites,  d'autant  mieux  que  la  Convention  désire  fort  qu'elles 
c  ne  se  prolongent  pas  davantage  et  que  tous  les  sept  signent  le  Traité  le 
a  plus  tôt  possible  ;  mais  je  trouve  votre  dévouement  du  moins  respec- 
c  table,  et  comme  les  choses,  quoique  vous  puissiez  faire,  n'en  iront  pas 
«  moins  comme  nous  voulons,  plus  ou  moins  promptement,  je  dois  vous 
«  dire  la  vérité,  parce  que  je  crois  pouvoir  compter  sur  votre  discrè- 
te tion.  Votre  sacrifice  serait  inutile.  Vous  en  seriez  sûr  ement  victime  et 
a  ne  pourriez  dans  aucun  cas  servir  à  rien  au  fils  de  Louis  XVI.  Sous 
a  Robespierre,  on  a  tellement  dénaturé  le  physique  et  le  moral  de  ce 
a  malheureux  enfant,  que  l'un  est  entièrement  abruti  et  que  l'autre  ne 
c  peut  lui  permettre  de  vivre.  Ainsi,  renoncez  à  cette  idée  dans  laquelle 
c  j'aurais  vraiment"  bien  du  regret,  par  intérêt  pour  vous,  de  vous  y  voir 
«  persister,  les  choses  étant  au  point  où  elles  en  sont,  car  vous  n'avez 
«  pas  d*idée  de  l'appauvrissement  et  de  l'abrutissement  de  cette  petite 
a  créature.  Vous  n'auriez,  en  le  voyant,  que  du  chagrio  et  du  dégoût,  et 
«  ce  serait  vous  sacrifier  inutilement,  car  vous  le  verriez  infailliblement 
m  périr  bientôt,  et  une  fois  au  Temple,  vous  n'en  ressortiriez  peut-être 
«  jamais,  etc.,  etc.  > 


192  FROTTÉ  Elf  BBETAGNE  ET  EN  TENDES 

m  Je  n*ai  pu  qn*étre  parfaitemeot  content  de  cet  homme,  et  je  ne  fd 
sonpçonne  pas  le  cœur  coupable  sans  ressource.  Pauvre  malheureux 
enfant  !  Vous  Toyez,  mon  amie,  comme  on  vous  a  tromp^^e  depuis  long- 
temps, et  combien  le  grand  homme  ^  a  trompé  M.  Pttt,  s*il  est  vrai  qu'il 
l'ait  assuré  qu'il  pourrait  Pavoir  à  son  pouvoir,  etc..  etc.  D*aprés  ces 
déiails,  si  je  n*ai  pas  été  trompé,  Thistolre  de  cette  cenversation  sur  les 
dispositions  du  général  Canclaux,  sur  le  troc  qu'on  a  fait  de  Penfant,  etc., 
tout  cela  sont  des  contes,  ou  la  Convention  veut  faire  périr  Tenfant  qu'elle 
a  rois  à  la  place  du  jeune  roi,  pour  se  réserver  la  ressource  de  faire 
croire  que  ce  dernier  n*est  pas  le  véritable  et  n'est  que  supposé.  L'ave- 
lir  nous  développera  tout  cela.  Je  n'ai  pas  fait  part  de  mes  observations 
à  mon  Député,  mais  j'en  ai  proCté,  ain^i  que  de  ce  quil  m'a  dit,  [  our  re- 
noneer  à  ce  projet  et  chercher  d'autres  moyens  plus  efficaces  de  yenger 
et  de  servir  mon  pays  ei  mes  maîtres. 

«  Adieu,  etc^  etc. 

«  L.  DB  F  >.  » 

L  DB  Li  SlGOnÂRB. 


i.  Pofsaye. 

S.  Copie  autographe  aax  Areh,  de  Couterne. 


VAJUÊTfiS  BISTOIUQUJÎ& 


LES  ANCIENS  VITRAUX  DD  COMTE  NANTAIS 


VERRItRES  DS  ftBSU  UUSUAhQ  QT  ASSmc 


Au  mois  de  mai  ISSS,  eq  parcourant,  av^c  notre  oxoetlept  col- 
lègue et  ami  U,  Joseph  de  Kersauson  de  Penandreff,  Tinléressanle 
presqu'île  guérandaise,  dana  le  but  d'y  glaner,  pour  nos  éludes  sur 
les  Frairiea  bretonnes^  quelques  vieilles  légendes  et  quelques 
pieuses  traditions,  nous  eûmes  la  bonne  fortune  de  pouvoir  visiter 
ensemble  trois  de  nos  églises  paroissiales  les  plus  dignes  de  Tat- 
tention  dea  archéologues,  Dans  les  instants  trop  courts  que  nous 
pûmes  consacrer  à  rexamen  des  trois  églisea  de  Férel^  Hissillac  et 
Assérac,  ce  qui  excita  surtout  notre  curiosité  et  notre  admiration, 
ce  furent  leurs  remarquables  verrières,  QuQiqu*elles  aient  déjà  été 
signalées  plus  d*une  fois,  il  est  particulièrement  utile  d'en  parler 
en  ce  moment.  Si  l'une  d'elles  (Assérac),  par  incurie  et  négligence, 
se  trouve  malheureusement  détruite,  une  autre,  très  intelligem- 
ment restaurée,  tient  depuis  qqelques  mois  la  place  d'honneur 
dans  la  magnifique  église  de  Hissillac,  pouvellemeqt  copsacrée, 
tandis  que  la  troisième,  encore  intacte  dans  l'antique  sanctuaire  de 
Férel,  est  sous  le  coup  d'un  avenir  incertain,  par  suite  des  projets 
de  construction  d'une  nouvelle  basilique.  Aussi  nous  nous  estime- 
rons heureux  si  ces  courtes  notes  peuvent  contribuer  |i  sauver 
l'église  qui  s'en  décore  aiyourd'hui. 

Pans  ce  travail.  M,  Joseph  de  Kersauson  ayaut  spécialement  étudié 
les  verrières  de  Fével  et  de  Missillac,  nou<  lui  laisserons  la  parotoi 
pgur  ces  4eus  paroles. 


184  LES  AKCnSNS  VITRAUX  DU  COMTÉ  NANTAIS 

VitraU  de  Fèrel. 

Férel  est  une  petite  paroisse  du  diocèse  de  Vannes,  située  sur  les 
bords  de  la  Vilaine,  rive  gauche.  Dépendant  autrefois,  au  spirituel, 
du  diocèse  de  Nantes  et,  au  temporel,  de  la  baronnie  de  la  Roche- 
Bernard  et  du  marquisat  d'Assérac  ;  elle  a  été,  lors  de  la  Révolution, 
annexée,  a?ec  tout  le  canton  de  la  Roche-Bernard,  au  département 
du  Morbihan.  Ancienne  trêve  ou  fillette  d'flerbignac,  Férel  fut  éri- 
gée en  paroisse  indépendante,  en  1749.  Son  église  est  assez  an- 
cienne, et  M.  de  Courson,  dans  la  Bretagne  contemporaine  (T.  I, 
pp.  45  et  50),  s'exprime  ainsi  à  son  sujet  :  c  L'église  de  Férel  date 
c  de  l'époque  de  transition  et  aurait  élé  fondée,  si  Ton  en  croit  la 
c  tradition,  par  les  Templiers.  Le  transept  est  relié  au  chœur  par 
«  de  larges  arcades  à  cintre  légèrement  brisé,  reposant  sur  des 
c  piliers  à  chapileau  simple.  Dans  la  nef,  et  au  bras  sud  de  l'église, 
€  le  lambris,  divisé  en  plusieurs  panneaux,  était  et  est  encore  cou> 
«  vert  de  fresques  et  d'inscriptions  gothiques  à  demi  effacées.  Dans 
c  le  transept,  des  anges,  revêtus  de  longues  robes,  semblent  for- 
te mer  un  concert  en  l'honneur  de  N.-D.,  comme  dans  la  chapelle 
«  de  Saint-Jacques,  au  village  de  Saint-Léon,  en  Merléac  (Côtes- 
«  du-Nord),  ou  dans  celui  de  Kernascleden,  en  Saint-Caradec  (Mor- 
te bihan).  Le  (ableau  de  la  maîtresse  vilre,  à  morceaux  rayonnants, 
«  dépend  du  chœur  et  représente  la  généalogie  de  la  sainle  Vierge, 
c  qu'on  aperçoit  au-dessus  du  Père  éternel  tenant  dans  ses  bras 
«  l'Enfant  Jésus.  Des  légendes,  en  capitales  romaines^  désignent 
«  les  différents  personnages.  On  prétend  qu'une  verrière  toute 
«  semblable  existe  dans  l'église  de  Missillac  (Loire-Ioférieure), 
«  qui,  comme  celle  de  Férel,  était  à  la  présentation  des  moines  de 
«  Saint- Gildas-des-Bois.  » 

Nous  n'avons  pas  certes  la  prétention  de  donner  ici  de  plus 
intéressants  et  plus  complets  détails  sur  l'église  de  Férel,  dont  nous 
n'avons  du  reste  à  parler  qu'incidemment.  Nous  voulons  seule- 
ment dire  quelque  chose  de  son  vitrail,  et  expliquer,  du  moins  à 


LES  ANCIENS  VITRAUX  DU  COMTÉ  NANTAIS  185 

noire  sens,  plusieurs  chiffres  placés  dans  certains  de  ses  pan- 
neani. 

Sans  être  en  tout  semblable  à  celle  de  Missillac,  comme  le  croit 
M.  de  Courson,  la  verrière  de  Férel  offre  pourtant  avec  elle  bien 
des  points  de  similitude.  Toutes  deux,  en  effet,  représentent  ce  que 
l'on  appelle  r Arbre  de  Jessé.  Nous  ne  ferons  pas  ici  ressortir  leurs 
dissemblances  et  leurs  ressemblances.  Nous  en  reparlerons  quand 
nous  aurons  à  décrire  l'église  de  Hissillac  el  la  belle  et  intelligente 
restauratiou  de  sa  maîtresse  vitre. 

Ce  que  nous  ne  sommes  pas  disposé  à  admettre,  et  ce  que  semble 
Touloir  faire  induire  M.  de  Courson,  c'est  que  le  vitrail  de  Férel 
dut  avoir  la  même  origine  cl  les  mêmes  donateurs  que  celui  de 
Mîssillac,  c'est-à-dire  les  moines  de  Sainl*Gildas,  présentateurs  des 
deux  églises. 

D'abord,  ainsi  que  nous  le  démontrerons  plus  tard,  à  propos 
de  Hissillac,  la  verrière  de  cette  église  fut  conjoirUement  offerte 
par  les  barons  de  la  Roche-Bernard  et  l'abbé  de  Saint-Gildas.  En- 
suite celle  de  Férel  doit  être  antérieure  de  plus  d'un  demi-siècle 
à  la  première. 

Nous  n'avons  pourtant,  par  malheur,  ni  millésime  inscrit,  ni  ar- 
moiries indiquant  les  donateurs  ;  mais  certaines  pièces  et  pan- 
neaux, absolument  identiques  à  d'autres  vitraux  de  date  certaine, 
entre  autres  à  celui  d'Assérac,  permettent  d'arriver  à  une  quasi- 
certitude  sur  l'âge  de  celui  qui  nous  occupe.  Nous  sommes  du  reste 
sur  la  voie,  nous  l'espérons  du  moins,  de  retrouver  les  anciens  écus- 
sons  qui  décoraient  autrefois  le  haut  du  vitrail,  et  qui  nous  permet* 
Iront  alors  d'être  fixés  sur  ce  point. 

Le  panneau  le  plus  élevé  du  vitrail  de  Férel  représente,  en  effet, 
OD  Père  éternel  absolument  semblable  à  celui  correspondant  d'As* 
sérac^  et  coromeva  le  démontrer  H.  le  comte  de  rEstourbeillon,qui 
8*est  chargé  de  ce  travail,  la  verrière  d'Assérac,  dont  il  ne  reste 
plus,  hélas  !  que  quelques  bribes,  remonte  à  la  première  moitié  du 
XVI*  siècle. 
Ne  doil-on  donc  pas  assigner  la  même  date  à  celle  de  Férel  ?  Ne 


186  LES  ANCIENS  VITHATJX  DU  COMTÉ  NANTAIS 

peuhon  même  pas  ajouter,  sans  crainte  de  se  tromper,  qu'elle  a  en 
les  mêmes  donateurs  qu'Âssérac,  c'est-à-dire  les  sires  de  Rieui, 
seigneurs  et  plus  tard  marquis  d*Assérac  ?  En  adoptant  ce  sysième, 
qui  est  pour  nous  la  yérilé,  le  vitrail  de  Férel  serait  de  i5M 
environ. 

Après  ces  explications,  entrons  dans  la  description  de  la  ve^ 
riëre  elle-même.  Elle  se  divise  en  treize  panneaux,  représentant 
les  rois  de  Juda  depuis  Isaîe  ou  Jessé,  père  île  David,  jusqu'à 
Jéclionias,  qui  fut,  on  le  sait,  emmené  captif  à  Babylone. 

Tous  ces  rois  sont  placés  dans  un  ordre  peu  régulier,  et  quelques 
lacunes  existent  même  parmi  eux. 

Le  médaillon  médial  du  bas  nous  montre  Jessé,  père  de  David  ;à 
gauche  de  celui  qui  regarde  Tautel,  se  trouve  David  lui-même,  avec 
son  sceptre  royal  et  accompagné  du  prophète  Isaîe,  deJa  bouche  du* 
quel  sortent  ces  mots  :  Egredielur  virga  de  radice  Jeêse.  A  droite, 
de  Tautre  côté  de  Jessé,  on  voit  le  roi  Salomon  avec  celte  devise  : 
Salomon  roy  creabil  DNS  novum  super  terram.  En  avant  se  lit  le 
nombre  40.  Or,  pour  nous^  ces  deux  chiffres  ne  peuvent  et  ne  doi- 
vent avoir  qu'une  signification  :  la  durée  du  règne  du  fila  de  David 
qui  occupa  en  effet  le  trône  de  4001  h  963  av.  J.C.,  soit  40  ans. 
Dans  le  panneau  au-dessous  de  Jessé  noua  voyons  Roboam  et  Josa- 
phat  i  côté;  à  droite,  Osniasrex,  Joram  elOzias.A  gauche,  les  deux 
rois  Asa  et  Abia.  Le  premier  est  précédé,  sur  une  banderole,  du 
nombre  41,  durée  de  son  règne  (944-904  av.  J.-C),  et  suivi  du 
chiffre  3,  son  numéro  d^ordre  comme  roi  de  Juda.  Nous  croyons 
devoir  faire  aussi  remarquer  que  lenomd*Osnias,  citétoutàrbeure, 
est  mis  pour  Ochozias. 

Au-dessus  de  Roboam,  dans  la  travée  roédiale,  se  dessine  Joa- 
than  rex^  avec  A'rchaz  (pour  Achaz),  ce  dernier  précédé  du  nombre 
16,  durée  de  son  règne  (737-122)  ;  à  droite,  on  voit  Haoassé  et 
Josias,  à  gauche,  Jéchonias  et  Ezéchias. 

Au-dessus,  et  au  milieu,  est  Notre-Dame,  et  de  chaque  côté  deux 
vitraux  blancs,  avec  anges  remplaçant  évidemment  les  anciens  bla- 
sons que  nous  avons  Tespoir  de  retrouver.  Enfin,  au-dessus,  et 


LES  ANCIENS  VITBAUX  DIT  COMTÉ  NANTAIS  187 

comme  panneau  le  plus  élevé,  le  Père  éternel  bénissant  la  sainte 
Vierge  et  toute  une  ligne  d*ancètres. 

Tel  est  ce  vitrail  de  Férel,  qu*il  eût  été  désirable  d*avoir,  ainsi 
qae  toutes  nos  autres  anciennes  verrières  du  diocèse,  reproduits 
pdr  la  photographie. 

Pour  Taciliter  Félude  des  différents  rois  de  Juda  représentés  à 
Férel,  nous  croyons  utile  d*eQ  donner  ici  un  tableau  chronologique. 


Isale  on  Jessé,  père  de  David. 

David roi  de  1040  â  1001,  durée  de  règne,  39  ans 

Saloraon —      1001  à    902  -  33 

Roboam —  9C2  à    946  —  16 

Abia —  946  à    944  -              2 

Asa —  943  à    904  —  4t 

Josaphat —  904  à    880  —  24 

Joram —  880  èi    876  —               4 

O.hozias —  876  à    875  —              1 

Atbalie  (omise  au  vitrail)..  —  875  à    870  —              5 

Joas  (omis  au  vitrail) —  870  &    83t  •—  39 

AmaaitK  (omis  au  vitrail),  ~  831  à    803  —  28 

Ozias —  803  à    752  —  51 

Joaiban —  752  à    737  —  15 

Archai  ou  Achax —  737  à    7î3  —  14 

Eiéchias --  7<3  à    694  —  29 

llanassé -  694  à    640  —  64 

Amon  (omis au  vitrail)....  ^  6t0  à    639  —              i 

Josias —  639  à    609  —  30 

Joachaz  (omis  au  vitrail)..  —  609  à    008  —              1 
Eliacim  ou  Joachim   (omis 

auvitrail) —  608  à    598  — •             10 

Jérhooias -*  598  à    597  —             Smois. 

Sédédas  (omis  au  vitrail).  —  597  ë    587  —            lO  ans. 

Destruction  du  royaume  de  Juda. 


En  terminant  cette  courte  et  succincte  notice  sur  la  verrière  de 
Férel,  nous  exprimons  un  désir  et  un  espoir  :  c'est  que  la  démo- 
lition imminente  de  la  vieille  église  ne  nuise  en  aucune  façon  à  la 


188  LRS  ANCIENS  VITRAUX  DU  COMTÉ  NANTAIS 

conservation  de  ce  vieux  monument  d*un  autre  âge,  et  que  ce  beau 
vitrail,  qui,  même  au  point  de  vue  artistique,  a  une  réelle  valeur  et 
possède  de  très  belles  couleurs,  trouve  sa  place,  comme  à  Mis- 
sillac,  dans  le  nouveau  temple  qui  va  être  édifié. 

J.  DE  Kersauson. 

Vitrail  de  MissiUao. 

C'était  aux  plus  mauvais  jours  de  la  Révolution  :  la  paroisse  de 
Hissillac,  à  Texemple  de  toutes  celles  de  son  voisinage,  avait  vu 
fermer  son  temple  et  interrompre  le  culte  catholique,  auquel  elle 
était  pourtant  restée  fidèle  de  cœur.  Une  troupe  de  cavaliers,  venus 
de  la  Roche-Bernard,  chef-lieu  du  district,  et  commandée  parle 
général  Beysser,  envahit,  en  avril  1794,  le  bourg  de  Missillac.  Les 
militaires,  après  avoir  attaché  leurs  chevaux,  entrèrent  aussitôt  à 
pied,  mais  en  armes,  dans  réi^lis^*,  où  ils  se  promenèrent  en  causant 
et  en  fumant,  comme  dans  un  lieu  profane.  Beysser^  lui,  y  entra  à 
cheval. 

Au  fond  du  sanctuaire  se  trouvait  un  vitrail,  très  remarquable 
du  reste,  et  qui  attira  aussitôt  les  regards  du  soudard,  non  à 
cause  de  son  mérite  artistique,  qu'il  était  bien  incapable  de  juger, 
mais  parce  qu'il  avoit  aperçu  dans  le  panneau  le  plus  élevé  l'image 
du  Dieu  crucifié.  Aussitôt,  transporté  de  fureur,  il  tira  de  sa  poche 
un  pistolet,  ajusta  le  Christ,  et  une  balle  vint  percer  le  flanc  droit 
du  Sauveur,  presque  à  l'endroit  où  s'enfonça  la  lance  déicide  de 
Longin.  Puis,  satisfait  sans  doute  de  son  haut  fait  d'armes,  et 
pour  achever  sonœuvrede  vandale,  il  ordonna  à  un  deses  hommes 
de  briser  les  armoiries  qui  ornaient  les  deux  panneaux  placés  de 
chaque  côté  de  celui  où  se  voyait  le  crucifiement  de  l'Homme- 
Dieu. 

Pour  exécuter  cet  ordre  barbare,  un  soldat,  au  risque  de  se 
rompre  les  os,  appliqua  une  échelle  le  long  de  la  verrière,  j 
monta,  et,  à  coups  de  baïonnette,  anéantit  les  deux  blasons  déco- 
rati£5. 


LES  ANCIENS  VITRAUX  DU  COMTÉ  NANTAIS  189 

Par  une  permission  sans  doute  divine,  le  resle  du  vitrail  fut 
respecté,  et  c'est  ainsi  qu'il  a  pu  parvenir  jusqu'à  nous,  pour  attes- 
ter aux  âges  futurs  toute  sa  beauté,  el  aussi  leur  raconter  son  his- 
toire. 

Aujourd'hui  que  cette  magnifique  verrière  orne  et  suffirait  seule 
à  orner  la  belle  et  splendide  église  de  Hissillac,  nous  voulons 
essayer  delà  décrire  de  notre  mieux  et  d'en  faire  en  quelques  mots 
l'historique. 

Placé  autrefois  au  nord-est  du  chœur  de  la  vieille  église  qui  vient 
de  disparaître,  ce  vitrail  portait  et  porte  encore  une  date  qui  ne 
laisse  aucun  doute  sur  l'époque  à  laquelle  il  fut  donné  à  Hissillac. 
Sur  deux  cartouches^  qui  en  forment  les  angles  inférieurs,  on  lit  en 
effet  ceci  :  Octobre  —  MDC,  en  chiffres  romains.  Sous  ce  rap- 
port, donc,  pas  d'hésitation  possible.  Si,  avec  cette  daie,  les  armoi- 
ries eussent  été  conservées,  rien  de  plus  facile  que  d'en  retrouver 
les  dojiateurs.  Malheureusement,  nous  venons  de  le  dire,  elles 
avaient  été  brisées  en  179i.  Le  millésime  seul  devait  donc  mettre 
sur  la  voie. 

De  1794  à  1851  les  panneaux  profanés  étaient  restés  à  peu  près 
dans  l'état  où  les  avait  laissés  le  sacrilège  de  Beysser.  A  cette  époque, 
)1.  l'abbé  Landeau,  alors  curé  de  Missillac,  entreprit  de  faire  res- 
taurer son  vitrail,  véritable  monument  historique,  et  confia  ce  soin 
à  H.  Lussun,  peintre  verrier  à  Paris.  Par  une  inspiration  que  nous 
nous  permettrons  de  déplorer,  il  crut  devoir  faire  reboucher  et 
disparaître  le  trou  de  la  balle  du  Bleu,  qui,  à  notre  avis,  eût  dû  être 
conservé,  et  aussi  remplacer  les  anciens  écussons  par  des  nouveaux, 
absolument  fantaisistes,  et  ne  répondant,  au  point  de  vue  héraldique, 
à  aucun  souvenir.  Cependant,  en  1851,  M.  le  curé  de  Hissillac  au- 
rait encore  pu,  croyons-nous,  reconstituer  assez  facilement,  par  la 
tradition,  les  écussons  brisés,  d'autant  plus  que  le  nombre  et  la  qua- 
lité des  personnages  en  mesure  de  donner  une  maîtresse  vitre,  au 
commencement  du  XVn«  siècle,  étaient  assez  faciles  à  déterminer. 

Mais,  encore  une  fois,  pour  une  raison  ou  pour  une  autre,  M.  Lan- 
deau n'eut  pas  recours  à  ce  moyen,  et  la  restauration  se  fit. 


190  LU  AKGIEN8  yiTRATTX  DU  GOBfTÉ  NANTAIS 

Il  denit  èlre  donné  à  fun  des  successeurs  de  M.  Landeau  de 
combler  celle  lacune,  de  rendre  au  vitrail  de  Hissillac  sonia- 
cienne  splendeur  et  de  lui  restituer  le  nom  de  ses  donateurs. 

L'histoire  à  la  main,  il  n*eut  pas  de  peine  à  reconnailre  qu*en 
Tan  1600 ,  deux  personnages  seulement  en  Hissillac  dcTaient 
timbrer  de  leurs  armes  la  maltresse  vitre  de  Téglise  paroissiale  : 
le  baron  de  la  Roche-Bernard,  habitant  le  château  seigneurial  de  la 
Drelesche,  et  fabbé  de  Saint-Gildas  des  Bois  ;ce  dernier  avait  toa* 
jours  sur  la  paroisse  des  droits  dont  il  était  fort  jaloux,  ses  prédé- 
cesseurs Payant  administrée  jusqu'en  i  565. 

Or,  en  1600,  les  Coligny  possédaient  la  baronnie  de  la  Roche- 
Bernard  et  François  du  Cambout  était  abbé  de  Saint- Gildas.  C'était 
donc  évidemment  le  blason  de  ces  deux  maisons  qui  ornait  autre- 
fois le  vitrail. 

Hais,  objectera-t-on  peut-être,  comment  admettre  que  les  Coli- 
gny,ces  grands  fauteurs  d'hérésie,  aient  pu  faire  ce  don  à  un  temple 
catholique  ? 

Qu'on  veuille  bien  observer  ici  que  Tan  de  grâce  i600  ne 
ressemblait  nullement  è  1565,  ni  même  à  1580,  époques  où  les  Co- 
ligny se  livraient  à  totale  leur  fougue  calviniste.  En  i600,  celui  qui 
s'était  appelé  précédemment  le  roi  des  Huguenots,  était  devenu 
Henri  IV,  le  roi  très  chrétien.  Quoi  donc  de  plus  naturel  qui 
Texempler  du  roi  de  France,  les  seigneurs  aient  abjuré  leurs  an- 
ciennes erreurs,  et  qu'en  signe  de  réconciliation  avec  TEglise  ca- 
tholique, ils  aient  doté  leurs  paroisses  de  verrières  et  de  présents 
de  toutes  sortes. 

C'est  en  vertu  de  ce  raisonnement,  appuyé  sur  les  bases  de  la 
critique  historique,  que  les  deux  écussons  des  Gotigny  et  des  du 
Cambout  ornent  aujourd'hui,  et  comme  autrefois,  le  vitrail  de 
Hissillac.  Celui  des  Coligny  est  timbré  de  la  couronne  baronuiale, 
et  celui  des  du  Cambout,  des  attributs  abbatiaux  K 


1.  Coligny  portait  :  de  gueules  à  Vaigle  émargent,  memhrée  et  couronnée  (Toxur.Da 
Camboat  porte  :  ie  gueules  à  mis  iasees  édt't^uetées  d'êrgent  et  â^ûiur. 


us  ANCIENS  VITRiUX  D0  COMTÉ  NANTAIS  191 

Confié  à  rhabile  et  inlelligent  pinceau  de  M.  Heuret,  peinlre 
verrier  i  Nantes,  dont  les  preuves  de  goûl  et  de  lalenl  ne  sont 
plus  à  faire,  fanlique  vitrail  esl  venu,  en  1883,  reprendre,  dans  la 
nouvelle  église  de  Missillac,  la  place  d'honneur  qu'il  occupait  dans 
Tancienne,  où  il  figurait  daas  la  matiresse  vitre,  à  trois  morceaux, 
du  clievel. 

I!  remplit  aujourd'hui  les  trois  fenêtres  géminées  du  chœur. 

C'est  ici  que  le  génie  de  l'artiste  s'est  vraiment  révélé  dans  toutsoD 
éclat.  Les  tableaux  du  nouveau  vitrail  restauré  exigeaient  dix-huit 
grands  panneaux,  dont  trois  pour  chaque  baie.  Or,  l'ancien  n'en 
contenant  que  seize,  les  deux  nouveaux  panneaux,  qu'a  dû  créer 
entièrement  l'habile  verrier  nantais,  se  fondent  tellement  avec 
les  anciens,  que  des  yeux,  pourtant  connaisseurs,  s'y  sont  laissés 
prendre. 

Comme  nous  l'avons  déclaré  à  propos  des  vitres  de  Férel,nous 
regrettons  d'autant  plus  ici  que  la  photographie  n'ait  pas  fixé  ces 
magnifiques  reliques  du  passé,  que  notre  tâche  en  eût  été  singu* 
lièrement  réduite  et  en  "aiéme  temps  facilitée. 

Comment,  en  effet,  décrire  toutes  les  beautés  de  ce  vitrail,  en- 
châssé dans  ces  fenêtres  si  richement  ajourées  du  XIV®  siècle  ? 
Disons  cependant  que  tous  les  panneaux  sont  loin  de  se  ressembler. 
Dans  leur  ensemble  ils  représentent  les  difi'érentes  scènes  de  la 
Paseion.  Certains  d'entre  eux  sont  certainement  plus  anciens  et 
accusent,  pour  jes  auteurs,  des  restaurations  dont  il  paraît  bien 
difficile  de  déterminer  l'époque.  Les  deux  tableaux  les  plus  remar- 
quables à  nos  yeux,  sont  ceux  de  la  Chute  du  Christ  sur  le  chemin 
du  Calvaire  (!'•  fenêtre  à  droite)  et  le  Baiser  de  Judas  (3°^«  à  gauche) 
au  jardin  de  Gethsémani.  Quelle  expression  dans  la  figure  du  fils  de 
Dieu  et  dans  celle  de  ses  bourreaux  I  On  croirait,  en  vérité,  assis- 
ter à  ces  scènes  émouvantes. 

Pour  suivre  Notre-Seigneur  dans  la  voie  douloureuse,  on  doit 
commencer  par  (e  bas,  à  droite  (à  la  gauche  de  l'observateur)  en 
parcourant  tous  les  tableaux  de  la  même  ligne,  puis  on  passe  à 
celle  qui  lui  est  supérieure.  De   la  sorte,  no.iis  voyons  successive- 


/ 


> 


i  192  LES  ANCIENS  VITRAUX  DU  COMTÉ  NANTAIS 

t 

i  ment  se  dérouler  devant  nos  yeux  :  La  dernière  scène.  —  Le  La- 

vement des  pieds. —  L'institution  de  rEucharistie.  —  La  Trahison 
T  de  Judas.  —  Jésus  au  jardin  des  Oliviers.  —  Le  Baiser  de  Judas, 

;  —  Jésus  chez  Anne.  —  Jésus  chez  Pilale.  —  La   Flagellation.  — 

;  Le  Couronnement  d*épines.  —  L'Ëcce  Homo.  —  Pilale  se  lavant  les 

^  mains.  —  La  Chule  du  Christ  se  rendant  au  Calvaire.  —  La  Des- 

cente de  croix.  —  Le  Crucifiement.  ~  La  Résurrection.  —  Les 
Disciples  d'Emmaûs.  -—  L*Apparition  de  N.-S.  aux  Apôtres  avant 
l'Ascension. 

Chaque  panneau  est  séparé  du  suivant  par  de  petits  cartouches 
aux  différents  attributs  de  la  Passion,  tels  que  clous,  marteaux,  te- 
nailles, fouets,  épines,  éponges,  etc. 

En  résumé,  ce  vitrail  forme  une  des  plus  belles,  nous  n*osonsdire 
la  plus  belle  verrière  dont  s'enorgueillit  à  juste  lilre  le  diocèse  de 
Nantes.  Comme  nous  le  disions  plus  haut,  fenchàssement  de  ces 
panneaux  dans  ces  magnifiques  ouvertures  ornementées  du  XIV« 
siècle,  dans  les  rosaces  desquelles  brillent  les  écussoas  des  Goligny 
et  des  du  Cambout,  est  du  plus  bel  effet  et  donne  à  Téglise  de  Mis- 
sillac,  si  admirable  dans  sa  proportion  et  sa  structure,  un  cachet 
tout  particulier  de  vétusté  et  en  même  temps  de  jeunesse,  avec  le- 
quel peu  de  temples  chrétiens,  croyons-nous,  peuvent  rivaliser. 

Nous  avons  rapporté,  en  parlant  de  Férel,  ce  qu*a  écrit  M.  de 
Coursondans  la  Bretagne  contemporaine  ',  à  propos  des  vitraux  des 
deux  églises.  Après  Tétude  que  nous  venons  de  faire  de  l'un  et  de 
l'autre,  il  est  facile  de  se  convaincre  qu'ils  n'ont  entre  eux  aucune 
ressemblance.  Celui  de  FércI  représente  les  rois  de  Judée  avec  ses 
prophètes,  c'est-à-dire  ce  que  l'on  appelle  Arbre  (fe  i^^^' ou  généa- 
logie de  la  sainte  Vierge  ;  le  second,  au  contraire,  est  l'abrégé  des 
principaux  mystères  de  la  Passion,  comme  nous  l'avons  prouvé  et 
le  redisent  deux  cartouches  où  on  lit  ces  roots  :  Christi  paiienlis 
historia  t 
'  En  terminant,  nous  devons  rendre  hommage  au  zèle,  aussi  actif 

1.  T.  1.  Morbihan,  piy«  45  et  50« 


LES  ANCIENS  VITRAUX  DU  COMTÉ  NANTAIS  193 

qo'intf'IIigenlde  H.  l'abbé  Langevin,  qui  nous  pardonnera,  jerespère, 
de  trahir  ici  sa  modeslie  si  connue,  car  c'est  bien  à  lui  que  le  vitrail 
devra  sa  restauration  dans  toute  sa  splendeur  artistique  et hislurique. 

Honneur  aussi  à  l'habile  verrier  qui  a  si  bien  su  tirer  parti  du 
travail  ardu  et  difficile  qui  lui  avait  été  conûé  et  composer,  pour 
certains  panneaux,  une  véritable  mosaïque  des  parcelles  presque 
infinitésimales  qu'avait  produites  le  déplacement  de  la  verrière. 

Que  ne  nous  est-il  permis  de  nous  étendre  davantage  sur  l'église 
de  Missîllac  elle-même  et  sur  ses  belles  verrières  modernes,  œuvre 
du  même  artiste  !  Plus  tard^  nous  espérons  nous  en  dédommager 
dans  un  travail  hisiorique  que  nous  préparons  sur  Hissillac  et 
toutes  les  paroisses  de  l'église  de  Nantes. 

J.  DE  Kersauson. 

VitraU  d'Assérao. 

Moins  heureux  que  notre  collègue,  il  ne  nous  sera  pas  donné  de 
pouvoir  étudier  longuement  ici  l'ancien  vitrail  d'Assérac,  car  c'est 
à  peine  si,  à  notre  passage  dans  cette  paroisse,  nous  pûmes  eu 
recueillir  quelques  rares  fragments  susceptibles  de  nous  en  donner 
une  idée  ei  de  nous  aider  à  en  déterminer  Tépoque. 

La  vieille  église  d'Âssérac  qui  tombe  actuellement  sous  le  mar- 
teau, pour  faire  place  à  un  temple  plus  dijtne,  formait  une  croix 
grecque  à  trois  chapelles,  avec  une  nef  romane  du  XII«  siècle.  Elle 
était  fort  intéressante  et  pleine  de  particularités.  On  y  remarquait 
entre  autres  choses,  près  des  fonts  bupiismaux,  une  assez  vaste 
cheminée,  dernier  et  curieux  vestige  d'usages  perdus. —  Un  brevet 
de  1779  nous  fait  connaître  qu'elle  possédait  quatre  autels  :  le 
maltre-autel  dédié  à  saint  Hilaire,  patron  de  la  paroisse,  et  ceux 
de  la  Sainte-Vierge,  Saint-Étienne  et  Saint-Jean-Baptiste.  De  nos 
jours,  elle  n'en  possédait  plus  que  trois.  Le  tabernacle  de  l'autel 
principal  de  Saiot-Hilaire,  placé  ainsi  que  l'autel  lui-même  eu 
4834,  nous  a  dit  notre  collègue,  M.  de  Kersauson,  est  accompa-* 
goé  de  quatre  colonnes,  avec  leurs  bases  et  leurs  chapileauz, 
provenant  de  Tancienne  exposition  de  l'abbaye  de  Prières,  et  qui 

TOMB  LVl  (VI  DB  LA    6e  SÈME).  13 


194  LB8  ÀKGIfiNS  VITAAT7X  BtJ  COMTÉ  NANTAIS 

sarmontaient,  anlérieuremeDt  à  la  date  précitée,  un  antique  taber- 
nacle encastré  jadis  dans  le  mur  de  la  sacristie. 

A  Texemple  de  Pérel  et  de  Missillac,  Âssérac  possédait  aussi 
une  trëa  ancienne  et  remarquable  verrière,  malheureusement  brisée 
et  presque  totalement  détruite,  lors  de  la  démolition  de  Téglise.  A 
en  juger  par  les  quelques  morceau!  que  nous  avons  pu  voir,  ce 
vitrail,  à  Tinstar  de  celui  de  Férel,  représentait  très  probablement 
la  Généalogie  de  la  sainte  Vierge.  Les  seuls  débris  un  peu  intacts 
que  nous  en  ayons  retrouvés,  sont  deux  panneaux  armoriés,  portant 
les  blasons  des  seigneurs  de  Rieux,  plus  tard  marquis  d*Assérac, 
qui  nous  font  connaître  d*une  manière  à  peu  près  certaine  le  nom 
des  donateurs  et  la  date  du  don  de  cette  verrière  i  Tégiise 
d*Assérac. 

L*un  des  panneaux  de  cette  verrière  porte  :  Écartelé  aui  eiii 
vairé  Sor  et  d*azur,  qui  est  Rochefort  ;  aux  i  et  S  :  d'azur  à 
cinq  besants  d'or,  qui  est  Rieux.  Sur  le  tout^  de  gueuhi  à  deux 
fàsees  d'or,  qui  est  d'Harcourt. 

Le  deuxième  panneau  porte  :  Écartelé  au  1  et  4  :  miré  Sef  ti 
dazur,  qui  est  Rochefort  ;  ani:  d azur  à  cinq  besantsd'or,  quiest 
Rieux  ;  au  3:  Xor  à  la  croix  engreslée  d'azur,  qui  est  la  Peillée. 

—  Sur  le  tout  :  De  gueules  à  deux  fasces  d*or,  qui  est  d  HarcourL 
Or,  pour  se  rendre  un  compte  exact  de  ces  armes,  il  est  néceâ- 

aaire  de  donner  ici  un  court  extrait  de  la  généalogie  de  la  maison 
de  Rieux  et  de  ses  principales  alliances  à  cette  époque. 

ExTRArr  DK  U  CÊNâÂLOOIE  DK  U  MAISON  DB  RlBOX. 

L  Jehan  de  Ritui,  maréchal  de  France,  fils  de  Jehan  de  Rieoxttd*!»- 
belle  de  Glisson,  épousa  Jeanne  de  Rochefort,  dame  de  Dongeti  ^  /^7^' 

—  Par  elle,  la  maison  de  Rochefort  se  fomlit  dans  Rieux. 

il.  Jeao  de  Rieux  et  de  Rochefort  épousa  Jehaooe,  comtesse  tHarcûVfU 
Ui.  Jeao.  sire  de  Rieux  et  de  Rochefort,  comte  d  Harcourl,  épouia 

ieaoue  de  Rohan. 
IV.  Jean,  nrt  de  Rieux  et  de  Rochefort,  comte  d'Haroourt,  maréchil 

de  Breiagno,  régent  du  duché  à  la  mort  de  la  duchesse  Anne,  puis  mare* 

ehal  de  France,  épousa  :  !<>  Françoise  et  Malestroit,  morte  tans  eofanii; 

t»  Giaudîne  de  MaiUé,  mariée  à  François  de  Laval,  tire  de  Ghàteaabriaat, 


LES  ANCIENS  VITRAUX  DU  COMTÉ  NANTAIS  195 

morte  sans  enfants  ;  3^  Isabelle  de  Brosse^  dite  de  Bretagne,  dont  il  eut: 

1«  Claude  de  Rieux,  comte  de  Rochefort  et  d'Harcourt,  qui  épousa  r 
1®  Catherine,  comtesse  de  Laval  ;  ^o  Suzanne  de  Bourbon.  Il  assista  au 
couronnement  de  Henri  II  et  mourut  en  1548. 

2o  François  de  Rieux,  qui  eut  la  terre  d'Assérac  en  1518,  à  la  mort  de 
son  père,  et  épousa  :  Renée  de  la  Peillée,  dame  du  Gué  de  lisle,  par  qui 
cette  maison  se  fondit  dans  Rieux  et  qui  était  fille  de  François,  vicomte 
de  Plouider,  et  de  Cyprienne  de  Rohan,  dame  du  Gué  de  Lisle. 

Ce  fut  en  faveur  de  son  fils  Jean  que  la  terre  #A8térac  fut  érigée  eir 
marquisat,  en  1574. 

D'après  ce  tableau,  il  paraît  donc  certain  que  le  côté  de  la  verrière 
dont  le  panneau  renfermait  Técusson  écartelé  au  2  et  3  de  Rieux,  fut 
donné  par  Claude  de  Rieux,  comte  de  Rochefort  et  d'Barcourt^  qui 
n'avait  aucune  alliance  directe  avec  la  famille  de  la  Feillée,  tandis  que 
l'autre,  qui  porte  au  3^  quartier  les  armoiries  de  cette  famille,  anra  été 
donné  par  son  frère  qui  Tenait  d'épouser  la  dernière  héritière  de  cette 
maison  et  avait  adopté  ses  armoiries  dans  son  blason. 

De  plus,  Claude  de  Rieux  étant  mort  en  1548,  et  Françoise  de  Rieux 
ne  s'étant  mariée  que  vers  1530,  le  vitrail  a  dû  être  donné  par  eux  entre 
ces  deux  dates. 

Nous  avons  cru  ulile  de  faire  revivre  ici  et  mieui  coonattre  les 
vieux  souvenirs  de  cette  illustre  maison.  Cette  famille  est  aqjuur- 
d'hui  éteinte,  et  la  Chartreuse  d'Auray  redit  chaque  jour  au  toya- 
geur  que  le  dernier  de  ses  membres,  à  l'instar  de  ses  ancêtres  du 
XIY*  siècle,  a  teint  de  son  sang,  en  1795,  les  marais  du  Champ 
Saint-Michel  ;  mais  à  chaque  page  de  nos  annales,  se  lisent  les 
services  rendus  par  eux  à  la  patrie  bretonne  s  à  ce  titre,  c'est  un 
devoir  de  ne  pas  les  oublier. 

Bien  des  plumes  plus  autorisées  que  la  nôtre  auraient  mieux  su 
d'ailleurs  décrire  ces  inléressantes  verrières,  mais  puisse  du  moins 
cet  humble  travail  contribuer,  s'il  est  possible,  à  la  conservation  de 
ces  souvenirs,  derniers  témoins  de  la  piété  de  nos  aleux^  de  leur 
foi  ardente  et  de  leur  vrai  patriotisme.  Ainsi  seulement  pourrons- 
nous  mériter  le  titre  d'archéologue,  e'estrà-dire  de  gardien  da 
passé. 

G^  RiOIS  DE  L'EsTOURBBtUOK. 


POÉSIE 

I 

DANS  LE  CIMETIÈRE  DE  THUN 


Assis  dans  une  l%ur  au  toil  de  poivrière, 

Qui  forme  Tun  des  coins  du  petit  cimetière, 

Riaient  joyeusement  de  jeunes  officiers. 

Us  ne  regardaient  pas  au  loin  les  blancs  glaciers 

Que  le  soleil  couchant  teintait  de  lueurs  roses, 

Ni  le  château  voisin  aux  portes  déjà  closes, 

Ni  le  lac  bleu  voilé  de  légères  vapeurs, 

Mais  une  jeune  fille  aux  sourires  moqueurs 

Qui  montait  lentement,  venant  d^  la  rivière, 

L^escalier  qui  conduit  au  petit  cimetière. 

Elle  avait  dans  la  main  un  rameau  de  lilas. 

Arrivée  à  la  tour,  elle  pressa  le  pas, 

Ei  sentant  les  regards  des  officiers  sur  elle, 

D'an  geste  vif  et  fin,  qui  semblait  un  coup  d'aile. 

Sous  sa  narine  rose  elle  passa  la  fleur. 

Pour  dire  aux  beaux  soldats  :  «  Un  autre  aura  mon  cœur.  » 

Et  le  geste  fut  fait  de  façon  si  piquante 

Qu'un  officier  cria  :  «  Quelle  fille  charmante  !  » 

II 

LE  CALVAIRE  DE  DIEPPE 


A  M.  H.  DE  LA  ViLLElCARQUÉ 

Le  phare  s'allumait  au  bout  de  la  jetée  ; 

Le  calvaire,  étendant  ses  grands  bras  dans  les  cieux. 


LE  CHATEAU  DU  VEILLON  197 

Regardait  la  mer  grise,  écumante,  agitée; 
La  nuit  tombait  ;  le  vent  se  levait  furieux. 

Bientôt  on  entendit  sous  les  falaises  blanches 

Les  flots  hurler  dans  l'ombre  et  la  bise  mugir. 

Le  Christ,  ainsi  qu'un  fruit  secoué  dans  les  branches, 

Ébranlé  sur  sa  croix  commençait  à  gémir. 

Alors  un  vieux  marin,  tète  nue,  en  silence, 
Vint  se  meltre  à  genoux  et  prier  le  Sauveur, 
Pour  ses  fils  ballottés  sur  cette  mer  immense 
Dont  la  rage  sinistre  épouvantait  son  cœur. 

Lorsqu'un  rayon  du  phare  éclairait  son  visage. 
On  y  voyait  des  pleurs  qui  roulaient  de  ses  yeux. 
Mais  la  clameur  des  flots  grandissait  plus  sauvage 
Et  le  Christ  gémissait  dans  le  ciel  ténébreux. 

Le  vieux  marin  resta  jusqu'au  jour  en  prière  ; 
Et  quand  l'aube  entr'ouvrit  un  horizon  vermeil, 
La  barque  de  ses  fils  parut  dans  la  lumière, 
Bondissant  sur  l'eau  verte  en  avant  du  soleil. 


III 

LE  CHATEAU  DU  VEILLON 


A  Louis  LnnrKR 

Heureux  celui  qui  trouve  un  petit  coin  du  monde 
Pour  abriter  ses  jours  dans  une  paix  profonde, 
Quand  l'àme  fatiguée  a  soif  d'un  vrai  repos. 
Loin  des  bruits  de  la  ville  et  des  âpres  travaux. 


i98  AUX  P0ÈTE8  MÉCONNUS 

Ami,  ta  Tas  tronvé,  charmant  et  solitaire, 
Cet  asile  envié,  dans  ce  vieux  monastère 
Près  de  la  mer  assis  au  penchant  d'un  coteau, 
Et  dont  quelque  seigneur  ût  jadis  un  château. 
Avec  ses  cloîtres  frais  et  ses  salles  voûtées, 
St  chapelle,  ses  tours  par  les  paons  habitées. 
Son  enceinte  aux  vieux  murs  de  violiers  couverts. 
Ses  jardins  étages,  son  bois  de  chênes  verts 
Qui  s*étend  sur  le  sable  et  vient  border  la  plage, 
Quel  séjour  souhaiter,  plus  doux  et  plus  sauvage  ! 
L'œil  est  de  tous  côtés  ravi  par  l'horizon  : 
Un  donjon  ruiné  dominant  un  vallon. 
Des  marais  verdoyants  semés  de  maisons  blanches, 
La  mer  bleue  ou  d*argent  brillant  parmi  les  branches. 
Il  est  doux  d'y  passer  quelques  jours  entre  amis. 
Causant  d'art  et  de  chasse,  ou  bien  rêvant  assis 
Sur  la  dune,  à  l'abri  du  vent,  près  des  grands  chênes, 
£n  regardant  les  flots  et  les  barques  lointaines. 

Non,  je  n'oublierai  point  ces  jours  vite  écoulés. 

Éclatants  de  soleil  ou  de  brume  voilés, 

Nos  courses  du  matin  en  suivant  les  rivages, 

La  plainte  des  courlis,  la  nuit,  dans  les  nuages^ 

Le  sapin  séculaire  où  s'endort  le  héron. 

Mi  les  paons  bleus  perchés  sur  les  tours  du  Veillon. 


IV 

AUX  POÈTES  MÉCONNUS 


Quand  Maynard,  le  disciple  et  rival  de  Malherbe, 
Chantait  sa  Belle  Vieille  en  une  ode  superbe, 


AUX  POÈTES  MÉCONNUS  i99 

Il  sentait  son  génie  ;  et  se  disant  un  jonr 
Que  la  Muse  avait  droit  de  réclamer  du  prince 
Le  prix  de  ses  travaux,  il  quitta  sa  province 
Et  vint  d'Aurillac  à  la  Cour. 

Mais,  raillé  des  rimeurs  qui  hantaient  les  ruelles. 
Il  se  vit  méprisé  des  marquis  et  des  belles. 
Nul  ne  comprit  ses  chants  nourris  de  Tart  ancien  ; 
Et  lorsqu'il  demanda  de  quelle  récompense 
Le  roi  paierait  ses  vers  pleins  de  fière  éloquence, 
Richelieu  lui  répondit  :  c  Rien  I  » 

Alors,  le  cœur  navré,  mais  mattre  de  son  âme, 
Il  revint  vers  les  champs,  et,  conservant  sa  Oamme, 
Il  attendit  la  mort  sans  crainte  ni  désir. 
Il  montra  les  puissants  toujours  près  du  naufrage  ; 
Il  chanta  les  rochers,  les  bois  au  vert  feuillage, 
L*amour  et  son  doux  souvenir. 

Dès  qoe  la  froide  mort  fit  sa  plume  immobile, 
A  côté  de  Régnier,  Racan  et  Théophile, 
Son  nom  soudain  prit  place,  entouré  de  rayons. 
On  vanta  de  ses  vers  la  savante  harmonie, 
Et  les  rimeurs  obscurs  qui  niaient  son  génie, 
Ramassèrent  leurs  aiguillons. 

Joseph  Rousse. 


UN  INSTITUTEUR  EN  L'AN  n 


Le  28  oclobre  1793  la  Gonvenlion  nationale  adoptait  un  décret 
renfermant  les  dispositions  suivantes  :  «  Aucun  ci-devant  noble, 
«  aucun  ecclésiastique  et  ministre  d*un  culte  quelconque,  ne  peut 
«  être  élu  instituteur  national...  Les  femmes  ci-devant  noblt'S,  les 
€  ci-devant  religieuses,  chanoinesses,  sœurs  grises,  ainsi  que  les 
«  matlresses  d'école  qui  auraient  été  nommées  dans  les  anciennes 
«  écoles  par  des  ecclésiastiques  et  des  ci-devant  nobles,  ne 
«  peuvent  être  nommées  instiluirices  dans  les  écoles  nationales^  » 
Pour  pourvoir  au  remplacement  des  titulaires  déclarés  indignes 
par  ce  décret,  la  Convention  prescrivait  la  formation  de  commis- 
sions chargées  d^e^^aminer  les  candidats  et  confiait  aux  pères  de 
famille  et  aux  tuteurs  le  soin  de  choisir  Tinstituteiir  sur  la  liste  des 
éligibles,  dressée  par  la  commission  d^examen. 

La  part  de  liberté  laissée  aux  pères  de  famille  était  déjà  bien 
restreinte.  Prieur  (de  la  Marne)  qui  venait  de  «  régénérer  »  la  ville 
de  Vannes  et  le  département  du  Morbihan,  en  destituant  les  admi- 
nistrateurs,  en  faisant  écrouer  les  fonctionnaires  de  tout  ordre,  en 
rendant,  suivant  ses  promesses,  «  les  sans-culottes  tout«puissants%  » 


1.  Art.  12  et  21 

2.  «  Je  me  promets  à  moi-même  de  ne  point  ro'éloigner  qae  le  peuple  ne  soit 
veogé,  le  régoe  des  cootre-révololionnaires  détruit,  les  saos^ulultes  toal-puixsaDts, 
qoe  la  révolution  ne  soit  faite.  Car  ici  n'a  point  été  renfermée  la  Bastille,  ici  D*a 
point  été  fait  le  siège  do  palais  d*nn  tyran  ;  ici  des  victimes  n'ont  point  été  immolées 
à  la  liberté,  et  cette  forte  secousse,  nécessaire  pour  arracher  les  âmes  de  leur  assiette, 
pour  relever  la  classe  longtemps  pressurée  de  son  abattement,  pour  asseoir  le 
DOQYeaa  régime,  n'a  point  en  lien.  La  république  est  à  créer,  la  révoluUon  est  à 


UN  INSTITUTEim  EN  L'AN  U  301 

trouva  celte  part  trop  considérable.  Il  se  substitua  aux  commis- 
sions d'examen  et  à  l'assemblée  des  pères  de  Tamille  et  tuteurs  : 
sans  se  préoccuper  do  vœu  des  intéressés,  sans  se  rendre  compte 
de  la  valeur  intellectuelle  et  morale  et  des  aptitudes  profession- 
nelles des  candidats,  il  nomma  directement  les  instituteurs. 

Nous  avons  sous  les  yeux  un  certain  nombre  de  rapports  rédigés 
par  les  élus  de  Prieur  :  quelques  extraits  d'un  de  ces  documents 
dont  nous  respecterons  scrupuleusement  le  style  et  l'orlhographe, 
montreront  comment  ces  instituteurs  improvisés  comprirent  et 
exécutèrent  la  mission  rpii  leur  était  confiée. 

Le  29  pluviôse  an  II,  i  7  février  1794, Guillaume  Kerhouant,  ouvrier 
du  port  de  Lorient.  recevait  de  Prieurune  commission  pour  remplir 
lesfonctioiisd'instituteurdanstelle commune dudistrictd  Hennebont 
qui  lui  serait  désignée  par  l'administration.  Le  directoire  du  dis- 
tricl,  après  avoir  entendu  l'agent  national,  nomma  Kerhouant  insti- 
tuteur de  la  commune  de  Languidic,  ajoutant  que  ledit  citoyen 
c  jouirait  des  avantages  attachés  a  cette  place  quand  la  loi  les  au- 
«  rait  réglés  et  fait  connaître.  •  Bien  que  Kerhouant  assure  qu'il 
s'est  rendu  à  son  poste  dès  la  réception  de  sa  nomination,  une  note 
mise  au  pied  de  Tarrèié  du  district  fait  connaître  que  la  commis- 
sion délivrée  le  i«'  ventôse  —  19  février,  ne  fut  enregistrée  à  la 
maison  commune  de  Languidic  que  le  20  germinal  an  II  —  9  avril 
1794.  Six  semaines  après  son  installation,  le  5  prairial  —  24  mai, 
Kerhouant  dressait  le  rapport  que  nous  allons  reproduire  en  par- 
lie. 

On  sait  qu'aux  termes  du  décret  du  30  mai  1793,  relatif  à  réta- 
blissement des  écoles  primaires,  les  instituteurs  avaient  un  double 
mandat.  Ils  devaient  «  enseigner  aux  élèves  les  connaissances  élé- 
«  mentaires  nécessaires  aux  citoyens  pour  exercer  leurs  droits^ 
«  remplir  leurs  devoirs  et  administrer  leurs  affaires  domestiques.  » 


foire.  »  (Rapport  des  opérationt  faites  à  Vannes  par  Prieur  {de  la  Marné),  représen^ 
lanl  du  peuple^  avec  Marc^Anloine  Julien,  commissaire  du  Comité  de  salut  public  de 
U  Comremtofi  nationale.  Vaoaes,  chez  BizeUe,  imprimear  da  dépârteineut,  1793.) 


Î08  Ulf  INSTITUTEUR  W  h^A»  U 

Ils  étaient  chargés,  en  outre,  «  de  faire  aux  citoyens  de  l'an  et 
«  de  Tautre  sexe,  des  lectures  et  des  instructions  une  fois  par 
«  semaine  «,  i  Cette  dernière  partie  du  programme  met  tout 
d'abord  en  éveil  la  soUicilude  de  Kerhouant. 

«  Je  fis,  dit-il,  assembler  le  club  qui  ne  s'ailoit  assemblez  que 
«  trois  fois  depuis  le  27  brumaire,  jour  de  son  établissement.  Il 
«  ne  Ta  pas  été  depuis.  Je  portai  le  premier  la  parole  en  madres- 
«  sent  au  cultivateurs.  Je  leur  parla  des  grands  ventages  de  la 

<  Révolution,  je  parla  au  peuple  de  ses  vrais  ennemis,  je  cher- 
«  cha  par  toutes  sortes  de  maut  énergique  à  Tenflammer  de 
«  Tamour  de  la  liberté  et  de  la  patrie  a  luie  faire  concevoir  une 
«  haine  implacable  pour  les  rois,  les  traites  de  toutes  espesces, 
«  pour  toutes  les  grands  de  la  terre  qu'il  faut  abattre  et  en  faire 
«  des  marchepieds.  * 

Quelques  jours  plus  tard, 'Kerhouant  convoque  le  peuple  à  as- 
sister à  une  cérémonie  patriotique  : 

«  Je  fis  gillotiner  en  efigie,  Harbeufl  et  Kerfili  émigrés,  il  me 
«  seroit  trop  lonc  d'en  faire  les  détailles  et  de  pindre  Témulation 

<  que  cela  donna.  Cet  aupieds  de  l'arbre  de  la  liberté  sur  une 
«  étale  de  boucher  que  cette  cérémonie  at  été  fait. 

«  La  tette  de  Marbeuf  a  tété  déchirer  avec  fureur  et  l'autre  por- 
«  té  au  bout  d'un  sabre.  Les  trons  ont  été  porté  en  triomphe  avec 
c  les  biniou  et  au  cri  de  :  Vive  la  nation  !  vive  la  république  ! 
c  hors  du  bourg  pour  estre  brûler  et  l'on  a  dencer  la  carroainoole 
«  autour  du  feu.  » 

Kerhouant  ne  parle  pas  de  ses  élèves  ;  mais  il  y  a  lieu  de 
croire  qu'il  leur  a  fait  réserver  une  place  d'honneur  pour  assister 
à  cette  fête.  Il  s'occupe  du  recensement  des  grains  et  de  la  re- 
cherche des  réfractaires.  Quand  les  jeunes  gens  faisant  partie  de 
la  première  réquisition  sont  appelés  à  se  rendre  à  Henneboni, 
Kerhouant  harangue  le  peuple.  Il  se  contente  de  ce  bref  résumé  : 
«  je  dis  ce  que  je  devais  dire.  »  Kerhouant  conduit  les  jeunes  gens 

1,  An.  â  et  4. 


UN  mSTITlTTEUE  EN  Ii'AN  II  208 

à  JleDneboDt,  leur  donne  un  drapeau  dans  la  salle  do  district  et 
les  accompagne  sur  la  route  de  Baud.  «  Je  les  quila,  dit*il,  après 
«  les  avoir  encourage,  pratcbés  l^aubeaissence  aux  chefs,  embrassé 
«  un  grand  nombre  et  répété  plusieurs  fois,  mes  enfants  ne  déser- 
«  tez  pas  ou  si  vous  le  faites  vous  attirerez  sur  vous  et  sur  vos 

<  fammilles  les  plus  grands  des  malheurs.  » 

De  retour  à  Languidic,  Kerhouant  essaie  de  reconstituer  la 
Société  populaire  :  sa  motion  est  rejetée  parce  que«  les  clubs  occa- 
sione  des  disputes.  »  £n  outre,  on  lui  fait  remarquer  qu'il  est 
impossible  de  trouver  assez  d'hommes  instruits  dans  une  campagne 
pour  former  une  Société  populaire,  et  un  personnage  assez  capable 
pour  remplir  les  fonctions  de  président.  Kerhouant  trouve  ces  rai* 
sons  peu  sérieuses  :  «  j'apelle  dangereuses,  dit-il,  des  opinions 
c  semblables  puisqu'ils  tendents  à  établir  des  principes  contraires 
«  à  la  sainte  égalité  et  à  les  éloigner  de  toutes  association  et  fonc- 
c  lion  publique,  les  sen  culotte  vray  deffenseurs  de  la  liberté  et 
«  des  droits  naturels  de  l'homme.  » 

Au  milieu  de  ces  multiples  occupations,  que  devient  l'école 
confiée  aux  soins  de  Kerhouant  ? 

«  Je  me  suis  installez  le  premier  floréal  *  après  avoir  fait  enre- 
«  gistrer  ma  commission  dans  la  ci-devant  chapelle  des  fleures  '. 

<  La  cloche  sonne  depuis  ce  jour  à  dix  heures  pour  l'école  qui 
c  dure  quatre  et  la  décade  pour  ceux  qui  veulents  se  rendrents  au 
«  temple  de  la  raison.  »  Il  a  quatre-vingts  élèves  et  il  en  aurait  un 
plus  grand  nombre  si  l'on  n'avait  pas  répandu  de  faux  bruits  sur 
son  compte.  D'ailleurs,  bien  qu'il  ait  reçu  avec  plaisir  sa  commis- 
sion d'instituteur,  il  est  prêt  à  la  rendre  au  district^  si  on  lui 
démonbre  que  la  commune  n'a  pas  besoin  de  maître  d'école  ou 
«  lorsqu'il  seras  prouvez  qu'un  autre  rempliroit  mieux  les  fonc- 
«  tiens.  »  Kerhouant  ne  parle  pas  de  son  plan  d'études  dans  lequel, 
sans  doute,  l'orthographe  n'avaitjamais  été  comprise,  étant  classée 


1. 90  arnl  1794. 

2.  La  cbapaUe  des  Fleurs,  située  «a  boorg  de  Laogoidic  sur  U  route  de  UndéYint, 


204  Vn  INSTITUTEUR  EN  L*AN  U 

au  nombre  des  connaissances  danuereases.  réservées  aux  seuls  ari%- 
tocrates  :  la  fin  du  rapport  conlienl  la  profession  de  foi  de  Kerhou- 
anl  au  point  de  vue  religieux  et  indique  les  procédés  auxquels  Tins- 
tituleur  avait  recours  pour  inspirer  à  ses  élèves  Tamour  de  la  Révo- 
lution et  pour  leur  donner  en  même  temps  a  Téducation  physique,  » 
prescrite  par  le  décret  du  30  vendémiaire  an  II. 

c  L'on  a  dit  que  j'enseignais  la  religion  de  la  nation.  Je  ne 
«  connois  d'antre  véritable  religion  que  celle  de  la  raison,  d^autre 
a  Dieu  que  celuie  qui  a  créé  toutes  chauses.  Lorsque  Ton  brisa 
€  issie  les  idoles  et  les  tabernacles,  je  fit  mon  possible  pour  con- 
te soller  mes  concitoyen^  issie  les  meilleurs  patriotes  repète  sen- 
«  cesse  qu*il  va  venir  des  ordres  pour  relever  les  croix,  et  moi  je 
«  voudrais  voire  ramasser  ces  débris  et  les  vendre  au  profit  de  la 
«  République. 

<c  Les  pratie  constitutionnels  vont  revenir  pour  continuer  leurs 
«  fonctions  comme  par  le  passé.  Si  une  partie  de  cela  pouvoitestre 
c  vrai,  je  le  croirez  quand  il  le  faudera;  mais  pour  croire  le  tout,  je 
«  ne  le  peu,  parce  que  la  raison  et  la  révoluliou  française  ne 
«  peuvent  réellement  rétrograder.  Je  continuerez  jusqu'à  nouvelle 
«  ordre  à  instruire  mes  élèves  dans  le  temple  de  la  raison  devant 
«  le  bonnait  de  la  liberté.  Je  leur  direz  la  vérité  pendant  que  je 
«  serez  au  millieu  d'eux  et  j'esperre  qu'ils  aubaiirons  à  ma  voix 
«  comme  ils  le  firent  le  deux  de  ce  mois  lorsque  je  lœurs  dit  mes 
«  enfants  un  praîte  refractnire  vien  de  s'évader,  allons  le  chercher 
«  dans  les  bois,  les  gênais,  informons-nous  dans  les  villages  si,  on 
«  ne  Ta  pas  vue  passer.  Les  enfants  se  rependentsdans  les  environs, 
«  une  partie  d'eux  le  trouve  dans  le  bois  de  Kercadic,  ils  criers 
€  tous  le  voilà,  la  garde  l'arrette  et  le  livre  au  gendarme.  Ce  fut  là 
«  que  je  trouva  l'occasion  de  me  debender  contre  les  prattres, 
«  laurs  boites  aux  ongants  et  les  autres  bijouteries  du  fanatisme. 
«  Ce  que  j';iVois  ditaitoit  une  bonne  leçon  pour  les  grands  et  pour 
«  les  pelils.  Je  dits  en  finissant  au  réfractaire  :  tien  voilà  mesenfans 
«  je  ne  leur  direz  jamais  de  mensonges  comtois  et  toutes  tessem- 
«  blables.  Le  maire  fit  donner  du  cilre  aux  enfants  pour  les  défa- 


UN  INSTITUTEUR  EN  L'AN  H  205 

«  tigoé  et  les  payer  du  service  quils  venoieot  de  rendre  à  la 
«  république.  » 

La  glorificalion  de  la  guillotine,  la  poursuite  des  prêtres  inser- 
mentés, des  réfractaires,  des  déserteurs,  la  délation  exercée  contre 
tous  les  fonctionnaires,  Tassociation  des  enfants  à  ces  bassesœuvres 
de  sectaires  et  de  policiers,  tel  est  le  programme  des  misérables 
investis  par  Prieur  de  la  noble  et  délicate  mission  de  l'instruction 
et  de  l'éducation  de  Tenfance.  Ne  faut- il  pas  chercher  dans  ces  faits 
une  des  principales  causes  des  protestations  indignées,  des  coura* 
geuses  révoltes  des  paysans  bretons,  si  ardemment,  si  sincèrement 
catholiques,  contre  ces  tyranneaux  de  village,  qui,  non  contents 
dinoposer  à  tous  le  fardeau  de  leur  domination,  prostituaient  l'en- 
fimce  en  la  rendant  complice  de  leurs  actes  les  plus  odieux  ? 

Albert  Hacé. 


LE  RÉTABLISSEMENT  DU  CULTE    • 

DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES 

APRÈS  LA  RÉVOLUTION* 


Le  rapport  le  plus  intéressant  que  nous  possédions  est  celui 
du  maire  de  Guérande. 

«  20  thermidor,  an  IX. 

«  1*  Potiron  de  Boisfieury^  ex-jésuite,  ex-chanoine  de  Gué- 
rande, aujourd'hui  représentant  le  grand  vicaire  de  1  évéque 
(de  La  Laurencie,)  exerce  son  cuite  sans  avoir  fait  de  décla- 
ration de  fidélité  à  la  Constitution  ;  plus  instruit  que  les  autres, 
il  a  sur  les  autres  une  influence  qui,  jointe  aux  prétendus  pou- 
voirs qu'il  tient  du  soi-disant  évêque,  fait  que  ceux-ci  n'agis- 
sent qu'après  l'avoir  consulté  ;  il  tue  l'esprit  public,  il  est  op- 
posé aux  prêtres  qui  veulent  rentrer  dans  les  églises. 

«  2*  Bizeul,  ex-vicaire  de  cette  ville,  exerce  en  cette  com- 
mune ;  il  est  moins  dangereux  que  le  premier. 

«  3*  Tudeau,  ex-constitutionnel  retraité,  exerce  à  Saille  ;  il 
est  un  lâche  qui  a  été  tour  à  tour  révolutionnaire  et  antirévo- 
lutionnaire ;  s'il  avait  de  quoi  faire  bombance,  il  ferait  ce 
qu'on  voudrait. 

«  4*  Baudetf  ex-vicaire  du  Croisic,  exerce  à  Keralland  ;  il 

^  Voir  la  limison  d'août  1884.  pp.  115-132. 


LE  RéTABLISSENËNT  DU  CUtTS  DANS  LB  DtOCÈSE  DE  NANTES    S07 

n'a  jamais  été  constitutionnel  ;  mais  au  reste  ressemble  au 
précédent. 

«  5*  Jagorel  exerce  dans  l'église  de  Piriac  ;  il  est  constitu- 
tionnel et  se  conduit  parfaitement  bien  ;  il  faudrait  que  le  Gou- 
vernement soutînt  et  encourageât  mieux  ceux  qui  font  comme 
lui. 

«  6*  Sauvaget,  à  Mesquer,  exerce  dans  Téglise  sans  avoir 
fait  sa  déclaration  ;  au  commencement  il  a  été  révolutionnaire  ; 
il  n'y  a  que  la  suppression  des  dtmes  qui  Ta  alarmé  comme 
bien  d'autres  ;  avec  un  peu  de  politique  on  pourrait  peut-être 
en  tirer  parti. 

«  7"  Rivalan,  à  Saint-Molf,  revenant  d'Espagne;  il  m'a  paru 
de  bonne  disposition. 

«  Il  y  a  en  outre  à  courir  dans  le  territoire  les  nommés  : 
Guénel,  d'Herbignac  ;  Le  Ouen,  de  Saint-Molf  ;  Perraud,  de  la 
Chapelle-des-Marais.  Ceux-ci  courent  partout  et  vendent  à  haut 
prix  les  tours  de  leur  métier  ;  à  Escoublac,  où  est  le  plus 
souvent  Perraud,  on  sonne  les  cloches  comme  avant  la  Révo- 
lution. Ces  hommes  qui,  s'ils  étaient  appréciés,  ne  pourraient 
faire  aucun  mal,  en  font  cependant  beaucoup,  en  raison  de  la 
crédulité  et  de  Tignorance  des  habitants  :  ils  remarient,  ils 
rebaptisent,  etc.. 

«  Salut  fraternel.  —  Chottard,  maire  **  » 

Voilà  une  pièce  qui  donne  l'idée  du  genre  :  l'auteur  recom*- 
mande  les  prêtres  les  moins  recommandables  et  signale  à  la 
police  ceux  que  les  populations  entourent  d'estime  ;  il  parle 
des  uns  et  des  autres  en  termes  méprisants  et  avec  une  im- 
piété qui  ne  se  dissimule  pas* 

Le  dépôt  départemental  contient  un  grand  nombre  de  do- 
cuments, portant  cette  date,  qui,  presque  tous,  appartiennent 
à  l'arrondissement  de  Nantes.  Nous  ferons  mention  de  quel- 
ques-uns pour  éclairer  la  question  présente,  à  savoir  sur  quelles 

i.  Arch.  Dép.  Série  V.  CortespondancB  générale.  ^PoUa. 


208  LR  RâTABUSSEHBNT  DU  CULTE 

bases  on  essayait  d'établir  la  nouvelle  organisation,  se  plaçant 
en  dehors  de  toute  intervention  de  l'autorité  ecclésiastique, 
seule  compétente  en  ces  matières. 

Le  maire  de  Machecoul  déclare  un  seul  prêtre  existant 
dans  sa  commune,  «  un  nommé  F.  Priou  (ancien  \icaire  delà 
Trinité),  mal  vu  des  veuves  et  des  orphelins  ;  il  prétend  qu'il 
a  exercé  ici  pendant  les  massacres.  »  A  Garquefou  on  signale 
«  Pichot  (jureur  qui  abdiqua),  le  seul  qui  soit  dans  la  loca- 
lité ;  il  n*habite  que  depuis  les  derniers  troubles,  et  sa  moralité 
nous  est  peu  connue.  »  A  la  Ghapelle-Heulin,  M.  Marchand,  de 
Montoir,  «  prêtre  réfractaire  qui,  dans  la  guerre  civile,  ne 
s'est  pas  conduit  comme  il  aurait  dû  le  faire.  »  Monnières  ne 
se  montre  pas  plus  juste  que  les  autres  communes  :  «  P.  Le- 
prince  qui  ne  dit  rien  contre  le  gouvernement  ;  Robin,  de  la 
Ghapelle-Basse-Mer  ;  Marchand,  de  la  Ghapelle-Heulin  ;  Mon- 
tinié  (A.  Petitbeau  de  Montigny,  ancien  vicaire  de  Vallet) 
lesquels  ne  valent  rien.  >»  Le  magistrat  de  Yallet  confirme  ces 
faux  renseignements  :  «  Petitbeau  de  Montigny,  prêtre  déporté  ; 
Herbert,  resté  dans  la  Vendée  ;  ils  se  conduisent  assez  bien, 
quoiqu'ils  ne  fréquentent  point  ceux  qu'ils  appellent  des 
intrus.  »  La  Haie-Fouassière  dénonce  M.  Toublanc  «  qui  ne 
néglige  aucune  occasion  de  nuire  au  gouvernement  et  à  ceux 
qui  le  soutiennent  ;  il  jouit  de  la  plus  entière  confiance  ;  il 
ne  manque  ni  de  moyens  ni  de  dispositions  pour  réussir  ;  ce 
qui  le  rend  plus  dangereux.  »  La  municipalité  de  Bouguenais 
juge  ainsi  le  vénérable  aumônier  des  Garmèlites  des  Gouëts  : 
«  prêtre  insoumis  ;  rien  n'égale  son  aversion  pour  toutes  les 
institutions  républicaines  ;  il  a  beaucoup  de  partisans  dans  cette 
commune,  surtout  parmi  ce  qu'on  appelle  les  dévotes.  »  Voici 
comment,  à  Brain,  on  apprécie  les  sijyets  :  «  Math.  Debec 
(jureur),  natif  de  Prigné,  37  ans,  soumis  aux  lois;  il  est  depuis 
cinq  ans  dans  cette  commune  ;  il  nous  console  de  notre  ancien 
curé  assassiné  à  Machecoul  en  1793,  par  des  rebelles  de  la 
Vendée.  Cependant,  depuis   un  an,   quelques  pauvres  gens. 


DANS  XE  DIOCÈSE  DE  NANTES 

sans  éducation  ni  propriété,  Tont  abandonné,  parce  qu'ils  ont 
cédé  aux  instigations  des  prêtres  insoumis,  nos  voisins,  qui 
leur  ont  fait  accroire  C^ic)  que  c'était  un  péché  d'aller  à  ses 
offices  ;  ils  sont  en  petit  nombre.  » 

Grâce  à  Dieu,  l'aberration  et  les  préjugés  révolutionnaires 
n'avaient  pas  perverti  l'esprit  de  toutes  les  localités  du  Dépar- 
tement ;  un  grand  nombre  de  nos  paroisses  ne  craignent  pas 
de  proposer  au  Préfet  les  noms  les  plus  honorables. 

A  Gétigné,  on  désire  garder  MM.  J-B.  Lemarié  (ancien  curé) 
et  F.  Beaufreton  (prêtre  originaire  de  l'endroit)  «  qui  jouissent 
de  l'estime  des  honnêtes  gens.  »  Glisson  réclame  :  «  M.  Gh. 
Pâquereau  (ancien  vicaire  de  Gorges),  déporté  en  Espagne,  à 
la  fin  de  1792,  et  rentré  en  fructidor  ;  il  y  a  environ  neuf 
mois  qu*il  est  ici  ;  il  est  honnête,  engage  à  la  paix  et  réunit 
tous  les  esprits.  —  Signé  :  Méchinaud.  »  Montbert  recom- 
mande «  M.  Gestin,  âgé  de  54  ans,  faible  de  tempéramen  , 
néanmoins  très  actif  ;  depuis  1784  pasteur  de  cette  paroisse» 
et  de  Geneston  (depuis  la  Révolution)  ;  il  n'a  point  abandonné 
son  troupeau  pendant  les  guerres  de  Vendée  ;  depuis  la  tran- 
quillité, il  s'est  contenté  de  lire  à  son  prône  Texplication  de 
l'évangile.  »  A  Mauves,  c'est  «  M.  G.-P.-Barnabé  Cosson,  âgé 
de  36  ans,  qui  exerce  depuis  15  mois  ;  il  a  joui  jusqu'à  ce  jour 
de  l'estime  publique.  »  Lagarde,  maire  de  la  Ghapelle-sur» 
Erdre,  parle  dans  les  meilleurs  termes  d*un  ancien  vicaire 
de  la  paroisse,  qui  a  fait  beaucoup  de  bien  pendant  les 
mauvais  jours  dans  tout  le  canton  :  «  M.  Mercerais,  dont  la 
conduite  exemplaire  mérite  les  plus  grands  éloges  ;  il  est 
regardé  comme  lenfant  de  cette  commune,  puisque,  depuis 
l'âge  de  7  ans,  il  y  a  toujours  résidé,  à  l'exception  des  années 
de  séminaire  ;  il  s'est  borné  aux  seules  fonctions  de  son  minis- 
tère ;  il  ne  s'est  jamais  occupé  d'aucune  affaire  publique  et  a 
toujours  respecté  les  lois  du  gouvernement.  »  On  écrit  d'Aigre- 
feuille,  au  sujet  de  M.  Delsart  :  «  Il  jouit  de  l'estime  de  tous 
les  honnêtes  gens.  »  A  Saint-Philbert,  on  désigne  «  M.  Ph. 

TOME  LVI  (VI  DE  LA  6«  SÉRIE)*  14 


SIO  LS  nifÂMUSsnaxn  m  culte 

Léaoté,  desservant  en  chef  de  cette  commune,  qui  réside 
depuis  environ  neuf  ans  ;  sa  conduite  Ta  toujours  fait  estimer 
dans  ce  pays  ;  il  est  Tami  de  la  paix.  ^  J.  Giouet,  prêtre  depuis 
la  Révolution,  réside  depuis  quinze  mois;  sa  conduite  morale 
ne  diflère  en  rien  de  celle  de  son  supérieur  ». 

Enfin,  bien  d*autres  communes  répondent  aux  ordres  du 
Préfet  dans  le  courant  de  thermidor  :  Le  Bignon  recommande 
M.  Odéa;  —  Paulx,  J.  Guilbaud  ;  —  Basse-Indre,  B.  Michelot; 
—  Ghàteau-Thébaud,  P.  Aguesse  et  J.  Vie  ;  —  Pont-Saint- 
Martin,  Le  Maître  ;  —  Saint-Golombin,  Pelletier  ;  —  Basse- 
Goulaine,  Gosnard  du  Moutiers  ;  —  Goi^es,  Math.  Durand  ;  — 
Saint-Herblain,  Ph.  Mahé  ;  —  Legé,  M.  Gilliers  et  Gh.  Barbe- 
dette; —  Trellières,  Daniel,  etc.. 

Des  informations  de  mauvaise  source,  des  patronages  et 
des  influences  secrètes,  des  réclamations  et  des  intrigues 
faisaient  aux  organisateurs  une  tâche  difficile,  dont  Taccom- 
plissement  ne  demanda  pas  moins  d'une  année  entière.  Les 
prètresjureurs  qui  mettaient  autant  d'empressement  à  accepter 
le  Goncordat  qu'ils  avaient  mis  de  zèle  à  embrasser  la  Consti- 
tution de  1790,  jetaient  le  trouble  et  la  discorde  parmi  les 
populations  rurales  et  se  recommandaient  aux  faveurs  de  la 
République  ;  celle-ci,  sous  prétexte  de  concilier  les  esprits, 
força  les  nouveaux  évèques  à  faire  entrer  dans  leur  commu- 
nion bon  nombre  d'entre  eux. 

A  Nantes,  cependant,  la  pacification  devait  s  effectuer  d'une 
manière  plus  prompte  que  dans  les  autres  diocèses  de  Bre- 
tagne ;  la  scandaleuse  conduite  de  Minée  avait  depuis  long- 
temps éclairé  les  fidèles  catholiques  et  jeté  le  discrédit  sur  les 
prêtres  partisans  de  Tintrus. 

Toutefois,  ces  ecclésiastiques  qui,  pour  la  plupart,  n'avaient 
point  fait  de  rétractation,  obtinrent  largement  dans  la  distri- 
bution des  cures  et  des  titres.  Ms'  Duvoisin  fut  obligé  de  prendre 
le  grand  vicaire  qui  lui  fut  désigné,  M.  Gilles-Bertrand  Garnier  *, 

I.  Un  peu  déconsidéré  par  la  conduite  imprudente  quil  tint  pendant  les 


DANS  LE  DIOGÉSB  DE  NANTES  214 

né,  en  1756,  à  Chàteaubriant,  ordonné  en  1780,  docteur  en 
théologie,  vicaire  à  Ligné,  nommé  à  la  cure  de  Teille  le  31 
décembre  1783  ;  il  eut  le  courage  de  rétracter  le  serment  qu*il 
avait  inconsidérément  fait,  et  se  tint  caché  dans  la  suite,  en 
exerçant  son  ministère  ;  par  sa  conduite  édifiante,  il  sut  se 
faire  pardonner  sa  faiblesse  et  s'attira  Testime  des  bons  catho- 
liques. Parmi  les  curés  intrus  de  Nantes,  quelques-uns  reçurent 
des  faveurs  auxquelles,  ce  semble,  ils  n'eussent  osé  prétendre  : 
M.  Lefeuvre,  recteur  de  Saint-Nicolas,  fut  maintenu  dans  sa 
paroisse  ;  Tardiveau,  de  Saint-Similien,  fut  placé  à  Pomic  ;  Gui- 
bert,  de  Sainte-Croix,  devint  curé  de  la  nouvelle  paroisse,  érigée 
au  fauboui^  de  Pirmil  ;  Pimot,  de  Notre-Dame,  alla  de  mau- 
vaise grâce  à  Bourgneuf,  d*où  il  devait  bientôt  rentrer  à  Nantes, 
comme  chanoine  honoraire,  pour  y  mourir,  avant  même  d*être 
installé. 

Le  vénérable  Chapitre  de  Téglise  cathédrale  ouvrit  ses  rangs 
à  quatre  ecclésiastiques,  du  nombre  de  ceux  qui  le  compo- 
saient avant  la  Révolution:  MM.  de  Boissieu,  de  Hercé,  Dubreil 
et  de  Mélicnt  atné.  Celui  de  Guérande  qui  n'était  point  rétabli 
fut  représenté  dans  celui  de  Saint-Pierre  par  M.  J.-L  de  Mont!  ; 
Tancien  clergé  rural,  par  M.  Landays-Dupé.  Un  étranger  au 
diocèse,  par  faveur,  y  trouva  sa  place,  M.  Guillon  deLongpré, 
qui,  le  30  pluviôse  an  XI,  résidant  à  Paris,  s'excuse  auprès  du 
Préfet  de  n'avoir  pu  se  rendre  à  son  poste  et  se  recommande 
à  ce  magistrat  «  dont  il  a  connu  la  famille,  dit-il,  en  faisant 
ses  études  au  collège  de  Goutances.  »  Ce  fut  un  étonnement 
pour  tous  de  voir  figurer  parmi  les  chanoines  titulaires  un 
ancien  religieux  qui  s'était  couvert  de  honte  par  l'abdication 
de  son  sacerdoce,  le  P.  Pierre  Etienne,  ancien  provincial  de 
Rennes,  gardien  des  Cordeliers  de  Nantes. 

Cent-Jours,  il  mourut  simple  chanoine  bonoraii'e,  le  30  mai  1830.  — 
M.  Leflô  de  Trémelo  garda  les  pouvoirs  et  la  dignité  qu'il  tenait  de  M"  de 
la  Laurende  (1789).  Né  à  Saint-Laurent,  en  1742,  nommé,  étant  clerc 
tODBuré,  chanoine  de  Guérande,  le  24  mars  1739^  InvesU  pins  tard  de  la 
dignité  de  chantre  dans  le  même  chapitre,  pois  grand  yicaire  d$  Dol|  Il 
finit  868  jours  à  Nantes,  en  1813. 


213  LE  RÉTABLISSEMENT  DU  CULTE 

Né  en  1735,  il  fit  profession  dans  son  ordre  en  1754  et 
obtint  le  grade  de  docteur  en  Sorbonne  ;  il  donna  acte  de  son 
serment  constitutionnel  le  29  oct.  1793,  prêta  un  nouveau  ser- 
ment le  19  fructidor  an  V,  et  déclara  plus  tard,  pour  toucber 
sa  pension,  ne  s*être  point  rétracté.  Le  26  brumaire  an  VI,  on 
lui  accorda  un  certificat  de  résidence. 

Furent  affiliés  au  Chapitre  22  ecclésiastiques  qui  prirent  le 
nom  d'honoraires  ;  quelques  mois  plus  tard,  Mk^  Duvoisin  fît 
17  autres  promotions  semblables  pour  récompenser  ces  vail- 
lants confesseurs  de  la  foi  que  Tâge  et  les  infirmités  rendaient 
incapables  de  prendre  un  ministère  actif. 

Il  entra,  dans  la  nouvelle  organisation  des  curés,  une  cin- 
quantaine d'ecclésiastiques  assermentés  qui  s'étaient  ou  ne 
s'étaient  pas  rétractés  :  dont  3  de  première  classe,  dans  la  ville 
épiscopale,  ceux  de  Saint-Nicolas,  Saint  Similien  et  Saint-Jac 
ques  ;  4  de  2®  classe,  dans  les  campagnes,  ceux.  d'Ancenis, 
Pomic,  Saint-Gildas  et  Bourgneuf.  Mais  la  plupart  des  paroisses 
avaient  à  leur  tôte  des  pasteurs  que  la  persécution  et  l'exil 
avaient  encore  rendus  plus  dignes  de  la  confiance  ;  quelques- 
unes  eurent  le  bonheur  de  revoir  ceux-là  mêmes  qu'elles  avaient 
connus  autrefois. 

Sans  doute  on  ne  pouvait  dire  que  satisfaction  avait  été 
rendue  à  tous  ;  à  une  époque  de  transition  comme  celle  dont 
nous  faisons  l'histoire,  il  était  impossible  de  tenir  compte  des 
événements  passés  et  de  prévoir  ceux  de  l'avenir.  D'ailleurs,  il 
fallait  bien  user  de  pardon  et  de  miséricorde  pour  les  cou- 
pables, et  la  pression  gouvernementale  n'était  pas  à  mécon- 
naître en  ces  affaires. 

Parmi  les  mécontents,  beaucoup  ne  devaient  point  être 
écoutés.  En  voici  un  exemple  : 

<c  16  brumaire  an  IX. 

«  Je  suis  prêtre  constitutionnel,  écrit  le  réclamant  ;  cette 
qualité  suffit  pour  vous  faire  sentir,  citoyen  Préfet,  ma  triste 
situation,  tandis  que  d'autres  nagent  au  sein  de  l'abondance. 
J'étais  religieux,   par  conséquent  sans  patrimoine.  Toujours 


DAMS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES  213 

fidèle  aux  lois,  j*ai  refusé  des  avantages  qu'un  moins  philosophe 
que  moi  aurait  acceptés.  J*ai  plusieurs  fois  vainement  demandé 
une  place  au  Département  et  à  la  Municipalité  ;  le  nombre  des 
aboyants  a  étouffé  ma  voix.  Cependant  mon  âge  (58  ans),  mon 
civisme  connu  de  tous  mes  concitoyens,  mon  écriture  et  les 
pertes  que  j*ai  essuyées  de  la  part  des  rebelles  auraient  dû 
parler  en  ma  faveur.  L'administration  municipale  me  nomma 
son  secrétaire  le  27  pluviôse  an  IV  et  je  suis  resté  en  fonction 
*  7  mois  et  15  jours  ;  pour  ce  travail  je  réclame  625  francs  qui 
ne  m'ont  point  encore  été  payés. 

«  Denis  Lucas,  rue  du  Marchix,  49  *.  » 

Dans  la  paroisse  de  Saint-Vincent-des-Landes,  il  se  passa  un 
fait  fort  singulier  que  nous  allons  rapporter  et  qui  montrera 
combien  il  était  facile  d'abuser  des  populations  de  la  campagne 
qui,  privées  de  tout  secours  religieux,  se  confiaient  au  pre- 
mier venu,  leur  offrant  son  ministère.  C'est  ainsi  que  beaucoup 
de  prêtres  constitutionnels  étaient  parvenus  à  conquérir  l'affec- 
tion de  ces  pauvres  gens,  trop  simples  pour  discerner  le  bien 
du  mal. 

Le  7  pluviôse  an  X,  la  police  arrête  à  Saint-Vincent  un  indi- 
vidu, exerçant  le  culte  comme  prêtre  catholique,  du  nom  de 
Jean-Jacques  Larcher,  dit  Lepelletier,  originaire  de  Rouen. 
Malgré  les  protestations  et  les  réclamations  des  habitants,  il 
est  incarcéré  à  Nantes,  dans  la  maison  des  Frères  ;  dès  le  len- 
demain de  son  incarcération,  il  écrit  au  Préfet,  pour  en  obtenir 
la  grâce  de  retourner  à  son"presbytère,  afin  de  mettre  ordre  à 
ses  affaires. 

Il  avait  été  dénoncé  à  Fouché,  comme  personnage  suspect. 
Dans  l'interrogatoire  qu'on  lui  fit  subir,  il  affirme  avoir  été, 
avant  la  Révolution,  prêtre  de  chœur  à  Saint-Étienne-du- 
Mont,  à  Paris,  puis  être  entré  dans  la  20«  brigade,  arrêté  à 
Douai  en  frimaire  an  IV,  détenu  jusqu'au  4  messidor,  et  à  cette 
dernière  époque  déporté  en  qualité  d'émigré. 

Le  mois  suivant,  il  rédigea  pour  le  Préfet  un  long  mémoire 

i.  Arch.  dép.  Série  V.  Personnel  ecclésiasHque. 


314  Ll  RÉTABUSSEIIBIfT  DU  CULTE 

sur  les  Principes  et  la  liberté  du  culte  religieux.  Ce  curieux  do- 
cument est  digne  d*un  fou  :  nous  en  citons  quelques  extraits. 

«  Ego  sum  secundum  régula  [sic).  Dans  la  direction  de  mes 
pas  vers  la  France,  avant  que  d  y  rentrer,  je  n  eus  d  autre  but 
qu'une  vie  paisible  sous  Tégide  des  lois.  —  Le  ministère  de  la 
morale»  conséquence  des  principes  religieux,  eut  un  nouvel 
attrait  pour  moi.  Etant  éloigné  de  tout  ce  qui  Tavait  rendu 
opposé  au  Gouvernement  né  de  nos  mouvements  politiques,  je 
m'élançai  dans  cette  carrière,  en  prenant  la  paix  et  TEvangile 
pour  boussole.  —  A  ces  traits  vous  reconnaîtrez  sans  doute 
le  ministre  d'une  religion  sainte,  fille  du  ciel,  descendue  du 
sein  de  TEtemel,  pour  le  repos  du  monde  et  le  bonheur  des 
humains...  » 

C'est  sur  ce  ton  que  cet  insensé  poursuit  ses  phrases  so- 
nores et  vides.  De  la  lecture  de  cette  pièce  il  résulte  qu'il  a 
fait  sa  soumission  devant  le  sous-préfet  de  Glèves^  puis  devant 
le  maire  de  Saint-Vincent  ;  qu'il  s'est  rendu  «  chez  les  ci- 
toyens Leflô  de  Trémélo  et  Ghevigné  de  BoischoUet,  pour  recon- 
naître et  admettre  une  discipline  et  des  chefs  ;  »  qu'il  parvint 
à  tromper  les  grands  vicaires  eux-mêmes  et  que  bientôt  après 
ils  lui  refusèrent  tout  pouvoir  spirituel.  La  seconde  partie  de 
l'écrit  est  consacrée  à  prouver  par  quatre  considérants  que  ces 
messieurs  n'ont  pu  lui  ravir  la  liberté  d'exercer  le  culte  ;  il 
finit  en  lui  demandant  son  élargissement.  Gracié  à  la  suite  de 
cette  démarche,  il  quitta  le  Département  et  fut  de  nouveau 
arrêté  dans  le  Gard.  Le  19  décembre  1805,  détenu  à  Bicêtre, 
il  écrit  au  Préfet  et  à  TEvêque  de  Nantes  une  lettre  qui  révèle 
que  les  soupçons  portés  sur  sa  personne  n'étaient  que  trop 
fondés  et  qu'étant  simple  laïque  il  avait  joué  à  Saint-Vincent  le 
r61e  sacrilège  de  curé.  Il  demande  en  môme  temps  pardon  de 
sa  conduite  indigne,  en  promettant  «  de  rentrer  dans  la  voie 
de  l'honneur  ;  »  il  supplie  Monseigneur  de  revalider  tout  ce 
qu'il  a  pu  faire  comme  administrateur  des  sacrements  *. 

i.  Archives  départementales,  Série  V.  Suspect», 


DANS  UB  DIOCÈSE  DB  NAUTES  315 

Les  nominations  préparées  par  les  grands  vicaires  délégués 
furent  ratifiées  solennellement  et  reconnues  canoniques  par 
Msr  Duvoi^in,  le  26  janvier  1803.  C'est  à  partir  de  cette  date 
que  l'indemnité  promise  et  due  par  l'Etat  commença  à  être 
servie  aux  ecclésiastiques  occupant  des  positions  légales.  L'évé- 
que  recevait  10^000  francs  ;  les  grands  vicaires  et  les  curés 
de  1*  classe,  1,500  ;  les  chanoines  et  les  curés  de  2®  classe, 
1,000  ;  les  desservants,  500.  On  ne  pouvait  bénéficier  d'une 
pension  à  moins  d'être  septuagénaire  ;  le  curé  de  Pornic, 
J.  Tardiveau,  né  en  1729,  se  trouvait  seul  dans  ce  cas  ;  mais  si 
la  pension  à  laquelle  on  pouvait  avoir  droit  était  supérieure  au 
traitement,  le  surplus  devait  être  accordé.  Ces  sommes  étaient 
payées  trimestriellement  et  s'élevaient  pour  une  année  au 
chiflVe  approximatif  de  100,000  francs  ^ 

Quoiqu'on  rendit  aux  desservants  des  campagnes  leurs  pres- 
bytères et  leurs  jardins,  si  toutefois  ils  n'avaient  pas  été  alié- 
nés, ces  pauvres  ecclésiastiques,  qui  n'apportaient  de  Texil  que 
Ja  misère  et  les  infirmités,  se  trouvaient  dans  un  grand  dénue- 
ment ;  ce  que  quelques-uns  recevaient  de  1  Ëtat  ne  représentait 
mènae  pas  la  portion  congrue  de  l'ancien  Régime  qui  était  fixée 
à  700  francs. 

Le  27  germinal  an  XIII,  le  Préfet  écrivit  aux  communes, 
pour  les  engager  à  venir  en  aide  aux  desservants  qui  n'étaient 
point  rétribués  par  le  Trésor  public. 

Les  indemnités  allouées  par  l'État  étaient  une  bien  petite 
compensation  :  la  justice  réclamait  de  lui  qu'il  fît  une  plus 
large  part  à  ce  clergé  appauvri  et  dépouillé  de  ses  biens  par  la 
Révolution  et  qui,  si  généreusement,  avait  fait  le  sacrifice  de 
son  patrimoine  séculaire.  Pie  YII,  au  nom  dei'Église,  aban- 
donna tout  et  laissa  aux  acquéreurs  des  biens  nationaux  un 
titre  valable  de  propriété. 


1.  Archives  départementales,  Série  V.  Traitement  du  clergé.  Etat  des  ré- 
partitions. 


216    LE  RiTABUSSElfENT  DU  CULTE  DAMS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES 

A  cette  époque,  les  pensions  qui  avaient  été  refusées  précé- 
demment aux  prêtres  insoumis  leur  furent  fidèlement  servies. 
75  assermentés;  réguliers  ou  séculiers,  étaient  pensionnés  de 
FEtat,  d'après  la  liste  dressée  le  15  germinal  an  IX,  et  rece- 
vaient de  600  à  1,000  francs,  selon  leur  âge  et  leur  qualité.  La 
liste  du  3  prairial  an  X  comporte  510  pensionnaires  des  deux 
sexes  ;  celle  du  11  niv6se  an  XI  donne  les  résultats  suivants  : 
Chanoines,  5  ;  —  Curés,  9  ;  —  Vicaires,  7  ;  —  Prêtres  béné- 
ficiers,  27  ;  —  Sacriste,  1  ;  —  Chartreux,  1  ;  — Bénédictins,  3  ; 

—  Cordeliers,  2  ;  —  Dominicains,  2  ;  —  Récollets,  2  ;  —  Visi- 
tandines,  13  ;  —  Fille  de  la  Charité,  1  ;   —  Bénédictines,  2  ; 

—  Calvairiennes,  11  ;  —  Cordelières,  8  ;  Saintes-Glaires,  3  ; 

—  Pénitentes,  13  ;   —  Fontevristes,  9  ;  —  Carmélites,  24  ; 

—  Ursulines,  22  :  —  Total,  140  personnes,  qui  touchent  en- 
semble 85,423  francs,  24  centimes. 

Il  se  trouvait  alors  deux  catégories  d'ecclésiastiques  qui  ne 
voulaient  ou  qui  ne  pouvaient  pas  bénéficier  des  largesses  de 
rÉtat  :  les  anliconcordataires  et  ceux  qui  vivaient  de  leur  for- 
tune personnelle  ou  qui,  par  principe,  refusaient  tout  argent 
puisé  dans  le  trésor  de  la  République. 

On  ne  devrait  donc  point,  pour  établir  la  statistique  exacte 
des  prêtres  résidant  dans  le  diocèse  en  Tan  XI,  se  fixer  sur  le 
nombre  des  indemnisés.  Du  reste,  il  est  assez  difficile  d*avancer 
un  chiffre  précis  ;  cependant,  nous  ne  croyons  pas  nous  éloigner 
beaucoup  de  la  vérité  en  l'élevant  à  500  environ. 

C'était,  hélas  !  bien  peu  pour  travailler  à  la  restauration  reli- 
gieuse d'un  si  vaste  diocèse.  Et  encore  beaucoup  des  survi- 
vants étaient  trahis  par  leurs  forces  ;  la  maladie  et  la  mort 
devaient  décimer  leurs  rangs.  Messis  quidem  multa,  operarii 
auiem  pauci. 

L  ABBÉ  P.  Grégoire. 

{La  suite  prochainement) 


U  BRETAGNE  A  L'AGÂDËHIE  FRANÇAISE 
XIII* 

UABBÉ    TRUBLET 

(1697-1770)* 


VI 

Le  Pauvre  Diable. 

(1760) 


M.  l'abbé  Trublet,  écrivait  Grimm  en  mars  1754,  vient  de  donner 
une  nouvelle  édition  de  ses  Essais  de  morale  et  de  littérature  aug- 
mentée d'un  troisième  volume.  C'est  toujours  la  même  chose, 
l'auteur  saisît  toutes  les  occasions  pour  faire  VÉloge  des  Jésuites  : 
il  n'y  a  rien  dire  à  ce'a  ;  mais  il  a  Tair  d'en  vouloir  ë  M  Rousseau 
et  surtout  à  M.  d'Alembert.  à  l'occasion  de  l'article  Collège  dans  le 
troisième  vohime  de  VEncyclopédie.  C»*la  me  paraît  maladroit  ; 
avant  que  d'attaquer  des  hommes  aussi  redoutables,  il  faut  y  songer 
deux  fois  *. 

Ces  derniers  mots  d'un  contemporain  bien  placé  pour  connatlre 
le  fort  et  le  faible  du  parti  philosophique  donnent  à  eux  seuls  l'ex- 
plication de  toutes  les  satires  dont  fut  assaillie  la  vieillesse  de  Tabbé 
Trublet.  Avant  d'attaquer  un  homme  aussi  redoutable  que  le  pa- 
triarche de  Ferney,  il  eut  dû  y  songer  deux  fois.  Mais  Tarchidiiicre 
de  Saiot-Halo  était  une  nature  simple  et  franche.  Il  eut  le  malheur 


*  Vohrla  lifraison  d'aoftt  1884,  pp.  96-114. 
1.  Corm.  de  Grimm.  I.  125. 


218  LA  BftETAGlfB 

de  dire  ouYerlementce  que  bien  des  lecteurs  pensaient  comme  lui, 
sans  oser  le  proclamer  tout  haut,  et  cetle  franchise  occasionna  sa 
perte. 

Ce  fut  au  mois  de  mars  1760  que  parut  ce  malencontreux  qua- 
trième volume  des  Essais  de  litléralure  et  de  morale  qui  devait 
mettre  le  feu  aui  poudres.  Nous  citerons  le  passage  qui  causa  tout 
le  mal  :  on  le  trouve  au  chapitre  XXI  de  la  dissertation  sur  la 
Poésie  :  et  nous  pensons  qu'il  importe  de  le  reproduire  tout  entier, 
parce  que  c*est  la  pièce  capitale  du  procès.  Si  Trublot  n*avait  pas 
écrit  ces  deux  pages,  sa  réputation  serait  encore  intacte  :  on  le 
citerait  parmi  ceux  qu*a  loués  Voltaire,  comme  nous  le  verrons  plus 
loin  en  faisant  ressortir  le  contraste  des  deux  situations  :  et  son 
nom  ne  serait  pas  fatalement  appelé  dès  qu'on  prononce  le  mot  de 
compilation  ou  de  compilateur.  Après  cela,  attaquez-vous  encore 
aux  Olympio  littéraires  ! 

Donc,  voici  le  corps  du  délit  : 

«  Lucain  n*est  pas  poète  par  la  construction  et  la  forme  générale  de 
sa  Phar^ale  .*  mais  il  l*est  autant  et  plus  qu'aucun  auire  par  les  dé- 
tails! et  par  le  stile.  Or  c'est  le  stile  qui  fait  proprement  le  poète.  Si  c'étoît 
le  plan  et  Tordoonance  de  Touvrag^,  Chapelain  seroit  peut  être  le  pre- 
mier de  tous  les  poètes  anciens  et  modernes  *.  On  sait  là-dessus  le  sen- 
timent de  AI.  Huet. 

On  a  dit  de  La  Motte,  comme  Despréaux  Tavait  dit  de  Chapelain  :  Que 
fC écrit-il  en  prose? 

Mais  si  ce  mot  étoit  une  critique,  c*étoit  aussi  une  louange  ;  il  y  a  très 
peu  de  mauvais  poètes  dont  on  pûl  le  dire,  et  qu'on  dût  inviter  à  écrire 
en  prose. 

M.  de  La  Motte  a  fait  la  plus  grande  partie  de  sa  prose  à  l'occasion  de 
ses  vers.  Fussent-ils  aussi  mauvais  que  quelques  critiques  l'ont  dit,  cette 
prose  est  si  belle  qu'en  sa  faveur  il  faudroit  les  lui  pardonner.  Quoique 
je  sois  bien  éloigné  de  mépriser  les  veri  de  M.  de  La  Motte,  je  voudrois 
qu'il  eût  mis  à  écrire  en  prose  le  tems  qu'il  a  employé  à  écrire  ses  vers... 

Ce  que  je  viens  de  dire  de  M.  de  La  Motte,  je  le  dis  de  M.  de  Foliaire , 

1.  Voir  notre  Étnde  sar  Chapelain,  dans  la  Bretagne  à  l'AcadémU  françtue  «m 
XVII'  siicU,  2-  édition.  ~  Paris,  Palmé,  1879.  In-8*. 


A  l'acabémie  française  219 

et  qaoiqaa  j'estime  beaucoup  ses  ^etf  et  en  particulier  sa  Henriade  et 
plusieurs  de  ses  tragédies,  j'y  reDoncerois  sans  peine  pour  autant  d'où* 
▼rages  en  prose,  aussi  beaux  et  aussi  travaillés  que  plusieurs  d»  ses  ou- 
vrages en  vers.  Quant  à  ses  pièces  fvgiiives.  Je  suis  charmé  de  les  avoT  et 
aucun  ouvrage  en  prose  ne  m'endédomiuageroit.  Cesl  laquelesvers  sont 
bien  placés  ;  voilà  leur  véritable  emploi,  et  peut-être  le  principal  talent 
de  M.  de  Voltaire.  Ou  moins  personne  ne  lui  conteste  la  supériorité  en  ce 
genre,  et  une  supériorité  vraiment  originale. 

Le  Xé/i^na^rti^  est  encore  plus  lu  que  la  Henriade;  non  qu'il  vaille 
mieux,  mais  il  est  en  prose. 

La  ffenria>te  en  est  plus  belle,  plus  admirable,  plus  étonnante  d'être 
en  vers  ;  le  Té/émaque  en  est  plus  agréable  d  être  en  prose. 

On  a  osé  dire  de  U  Henriade,  et  on  l'a  dit  i^ans  malignité  :  Je  ne  soie 
pourquoi  je  baille  en  la  Usant  ^ 

On  a  encore  appliqué  à  ce  poème  le  mot  de  La  Bruyère  sur  l'Opéra  : 
a  Je  ne  sais  pas  comment  I  Opéra,  avec  une  musique  si  parfaite  et  une 
dépense  toute  royal»*,  a  pu  réussir  à  m'ennuyer  >  :  Et  l'on  a  dit  :  Je  ne 
sais  pus  comment  la  Heariade,  avec  une  poésie  et  une  versification  si  par- 
faUeSy  a  pu  réussir  à  m'ennuyer. 

Ce  n'est  pas  le  poète  qui  ennuyé  et  fait  bâiller  >  dans  la  Henriade^ 
c'est  la  puésit*  ou  plutôt  les  vers. 

Ce  ne  sont  pas  les  François  qui  n'ont  point  la  tête  épique,  comme  le  di- 
soit  M.  de  Malezieu  à  M.  de  Voltaire  ;  c'est  notre  versification  qui  n*est 
point  épique,  parce  qu'étant  d'une  part  très  difficile  et  de  l'autre  ennuy- 
e\x%H  à  la  longue  par  Tuniformité  de  la  mesure  et  le  retour  des  mêmes 
riipe,  elle  n  'est  pas  propre  aux  longs  ouvrages  <. 

J'oserai  donc  en  faire  Tateu,  au  hasard  de  révolter  la  plupart  de  mes 
lecteurs.  Je  voudrais  que  M.  de  Vol'aire  eût  composé  la  Henriade  en 
prose.  Jamais  perNonne  ne  fut  plus  c.tpable  que  lui  de  la  sorte  de  prose 
convenable  à  un  pareil  ouvrage,  d'une  prose  qui  auroii  toutes  les  beautés 
de  celle  de  M.  de  Féoeloo,  sans  en  avoir  les  défauts  ;  aussi  coulante^  aussi 
gracieuse  et  aui<si  harmonieuse,  mais  plus  rapide,  plus  serrée,  plus  forte, 

1.  Cette  citation  agaça  toat  particaliérement  VoUaire,  car  elle  est  de  Roileao,  à 
pfupos  de  la  Pucelle  de  Chapelaio. 

2.  Ces  deux  mots  sont  son  ignés  dans  le  texte  de  l'abbé  Trublet. 

3.  Je  ne  suis  pas  loin  d'adupter  sur  ce  poinl  le  senticnenl  de  Tabbé  Trublet,  et 
j*încline  à  penser  que  la  monotonie  de  nuire  vers  alexandrin  a  beaucoup  nai  au 
succès  de  nos  poèmes  épiques.  L*bexamélre  htin  est  beaucoup  plus  varié.  Je  rêve 
une  tradoction  de  VEnéide  en  vers  de  différents  mètres,  suivant  qu'il  s'agit  du 
récit,  des  dialogoes,  des  comparaisons  oo  des  morceanx  lyriqaes. 


930  LA  BRETAGNE 

plus  pensée^  plut  tra?aî1lée.  J'ajoute  que,  comme  on  peut  mettre  dans 
un  poème  en  prose  tout  ce  qu*on  povrroit  mettre  dans  uo  poème  en  vers, 
mais  non  réciproquement,  on  auroil  eu  daos  la  Henrpute  en  pn^se  l(»at 
ce  qu^on  aine  et  tout  ce  qu*on  admire  dans  la  Eenriade  versiAée,  et 
mille  cbos^-s  qui  a*y  soot  pan,  qu*on  y  désire,  que  M.  de  Voltaire  lui- 
même  auroit  foulu  pouvoir  y  faire  entrer  et  qull  a  peut-être  essayé  de 
rendre,  mais  qu'il  a  abandonnées,  ou  par  impuissance  d'y  réussir,  oa 
par  trop  de  déférence  aux  idées  communes  sur  la  nature  du  poème  épique. 
A  la  vérité,  Tonvrage.  quoique  plus  beau  en  soi,  auroit  fait  moins  d'hon- 
neur à  Tautf  ur  auprès  de  la  plus  grande  partie  du  public.  Il  ne  lui  eût 
pas  procuré  la  gloire  à  laquelle  il  aspiroit  et  qu'il  a  obtenue,  la  gloire 
d'avoir  eofin  donné  à  sa  nation  un  beau  poème  épique  en  vers,  et  j'a? oue 
qu'elle  est  bien  flatteuse. 

Depuis  que  j*i«i  écrit  ceci,  igoutait  Trublet,  j*ai  relu  la  Henriade  dans 
l'édition  de  Gonève,  1756,  où  1  auteur  a  encore  perfectionné S4 m  «»uvrage  ; 
et  cette  nouvelle  lecture*  bien  liûo  de  me  fair^  abandonner  nnon  senti- 
ment, m'y  a  encore  confirmé.  Si  j'ai  tort,  mon  tort  est  plus  grand  « » 

Voltaire  fut  exaspéré  par  la  lecture  de  ces  pages. —  Ah  !  j'ennuie 
l'archidiacre  1  s'ëcria-t-il.  Un  obscur  rédacteur  du  Journal  chrélien 
ose  déclarer  que  je  Tai  fait  bâiller  :  Eh  bien  !  lui,  me  fait  rire,  et 
je  ferai  rire  tout  le  monde  à  ses  dépens  '.  ~  Aussitôt  dit,  aussitôt 
fait  :  et  les  feuilles  du  Pauvre  Diable  inondèrent  le  pavé  de  Paris  : 
et  chacun,  en  riant,  ne  se  lassait  plus  de  répéter  : 

Il  compilait,  compilait,  compilait... 

Nous  avons  dit  précédemment  comment  Tabbé  Trublet  reçut  ce 


1.  Essais  tur  cUvert  tujeU  de  lilL  et  de  morale,  etc.  Paris,  1760;  t.  IV.  p.  100-104. 

2.  Voltaire  Ta  répété  plus  lard  en  vers,  daos  une  épiire  écrite  oo  peu  après  U 
mort  de  Trablei.  Elle  est  adressée  à  d'Alemliert  : 

La  guerre  est  aa  Parnasse,  au  conseil,  en  Snrbonne  : 
AUuns,  défendons-noas,  mais  n'attaquons  personne. 

<  Vous  m*avez  endormi,  >  disait  ce  bon  Trublet; 
Je  réveillai  mon  homme  à  grand*  coups  de  sifflet, 
h  fis  bien  :  cliacun  rit,  it'fen  ris  même  encore, 
La  critique  a  du  bon;  je  l'aime  et  je  Thonore. 
Le  parterre  éclairé  jage  les  combattants. 
Et  la  saine  raison  triomphe  avec  le  temps...  > 


▲  l'académie  française  221 

coop  droit  :  mais  sa  palience  ne  larda  pas  à  êlre  singulièrement 
exercée.  Les  satires  succédaient  aux  satires  et  Ton  put  lire  bientôt 
dans  le  Russe  à  Paris  : 

Le  Paristbn 
Quoi  !  du  clergé  français  la  gazette  prudente, 
Cet  ouvrage  immortel  que  le  pur  zèle  enfante, 
Le  Journal  du  Chrétien^  le  Journal  de  Trévoux, 
N'ont  point  passé  les  roer^  et  volé  jusqu'à  tous  ? 

Lb  Russe 
Non. 

Le  Parisien 
Quoi  !  tous  îgDorez  des  mérites  si  rares  ? 

Le  Russe 
Nous  n*en  avons  jamais  rien  appris, 

Lb  Parisien 

Les  barbares! 
Hëlas  !  en  leur  faveur  mon  esprit  abusé 
Avait  cru  que  le  Nord  était  civilisé. 


Nous  avons  parmi  nous  des  Pères  de  TÉglise. 

Lb  Russe 
Nommez -moi  donc  ces  saints  que  le  ciel  favorise. 

Le  Parisien 
Maître  Abraham  Ghaumeiz  ^  Hayer  le  récollet  S 
Et  Berthier  le  jésuite  '  et  le  diacre  Trublet  «, 


1.  (Test  l'ancien  coovalsioooaire  de  1749  et  le  déDOOciateor  do  [Hctionnaire  ency- 
clopédique au  Parlement  de  Paris. 

2.  (apocin,  oollaboraiear  du  Journal  chrétien, 

3.  Directeur  da  Journal  de  Trévoux. 

4.  «  On  m'a  envoyé  les  vers  da  Russe,  écrivait  hypocritement  Voltaire  à 
Unant  le  18  juillet;  il3  ne  m'unt  pi>int  para  mauvais  pour  an  homme  naiif  d*Ar« 
cbangel  :  mais  il  me  parait  qa*il  ne  connaît  pas  encore  assez  Paris.  11  n'a  pas  dit  la 
ceotiéme  partie  de  ce  qn'nn  homme  an  pea  an  fait  aurait  pu  dire.  D'ailleurs,  je  crois 


222  LA  BRBTA6NB 

Et  le  doux  Gayeyrac  s  et  Ifoootle  >,  et  tant  d'autres  s 
Ils  sont  tous  parnii  nous  ce  qu'étaient  les  apôtres 
Avant  qu'un  feu  divin  fût  descendu  sur  eux  s 
De  leur  siècle  profane  instructeurs  gf^néreux, 
Cachant  de  leur  savoir  la  plus  grande  partie. 
Écrivant  sans  vsprit  par  pure  modestie. 
Et  par  pitié  même  ennuyant  les  lecteurs. 

Le  Russe 
Je  n'ai  point  encor  lu  ces  solides  auteurs...  '• 

Peu  auparavant  on  avait  lu,  dans  le  roman  de  Candide^  ce  pas- 
sage fort  inattendu  : 

tt  Le  souper  fut  comme  la  plupart  des  soupers  de  Paris,  d'abord  du  si- 
lence, ensuite  un  bruit  de  paroles  qu'on  ne  distingue  point  ;  puis  des 
plaisanteries  dont  la  plupart  sont  insipides,  de  fausses  neuve  Jes,  de  mau- 
vais raisonoemeot»,  un  peu  de  politique,  et  beaucoup  de  médisance  ;  on 
parla  mAme  de  livroH  nouveaux.  A  tes -vous  vu,  dit  l'abbé  Périgourdiu,  le 
roman  du  sieur  Gaucbat,  docteur  en  théologie  ?  Oui,  répoudit  un  des 
convives,  mHis  je  n*ai  pu  l'achever.  Nous  avons  une  foule  d'écrits  imper- 
tinents ;  mais  tous  ensemble  n'approchent  pas  de  limpertineoce  de  Gau- 
chst,  docteur  en  théolugii*;  je  suis  si  rassasié  de  cette  immensité  de  dé- 
testables livres  qui  dou»  inondent,  que  je  me  suis  mis  à  ponter  au  Pha- 
raon. Et  les  Mélanges  de  Tarchidiacre  Trublet,  qu'en  dites- vous?  dit 
l'abbé.  Ah!  dit  madimede  Paruhgoac,  l'eunuyeux  mortel!  comme  il 
TOUS  dit  curieusement  tiKit  ce  que  le  monde  sait  I  comme  il  discute  pe- 
samment ce  qui  ne  vaut  pas  la  peine  d'être  remarqué  légèrement!  comme 
il  s'approprie,  sans  esprit,  l'esprit  des  autres  l  comme  il  gâte  ce  qu'il 

qu'il  se  trompe  sur  des  choses  essentielles  :  il  appelle  M.  l'abbé  Trublet  diacre,  et 
tout  le  monde  prétend  qu'il  n'est  que  dans  les  moindres.  J'ai  remarqué  quelques 
bévues  dans  ce  goûl-lè,  mais  il  faut  être  poli  a?ec  les  étrangers...  >  {Corretp,  Volt. 
y.  478).  Ce  calembour  aa  sujet  des  ordres  mineurs  lit  fortune  et  tous  les  biographes 
de  Trublet  le  répètent. 

i.  Il  y  a  ici  antiphrase.  Caveyrac  est  l'auteur  d'une  Apologie  de  /«  rëtoMtion  dt 
Védii  de  Nantes  el  de  la  Saint^Barthélemy. 

2,  Le  ?.  Nunotte  estirop  connu  p<iur  qu'il  soit  nécessaire  d'insister  à  son  sujet. 

8.  Le  Russe  à  Paris,  petit  poème  en  vers  alexandrins,  composé  à  Paris,  au  mois 
de  mai  1760»  par  M.  Yvan  Alethof,  secrétaire  de  l'ambassade  russe.  —  S.  1.  n.  d. 
in-8*,  16  p. 


A  l'académie  française  223 

pille!  comme  il  me  dégoûte I  mais  il  ne  me  dégoûtera  plus  ;  c'est  assez 
d^avoir  lu  quelques  pages  de  Tarchidiacre. 

U  y  avait  à  t-ible  un  hoaune  savaot  et  de  goût  qui  appuya  ce  que  di- 
sait la  marquise.  > 


Après  cela,  on  le  comprend,  Trublet  devait  s'attendre  à  tout, 
d'autant  mieux  que  Voltaire  l'avait  plusieurs  fois  cité  avec  éloge  et 
que  le  contraste  exigeait  que  ces  éloges  fussent  anéantis.  Voltaire, 
en  effet,  Favail  loué  toutes  les  fois  que  cela  était  favorable  à  ses 
intérêts.  Nous  en  avons  eu  des  preuves  en  1 738,  avec  des  protesta- 
tions d'amitié.  En  voici  un  nouveau  témoignage. 

Protestant  en  1756  contre  une  édition  de  la  PuceUe  que  l'éditeur 
avait  le  front  d'attribuer,  dans  la  préface,  à  Tauteur  de  la  Hen- 
riade  ^  Voltaire  citait  à  M.  J.  Rousseau  ce  passage  de  la  préface 
des  Lettres  de  La  Motte  qu'il  croyait,  comme  le  public,  composée 
par  l'abbé  Trublet  ^  c  On  donne  de  nouvelles  éditions  des  ou- 
vrages des  gens  célèbres  pour  avoir  occasion  d'y  répandre  les 
notes  les  plus  scandaleuses  et  les  traits  les  plus  satiriques  contre 
leurs  auteurs.  Il  était  réservé  à  notre  siècle  de  voir  pratiquer  dans 
les  lettres  ce  brigandage...  »  Puis  il  ajoutait  :  —  «  Le  sage  auteur 
de  cette  remarque  parlait  ainsi  en  1754,  à  l'occasion  du  Siècte  de 
Louis  XiK,  dont  M.  La  Baumelle  s*avisa  de  faire  et  de  vendre  une 
édition  chargée  de  tout  ce  que  l'ignorance  a  déplus  hardi  et  de  ce 
que  l'imposture  a  de  plus  odieux.  La  même  aventure  se  renouvelle 


1.  Cela  était  ponrlaot  féritable,  moosiear  de  Voltaire. 

2.  Cest  Trublet  lai-méme  qui  nous  appreod,  dans  noe  note  des  Mémoires  sur 
Fontenelle,  qu*on  s'était  trompé.  Parlant  des  lettres  de  La  Motte  à  la  duchesse  da 
■aioe*  il  écrit  :  «  i*igaore  qui  en  est  Téditear,  mais  c'est  un  homme  d'esprit.  — 
Od  oriiit  que  c'est  M.  Tabbé  t^blanc  —  La  préface  qu'il  a  mise  à  la  tète  de  ce  petit 
recueil  est  judicinuse  et  bien  écrite.  Oa  tn*a  cru  cet  éditeur,  parce  qu'on  savait  que 
j'avais  un  manuscrit  de  ce  commerce  de  lettres,  et  l'on  vient  de  le  lire  (ont  récem- 
ment en.'orn  dans  le  Journal  de  V Encyclopédie  (1757).  J*ai  envoyé  mon  désaveu  à  un 
des  journalistes  et  il  m'avait  promis  d*en  faire  usage.  »  Ma  gré  cette  déclaration 
Palissot  dans  ses  Mémoires  historiques  et  La  Harpe  dans  son  Cours  de  littérature  ont 
perabté  à  lai  atUribuer  cette  préface. 


224  LA   BRETAGNE 

depuis  cinq  ou  siix  mois...  Le  comble  de  ces  manceuvres  infâmes 
est  Tédiiion  de  la  Pucelle  ^..  » 

Haïs  le  prétendu  sage  auteur  de  cette  remarque  n*avait  pas  encore 
écrit  que  la  Henriade  l'avait  fait  bâiller.  Bien  plus,  à  cette  époque 
même,  il  rendait  de  temps  en  temps  et  d'un  mouvement  spontané 
des  services  à  Voltaire;  celui  ci  en  convient  lui-même  dans  sa  cor- 
respondance, témoin  cettre  lettre  du  17  juin  1760  à  Jean- Jacques 
Rousseau,  à  propos  de  la  publication  illicite  qu'on  avait  faite  en 
Allemagne  d'une  de  ses  communications  :  «  ...  Apprenant  que  la 
lettre  que  je  vous  écrivis  en  1756  a  été  imprimée  à  Berlin^  je  dois 
vous  rendre  compte  de  ma  conduite  à  cet  égard...  Madame  de  Cbe- 
nonceaux  (à  qui  je  l'avais  communiquée  sans  condition)  souhaitait 
qu'elle  fût  imprimée  et  me  demandait  mon  consentement  pour 
cela.  Je  lui  dis  qu'il  dépendait  du  vôtre.  Il  vous  fut  demandé  ; 
vous  le  refusâtes,  et  il  n'en  fut  plus  question.  Cependant  M.  l'abbé 
Trublet,  avec  qui  jp  n'ai  nulle  espèce  de  liaison  ',  vient  de  ro'é- 
crire,  par  une  attention  pleine  d'honnêteté,  que,  ayant  reçu  les 
feuilles  d'un  journal  de  H.  Formey,  il  y  avait  lu  cette  même  lettre 
avec  un  avis  dans  lequel  l'éditeur  dit,  sous  la  date  du  23  octobre 
1759,  qu'il  l'a  trouvée  il  y  a  quelques  semaines  chez  les  libraires 
de  Berlin,  et  que  comme  c'est  une  de  ces  pièces  volantes  qui  dispa- 
raissent bientôt  sans  retour,  il  a  cru  devoir  lui  donner  place  dans 
son  journal...  Dans  la  même  lettre,  M.  l'abbé  Tmblet  me  marque 
qu'il  tient  la  feuille  en  réserve,  et  ne  la  prêtera  point  sans  mon 
consentement,  qu'assurément  je  ne  donnerai  pas,  etc.  '.  » 

Or  ceci  était  écrit  au  moment  où  Ton  s'arrachait  le  Pauvre 
Diable  et  le  Russe  à  Paris  t  N'est-ce  point  là  un  procédé  révolunt, 
odieux  ?  Hais  Vullaire  était  coutumier  de  la  méthode,  du  momeni 
que  sa  personnalité  était  en  jt'u.  Encore  s'il  se  fût  contenté  d'écrire 
comme  il  le  fil  à  Thieriot  le  7  juillet  :  «  Dites  à  l'abbé  Trublel 


1.  Corresp,  Volt.  IV,  526.  »  Et  croyez  après  cela  à  la  parole  de  Voltaire  1 

2.  Menteur  ! 

3.  Corresp,  VolL,  V,  449. 


▲  l'académie  française  225 

qu'il  faut  qu'il  se  réconcilie  avec  les  vers,  comme  Pompignan  le 
prêtre  avec  l'esprit  %  »  ie  mal  n'eût  pas  été  grand,  bien  que  ses 
lettres  fussent  lues  et  relues  dans  les  salons  littéraires.  Malheureu- 
sement, il  n'avait  pas  l'hEbitude  de  s'arrêter  en  si  beau  chemin. 
Écrivant  à  Harmontel,  il  disait  Martin  Trublet  *y  sans  doute  par 
association  dldées  de  Tâne  Martin  :  et  comme  il  avait  peur  de  la 
candidature  de  l'abbé  à  l'Académie  contre  celle  de  Diderot,  il  en- 
voyait contre  lui  à  d'Alembert  des  anecdotes  fantaisistes  dans  le 
genre  de  celle-ci  :  «  L'abbé  Trublet  prétend  avoir  fait  autrefois 
beaucoup  de  conquêtes  par  le  confessionnal,  lorsqu'il  était  prêtre 
habitué  à  Saint-Malo.  Il  me  dit  un  jour  qu'en  prêchant  aux  femmes 
de  la  ville,  il  avait  fait  tourner  toutes  les  têtes  :  je  lui  répondis  : 
Cest  peui-élre  de  Pautre  côté  >  ?  »  Presque  tous  les  biographes  ont 
pris  cela  pour  de  l'argent  comptant,  et  répètent  cette  anecdote, 
fort  plaisante  et  fort  spirituelle  à  coup  sûr,  mais  qui  ne  repose  sur 
aucun  autre  fondement  que  la  parole  de  Voltaire,  et  nous  savons 
combien  peu  sûre  est  cette  parole  quand  le  patriarche  de  Ferney 
est  en  veine  de  satire. 

René  Keryiler. 
(La.  fin  prochainement.) 

1.  Corretp.  Volt.,  y.  467. 

2.  IhidL.  500  (13  août). 

3.  Ibid,  512  (2  septembre). 


TOU  LVI  CVI  Dl  LA  6«  StolB)v  16 


i\OT ICES  ET  COMPTES  REMOUS 


SIX  MÉLODIES,  musique  de  J,-G.  Ropartz.  Paris,  Richault,  4, 
des  Italiens  ;  Rennes,  chez  TÂoteur,  21,  rue  de  Bel-Air.  — 


Boulevard 
Prix:6fr. 


Nou«avooa  «mire  les  mains  Six  mélodiei  pour  piano  #1  chœur, 
iDUMque  d0  M.  J.*G.  Roparls,  éditées  chez  Richault.  Ce  petit  recaeil 
esUrè^  iniéreasaolet  fort  r^coniiiiaodable.  L'auteur  ne  manqoe  ni 
de  goûl»  ai  c|e  poésie,  ni  d'aspirations,  et  nous  somtn  es  heureux  do 
féliciter  uo  compatriote  d'avoir  écrit  avee  sueoès  des  pensées  oiq- 
sicalea  i  la  fois  sérieuses  et  simples.  Il  y  a  là  une  espérance  ponr 
l'avenir  artistique  de  notre  province.  L'auteur  est  jeune  et,  s'il  y 
avait  une  critique  h  lui  adresser  (encore  en  est-ce  une,  quand  elle 
s'adresse  à  un  jeune  compositeur  f),  c'est  de  ne  pas  toi^ours  oser 
être  lui-même.  On  retrouve  parfois  dans  ses  mélodies  quelques 
vagues  souvenirs  des  maîtres  qu'il  a  dû  admirer.  Nous  ne  craignons 
pas  de  l'engager  à  se  lancer  sans  timidité  sur  ses  propres  ailes.  Il 
en  a  la  force,  cela  n'est  pas  douteux.  Nous  lui  dirons  donc  :  De 
Taudace  I 

Nous  tenons  à  indiquer  en  deux  mots  les  morceaux  qui  nous 
semblent  les  plus  dignes  d'éloges  :  la  Prière  du  matin  est  char- 
mante ;  ridée  religieuse  y  est  ;etce  qui  complète  notre  satisfaction, 
c'est  la  bonne  qualité  de  Taccompagement.  Rien  n'est  plus  agréable 
à  une  oreille  un  peu  blasée  qu'un  accompagnement  riche  el 
bien  approprié,  qui  double  ou  triple  la  valeur  de  la  mélodie.  —  La 
Prièredu  soir  n'est  pas  une  banalité,  mais  elle  n'a  pas,  semble-l-ii, 
au  même  degré  que  la  précédente,  la  gravité  et  la  mélancolie 
contemplative  que  le  sujet  comporte.  —  Originalité  incontestable 
dans  les  Forières,  dédiées  à  Albert  Bourgault-Ducoudray.  L'air 
est  vraiment  neuf.  C'est  néanmoins  bien  breton  !  Il  y  a  d'ailleurs 
une  certaine  quinte  à  la  basse  qui  nous  en  avertit  Mais  ce  petit 


NOTICES  ET  COMPTES  RENDUS  227 

aYertissement  D'était  pas  nécessaire.  Celle  courle  mélodie  exhale 
un  parfum  mi  generis  1res  agréable.  Toul  y  est  bien  personnel  ;  ce 
qui  nous  fait  dire  au  compositeur  qu'il  peut  sans  crainte  risquer 
d*ê(re  lui-même.  —  Il  y  a  de  la  science  et  de  jolis  bouts  de  phrases 
dans  OubUoftë.  Nous  ferons  seulement  au  musicien  breton  ce  petit 
reproche  de  timidité  déjh  exprimé  ;  il  a  cru  devoir,  dans  un  pas- 
sage important,  s'appuyer  sur  la  haute  autorité  de  Gounod.  La  ré- 
férence est  excellente,  mais,  nous  le  répétons  :  De  l'audace  !  De 
l'audace  1 

Nous  n'avons  pas  à  parler  longuement  ici  des  paroles,  qui,  dans 
une  telle  œuvre,  ne  peuvent  jamais  prétendre  au  premier  rang.  Elles 
sont,  d'ailleurs,  bonnes  d'une  façon  générale. 

En  résumé,  nous  félicitons  de  grand  cœur  l'autear  de  ce  char- 
mant recueil,  et  nous  l'attendons  de  nouveau  à  l'œuvre. 

Louis  de  Kkbjsan. 

Le  général  de  Ghàrette. 

Nous  avons  décrit  et  loué  ici  la  statuette  de  Cathelineau 
jurant  de  défendre  sa  foi,  en  1793,  que  notre  compairiote, 
M.  Alfred  Caravanniez,  avait  exécutée  en  1881.  Nous  sommes  heu- 
reux, aujourd'hui,  d'annoncer  que  l'excellent  arlisle  vient  de  lui 
donner  un  pendant,  en  représentant  notre  illustre  général,  Alha- 
nase  de  Ghàrette,  au  moment  où,  à  Patay,  il  entraînait  ses  zouaves 
au  combat.  L'épée  haute,  la  tête  tournée  vers  son  intrépide  pha- 
lange, le  iccgard  fier,  mais  calme,  il  s'élance  en  avant,  avec  cette 
sublime  ardeur  qui  animait  son  grand-oncle  sur  les  champs  de  ba- 
taille vendéens. 

Un  grand  succès,  nous  n'en  doutons  pas,  est  réservé  à  celte 
nouvelle  œuvre  de  notre  jeune  statuaire,  qui  comprend  et  rend  si 
bien  les  sentiments  religieux  et  patriotiques  de  nos  preux  S 

L  DE  K. 

1.  Coiame  celle  de  Calbeliaeso,  cette  terre-cuite  a  SO  ceotimàties  de  hauteur. 


CHRONIQUE 


LE  CONGRÈS  BRETON  DE  LàNNION 


Discours  prononcé  par  Mc^  BOUCHÉ,  évêoue  de  Saint-Brieuc, 

Le   8  septembre,   à  la   messe  du  Saint-Esprit  qui  a  précédé 

le  Congrès. 

Messieurs, 

C'est  avec  bonheur  que  Nous  nous  sommes  rendu  à  Tinvi- 
tation  qui  nous  fut  adressée  par  messieurs  les  directeurs  de 
votre  Association.  Qu'un  évoque  est  heureux,  aux  jours  où 
nous  sommes^  d'être  invité  à  appeler  les  bénédictions  d'En 
Haut  sur  les  travaux  d'une  grande  Association,  d'une  société 
savante  telle  que  la  vôtre  ! 

C'est  un  véritable  acte  de  Foi  que  vous  accomplissez  aujour- 
d'hui, Messieurs  ;  cet  acte  vous  sera  compté  pour  la  vie  éter- 
nelle !  A  peine  réunis  dans  cette  cité  hospitalière  de  Lannion, 
avant  d'organiser  vos  belles  expositions  des  produits  de  notre 
sol,  des  richesses  de  notre  industrie  et  de  nos  arts,  avant  d'ou\Tir 
vos  doctes  discussions,  si  fécondes  en  progrès  réels  pour  l'agricul- 
ture et  en  découvertes  intéressantes  pour  notre  histoire  natio- 
nale bretonne,  vous  avez  voulu,  Messieurs,  vous  agenouiller 
dans  le  temple  et  demander  humblement  ses  lumières  au 
Dieu  des  Sciences. 

Que  les  lumières  descendent  sur  vous,  Messieurs,  à  l'appel 
de  Nos  prières!  Que  l'Esprit-Saint,  l'Esprit  de  conseil  et 
d'intelligence,  l'Esprit  de  force  et  de  prudence  vous  encourage, 
vous  fortifie  et  vous  éclaire  )  qu'il  soit  la  récompense  de  votre 
foi  !  qu'il  comble  votre  sainte  espérance  !  qu'il  rende  féconds 


CHRONIQUE  229 

VOS  travaux,  les  efforts  généreux  que  vous  allez  accomplir  en 
ces  jours  du  Congrès. 

Les  deux  causes  que  vous  voulez  servir  sont  nobles  et 
saintes  :  améliorer  le  sort  du  plus  grand  nombre,  en  dévelop- 
pant les  richesses  du  sol  ;  et  par  de  savantes  investigations 
augmenter  les  trésors  de  notre  histoire  :  le  présent  qui  pré- 
pare l'avenir,  et  le  passé,  qui  n'est  que  le  glorieux  héritage  de 
nos  pères.  Aussi  l'Eglise  est-elle  heureuse  de  bénir  vos  tra- 
vaux et  de  les  encourager. 

Travaillez,  Messieurs,  au  progrès  de  l'agriculture  ;  augmen- 
tez la  somme  des  connaissances  utiles  qui  peuvent  la  servir. 
Par  vos  exemples,  comme  par  vos  discours  et  vos  leçons,  aidez 
au  développement  de  cette  richesse  première  des  nations,  la 
seule  véritable,  la  seule  durable,  malgré  les  crises  passagères 
qu'elle  peut  subir.  L'agriculture  a  été  et  sera  toujours  le  der- 
nier mot  de  la  prospérité  matérielle  des  peuples.  L'industrie 
n'aura  jamais  le  même  caractère  de  fixité  et  de  durée  :  trop 
de  causes  l'affaiblissent  et  la  rendent  souvent  impuissante  et 
stérile. 

L'agriculture  semble  du  reste,  Messieurs,  avoir  toutes  vos 
préférences  sur  les  autres  branches  de  l'activité  humaine.  Il 
me  parait  que  vous  avez  raison.  Le  désir  de  la  faire  progresser 
dans  notre  chère  province  fut,  si  je  ne  me  trompe,  l'idée 
première  qui  présida  à  la  formation  de  votre  grande  Associa- 
tion. Les  vrais  patriotes  qui  la  fondèrent  firent  facilement 
partager  leurs  généreux  desseins  à  un  grand  nombre  d'hommes 
émments  par  leur  position  sociale,  leur  science  et  leur  expé- 
rience. Ils  s'unirent  dans  une  commune  pensée  du  bien  public. 
L'association,  l'union  des  forces  et  des  volontés  est  toujours  fé- 
conde: elle  multiplie  l'effort  individuel  et  produit  des  merveilles. 
On  est  étonné,  quand  on  y  regarde  de  près,  de  la  prodigieuse 
impuissance  de  l'individu  isolé,  et  de  la  force  irrésistible  des 
hommes  réunis  dans  une  action  bien  concertée. 

Le  principe  de  l'Association  est  tout  évangélique,  et  c'est 


230  cflRomQtm 

de  celte  origine  divine  que  toute  association,  pour  être  réel- 
lement bienfaisante  et  utile,  devra  slnspirer,  afin  de  vivre 
surtout  par  la  communauté  des  sacrifices.  C*est  la  voie  chré- 
tienne. C'est  celle  que  choisirent  les  fondateurs  de  votre  Asso- 
ciation ;  c'est  celle  que  vous  continuez  à  suivre.  Et  en  cela 
vous  vous  montrez  dignes  de  vos  devanciers.  Comme  eux  vous 
poursuivez,  pour  ainsi  dire,  de  front,  avec  honneur  pour  vous 
et  profit  pour  notre  pays,  les  deux  grands  buts  de  votre 
Société  :  le  progrès  agricole  sous  toutes  ses  formes  et  Tavan- 
cement  de  la  science  historique. 

II 

Un  évéque  breton  doit  bien  un  témoignage  spécial  à  ceux 
d'entre  vous,  Messieurs,  qui  donnent  leurs  soins  et  consacrent 
leurs  veilles  à  de  savantes  recherches  sur  l'archéologie  et 
l'histoire  de  notre  province. 

Recueillez,  Messieurs,  recueillez  avec  amour  les  débris  d'un 
passé  glorieux,  les  derniers  vestiges  des  âges  écoulés.  Enrichis- 
sez-en nos  collections.  Ce  sont  là,  selon  l'image  du  poète, 
comme  les  membres  d'une  mère  chérie,  dispersés  par  la  vio- 
lence ou  le  temps,  et  que  ses  fils  recueillent  avec  un  soin 
pieux. 

Cultivez  l'histoire  ;  l'histoire,  flambeau  du  passé  et  qui 
éclaire  l'avenir.  L'histoire  doit  être  pour  nous  un  guide  dans 
le  présent  ;  en  nous  montrant  les  fautes  du  passé,  elle  nous 
apprend  à  les  éviter.  Quelle  école  que  celle  des  siècles  écou- 
lés !  quels  graves  enseignements  en  découlent  I... 

Oh  !  cherchez,  Messieurs.  Fils  pieux  de  notre  vieille  Bretagne, 
—  toujours  jeune  cependant,  car  les  yeux  de  notre  cœur  ne 
veulent  pas  voir  de  rides  sur  son  front,  —  recherchez  et  les 
origines  et  les  phases  diverses  de  son  histoire  glorieuse.  Portez 
vos  investigations  dans  les  périodes  les  plus  obscures  de  celle 
histoire  agitée  :  l'âge  de  la  splendeur  au  temps  des  rois,  l'âge 
d'airain  de  la  féodalité,  l'âge  de  fer  de  la  compression  fran- 


GHROiriQUE  231 

çaise.  Dirigez  aussi,  Messieurs,  avec  respect  et  amour,  vos 
études  sur  l'histoire  de  nos  églises  bretonnes  ;  qu'elles 
s'étendent  à  nos  monastères,  à  nos  collégiales  et  à  nos  pa- 
roisses. Continuez  avec  ardeur  vos  savants  travaux  d'hagiogra- 
phie ;  portez  un  peu  plus  de  lumière  dans  les  merveilleuses 
légendes  de  nos  saints  nationaux;  vous  en  respecterez  tou- 
jours, je  le  sais,  et  le  charme  pieux  et  la  sainte  poésie. 

Avant  tout,  Messieurs,  vous  cherchez  la  vérité  dans  l'histoire  ; 
vous  avez  raison.  L'Eglise  aime  la  vérité  ;  elle  n'en  a  pas  plus 
peur  que  de  la  science.  L'oubli  des  préceptes  divins  et  de  cer- 
taines lois  morales,  des  mœurs  dépravées,  les  faiblesses  des 
hommes,  quels  qu'ils  furent,  n'infirment  pas  la  divinité  des 
doctrines  :  elles  planent  immaculées  au-dessus  des  passions 
humaines.  L'historien  peut  donc  se  mouvoir  librement  dans 
ses  consciencieusesjecherches.  Nous  ne  redoutonsdans  l'étude 
de  Thistoire  que  les  préjugés,  fils  aveugles  de  Tignorance  ou 
de  la  haine  froide  des  sectaires. 

Laissez-nous  ajouter,  Messieurs^:  ne  vous  découragez  pas  en 
présence  des  livres  innombrables  qui  ont  été  écrits  sur  notre 
histoire.  Il  n'est  pas  en  France  une  province  sur  laquelle  on 
ait  autant  écrit.  Et  cependant  la  Bretagne  attend  encore  son 
histoire,  sa  véritable  histoire.  En  le  constatant,  je  ne  vous 
apprends  rien.  Messieurs.  J'exprime  un  regret,  qui,  s*il  plaît  à 
Dieu,  se  changera  bientôt  en  espérance. 

Il  est  ici,  cet  historien  que  tous  les  Bretons  attendent,  quHls 
appellent  de  leurs  vœux,  cet  historien  qui  élèvera  à  la  gloire 
de  la  Bretagne,  notre  mère,  un  monument  digne  d'elle,  plus 
durable  que  l'airain.  On  dit  que  déjà  tout  est  prêt  pour  cette 
œuvre  patriotique  :  des  mains  pieuses  ont  réuni,  avec  une  rare 
intelligence,  d'immenses  matériaux.  Mais  on  ajoute  que  l'infa- 
tigable chercheur  est  insatiable.  Encore,  semble-t-il  dire, 
encore  des  recherches  ;  encore  des  documents  ;  encore  de  la 
lumière  ;  fouillons  encore  dans  les  trésors  inconnus  des  bi- 
bliothèques et  des   archives  ;  nous  voulons  que  toutes  nos 


232  GHROraQUB 

affirmations  puissent  s'appuyer  sur  des  textes,  sur  des  preuves 
incontestables,  que  nos  appréciations  ne  soient  que  des 
déductions  logiques  de  faits  indéniables.  Qui  n'admirerait, 
Messieurs,  cette  patience  de  bénédictin,  cette  honnêteté,  ce 
grand  amour  de  la  vérité?  Ce  sont  là  vertus  bretonnes.  Ajoutez 
qu  à  la  connaissance  profonde  des  faits  du  passé,  Thomme 
éminent  que  nous  voulons  désigner  joint  le  talent  magique  de 
leur  rendre  la  vie. 

Mais  pourquoi  ne  nommerions-nous  pas  Tune  des  gloires  les 
plus  pures  de  notre  Bretagne,  M.  Arthur  de  la  Borderie,  vice- 
président  de  la  section  d'histoire  et  d'archéologie  de  l'Association 
bretonne,  et  l'un  de  ses  fondateurs  ?  L'Institut  de  France,  en 
l'appelant  à  partager  ses  travaux^  lui  a  pour  ainsi  dire  indiqué 
la  grande  et  noble  tâche  que  le  monde  savant  et  la  Bretagne 
attendent  de  lui.  Vous-mêmes,  Messieurs,  vous  apporterez  à 
votre  illustre  président  un  concours  empressé,  vous  mettrez 
généreusement  à  sa  disposition  les  précieux  résultats  de  vos 
savantes  recherches ,  vous  serez  heureux  d'apporter  votre 
pierre  à  cet  édifice  définitif  de  l'histoire  de  Bretagne.  Que 
Dieu  bénisse  ce  grand  travail,  inspiré  par  le  plus  pur  patrio- 
tisme et  par  l'amour  de  la  vérité,  et  donne  au  savant  éminent 
qui  l'entreprendra  la  force  de  l'achever. 

Je  sens.  Messieurs,  que  je  ne  suis,  en  ce  moment  que  l'in- 
terprète des  vœux  de  notre  vieille  province,  si  dignement  re- 
présentée au  Congrès  de  Lannion. 

Messieurs,  ce  langage,  qu'un  évêque  vous  tient  dans  le 
temple,  ne  vous  paraîtra  pas  trop  profane,  je  l'espère.  Que 
voulez-vous?  Nous  n'avons  jamais  pu  séparer  ce  que  Dieu 
avait  si  étroitement  uni  dans  notre  cœur  de  Breton  :  la  Reli- 
gion et  la  Patrie,  et  il  nous  semble  qu'en  vous  parlant  de  la 
Bretagne  et  de  son  histoire,  nous  vous  entretenons  encore  des 
choses  sacrées. 

Un  mot  de  plus,  et  je  finis. 

Vous  aimez  la  Bretagne,  Messietirs,  et  vous  la  faites  aimer 


CHRONIQUE  233 

partout  où  vous  la  représentez.  Aidez-nous  à  la  conserver  telle 
que  les  siècles,  telle  que  Dieu  et  sa  sainte  Eglise  l'ont  faite, 
loyale,  religieuse  et  guerrière.  Et  pour  cela,  efforçons-nous, 
chacun  dans  notre  sphère  d'action,  de  garder  à  notre  chère  Bre- 
tagne son  caractère  particulier  de  grandeur,  ce  qu'elle  est  en- 
core, avec  ses  vieux  usages  et  ses  costumes,  qui  sont  comme 
la  physionomie  propre  de  chaque  peuple  ;  avec  ces  costumes 
variés,  ces  costumes  brillants,  qui,  selon  le  mot  si  juste  de 
notre  poète  national,  font  Vâme  plus  fière,  c'est-à-dire  plus 
bretonne  ;  et  surtout  avec  sa  langue,  dans  la  partie  de  notre 
province  qui  est  demeurée  fidèle  au  noble  idiome  de  nos 
aïeux.  Vous  aimez  cette  langue.  Messieurs,  vous  l'étudiez  avec 
unsoin  pieux.  Suivez  les  traces  de  notre  maître  à  tous,  M.  de  la 
Villemarqué.  Continuez  à  étudier  cette  vieille  et  noble  langue; 
c'est  la  langue  des  forts.  Faites  tout.  Messieurs,  pour  con- 
server cet  héritage  de  la  patrie  bretonne. 

Permettez-moi,  à  ce  sujet,  de  vous  citer  quelques  paroles 
d'uncritique  breton  :  «  On  aura  beau,  dit-il,  exploiter  en  faveur 
«  de  l'ignorance  populaire  et  de  l'obscurantisme  systématique 
«  l'attachement  d'un  petit  peuple  à  son  idiome  maternel,  je 
«  resterai  l'ennemi  de  ces  croisades  bureaucratiques  contre  les 
«  langues  de  la  vieille  Europe.  J'attendrai,  pour  me  convertir, 
«  qu'on  m'ait  cité  un  peuple  qui  ait  quitté  la  sienne  sans 
«  perdre  en  même  temps  sa  place  dans  l'échelle  morale  de  l'hu- 
«  inanité.  » 

Qu'on  ne  s'étonne  pas  de  cet  entêtement  que  nous  mettons  à 
demeurer  Bretons  par  la  langue  et  par  les  coutumes,  et  qu'on 
ne  nous  accuse  pas  de  particularisme.  En  restant  de  fidèles 
Bretons,  nous  n'en  serons  que  meilleurs  Français,  et  la  grande 
unité  n'aura  qu'à  y  gagner. 

A  mon  très  grand  regret,  je  ne  pourrai,  Messieurs,  assister 
à  vos  réunions,  et  dès  ce  soir  je  me  verrai  obligé  de  reprendre 
le  chemin  de  la  ville  épiscopale.  Mais  je  tiens  à  vous  dire  avec 
quel  empressement,  avec  quel  bonheur,  je  donne  mon  assen- 


231  C&ftONlOtE 

liment  au  vœu  que  M.  de  la  Borderie  voulait  bien  m'exprimer 
dans  une  lettre  qu'il  m*adrossait  les  jours  derniers. 

M.  le  président  voudrait  qu'au  moment  où  la  Bretagne  se 
dispose  à  élever  un  tombeau  au  glorieux  saint  Yves,  un  mo- 
nument d*un  autre  genre,  un  monument  historique  fût  aussi 
consacré  à  noire  saint  national. 

Je  recommande.  Messieurs,  à  votre  piété  et  à  votre  patrio- 
tisme ce  vœu  émanant  de  Tune  des  plus  hautes  personnalités 
de  votre  Congrès.  Que  ces  deux  monuments  se  complètent  Tun 
l'autre  :  Tun  le  mausolée,  fait  de  granit  et  de  bronze  ;  et 
l'autre,  le  livre,  où  l'histoire,  la  sainte  liturgie  et  la  littérature 
rediront  en  un  langage  aussi  durable  que  les  inscriptions  que 
porte  la  pierre  ou  le  bronze,  les  vertys  et  la  charité  du  plus 
grand  homme,  du  plus  grand  saint  que  notre  race  ait  produit. 

En  invoquant  saint  Yves,  nos  pères  employaient  souvent  ces 
formules  :  «  Saint  Yves-la-Justice,  saint  Yves-la-Vérilé.  »  La 
vérité  et  la  justice,  ces  deux  grandes  et  nobles  choses  que  les 
hommes  sont  si  portés  à  oublier.  Nous  ajouterons  :  «  Saint 
Yves-la-Charité,  priez  pour  nous,  ô  vous,  l'honneur  et  la  gloire 
de  notre  peuple,  priez  pour  nous.  Priez  pour  les  Bretons  !  ce 
sont  les  fils  de  ceux  que  vous  :. .  _  .\..:ctifiés  qui  vous  de- 
mandent, à  genoux,  d'intercéder  pour  eux!  Qu'à  votre  prière, 
Dieu  nous  accorde  la  plus  grande  grâce  que  nous  puissions  lui 
demander,  c'est  de  demeurer  chrétiens  et  Bretons  toujours  ! 

Kristenien  ha  Bretonned  béprett  » 


(Compte  rendu  du  Congrès  de  Lannioit. 

I 

Il  y  a  coDgrAs  et  congrès  ;  et,  s*il  faut  en  croire  M.  de  Kerdrel,  le 
Congrès  de  Lannion  a^ait  tous  les  charmes  qui  manquaient  h  relui  de 
Versailles.  Nous  ne  sommes  point  à  niême  d'en  juger  ;  mais  ceux  d'entre 
nous  qui  suivent  les  réunions  annuelles  de  TAssociation  bretonne  peuvent 
assurer,  au  moins,  que  jamais,  session  ne  fbt  plus  brillante.  Les  Côtesdu- 


CHRONIQUE  2â5 

Nord,  décidément,  nous  portent  bonheur:  après  le  Congrès  de  Guingamp, 
le  Congrès  de  Quintin  ;  après  le  Congrès  de  Quintio,  le  Congrès  de  Lan- 
Dion.  Il  est  impossible  d'imaginer  réception  plus  cordiale,  plus  empres- 
sée, de  la  part  de  la  municipalité  et  de  la  population  tout  entière.  Dans 
ce  concert^  pas  une  dissonance.  Nulle  part  on  n'a  mieux  compris  sur 
quel  terrain  pacifique,  ouvert  à  tous,  TAssociation  a  planté  sa  bannière, 
pour  rallier  autour  d'elle  toutes  les  bonnes  volontés. 

Elle  avait  été   vraiment  bien  inspirée  en  maintenant  à  sa  tête,  au 
Congrès  de  Redon,  Fillustre  laboureur,  M.  Rieffel  ;  cette  élection  signi-* 
fiait  qu'avant  tout  et  h  tont  prix,  les  associés  voulaient  maintenir  l'œuvre 
commune  en  dehors  et  aa-dessus  de  la  politique. 

C'est  sur  ce  même  terrain  que  s*était  placé  Thomme  auquel  nous 
devons  incontestablement  le  succès  éclatant  du  Congrès  de  Lannion, 
M.  Iluon  de  Penanster.  Certes,  il  a  ses  opinions,  elles  sont  connues,  et 
nul  ne  songe  moins  que  lui  à  les  renier  ;  mais  il  est  de  ceux  qui  savent 
servir  une  cause  sans  la  compromettre,  et  avec  lequel  los  honnêtes 
gens  de  tous  les  partis  peuvent  s'entendre.  Ans^i  nVt>il  que  des  adver- 
saires, point  d'ennemis.  Sa  ténacité  toute  bretonne,  son  activité,  son  zèle 
et  son  habileté  noes  ont  fait  pins  d'une  fois  songer  à  M.  de  Kerjégu, 
qiie  l'Association  bretonne  n  grette  toujours  et  qu'elle  ne  remplacera 
jamais.  —  Non  seulement,  M.  Duon  de  Penanster  avait  su  préparer  le 
Congrès  de  Lannion  (en  homme  pratique,  il  sait  que  les  succès  ne  s'im- 
provisent pas)  ;  mais  encore  il  a  été,  durant  la  session  entière,  sur  la 
brèche,  veillant  à  tout,  org:inisaot  tout,  suivai>t  les  travaux  de  chaque 
section,  comme  un  bon  général  qui  n'abandi>nne  rien  au  hasard  et  qui 
sait  également  rendre  justice  aux  soldats  do    toute  arme. 

Ce  serait  être  injustes  nous-mêmes  que  de  ne  pas  signaler  l'attitude 
empressée  et  sympathique  de  M.  le  Maire  de  Lannion  :  d*autre8  admi- 
DÎstrateurs  ne  nous  avaient  point  accoutumés  à  tant  de  bienveillance  et 
de  courtoisie.  —  D*un  autre  côté,  il  était  impossible  de  rencontrer  dans 
le  clergé  un  meilleur  accueil  et  un  concours  plus  empressé.  Selon 
l'exemple  que  lui  en  ont  donné  son  prédécesseur  et  les  évêques  de  Bre- 
tagne, Me  Bouché  a  voulu  ouvrir  le  Congrès  avec  la  plus  grande  solen- 
nité ^  Le  discours  lu  en  chaire  par  S  G.  et  l'allocution  charmante  pro- 
noncée ë  la  séance  d'ouverture,  ont  déjà  reçu  la  publicité  dont  ils 
étaient  dignes.  C*est  un  grand  honneur  pour  l'Association  bretonne 
d*iospirer  de  tels  sentiments  :  la  fibre  patriotique  a  vibré  dans  le  cœur 

I.  Nous  serions  inexcasable  d'onblier  la  façon  merveilleuse  dont  a  été  cxécnté 
pendant  la  messe  pontificale  le  cantique  à  Notre-Dame  de  Rostrenen.  Nos  oreilles 
ont  Joui  comme  elles  le  devaient  de  cet  hommage  délicat  rendu  k  la  patronne  de 
M"  Bouché. 


236  CHROmQUE 

de  ceux  qui  ont  entendu  les  paroles  de  Vévêque  de  saint  Yves^  et  nous 
ne  doutons  point  que  son  discours  ne  soit  reproduit  avec  empressement 
par  toutes  les  semaines  religieuses  qui  fleurissent  sur  le  sol  de  notre 
vieille  Armorique.  , 

Mais  nous  nous  perdons  dans  les  généralités  :  revenons  aux  détails  da 
Congrès. 

Il 

•  Nos  confrères  de  la  Section  d*Âgriculture  se  félicitaient  bien  haut, 
autant  de  Theureux  choix  qui  avait  été  fait  de  la  ville  de  Laonion  comme 
siège  du  Congrès,  qoe  de  l'ardeur  déployée  dans  la  préparation  de 
ce  Congrès  lui-même.  Janais,  disaient-ils,  les  concours  n'araient  été 
plus  nombreux  et  plus  brillants  ;  jamais  les  prix  n'avaient  été  plus  chau- 
dement di^putés;  jamais  on  n'avait  constaté  d'une  façon  plus  positive 
qu'ils  ne  sèment  pas  en  vain,  ceux  qui  se  dévouent  avec  tant  d'abnégation 
à  améliorer  les  races  d'apimaux  domestiques,  à  vulgariser  (presque 
toujours  k  leurs  dépens)  les  méthodes  de  culture,  c'est-à-dire  à  accroître 
la  seule  véritable  richesse  du  pays,  à  augmenter  dans  de  notables  propor- 
tions ce  qui  représente  non  le  luxe,  non  même  le  bien-être,  mais  les 
choses  de  première  nécessité  :  Fatiment  de  chaque  jour. 

Nos  confrères  ne  nous  en  voudront  pas  si  nous  nous  bornons  à  énumérer 
quelques  noms,  parmi  ceux  des  travailleurs  volontairement  obscurs,  qui 
dispensent  à  des  auditeurs  toujours  trop  peu  nombreux  renseignement 
agricole,  fruit  d'une  expérience  payée  souvent  fort  cher; volontairement 
ou  non,  leurs  réunions  ne  sont  pas  entourées  d'une  publicité  suffisante  : 
ils  font  assez  de  bien  pour  qu'un  peu  de  réclame  leur  soit  permise.  Quand 
on  a  des  maîtres  comme  M.  de  Latouche,  M.  Kersanté,  M.  Limoo,  M.  de 
la  MorvonnaiSf  M.  Paul  de  Champagny,  etc.,  etc.,  il  faut  mettre  la 
lumière  sur  le  toit  t  il  ne  suffit  pas  de  la  mettre  sur  le  boisseau.  S'il  est 
vrai  que  1h  bien  ne  fait  pas  de  bruit,  il  est  faux  que  le  bruit  ne  fasse  pas  de 
bien.  A.  Lanuiou,  comme  dans  les  précédents  Congrès,  M.  Le  Babezre  de 
Lanlay  a  porté  largement  le  poids  d'un  labeur  incessant  :  c'est  un  de  ces 
hommes  modestes  et  dévoués,  qui  se  donnent  beaucoup  de  mal,  sans  vou- 
loir qu'on  les  en  remercie;  tout  au  plus  sont- ils  contents  qu'on  s'en 
aperçoive. 

Le  concours  hippique  a,  comme  toujours,  donné  beaucoup  de  vie  et  de 
mouvement  aux  trois  derniers  jours  du  Congrès.  De  ce  côté  encore, 
le  succès  a  été  complet,  le  nombre  de  chevaux  présentés  considérable, 
et  les  récompenses  très  disputées.  Il  ne  fout  donc  pas  regretter  la  part 
notable  faite  aux  récompenses  du  concours  hippique  dans  le  budget 
de  l'Association  :  c'est  un  sacrifice  bien  placé  \  nous  devons  plutét,  à 


GHBONtQTJE  237 

quelque  section  que  nous  appartenions,  faire  tous  nos  efforts  pour  porter 
à  i,000,  à  2,000,  si  nous  le  pouvons,  le  nombre  des  associés  :  la  caisse 
commune  sera  alors  assez  largement  alimentée  pour  que,  dans  une  indé- 
pendance  assurée  et  absolue,  notre  Société  puisse  encourager  d*une 
façon  quasi  royale  les  agriculteurs  et  les  él<iveurs.  Si  tout  le  monde  a  p!us 
d'esprit  que  Voltaire,  tout  le  monde  aussi  est  plus  riche  que  MM.  de  Rostchild. 
rios  excellents  confrères  ne  nous  sauront  pas  mauvais  gré  d'exprimer  ces 
souhaits  en  faveur  d*une  œuvre  qui  est  avant  tout  )a  leur  :  l'archéologie, 
ea  sœur  cadette  qu'elle  sait  être,  sait  aussi  n'être  ni  jalouse,  ni  orgueil- 
leuse ;  elle  continue  à  mettre  au  premier  rang  de  ses  soui  is  celui  qu'elle 
a  toujours  eu  :  aider  de  ses  vœux  et  surtout  de  ses  efforts  le  succès  de  sa 
sœur  atnée. 

III 

Qu'on  ne  nous  en  veuille  point,  néanmoins,  de  suivre  d'un  œil  plus 
attentif,  parce  qu'ils  nous  sont  plus  familiers,  les  travaux  de  la  section 
archéologique.  Ia  session  de  Lannion  a  été  fort  occupée,  et  par  des  tra- 
i^aux  avec  lesqueU  il  faut  compter. 

M.  de  la  Sicotière,  qui  veut  bien  prendre  l'habitude  de  suivre  nos 
congrès,  a  été  élu  président  d'honneur  de  la  section  ;  c'est  le  moins  qui 
lui  était  dû.  M.  de  Kerdrel,  notre  président-né,  était  assisté,  comme 
secrétaires,  de  MM.  Camille  Bertaux,  R.  de  l'Ë^tourbeillon,  Âlcide  Leroux, 
Lageat  fils  et  E.  Coroller.  Les  vice-présidents  étaient  :  MM.  l'abbé  i)u- 
chesne,  Charles  Le  Roux,  du  Bois  de  la  Villerabel  et  le  commandant  de 
Miniac. 

Un  Mariste,  le  R.  P.  Perquis,  que  nous  étions  heureux  de  conâidérer 
comme  le  représentant  parmi  nous  de  Mirr  Tévêque  de  Saint- Brieuc  et 
Tréguier,  a  donné  lecture  d'une  communication  trop  courte  sur  saint 
Ytcs.  m.  de  la  Monneraye,  avec  une  autorité  depuis  longtemps  acquise,  a 
répliqué  au  mémoire  par  lequel  M.  René  Kerviler,  malheureusement 
absent,  a  combattu  quelques-unes  des  solulioQS  si  magistralement  expo- 
sées par  l'honorable  sénateur  dans  sa  Géographie  gallo-romaine  de 
l'Armorique.  M.  l'abbé  France,  un  vieil  ami  de  l'Association,  a  fait  con- 
naître les  résultats  de  ses  longues  et  patientes  investigations  dans  le  pays 
de  Tréguier  qu'il  a  longtemps  habité  et  dans  celui  de  Lannion,  auquel  des 
liens  nouveaux  l'on  déjà  si  fortement  attaché.  M.  de  laViilemarqué  a  exposé 
la  découverte  par  lui  faite  à  Quimperlé  d'une  sépulture  qui  paraît  être  celle 
de  Jean  de  Montfort,  et  il  a  chanté  une  fois  encore,  en  savant  et  en  poète, 
cet  immortel  Arthur  à  la  gloire  duquel  son  nom  demeurera  désormais  invin- 
ciblement attaché,  comme  l'Armorique  demeure  liée  à  la  légende  du  héros 


338  GWomoiTfc 

qu'elle  a  fait  sien.  M.  l'abbé  Ducbesne,  que  Ms'  Bouché  a  si  justement 
appelé  u  la  gloire  de  soo  diocèse,  >  et  que  nous  appellerions  volon- 
tiers c  rhonneur  et  Tespoir  de  la  critique  chrétienne  contemporaine,  i 
a  traité,  par  un  de  ses  côtés  du  moins,  les  origines  de  nos  églises,  la 
date  de  Tévangéhsation  de  rArmorique,  et,  en  quelques  mois,  Thistoire 
de  la  Confrérie  de  Saint- Yves,  créée  à  Rome  pour  les  employés  des 
palais  apostoliques.  M.  de  la  Borderie  a  traité,  avec  la  sûreté  et  l'art 
qu'on  lui  connaît,  le  Complot  breton  de  1492  (c'est  une  de  ses  nom- 
breuses découvertes)  :  il  a  fait,  en  outre,  en  faveur  du  monument  projeté 
en  rhonneur  de  Lobineau,  un  appel  chaleureux.  M.  Tabbé  Gozic  a  com- 
battu la  thèse  de  M.  l'abbé  Duchesne  et  ressuscité  les  vieilles  querelles 
que  la  science  croyait  avoir  bien  et  dûment  enterrées.  M.  de  la  Borderie 
lui  a  répondu,  avec  chaleur,  en  revendiquant  les  droits  de  la  cri- 
tique, et  en  invoquant  les  noms  des  RR.  PP.  Jésuites  qui  ootcrééau 
XYlle  siècle,  et  soutenu  au  XIX*,  la  thèse  traitée  d'hétérodoxe  par 
M.  Tabbé  Cozic  H.  Oheix  a,  une  fois  de  plus,  avec  plus  de  conviction  que 
d'espérances,  signalé  et  stigmatisé  les  Vandales  contemporains.  M.  du 
Bois  de  la  Yillerabel,  le  digne  successeur  de  M.  Gaultier  du  Hottay  à  la 
tète  de  la  Société  archéologique  des  Gôtes-du-Nord ,  a  communiqué 
une  étude  fort  intéressante  sur  Yiocent  de  Meur,  l'un  des  succai- 
seurs  du  P.  Maunoir.  Enfin  M.  de  Kerdrel,  dans  la  séauce  de  clôture, 
après  avoir  rendu  compte  des  excursions  dont  nous  allons  parler  tout  à 
l'heure,  a  donné  une  notice  très  piquante  sur  Calloêt  de  Kerbrat,  Lan- 
nionnais  du  XV i^  siècle,  homme  fort  avancé  pour  son  temps  (en  scieoces 
naturelles  et  (igiicoles)  et  très  digne  d'intérêt.  C'est  sur  cette  curieuse 
étude  et  sur  les  adieux,  toujours  éloquents  et  émus,  de  M.  de  Kerdrel, 
que  s'est  terminé  le  Congres,  pour  les  séancei»  du  soir,  suines  tout  le 
temps  par  un  puMic  très  nombreux,   très  bienveillant  et  très  attenlit 

Ce  même  public  s'est  retrouvé,  au  moins  en  partie,  le  12  septembre, 
à  la  séance  tenue  par  les  Bibliophiles  bretons,  où  des  exhibitions  et 
des  communications  très  intéressantes  ont  été  faites,  entre  autres  par 
MM.  de  Kerdrel,  Prud'homme  et  de  Gourcuff. 

Malgré  tant  de  sociétaires  présents,  et  des  plus  distmgués,  comment  ne 
pas  regretter  les  absents  ?  Si  le  R.  P.  Dom  Plaine  eût  été  à  Laonion,  on 
eût  eu  mieux  à  faire  que  de  lui  envoyer  Ira  los  montes  un  amical  souvenir 
et  le  vœu  qu  il  étudie  sur  place  l'histoire  des  émigrants  bretons  en 
Espagne,  dont  l'évêché  de  Britonia  a  été  longtemps  le  centre  et  le  sou- 
venir. Si  H.  Kerviier  n'eût  été  retenu  par  sa  santé,  il  eût  pris  part,  avec 
son  ardeur  bien  connue,  aux  discussions  dont  le  mystérieux  Yaudei^  le 
nom  moins  mystérieux  Castel-Du  ont  été  l'objet.  —  Pourquoi  M.  Bar" 
thélemy  Pocquet,  M,  l'abbé  G.  de  Corson,  H.  le  comte  de  RorUuys,  et 


GHBOMIQin  i99 

d'autrti  encore  de  nos  fidèles,  masquaient^Ug  à  l'appel  ?  Il  a  fallu  lire 
les  courtes  commuoicationg  de  M.  Tabbé  Euzéoot  :  ce  n'était  pas  une 
compensation  à  son  absence.  Que  nos  bons  amis,  MM.  de  rEstourbeiJlon 
et  Alcide  Leroux,  nous  permettent  de  le  leur  dire  :  leur  présence  n*était  pas 
non  plus  une  compensation  à  leur  silence.  Ils  auraient  dû  igouter  ua 
mérite  à  Taotre. 

Hélas  !  il  y  avait  des  absents  trop  excusés  :  ^  M.  G,  du  Mottay^ 
M*  Tabbé  Aude,  M.  Audran,  enlevés  récemment,  à  la  veille  du  Congrès, 
pendant  le  Congrès  même,  et  qui  laissent  parmi  nous  un  si  grand  vide. 
M.  G.  du  Mottay  a  reçu  depuis  longtemps  ailleurs  et  recevra  encore 
daas  le  BuHetin  annuel  de  VAssooiatien  bretonne,  Tboromage  dû  à  sa 
hante  valeur  ;  M.  Audran,  à  peine  enseveli,  a  déjà  été  l'objet  d*uD  sou- 
venir digne  de  son  lèle  et  de  sa  probité  seientiflque  ;  il  en  a  été  de 
même  de  M.  Tabbé  Audo,  et  pourtant  celui-ci  attend  encore  un  article 
nécrologique  où  revive  dans  toute  sa  vérité  ce  prêtre  éminent,  auteur 
de  petites  monographies  sans  prétention,  vrais  chefs-d*œuvre  d'érudition 
el  d'eiactitude. 

N'oublions  pas  de  mentionner  le  vœu  émis  par  le  Congrès  en  faveur 
de  l'église  de  Perros,  pour  que  ce  monument  romano-byzantin  (si  remar- 
quablement étudié  dans  Tune  des  communications  faites  au  Congrès  par 
un  Lannionnais  aussi  aimable  que  savant,  M.  Gbarles  Le  Roux)  soit  conser- 
vé à  la  religion  et  à  l'art  ^  Adressée  Mgr  Bouché,  ce  vœu  est  sûr  d'être 
exaucé.  Il  n'en  a  pas  été  de  même,  paratt-iL  de  celui  qui  avait  été  for- 
mulé, il  y  a  deux  ans,  à  Cbâteaubriaot,  en  faveur  de  l'église  Saint-Julien- 
de-Vouvantes.  On  nous  assure  que  ce  monument  est  condamné,  qu'il  va 
disparaître  ;  un  nouvel  et  inexcusable  acte  de  vandalisme  serait  donc  à 
la  veille  d*être  commis.  Faut-il  croire  que,  dans  la  région  nantaise,  Tart 
religieax  et  les  monuments  consacrés  par  le  temps  ne  sont  pas  en  honneur  ! 

IV 

Il  en  est  autrement,  grâce  à  Dieu  !  dans  l'Association  bretonne.  On 
sait  y  pratiquer  le  culte  intelligent  du  passé  ;  on  y  flétrit  la  destruction 
des  monuments  nationaux  ;  on  y  vénère  tout  ce  qui  parle  de  nos  gloires 
et  de  notre  histoire. 

Le  9  septembre,  les  membres  du  Congrès  visitèrent  les  rues  pitto- 
resques de  Lannion;  les  maisons  des  XVe  et  XVl»  siècles  qui  donnent  à 
ces  rues  un  cachet  original  ;  les  restes  méconnaissables  de  l'église  qui 

1.  Cette  église  a  été  déjà  sigoalée,  il  y  a  longtemps,  et  avec  détail,  par  H.  de  la 
Monneraje,  dans  le  travail  bien  couoa  qu'il  a  consacré  aux  églises  romanes  de 
notre  pays. 


240  GHROKIQUB 

fut  un  prieuré  de  Saint-Jacut  ;  SaiDt-Jean  du  Baly  dans  sa  décideiiee  ; 
Brélevenez  dans  son  état  dd  restauratioa  discrète.  On  ne  peut  rêver  de 
cadre  plus  harmonieux  à  ce  qui  reste,  dans  Lannion,  de  nombreux  débris 
d*un  passé  qui  ne  fut  pas  sans  gloire.  Cette  petite  riUe,  assise  au  bord 
des  eaux,  entourée  de  promenades  aux  grands  arbres  yerts,  ceinte  de 
collines  artistement  groupées,  animée  par  une  population  gaie,  rire, 
alerte,  d*nn  type  délicat  et  charmant^  est  vraiment  une  perle  dans  le 
riche  écrin  breton.  Nous  avons  vu  Lannion  en  fête,  il  est  vrai,  animé, 
bruyant,  avec  ses  joueurs  de  biniou,  ses  danses  et  ses  costumes  aux 
couleurs  voyantes  t  mais  il  doit  être  joli  tous  les  jours. 

Lannion  a  été  héroïque  avec  Geoffiroy  du  Pont-Blanc,  avec  Alliou, —  que 
M.  Huon  de  Penanster  a  découvert,  —  avec  cent  autres  ;  elle  est  héroïque 
encore,  n'en  doutons  pas;  elle  est  hospitalière  aujourd'hui  avec  M.  Huoa 
de  Penanster,  avec  M.  l'abbé  France,  avec  M.  Le  Taillandier;  elle  est 
amie  d*'S  arts,  elle  peint  avec  Hamon,  elle  taille  le  granit  avec  Hemot, 
elle  dispose  sans  apparat,  sans  prétentions,  des  expositions  comme  celle 
visitée  par  le  Congrès.  Sans  fermer  la  porte  aux  artistes  contemporains, 
on  avait,  dans  celte  exposition,  donné  aux  manuscrits,  aux  incunables,  aax 
sculptures  anciennes,  aux  objets  trouvés  dans  les  tumnlus^  aux  dessina  et 
coupes  des  tumulus  eux-mêmes,  une  place  d'honneur. 

Comme  le  disait  le  président  du  Congrès  (dans  le  discours  qui  a  clos  la 
session),  elle  n'a  pas  menti,  la  vieille  chanson  qui  vante  rhospitalité  pro- 
verbiale des  Lannionais,  et  répète  pour  refrain  : 

De  tous  les  pays  bas-bretons, 
Vive  LaDDÎon  !  vive  Lannion  ! 

Lanuion  pourtant  n'est  pas  tout,  dans  le  beau  pays  qui  l'entoure. 

Le  1  i  septembre,  les  membres  du  Congrès  partirent  dès  l'aube  pour 
visiter  Langoat,  la  Roche-Derrieo,  le  Minihy  et  Tréguier. 

L'église  de  Langoat  a  malheureusement  été  rebâtie,  au  dernier  siècle, 
mais  le  tombeau  de  sainte  Pompée,  mère  de  saint  Tudual,  méritait  une 
visite,  malgré  les  restaurations  qu'il  a  subies  lui-même. 

De  Langoat  au  Castel-Du,  il  n'y  a  qu'un  pas.  Les  membres  du  Congrès 
ont  cru  reconnaître,  dans  cette  énigmatique  forteresse,  une  fortification 
d'ongine  gauloise. 

Après  avoir  visité  avec  toute  l'attention  qu'elle  mérite  l'église  de  la 
Roche-Derrien,  important  édifice  du  XUl®  et  du  X1V«  siècle,  les  excur- 
sionnistes se  rendirett  au  Minihy.  Là  ils  admirèrent  la  charmante 
chapelle  élevée^  au  XV«  siècle  sur  l'emplacement  de  celle  qu'avait 
bâtie  saint  Yves,  et,  au  presbytère,  une  relique  inestimable  :  ce  qui 
reste   du    bréviaire  même   du  grand  saint.   Malheureusement,  on   a 


Ta  foin  rAMie.  9it  due  un  piieûz  visitisiir  qui,  pour  stf  Seule  part;  en  a 
foustnét  kuU  fiNnllatlk  Peut-être  dbk-iî  à  cet  acter  de  religion  la  gloire 
qiM  «  eoifqa&e  (Mtfr  hir-méme^  et  qui  rejdllit  ifur  fÂrmorique  tout 


A  Trégttier,  saint  Très  effiice  un  peu  non  seulement  Hnnombra&le 
légioirdb  saints  erdb  saârtes  qui  firent  autrefois  la  couronne  de  cette  dté, 
maîs-aoBsi  leur  p^  et  Te  pftis  glorieux  d^entre  eut,  sainrr  Tudual.  Son 
waÊà&asm  calftédrafe*  fit  fadmiration  des  visiteurs,  avec  son  cloître»  sa 
tmir  roniuîne,  dite,  enr  ne  sait  trop  pourquoi,  tour  d*ffasângs,  toutes  les 
parties  si*  fiarmouleuses  dû'  vaste  édifice.  -^  Kous^  n'avons  pas  la  pré- 
tention d'eMpysserid-  le  rapport  technique  qui  sera  fait  de  Texcursion 
et  qui  trouvera  naturellement  sa  place  au  volume  archéologique  préparé 
par  riMMSiatiOff  bretonne:  nous  énumérons  seulement  les  monuments 
mile»  par  fes  membres  du'  Congrès. 

Leur  impression  sur  la-  vieille  dté  épiscopale;  le  charme  qui'  agissait 
sur  ehienn  d'eux,  Tênthousiasme  qu'ils  paraissaient  ressentir  pour 
oettè  jeiHe'  et  curieuse  ville,  —  assurément  les  lieux  mêmes  y  avsdent 
leu'pan':  Ite»  antique  sanctuaires,  le  tombeau  et  lés  restes  de  saint  Yves, 
Ir  tiwee  des<évêquer  de  Tréguier,  le  vaste  et  superbe  enclos  du  sémi- 
Bwe'oir  ilr  recevaient  un'  si  gracieux  et  si  cordial  accueil  ;  mais  surtout 
ilsne  pouvaient  êtrerinsensibles  à  la  réception  que  M.  le  curé  de  f  réguier 
lenrafttt  ménagée; 

M.  le  doyen  de  Tréguier  avait  voulu  héberger  les  excursionnistes;  il 
n'aurait  t^nn  qu'à  eux  de  retrouve»,  dans  l'hospitalité  si  large  dont  il 
les  ntonrait,  la  tradition  des  anciens  évêques  dont  il  habite  le  palais; 
fl  en  a  la  dignité,  le  caractère,  le  goût  des  grandes  choses,  le  talent  et 
My  tmaoL  CeÊt  avee  un  vnd'  bonheur  que  nous^  reproduisonr  le  toast 
paité;  §  la  fin  dh*  dîner;  par  M:  le  curé  de  Tréguier: 

«  Meanenra,  veuillez  mer  permettre  de  vous  remerder  d*avoit  bien 
r  fanlti  accepter  de  si*  bonnr  grftce  le  modeste  déjeuner  que  j'ai  eu  le 
c  pisisia  de  von»  oflHr.  Totre' présence  à  Tréguier^  Messieurs  les  mem- 
r  bros'de'  FAssodatibn  bretonne,  est  pour  notre  ville  un  dédommage^ 
r  mesr  et  pour  moi  une  compensation,  comme  une  contre-partie  du* 
^  ftuneux  ttniquet  du  S  aotft  Ce  jour-là,  les  libres^penseurs,  les  firancs- 
cr  maçonrd^  to«it'leh  payr  se"^  sont  dbnné  render-vous  à  Tréguier,  pour 
c  fêter  le  malheureux  auteur  de  la  Vie  de  Jésus.  Cette  fête...  je  ne  la 
r  qnsUlferai  pas.  Vous  au  contraire  Hessieurs,  vous  venez  id  en  vrais 
r  cMréttenr,  erpteurpêftèrrii»;  veofe  agenodliërsur  le  tbmbeau  de  saint 
r  Vve»,  véotttr  ee»  insigBes'  reHquc»;  timcHer^  dé  ver  nudurson  livre 
•-  ée^  priè^  et'recmmanatsr  U  ta  pnMetttèn^  dh'  grand*  tHamnatùrgr 

TOMK  LVI  (VI  DB  lA  66  SfiRIB).  i6 


«  breton  les  tnmux  qoa  tous  avei  entrepris  dans  Tintirèt  matériel  el 
«  moral  de  notre  chère  Bretagne.  —  Votre  démarche  d'aïqoord'hn, 
M  jointe  aux  éloquentes  paroles  que  tous  aTOz  prononcées  dans  tos 
c  réunions  de  Lannion  au  si\jet  de  saint  Yves,  contribueront  puissam- 
«  ment  à  avancer  l'œuvre  de  son  tombeau.  Les  miracles  se  multiplieront 
a  de  nouveau  autour  du  tombeau  relevé,  et  le  nombre  des  morts 
c  ressuscites  par  saint  Yves  ne  s'arrêtera  peut-être  pas  au  chiffre  de 
a  dix-huit,  déjà  atteint.  ^  La  ville  de  Tréguier  est  trop  peu  importante 
«  pour  espérer  d'être  à  son  tour  le  siège  de  vos  savantes  réunions:  mais, 
c  Messieurs,  laisses-nous  l'espérance  de  vous  revoir  dans  Fancifflme 
«  cité  de  saint  Tugdual,  au  jour  de  l'inauguration  solennelle  du  nouve&a 
c  tombeau  de  saint  Yves.  —  Donc,  au  revoir  !  et,  en  attendant,  je  bois  h 
«  votre  santé  et  au  succès  de  tous  vos  travaux  I  » 

M.  de  Kerdrel,  avec  sa  bonne  grâce  accoutumée  et  son  éloquence  com- 
municative,  répondit  à  ce  toast,  à  cet  appel  chaleureux,  en  acceptant  le 
rendei-vous  que  M.  le  curé  de  Tréguier  donnait  aux  archéologues  bre- 
tons, pour  l'inauguration  du  tombeau  qui  se  prépare.  Une  souscription 
ouverte  par  le  Congrès  même  était  une  afiBrmation  du  même  désir.  Pour 
nous,  tenus  à  moins  de  réserve  que  notre  président,  ne  pourrons-nous 
dire  que  nous  appelons  de  tous  nos  vœux  le  jour  où,  revenant  dans  les 
Gêtes-du-Nord,  l'Association  bretonne  pourra  se  réunir  à  Tréguier  même, 
et  demander  aux  compatriotes  de  saint  Tudual  et  de  saint  Yves  une  hos- 
pitalité qu'ils  savent  dès  maintenant  être  large,  cordiale  et  sans  réserves. 


11  est  grand  temps  de  clore  ce  compte  rendu  trop  long,  et  pourtant 
incomplet,  du  Congrès  de  Lanoion.  Nous  oublions  bien  des  épisodes, 
bien  des  noms,  bien  des  détails.  Il  s'en  faut,  que  nous  ayons  men- 
âonné  tout  ce  qui  était  digne  de  l'être.  Le  moissonneur  ne  lie  jamais 
sa  gerbe  si  fermement  qu'il  n*en  tombe  quelques  épis  pour  le  glaneur 
qui  vient  après.  Nous  ne  pouvons  pourtant  pas  lermioer  notre  récit  sans 
y  consigner  l'impression  et  le  souvenir  tout  poétique  que  nous  a  laissé  le 
dernier  jour  du  GoDgrès.  Eu  France^  autrefois,  tout  finissait  par  des 
chansons.  A  Lannion  cet  usage  n'est  pas  perdu  :  on  finit  par  des  chan- 
sons et  par  des  danses. 

Dès  le  dimanche  donc,  nous  fdmes  tous  réveillés  par  les  joueurs  de 
bombarde,  dé  biniou  et  de  tambour^  qui,  tout  enrubannés,  parcouraient 
les  mes  en  annonçant  la  fête  de  clôture  du  Congrès.  Chacun  se  mettait 
aux  fenêtres  et  sur  les  portes  pour  les  voir  passer.  Tous  les  visages 


cnBONiQUB  243 

Mariaient  ;  pour  un  peo,  on  n'eût  pas  attendu  l'heure  ofAcielle,  et  les 
Lannionnaises  seraient,  d'un  pied  léger,  entrées  en  danse  aussitôt. 

Elles  attendirent  néanmoins.  La  distribution  solennelle  des  récom- 
penses eut  lieu  sous  les  beaux  arbres  qui  bordent  la  rifière,  aux  sons 
d'une  excellente  musique.  M.  Huon  de  Penanster,  président  du  Congrès, 
prononça  le  discours  de  clôture,  et  sut,  avec  beaucoup  de  tact,  faire 
la  part  d'éloges  et  de  remerciements  qui  revenait  à  chacun:  il  n'ou- 
blia qu'une  seule  personne,  et  c'était  jastement  celle  à  laquelle  reve- 
oait  plus  largement  qu'à  toute  autre  l'honneur  de  ce  beau  succès,  c'est- 
à-dire  lui-même.  Sans  lui,  en  effet,  sans  ses  efforts  et  sans  son  habile 
persévérance,  ce  brillant  Congrès  de  Lannion  ne  se  serait  même  pas  ou- 
▼ert.  L'Association  Bretonne  le  sait,  et  elle  ne  l'oubliera  point  II  ne  lui 
est  pas  donoé  de  rencontrer  partout  (car  ils  sont  rares)  des  hommes 
aussi  dévoués,  auRsi  actifs,  aussi  intelligents  des  conditioDS  sans  les- 
quelles, pour  l'œuvre  de  l'Association,  le  succès  est  impossible. 

M.  le  Maire  de  Lannion,  qui  avait  suivi  assidûment  tous  les  travaux  du 
Congrès,  voulut,  avec  ses  adjoints,  rehausser  l'éclat  de  la  cérémonie 
finale  par  sa  présence,  sa  courtoisie,  sa  parole.  Il  parla  avec  délicatesse, 
avec  tact,  et  avec  cœur,  remerciant  l'Association  Bretonne  d'avoir  visité 
sa  ville,  s'associant  aux  souhaits  de  retour  que  M.  Huon  de  Penanster 
avait  formés.  Il  renouvela  ces  souhaits  dans  le  lunch  que  la  municipa- 
lité offrit,  après  la  distribution  des  récompenses,  aux  membres  du 
Congrès,  dans  la  grande  salle  de  la  Mabîe.  M.  de  la  Yillemarqué,  en 
l'absence  de  M.  de  Champagny,  répondit  avec  son  cœur  (et  c'est  tout 
dire)  aux  paroles  gracieuses  de  M.  Le  Taillandier... 

C'était  fini...  Les  Lannionnaises  pouvaient  danser  tout  à  leur  aise  ^ 
Les  enfants  eurent  leur  bal  ;  le  tour  des  grandes  personnes  vint  en- 
suite :  on  a  dansé  et  chanté  pendant  trois  jours,  dit-on.  Voici,  n'est-ce 
pas,  une  jolie  fin  pour  un  congrès?  Tout  le  monde  était  joyeux,  satisfait 
content  de  soi  et  des  autres.  Puissent  tous  nos  Congrès  se  terminer  de 
même,  par  des  danses  et  des  chansons! 

Louis  DE  Kerjban. 


i.  On  n'est  admis  à  ces  danses  qu'en  toilette,  c'est-à-dire  en  grande  coiffe  ponr 
les  femmes  et  en  chapeau  (pas  de  casquette)  pour  les  hommes.  Ce  sont  des  danses 
populaires,  mais  ce  ne  sont  ni  des  danses  négligées^  ni  des  danses  trop  mêlées. 


lilÊCEOLÛGIfi 


MM.  AlplupDse  U  Héwiff  ;  —  an  CoDtmnn  da  Locle  ;  —  Edmpnd  Bojer  M  Nioobii, 

llMii  «voM  Id  regret  â*aniiODcer  la  mort  d'un  artiste,  bien  eonnq 
en  Bretagae,  M.  Alphonse  Le  Hénaff,  décédé  i  Guiogamp,  sa  TÛle  natale, 
le  19  aeût,  à  fâge  de  63  ans. 

Au  mois  de  «ai  1^60,  M.  S.  Ilopartz  consacrait,  ici,  aui  travaux  de  son 
eenpalrfote  une  étude  remarquable,  à  laquelle  nous  renvoyons  nos  lec- 
teurs. Bisons  seulement,  pour  ceux  qui  ne  posséderaient  pas  cette  livrai- 
son, qu'éléte  de  Delaroche  et  de  Gleyre,  M.  Le  Hénaff  avait  vu  dès  sa 
jeunesse  son  talent  remarqué  à  Paris,  où  il  avait  été  diargé  de  la  déco- 
ration d'une  chapelle  à  Saint-Eustache.  Il  fit  plus  tard  des  peintures  à 
Sekt-Etienne-du-Mont  La  plus  grande  partie  de  sa  vie  artistique  se  passa 
en  province,  oh  H  exécuta  des  travaux  importants  et  dignes  de  ses 
maîtres,  à  Rouen,  i  Nantes  et  enfin  h  la  cathédrale  de  Rennes.  Il  fuyait 
les  expositions  et  ne  recherchait  point  les  faveurs  officielles,  aimant  seu- 
lement son  art  et  sa  famille. 

Lorsque  le  mfaiistre  des  beaux-arts,  en  1879  ou  1880,  songea  à  réor- 
gttiser,  dans  les  lycées,  les  écoles  municipales  et  les  cours  d'adultes, 
l'enseignement  du  dessin,  il  créa  seise  inspecteurs  chargés  chacun  de 
surveiller  cet  enseignement  dans  cinq  ou  six  départements,  et  de  visiter 
à  ee  point  de  vue  les  lycées  et  les  écoles.  M.  Le  Hénaff,  que  sa  sitoatioa 
prépondérante  à  Rennes  comme  artiste  désignait  depuis  longtemps  chaque 
année  pour  présider  la  commission  chargée  de  juger  les  concours  de 
dassk  des  lycées  du  ressort  de  TÂcadémie,  s'était  trouvé  naturellement 
désigné  pour  ce  poste  et  l'avait  accepté. 

H.  hê  Béfliff  laiaM  plusieurs  enfants,  dont  un  fils,  avocat  au  barreau 
de  Paris,  a  été  secrétaire  de  la  conférence  des  avocats  et  porte  dignement, 
dans  m  autre  milieu,  le  nom  de  spn  pire. 

M.  Du  Gommun  du  Locle,  statuaire,  qui  vient  de  mourir,  était  Dé  à 
Nantes,  efi  avril  180^  H  avait  étudié  sous  Bosio  etCortot,  et  avait  prin- 
cipalement exposé  depuis  une  vingtaine  d'années  :  plusieurs  Bwtei 
(1839);  le  comte  Siméon  (1842),  acquis  pour  la  Chambre  des  Pairs; 
Cléopâtre,  modèle  en  plâtre  (1844);  le  même  siget  en  marbre  (I847)f 


IfâCROLOGIE  245 

qui  se  Toit  au  Musée  de  Nantes  ;  en  brome  (1855)  ;  Rainibaud  m,  comte 
dPOramgêt  statue  colossale  pour  la  place  de  cette  TiUe  (18^6)  ;  le  contre' 
amiral  Leray,  le  comte  MolUei^  (1853),  commandés,  ainsi  que  d'autres 
bustes  du  même  artiste,  pour  les  galeries  de  Versailles.  Citons  encore: 
ta  Mntique,  au  nouveau  Locnre  {ISbB^vlBl  noire  fontaine  monumentale 
de  la  Place  Royale.  Il  a  obtenu  une  3e  médaille  en  1839,  une  S*  en  i8ia, 
•t  une  i^  en  18é6. 

Le  12  septembre  ont  eu  lieu,  à  Lorient,  les  obsèques  de  M.  Bdmond 
Bi^er^  commissaire  Hi4ioint  de  la  marine  en  retraite,  officier  de  la  Légion 
d*bonneur,  décédé  à  Fftge  de  71  ansj  après  avoir  re^  avec  foi  leseacM- 
menu  de  r£;gtise. 

M.  Bofer  était  un  littérateur  distingué  s  frère  utérin  de  aotre  poète 
Brîseui,  il  avait  comme  lui  cultivé  la  poésie  avec  moins  d'éclat,  mais 
mwec  beaucoup  de  goûl  et  un^ertûn  succès.  £sprît  an  et  <léticet,  é  était 
un  des  derniers  survivants  de  ce  petit  cénacle  d'écrivaies  lorMntaîa  iont 
il  ne  restera  bientôt  plus  que  le  souvenir.  (iVorM/kuineû .) 

M.  Nicolas,  ancien  professeur  à  la  Faculté  des  Lettres  de  Rennes  et 
doyen  honoraire  de  cette  Faculté,  est  décédé  le  15  septembre,  à  la  Bin- 
quenaÎB,  en  Toussaints. 

IL  Alexandre-César  Nicolas-Dudemaine  était  Agé  de  75  ans.  Il  était 
depuis  loi^emps  fixé  à  Rennes,  et  toutes  les  personnes  qui  Pont  connu 
garderont  le  souvenir  de  sa  belle  intelligence,  de  ses  connaissances  va- 
riées, de  ses  relations  aimables. 

M.  Nicolas  avait  étudié  spécialement  les  langues  étrangères,  et  il  en 
avait  approfondi  la  littérature.  Son  cours  était  nourri  de  reoberches 
savantes  et  rempli  d'aperçus  ingénieux  ;  les  nombreux  jeunes  gens  qui 
l'ont  eu  pour  examinateur  au  baccalauréat  rendront  témoignage  de  sa 
courtoisie  parfoite  et  de  sa  grande  bienveillance. 

M:  Nicolas  avait  eu  la  charge  difficile  de  succéder  dans  le  décaaat  à 
réminent  M.  Th. -H.  Martin;  il  l'avait  remplie  dignement. 

Il  est  mort  entouré  de  tous  les  secours  de  la  religion,  à  laquelle  il 
avait  demandé  depuis  longtemps  les  consolations  et  les  forces  qu'elle 
•eule  peut  donner.  Les  obsèques  de  M.  Nicolas  ont  été  célébrées  àrégMse 
de  Toussaints,  au  milieu  d'un  nombreux  concours  de  parents,  de  collè- 
gues eid'amia.  {Jommàl  de  Bmmes^) 


MELANGES 


—  La  souscripUon  ordonnée  par  Monseigneur  Bouché,  évèque  de 
Saint-Brieuc,  aTee  les  bénédictions  et  les  hauts  encouragements  de  Sa 
Sainteté  Léon  XIII,  afin  de  réédifier  dans  son  église  cathédrale  de  Tré- 
guier  le  tombeau  de  saint  Yves,  s'élève  aigourd'hui  à  plus  de  30,000  francs. 

—  Dans  la  distribution  des  récompenses  décernées  par  la  Société 
artistique  et  littéraire  n  la  Pomme,  >  h  sa  dernière  réunion,  à  Granfiile, 
M.  Robert  Snrcouf,  maire  de  Saint- Aubin  d*Aubigoé,  a  obtenu  une  mé- 
daille de  vermeil  (prix  unique)  pour  son  Eloge  de  Portzmogwr,  cm- 
mandant  de  la  Cordelière  (1513),  et  une  mention  honorable  pour  an 
Eloge  de  la  Tour-d'Atwergne, 

—  VIndépendanee  Bretonne  annonce  une  importante  publication. 
La  Société  historique  et  arckéofogique  des  Côtes-^u-Nord  vient  de 

publier  la  première  partie  d'un  travail  important  pour  notre  pays:  c^est 
le  Répertoire  archéologique  complet  du  département,  donnant,  commune 
par  commune,  l'indication  sommaire,  mais  précise,  des  monuments  de 
toutes  classes,  de  l'antiquité,  du  moyen  fige,  de  la  renaissance  et  des 
temps  postérieurs  qui  se  trouvent  dans  chacune  de  nos  communes.  Ce 
travail,  attendu  depuis  longtemps  par  tous  ceux  qui  sintéressent  à 
Fhistoire  de  notre  Bretagne,  est  le  résumé  des  travaux  et  des  recherches 
du  regretté  M.  Gaultier  du  Mottay,  ancien  président  de  la  Société. 

Cette  première  partie  comprend  les  arrondissements  de  Saint-Brieuc 
et  Guingamp;  la  seconde,  qui  paraîtra  sans  tarder,  comprendra  le  reste 
du  département. 

Les  membres  de  la  Société  historique  et  archéologique  reçoivent  les 
publications  moyennant  le  paiement  d'une  cotisation  annuelle  de  5  francs. 
—  Adresser  les  demandes  à  M.  L.  Prud'honune,  à  Saint-Brieuc 

Le  mot  db  Caibronnb.  ^Le  sixième  et  le  dernier  volume  des  Mémoires 
si  contestés  du  comte  fl,  de  Viel-Castel  va  paraître,  en  Suisse.  A  côté 
d'histoires  plus  ou  moins  graveleuses,  on  y  trouve  quelques  anecdotes 


MÉLANGES  247 

88861  curieuses.  En  Toici  une,  qui  réduit  à  néant  la  légende  du  mot.de 
Garobronne  à  Waterloo,  en  reproduisant  la  déclaration  suivante  du  général 
Mellinet,  pupille  de  rex-commandant  de  la  garde,  et  notre  compatriote 
nantais  : 

«  De  retour  dans  ses  foyers,  après  Waterloo,  dit  le  général  Mellinet, 
Gambronne,  en  Tabsencede  mon  père^  qui  était  exilé,  se  fit  mon  tuteur; 
il  avait  pour  moi  une  grande  affection,  et  ce  fut  lui  qui,  à  quinse  ans,  me 
décida  à  prendre  du  serrice  dans  Tarmée. 

c  Gambronne  n'était  nullement  un  grossier  soldat  ;  il  avait  fait  de 
fortes  études  et  passait  pour  un  latiniste  très  distingué. 

c  Un  jour,  lui  et  moi,  nous  nous  baignions  dans  la  Loire,  et  je  dois 
dire  que  je  n'ai  jamais  vu  un  corps  humain  plus  couturé  de  blessures  : 
coups  de  mitrailles,  coups  de  feu,  coups  de  lance,  coups  de  sabre  et 
coups  de  baïonnette. 

<c  Je  lui  demandai,  tout  en  nageant  près  de  lui  : 

«  —  Est-il  vrai,  mon  général,  que  vous  ayei  répondu  :  Jf  ...J  au  général 
anglais  qui  vous  pressait  de  déposer  les  armes? 

c  Gainbronne  me  répondit  en  me  tutoyant,  comme  il  en  avait  l'habi- 
tade: 

u  —  Tu  me  connais  s  ce  mot-lh  me  ressemble-t-il  ?  Peux-tu  t'imaginer 
qu'il  soit  sorti  de  ma  bouche  dans  un  moment  aussi  solennel?...  Non,  je 
ne  l'ai  point  dit  Ge  qui  est  vrai,  c'est  que  chaque  fois  que  la  proposition 
de  mettre  bas  les  armes  nous  fut  faite,  je  levai  mon  sabre,  en  criant  de 
ma  voix  la  plus  forte  :  Qrenadiert,  en  avant  t  Mais  bientôt  je  fus  blessé, 
je  perdis  connaissance,  et,  au  boot  d'une  demi-heure,  les  grenadiers  ne 
pouvaient  plus  se  porter  en  avant  :  ils  étaient  morts  !  > 

M.  Victor  Hugo  devra  donner  ce  récit  en  note  dans  la  prochaine  édition 
des  Misérablêi. 

—  Notre  compatriote  M.  Léonce  de  la  Rallaye,  rédacteur  en  chef  du 
J<mmalde$  Villes  et  Campagnes,  vient  de  recevoir  une  récompense  bien 
flatteuse.  La  Société  nationale  d'encouragement  au  bien  lui  a  décerné  une 
médaille  d'honneur  pour  son  livre,  intitulé  Paris  inconnu,  les  Merveilles 
de  la  Charité. 


BIBlI06ftAIffiE  BRET0NMB  ET  VENiiHWB 


A.nU>POS,D^  801MKT  VOk  MtfHBfc.  GOMHIBi^  p«ff  Bvil*  GÛiailA.— 

6r.  m-8<>,,8  n*  Tiré  à  SO  ei»  Nanteii^ im|..  Yincent  FQreatetEmibGn- 
maud: 

Extrait  dn  BuUeUn  de  la  Société  arehéùlùgique  de  Nantes  et  de  la  Lowe-lnfé' 
Meavêi, 


AiuiORiGAiNBS  (lk8)l  lèoÊiemwi  Mtaes  dN^rery,  p«r  AigèHe  IMlatni, 
«Macttfur  en,  €bet  du  jiwiffoaltifia^  ^#i4^.  lorêi,  S¥I»-230jk  Paiii^Ikiilu  ; 
BantaSfcUbares.  Papiar  teintées  Ce.  ;  pjivier  ordinaice,.  o  fir. 

Bdjuatqi  ABCHâOLOAioUE  DK.  LlAssocuàUDK  BRKVONiiBv,  publié  par  la 
classe  d*archéoioflie.  3«  séria,  t  3.  Année  1883.  In-8%iv-300  p.Saiot- 
Brieuc,  imp.  Prud'homme. 

BuixKTiN  DB  u  Société  archéologique  de  Nantes  et  du  DÉPARfSHENT 
M  LA  Loouh-lMFÉfUsmir.  T.  mu.  Année  1*884,  1er  semestre.  -  Gr. 
iii-8%  u-9i  p.  et  5  pL  —  Rttrtea^  împi  ¥inDeQf  Foreal  euBmile  Massoè 

Biiu.BT«»Dn  LA  SoeiÉTÉ  JOVATonoDE'  DE  HàitTEs,  rectieilffiB  parle 
Dr  A.  Malherbe,  de  l'école  de  médecine  de  Nantes.  6*  année  (i88î).lA4*r 
107  p..Pari8«.Ub.Dein. 

Eloos  fvnèbiuz  de  Mer*  FÉuxrGiiAUii  Ridbl,.  Éa^ns.  di  firnuPROPOLi^. 
vicauje  apostouû)je,ob  la  Corée,  prononcé  dans  la  cathédrale  de  Vaonei, 
lé  8  jbiDet  1884,  par  M.  Pabbé  Théophile  Maingut,  chanoine  et  vicaire 
l^éM  de  Para  ^réMl),  aumônier  de  là  prison  militaire  dcr  Nantes.  - 
&;Jiiu8Pf2«iiij -^NoMeSylibNÉHede  lfi»BtoiiiMn SOoeirii 

IHMÉMMB  Dr  PAins  M  JlRfïSjafnif^  par  ftF^Ticomtè^de^  61iMaQttiii(i(f- 
Grand  in-8«,  367  p.  eli§nur.leiiF8^impi.lhnn»6^filn 

PoRNic  ET  Gourmalon,  par  Paul  Eudel.  Petit  in-8o,  39  p.  Nantes,  imp- 
da  GMMMMft.TM  à  60  est.  ne»  oain*  en^TVBtei 

PouzAUGES.  po^e,  par  M.  L.  V.  In-8%  3  p.  Nantes,  ihip.  ¥iKeflt 
Forest  et  Emile  Grimaud. 

RAm  (m)  du;  baude  {Umm  babé),  pséiîe,  par  BK  *?;  A.  6.  -  In-^^ 
4p.  SAiiit&ri6uc,,imp..9.  Gufan.. 

STA7iQN«(PH  hk)i  QMÂJa-wmàim  UA  GluMNoNi;.  pav  Eufétte  Ofiea^* 
agentrvayr.  en  cbethonoraire.  Gr.,in-80v21p. 

ExU-ait  do  Bttil6ttfi  de  la  Société  archéologique  de  Nantee  et  dêKla,Jjm^l^ 
Heure  (1884). 

Saints  (les)  patrons  de  l'agriculture,  par  le  comte  de  Grimouard  de 
Saint-Laurent.  In-i2,  315  p.  et  rign.  Tows,  imp.  Mame  et  fils. 

Yraie-Groix  (la),  par  l'abbé  Max.  Nicol,  chanoine  honoraire  de  Yannei. 
In-32y  16  p.  Vannes,  lib.  Lafolye. 


JACQUES  ÇARTJER 

RECHERCHES  SUR  SA  PERSONNE  ET  SUR  SA  FAMILLE 


S'il  est  un  nom  connu  de  lou8,  c'est  assurément  celui  de  Jacques 
Cartier,  ce  hardi  navigateur,  qui,  iau  XVI*  siècle,  avec  une  barque 
de  60  tonneaux,  découvrait  lé  GanaAa;  '  < 

Les  différente  biographes  qui  ont  étudié  cette  grande  figurej 
(sauf  peut- être  le  seul  M.  Canal),  n'assignent  aucune  date  précisi^ 
à  sa  naissance.  Manet,  lui-même,  le  grand  chercheur,  *sé  tait  suf* 
celte  date  dans  ses  MaloUins  célèbres. 

Dans  notre  brochure,  donnant  les  autographes  des  grand» 
hommes  de  Saint-Halo,  nous  l'indiquons  comme  étant  né  lé  31  dé- 
cembre 1494.  Nous  allons  démontrer  Texactitiide  de  notre  asserti<ynl 

Vers  le  milieu  du  XV«  siècle,  vivaient,  à  Saint-Halo,  Jean  "et 
Jacques  (Jacobus)  Cartier.  Les  registres  d*état  civil  de  Saint-lAilo 
n'existint  qu'à  parlir  de  1454,  noiis  n'avons  pu  découvrir  leur  Hed 
de  naissance,  mais  ils  se  marièrent  l'un  et  l'autre  à  Saint-Mâtoy 
fort  probablement.  ^^ 

Jean  Cârttèr  épousa  Guillemette  Baudouin,  et  six  enfants^M^ 
quirent  de  leur  union  :  1»  Jamet,  2o  Jean,  3<>  Etienne,  4«  Pierre| 
&>  Jeanne,  6*  Thomasse.  -*-  L'aîné,  Jamel,  naquit  le  4  décembre  1^8 
et  épousa  JeffelineJansart,  de  laquelle  il  eut  trois  enfants  ;  Jacques^ 
Lucas  et  Bertheline.  •  "  '  '. 

Jean  naquit  le  26  février  1464 j  épousa  Jeanne  Lemoyne  et 'eot 
quatre  enfanU,  Jean,  Perrine,  Françoise  et  Robert;  l'aîné  épousa 
lui-même  une  Jacqueline  et  eut  pour  enfants  Isabeau,Je^n, et 
Hamone.  '    '• 

TOME  LVl  (Vl  DE  U  6«  SBRIB).  17 


250  JACQUES  CARTIER 

Le  troisième,  Etienne,  prit  pour  épouse  Perrine  et  eut  uo  fils 
nommé  RaoulleL 

Pierre,  le  quatrième  enfant  de  Jeao  et  de  Guillemette  Baudouin, 
se  maria  deux  fois  ;  de  sa  première  femme,  Jeanne,  il  n'eut  qu'un 
fils,  François,  lequel  épousa  Marguerite  Cuff,  de  laquelle  il  eut 
Jean,  Thomas  et  Nouèl  ;  la  seconde  femme  de  Pierre,  Hicbelle 
Brugalé,  enfanta  une  fille  et  trois  garçons,  Jean,  Pierre  et  Alain  ; 
ce  dernier  prit  pour  épouse  Marie  Goullay  et  en  eut  trois  enfants  : 
François,  Marie  et  Guillemette. 

Jeanne  Cartier  épousa  Jean  Nouel  et  lui  donna  pour  enfants 
Pierre,  Etienne,  Rolande,  Jacques,  Alain  et  Catherine.  Pierre,  Talné 
des  six  enfants,  épousa  Marie  Chenu  et  ils  eurent  trois  enfants  : 
Perrine,  Pierre  et  Jean.  —  Jacques  Nouêl  se  maria  à  Senanne 
Poyen  et  il  leur  naquit  un  fils  que  Jacques  Cartier  tint  sur  les 
fonts  baptismaux,  comme  il  a?ait  tenu  le  père,  et  ce  fils  reçut  le 
nom  de  Jacques. 

Thomasse,  sixième  enfant  de  Jean  Cartier  et  de  Guillemette, 
épousa  Yamyn,  et  n'eut  qu'une  fille,  Jacquelte,  le  7  février  1507. 

.•Quant  à  Jacques  {Jacobus)  Cartier,  il  n'eut  que  deux  enfants: 
Kobert,  qui  n'a  point  eu  de  postérité,  et  Bobine,  qui  épousa  Guil- 
laume Mesnager. 

H  résulte  de  ces  différents  faits  que  tous  les  membres  de  la 
famille  Cartier  ont  incontestablement  reçu  le  jour  à  Saint*Malo  et 
nau  ailleurs. 

En  1494,  il  y  eut  deux  naissances  au  nom  de  Cartier  :  la  pre- 
mière est  celle  de  Baoulet,  fils  d'Etienne  Cartier  et  de  Perrine  sa 
lenioe* 

r.'  Pans  le  second  acte,  le  rédacteur  a  omis  le  prénom  de  l'enbnt, 
peiQ^  était  assez  fréquent,  nous  en  avons  eu  des  preuves  sous  les 
yeux  ;  mais  il  est  hors  de  doute  que  cet  acte  concerne  Jacques  et 
ApttS  dirons  tout  à  l'heure  pourquoi.  Voici  la  teneur  de  cet  acte  u 


'   1.'  Nous  n'avons  pas  cra  deroirnoas  contenter  de  copier  ces  actes  sur  les  copies 
des  registres  d'état  civU  faites  en  1754  par  ordre  da  Pariemenl;  comiiie  nois 


JÂCQUK8  GARTIBR  251 

«  Le  XXXI«  jour  de  décembre  (1494)  fut  baptizé  uag  fibs  à 
c  Jamet  Quartier  et  Gefelioe  Jansart  sa  femme^  et  fut  nommé 
«  par  Guillaume  Haiugart,  priocipal  compère»  et  petit  compère 
«  Raoullel  Perdriel.  » 

Or  :  lo  De  toutes  les  oaissauces  d*enfaots  Cartier  postérieures  à 
cette  date,  pas  une  seule  ne  concerne  un  enfant  portant  le  prénom 
de  Jacques. 

30  Nous  avons  dit  que  Jacques  eut  un  frère  et  une  sœar;  nous 
trouvons  la  naissance  de  son  frère  Lucas,  le  10  novembre  1498,  et 
de  sa  sœur  Bertheline  le  15  octobre  1501,  et  dans  cette  dernière 
naissance,  la  marraine  est  une  femme  Perdriel  (voir  la  naissance 
de  Jacques).  Ce  sont  les  trois  seules  naissances  d'enfants  de 
Jamet  Cartier. 

4<»  Guillaume  Haingart  est  parrain  dans  le  baptême  du  31  dé* 
cembre  1494,  et  le  3  mars  1517,  Jacques  Cartier  signe  au  baptême 
de  Jean  Haingart;  ce  qui  prouve  que  les  deux  familles  avaient  des 
relations  intimes  et  démontre  la  justesse  de  notre  hypothèse» 

En  1458,  nous  trouvons  un  acte  ainsi  conçu,  qui  est  certainement 
l'acte  de  naissance  de  Jamet  Cartier,  père  de  Jacques  :  «  Die  quarta 
«  roeosis  decembris,  baptisa  tus  exlitit  Cartier  quem  levarunt  de 
«  sacro  fonte  Stephanus  Baudoin,  compater  principalis,  et  Petrus 
«  Vivien  et  Katherine  Fret  minores.  (Signé  :)  Querrier.  » 

Six  ans  plus  tard,  en  4458,  nous  voyons  la  naissance  de  Jo- 
hannès  :  «  Die  XXVI  february  anno  quo  supra  baptizalus  fuit 
c  Johannes  Cartier  Glius  Johannis  Cartier  et  Guiilemette  Baudouin, 
€  ejus  uxoris,  quem  levarunt  de  sacro  fonte  Johannes  Vivien, 
«  principalis  compater,  et  Jacobus  Cartier  et  Johanna  Vivien,  filia 
«  predicti  Vivien  minores.  » 

Evidemment  ces  deux  enfants  ont  une  commune  origine,  l'iden- 
tité des  familles  des  personnes  assistant  au  baptême  le  démontre 


tenioDâ  essentielleaieol  à  donner  les  textes  exacts,  noas  les  avons  copiés  sur  les 
registres  originaux,  ce  qni  nous  a  permis  de  relever  quelques  erreurs  faites  par 
le  copiste  dHXVlII«8ièd6. 


252  JACQUES  CARVIER 

parfailement»  Il  en  résolte  ^e  l'atoé  est  Jamel,  le  premier  des  six 
eylaols.de  Jean  Cartier; 

La  généalogie  de  Jacques  Cartier  est  donc  établie  d*nne  façon  in- 
discutable. 

Nous  n'entreprendrons  point  de  raconter  à  nouveau  les  voyages 
de<  ca  célèbre  marin;  nous  renvoyons  pour  cela  aux  ouvrages  spé- 
ciaux. 

Jacques  Cartier  épousa,  en  1519,  Catherine  Desgranches  (ou 
D0sgrai^;es).  Le  jour  de  l'accomplissement  de  celte  cérémonie 
n'est  point  indiqué  sur  le  livre  des  mariages,  mais,  d'après  les 
autres  actes,  de  même  nature,  on  peut  présumer  qu'elle  eut  lieu 
vers  le  milieu  de  ladite  année . 

Nous  avons  fait  de  minutieuses  recherches  aRn  de  savoir  si 
Jacques  Cartier  avait  eu  des  descendants  ;  jusqu'en  1569  nous  n'en 
aveos  découvert  aucune  trace,  et  à  cette  époque  les  époux  auratent 
eu  75  ans.  Il  est  donc  permis  d'affirmer  qu'ils  sont  morts  sans 
postérités 

La  dernière  descendante  de  la  famille  Cartier,  Hervée  Cartier, 
est  décédée  à  Saint-Malo,  le  9  janvier  1665. 

La  famille  collatérale  de  Cartier  était  cependant  fort  nombreuse, 
si  l'on  en  juge  parle^  mariages  ci-dessous  concernant  les  branches 
masculines  seulement,  et  relevés  sur  les  registres  de  Saint-Malo, 
depuis  répoque  du  mariage  de  Jacques  : 

1514  Robertus  Cartier  hujus  parochisB  —  Olivia  Eon  parochia^ 

de  Sainct  Coulomb. 
1535  Robertus  Cartier  hujus  parochia^  —  Guillemetle  Aubault 

de  Passu  Ramato  (de  Paramé). 
1539  Rkbardus  Cartier  hujus  —  Gillette  Fuot  sancti  Ydoci 

(Saint-Ideuc). 
1551  Haize  Cartier  —  Perrina  Gouays  hujus  parochiœ. 
1565  Seconda  Decembris,  Thomas  Cartier  —  Julienne  Senay. 
1583  Jullet  —  Jehan  Cartier  —  Jehanne  RouauU. 
1592  Dymenche  12  janvier,  Gille  Cartier  —  Jaune  Blondin. 


1611  Du  Dfraenche  13*  (novembre)  Aadre  Cartier  de  Sainct 
.  Coulomb  et  Janne  Collet.  • 

Voici  la  lîstéy  par  ordre  de  uaissance,  de  lôus  les  membres  de  la 
famille  Cartier.  Il  est  vraiment  étrange  que  cetle  famille  soil  tota- 
lement éteinte,  en  tant  que  descendants  directs: 


1494.  RaouUet. 

1494.  Jacques. 

1498.  Lucas  (frère  de  Jacques). 

1501 .  Berthaline  (sœur  de  Jacques). 

1518.  Perrine. 

1519.  Francioyse. 
1521.  Robert. 

152Î.  (pas  de  prénom)    fille   de 

Pierre. 
1525.  Jehan. 
1527.  Allain. 
1530.  Pierre. 
1534.  Isabeau. 
1538.  Jehan. 
1541.  Hamonne. 
1553.  Francioys: 

1556.  Thomas. 

1557.  Jehan. 

1558.  Olivier. 

1563.  Jehan. 

1564.  Rouel. 
1566.  Guillemetfe. 


1566..  NycoUe. 

1567.  Guillem/QUe.  ^ 

1568.  Thomasse.   ' 
1572.  Franczoys. 
1575.  Guilhiumé.  * 
1584.  Guillaume. 
1586.  Joaseline. 
1588.  Hervenne. 
1593.  Prançoys. 
1593.  Janne. 
1595.  Nicolle. 

1597.  Bernard. 

1598.  Nicolas. 

1599.  Janne. 
1601.  Jan. 

1612.  GuîllemeUe. 

1615.  Gillette. 

1616.  Hervée. 
1622  Jeanne^ 

1624.  ServannOy  , 

1625.  Etiennelte^ 
1632.  Etienne. 


Le  15  janvier  1588,  Henri  III,  en  reconnaissance  des  services 
de  Jacques  Cartier,  accorda  à  ses  neveux  Jacques,  Nouêl  ,et  Etienne 
Ghatton  de  la  Jannais  le  commerce  exclusif  du  Canada,  pendant 
18  ans,  avec  faculté  à  eux  de  transporter  chaque  année  dans  ledit 
pays  soixante  criminels,  lant  hommes  que  femmes,  condamnés 
à  mort  on  à  quelque  peine  corporelle,  poui*  employer  â  l'exploi- 
tation des  mines  découvertes  ou  à  découvrir.  Le  5  mai  suivant,  sur 
les  réclamations  des  Malouins,  celte  faveur  exceptionnelle  leur 
fat  retirée. 


t54  JACODES  CÀRTIIR 

Nous  serons  beureiix,  si  ces  notes  peuvent  être  utiles  è  quelque 
historiographe  ;  c*est  dans  ce  but  que  nous  avons  travaillé  à  grouper 
tous  les  renseignements  que  nous  avons  pu  découvrir. 

Nous  croyons  intéressant  de  donner  le  texte  des  divers  actes 
d'état  civil  où  flgure,  à  un  litre  quelconque,  l'intrépide  navigateur 
dont  nous  nous  occupons. 

Faisons  précéder  ces  textes  de  quelques  observations  extraites 
de  l'excellent  traité  de  paléographie  de  H.  Alpb.  Chassant  : 

«  Au  moyen  âge  et  jusqu'au  XVI«  siècle,  les  scribes  et  écrivains 
se  réglèrent  le  plus  souvent  sur  le  latin,  d'où  dérivait  notre  langue, 
pour  orthographier  les  mots  et  souvent  aussi  s'attachèrent  plus  à 
écrire  suivant  la  psononciation  que  d'après  Tétymologie  des  mots. 
«  Les  accents  étant  parraitement  inconnus,  on  y  suppléait  par 
la  répétition  de  la  même  lettre  (aage  pouf  âge)  mais  plus  généra- 
lement on  employait  Vs  pour  marquer  Taccent  circonflexe,  et 
même  l'accent  aigu,  i'é  fermé  ne  portant  pas  d'accent  on  ne  peut 
le  distinguer  que  par  le  sens  qu'exige  la  phrase. 

«  Les  caractères  prosodiques  de  prononciation  tels  que  l'apos- 
trophe, la  cédille,  etc.,  n'étaient  pas,  non  plus  que  les  autres  ac- 
cents, en  usage  avant  le  XVI*  siècle. 

«  Le  ^  était  presque  toujours  employé  pour  Ts,  à  la  fin  des  mots 
fruilz,  loyz,  filz,  témoingz,  etc. 
«  La  diphtongue  aï  était  sonvent  représentée  par  e. 
«  En  général,  dans  les  manuscrits  du  XI*  au  XYI«  siècle  inclusi- 
vement, on  remarque  une  quantité  de  mots  défigurés  soit  par  l'ad- 
dition, soit  par  le  retranchement,  soit  même  par  le  changement 
d'une  ou  plusieurs  lettres,  outre  les  altérations  résultant  de  Pigno- 
rance  des  écrivains  de  cette  époque.  » 

Texte  des  divers  actes  d'état  civil  dans  lesquels  figure 
Jacques  Cartier. 

Le  XXI«  jour.Daoust,  lan  mil  cinq  cens  diz,  fut  baptize  ungfilz  a  Jehan 
Nouai  et  Jehanne  Gartiez  sa  femme,  et  fut  nomme  Estienne  par  Et  tienne 


XACOITBS  CAATnSR  tSS 

Gaynel,  grant  compère,  et  petit  compère  Jacques  Gartiez,  et  commère 
Marie  Pestel,  et  fut  baptize  sur  les  fons  de  Saint-Malo,  par  le  ficaire  core 
dudit  liea  esdits  joar  et  an. 

Le  tiers  jour  de  mars,  tau  mil  cinq  cens  dix  sept,  fut  bastize  Jehan  Kain- 
gart,  fils  Thoumas  et  Gesfelote  Menyer  sa  fénmie,  et  fut  nomme  par  maistre 
Jehan  Ernaud,  grand  compère,  et  petit  compère  maitre  Guillaume  Martin^ 
et  commère  GuiUemelte  Menyer,  et  fut  bastize  par  dom  Jehan  Le  philleurs, 
(Signé  :)J.  Cartier. 

Le  XX«  jour  de  may  etc.  fut  bastisse  ung  filz  a  Jehan  Machard  et  Barbé 
Denys  sa  femme,  et  fut  nomme  Jehan  par  Jehan  LejuifS;  grand  compère,  et 
petit  compère  Jacques  Cartier,  et  commère  Jebanne  GiUebert  mil  cinq  cents 
.dix  sept* 

Le  Tingouictiesme  jour  de  ouït  mil  cinq  cens  dix  sept  fiit  baptisze 
Jocelin  Legendre,  filz  de  Jehan  Legendre  et  Marie  Esbesrard,  et  fût  com- 
père Jocelin  Esberard  et  Jacques  Cartier,  et  commère  Mariée  Petel,  et 
fut  batisze  par  dom  Jehan  Lefillours.  (Signé  :)  Tho.  Morin. 

Le  X«  jour  dudit  moys  (7^  1518)  fut  baptizee  une^Qe  a  Estienne  Bau- 
donyn  et  a  Jebanne  Dabellays  sa  femme  et  fut  nommée  Margarite  par 
Guillaume  PheKppot  et  commère  Jebanne  Haucelin,  femme  Estienne  Guynel 
et  Gillette  Ricbomme,  femme  de  Perrin  DabOlays,  par  monsieur  le  yicaire 
maistre  Lancelot Ruffier.  (Signé:)  J.  Cartier. 

Le  XIII*  Jour  de  septembre  mil  cinq  cens  dix  ouict  fut  baptize  Perrine 
Cartier,  fille  de  Jehan  Cartier  et  Jebenne  le  Mouenne  sa  femme,  par 
maistre  Lancelot  Rouffier,  yicaire  cure,  et  fut  compère,  Jacques  Cartier  et 
grant  commère  Bertranne  Lejuiff,  petite  commère  GeflTeline  Porcon.  (Signé  :) 
G.  Rebauld. 

Le  Xe  jour  de  noyerobre  mil  cinq  cens  XVIII<^  fut  baptiszee  une  fille  a 
Guillaume  Robert  et  a  Collette  Primus  sa  femme,  et  nommée  Perrine  par 
Pierres  Gosselin  et  commère  Gillette  Cheyalier  et  Jebanne  Machart,  et  fût 
baptizee  par  monsieur  maistre  Lancelot  Ruffier^  yicaire  dudit  lieu  de 
Sainct  Malo,  ledit  jour  et  an  que  dessur.  (Signé:  )  J.  Cartier. 

Le  V*  jour  dapuril  mil  cinq  cens  dix  neuf  fut  baptise  ung  filz  a  Federich 
Garpau  et  Catherine  Boutelier  sa  femme,  et  fut  nomme  Robert,  par  Mon- 
sieur maistre  Robert  Gleyeret  et  mabtre  Georges  Bastard,  commère 
Jebanne  deMonterfil,  baptisée  par  maistre  Lancelot  Ruffier,  yicaire.  (Signé:) 
J.  Cartier. 

Le  XYIe  jour  dudiet  moys  (mai  15i9)  fut  baptize  ung  filz  a  Bertran  Gauf- 
frier  et  sa  femme  et  fut  nomme  Jehan  par  Pierres  le  Breton  et  petit  com- 
père, Jacques  Cartier  et  commère  Roullette  Boullacis.  (Signé  :)  J.  Car- 
tier. 
Le  pénultième  Jour  dudit  moys  de  may  (i5l9)  fût  baptize  Jacques 


256  jJACQVBS  CARTIER 

fl<me),,Ab|  de  Jj^jiin  Nontii^t  Jeli^meCirtier  sa  femme>  et  fiit  compère 
Jacques.Cartiei;  e^  fjpin  Ifi^rres  Gill^rt.et  Fraosoiiaîszg,  Aubry,  et  haptin 
Monsieur  le  ficaire  dodict  SaiocUMalo.  (Signé.:  )  Tiipu  Morin,  J.  Cartier. 

Le  Jfi.  jofr,  àu^^fsp  dj»  ji^.  lan  mil.oinq  cens  dix  oeuf,  fut  Impt^ee 
une  ^ile^u,  Jehl^l  Çlen>9et  ^  femme  et  fui  nommée  HanrieUe  par.Henrj 
Bertris,  quc^l  fot  çofppere  et,  grant  commère  Jejliannela  bertonne  et  petite 
comere  Berlranne, IfOrans,  (Sign^  : .)  Ji|c*  Certier  pnt  fut 

Le  IIII*  jour  de  may  mil  cinq  cens  TÎngt  fut  baptise  .ung  é]z  a  Guil- 
lamne  Lal^laJ  .^f  «^ol^inm.  Ta^uerel  sa  fewfie,  et  f^t  i^o^me  Gtullaume 
par  Y,Tf>Pfiet  Daulpl^  grand  compeiie,  ett  peti^  compère  Jehan  Richomme, 
et  comm^ri^Brlande  Jafiqu^rel.  (Signé:). J.  Gi^tier,    ,     i 

Le  Vile  jour  davril  davaot  Pasques  mi]  cinq  cens  vingt,  fut  baptise  Joce- 
lin  ipaingfir^.fllsjd^  Es^^e  M^gert  et  Loujsse  Chignon  sa  femme,  et 
fut  nomme  pfoi  Jocelin.Eb^rard,  s^ur  Oupont  ,Saphaire,  et  petit  pasrain 
Guillaume  Mftingart, et.pon^mere.Collîne  JoUff.  (Signé.:)  J.  Cartier* 

Le  XXIII*  joui;,du  mq;s  de  Juign  (l5Sji),îour  M^^ctt  Jehaq-Baptiste,  |iU 
nomme.. i^e fille  a,  Guillauipe  Ratel  e|,^Myonne  Baxire,.  et  fui.  oomipee 
Jehanne  pocur  Ihonneur,  c|e  ia  festCi  par,  noble,  homme  maislre  Frgncoys,  Je 
Bret,  ^iei^r  duBos^  procureur  jdes, cours  de  Sainct-Mi^lQ  et  Chateauneui^ 
^  principi^l,cpmpe;*e»  et  comçoeres  Marg\iente  AUain»  femme Guillafime, 
Visel,  et  Guillemetie  Patrix  ;  presens  a  çe,ai9ur  Robin  Maingart,  petit  proTOt 
de  laeonfraipe  If^^mrs  saint  Jehan,  Jacques  Cartier,  Guillauqie^ehant 
et  aultres.  plusieurs  gens  detat.que  les  d^ssurdits  et  non  pio  sonneux  et 
taborios  veoti^s  %  laditte  confr(aîrie  e^n,  gran,t  nombre,,  ponobtant  qqelque 
indispositJLon  de  temps  ^t  mprlalite.  Ladite  Jehanoe  baptisée  par  noaîstre 
Lancelot  Ruffier,  Ticaire  cure  dudit  lieu.  (Signé  :]  J.  Cartier,  J.  Emaod 
Qm  Rehauld.  ,  ,    . 

Le  dix  buictiesme  jour  dudict  moys  (avril  1522)  jour  dq  vendredy  sainct, 
fut  bapti^  ung  filz  a  Jel^an  Cartier,  et  Jehanne  le  Moyne  sa  femme,  et  fat 
nomme  Bpbert^  coo^pere  Rpbert  Lejuiff  et  Henry  le  Comte,  commère 
Alenette  Herbert,  et  baptise  par  le  vicaire  cure  dudict.  (Signé  :)  Jac 
Cartier.        , 

Le  yjgnties^e,  jour  de  janvier,  lan  mil  cinq  cens  vingt  et  deux,  fut  bap- 
tise ung  ,fil^  à  ^Guillaume  Gaudon  et  Jacqoett^  Tanens  sa  femme,  et  fut 
nomme  Je^an  par  mais^tre  Je^an  N[esnard,  segretaire  de  révérend  père 
en  Dieu  Monsieur  de  Sainct-Malo,  et  petit  compère  mabtre  Robçr^.  )>  Le- 
paraux,  chanoine  de  céans,  et  mfu'a^^  Jehanne  de  Laroche  es.  présences 
de  Monsieur  le  fiscal  et  du  promoteur^  (Signé  :  )  Jac.  Cartier,  pnt  fut 

Le  X^VII  Dougts  lan  iceîui  (15^4),. f^t  nommé  ungfils  à  Jocelin  de 
Flouville  et  Michelie  Cousin  sa  femme,  et  fut  nommé  Jehan,  par  Jehan  de 
Villedieu,  grand  compère,  et  petit  compère  Jacques  Cartier,  et  comere 


JehaDne  de  Benignet,.  dame  de  la  Gornilliere.  Fet  par  Monsieur  le  Ticaire 
core.  (Signé:)  J;  Cartier. 

Ledit  jour  (26  octobre  1524),  fut  baptize  ung  fiU  a  Jehan  le  Veil  et 
Jehanne  Desgranches  sa  femme,  et  fut  nomme  Bectran  par  Bertran  Menel, 
grand  compère,  et  petit  compère  Yvon  Pinou,  et  commère  Esliennette 
Spsalmon  et  fut  baptise  par  maistre  Lancelot  Ruf&er,  vicaire  cure.  (Signé  :) 
J.  Gartien 

Le  quinriesme  jour  dudict  moys  (novembre  1525),  fut  baptize  une  fille 
a  Jehan  Sainct-Mens  et  Guillemette  Bertre  sa  femme,  et  fut  nommée 
Jehanne  par  Jehan  de  May  et  grant  commère  Perrine  Jourdan,  femme 
de  Jehan  de  Yilledieu,  et  petite  comere  Jehanne  Bertre,  et  fut  baptizee  par 
maistre  Lancelot  Ruffier,  vicaire  cure.  (Signé  :  )  J.  Gartier. 

Le  tiers  jours  de  janvier,  lan  mil  cinq  cens  vingt  cinq,  fut  nomme  ung 
fils  a  Denis  Felouay  et  Bobine  Golay  sa  femme,  fut  nomme  Pierres  par 
Pierres  BouUant,  grant  compère,  et  petit  compère  Jacques  Gartier,  et  com- 
mère Briande  Tanquerel,  baptize  par  maistre  Lancelot  Ruffier.  (Signé  :) 
J.  Gartier. 

Le  XXVe  jour  de  mars  Dimanche  des  Rameaulx,  lan  surdict  (1525),  lut 
baptize  ung  filz  a  Henry  Phelipot  et  Lucasse  firenin  sa  femme,  et  fut.  nomme 
Pierres  par  Pierres  le  Huchetel,  gra^t  compère,  et  petit  compère,  Gharles 
le  Huchetel,  commère  Raoullecte  Gohet  et  fut  baptize  par  mestre  Lancelot 
Boffier.  (Signé  x  )  J.  Gartier  pnt  fut. 

Jehan  Brugnon,  fils  Robert  et  Guillaume  Morin  sa  femme,  fut  baptize  par 
maistre  Lan«*^lot  Ruffier,  Ticaire  cure  de  Sainct  Malo,  le  Dimanche  des 
Rameaux  XXV«  jour  de  mars,  lan  surdit,  et  fut  nomme  par  Jehan  Poree,  filz . 
Lorens,  et  petit  compère  Jehan  Myniac,  et  commère  Jehanne  Brugalle, 
femme  Allain  Le  Breton.  (Signé  :  )  J.  Gartier. 

Perrine  Le  Guère,  fille  de  GuiUaume  Le  Guère  et  Olive  Machin  sa 
femme,  fut  nonmie  par  Pierre  Dauphin  et  maraines  Catherine  Desgranches 
et  Julienne  Ruel  petite  commère,  et  fut  baptizee  par  maistre  Lancelot  Ruf- 
fier, TÎcaire  cure,  le  cinquiesmejourdapuril,  lan  mil  cinq  cens  yingt  six 
après  Pasques.  (Signé:)  J.  Gartier. 

Ce  jour  Nostre-Dame  XXVe  de  mars,  lan  mil  cinq  eentz  trante  ouict, 
furent  baptisa  troys  saulvaiges  hommes  des  parties  du  Canada  prins 
audit  pays  par  honeste  homme  Jacques  Gartier,  cappitaine  pour  le  Roy 
notre  Sire»  pour  descouvrir  lesdictes  terres;  le  premier  fut  nomme  Charles 
par  Tenerable  et  discret  maistre  Gharles  de  Ghamp-Girault,  doyen  et  cha- 
noyne  dudit  lieu,  parrain  principal,  et  petit  parrain.  Monsieur  le  lieutenant, 
seigneur  de  la  Yerderye,  et  commère  Catherine  Desgranches,  -et  le  second 
fut  nomme  Franczoys,  nom  du  Roy  notreSire,  par  honneste  homme  Jacques 
Gartier  principal  compère  et  petit  compère  maistre  Pierres  Le  Gobien, 


258  JACQUES  CARTIER 

commère,  Madame  la  lieutenante  {déchiré)  Layerderye  (déchiré)  tiers  fat 
Dome  {déchiré)  ipSLT  maistre  Servan  May...  {déchiré)  daditlieu  et  petit 
(déchiré)  Noue!  (déchiré)  et  commère  (déchire')...  ÎDgart  (déchiré) 

Le  uDieiesme  jour  du  moys  dapuril  ayant  Pasqaes,  lan  mil  cinq  centi 
quarante,  fut  nomme  une  fille  a  Charles  Lehuchestel  et  sa  femme;  compère, 
le  capitaine  Jacques  Cartier,  et  commères  Joceline  Gbenu  Grande  et  Gail- 
lemette  Maingard  ;  nommée  Jacquette  par  Lancelot  Ruffîer,  vicaire  core, 
ledit  jour  et  an.  (Signé  :)  Rehault. 

Le  sabmady  21*  jour  Doctobre  lan  mil  cinq  centz  quarente  deux  fut 
baptisée  une  fille  a  noble  escuyer,  Règne  Moreau,  seigneur  de  la  Perau- 
dière,  lieutenant  du  cappitaine  de  yille  et  chasteau  de  Saint-Malo,  et 
demoiselle  Roze  sacompaigne  espouse,  et  fut  nommée  Catherine  par  cappi- 
taine Jacques  Cartier  et  commère  bourgeoise  Thoumasse  Boullain,  femme 
et  compaigne  de  Franczois  Gaillart,  receveur  gênerai  de  la  ville  et  dte 
de  Saint-Malo,  et  petite  commère  Françoise  Boullain  femme  grant,  Jehan 
Eberard, bourgeois  de  ladite  ville;  et  fut  baptisée  par  vénérable  et  discret 
maistre  Lancelot  Ruffier,  chanoine  et  vicaire  cure  de  l'Eglise  Cathédrale 
de  Saint-Malo,  et  pénitencier  de  Revertnd  père  en  Dieu,  Monseigneur 
Monseigneur  de  Saint  Malo,  a  ce  presens  plusieurs  notables  personnaiges 
pour  faire  honneur  aux  compère  et  commères.  Donne  et  fait  ledit  jour  et  an 
que  dessur.  (Signé:  )  F.  Du  Rocher. 

Le  XXyiI«  jour  du  mois  dapuril  après  Pasques^lan  mil  cinq  centz  qua- 
rante sept,  fut  baptise  ung  filz  a  MichielAudiepure  et  Penrine  Jalobert 
sa  compaigne  espouse,  et  fut  nomme  Jacques  par  noble  capitaine  Jacques 
(Cartier,  bourgeois  en  la  ville  et  cite  de  Sainct-Malo,  et  seigneur  de  Lima- 
lou,  et  furent  commères  Marie  Le  Pilleurs,  compaigne  et  espouse  de  véné- 
rable et  discret  maitre  Pierres  Le  Gobien«  promoteur  de  Révérend  père  en 
Dieu,  Monseigneur  Monseigneur  maistre  François  Bohier,  Evesqoe  de 
Saint  Malo,  et  alloue  du  vénérable  chappitre  dudit  Saint  Malo,  et  seigneur 
des  Douets  en  Saint  Meloir,  et  lut  petit  compère,  Claude  Boullain,  et  fut 
baptise  par  vénérable  et  discret  maistre  Lancelot  Ruffier,  chanoine  et 
vicaire  cure  de  ladicte  Eglise,  et  Pénitencier  dudit  Evesque,  et  a  ce  pre- 
sens plusieurs  notables  personnaiges  pour  assister  et  faire  honneur  aux 
parens  et  commère.  Donne  et  fait  comme  dessur.  (Signé  :)  F.  Du  Rocher. 
Jac.  Cartier. 

Le  vendredy  XXIX«  jour  dudictmoys  et  an  (mars  1548),  fut  baptissee 
une  fille  a  Francoys  Crosnier  et  Allizon  Le  Gobien,  sa  femme,  baptissee  ptr 
maistre  Lancelot  RufBer  vicaire  cure  et  nomme  Guillemette  par  Guillaume 
Pépin,  sieur  de  la  Belinaye,  compère,  et  grande  commère  Catherine  Le 
Gobien,  et  petitte  commère  Guillemette  Crosnier.  (Signé  :  )  Jac.  Cartier. 

Le  jeudy  cinquiesme  jour  de  feubvrier^  tan  mil  cfaiq  centx  cinquante, 


JACQUES  CARTIER  259 

futbaptize  ung  filz,  en  leglîse  cathedralle  de  Saint  Malo,  a  Jacques  Nouel 
et  Senranne  Le  Doyen  sa  femme,  par  dom  Ollivier  le  Narye,  substitut  de 
vénérable  et  discret  mestre  Lancelot  Ruffier,  chanoine  et  ?icaire  cure  de 
ladicte  église,  et  nomme  par  noble  homme  Jacques  Cartier,  et  petit  com- 
père, Jehan  Gueridien,  pour  commère  Perrine  Gaultier,  en  présence  de 
Estienne  Nouel,  Mery  Rouxel,  et  du  soubzsigne  notaire  ledit  jour  et  an. 
(Signé  :  )  Jac.  Cartier.  F.  Trehouart. 

Le  mardy  huictiesmejourde  septembre,  fête  de  la  nativité  Notre-Dame, 
mil  cinq  centz  cinquante  ung,  fut  baplize  ung  filz  a  Francoys  Desgranges, 
filz  feu  Guyon  etGillecte  Le  Pilleurs  sa  femme,  et  Tut  nomme  Pierre  ;  grant 
compère,  roaistre  Pierres  Le  Gobien,  sieur  des  Douetz,  et  maistre  Jehan 
Le  Pilleurs,  chapellain  de  Sainct-ThebauU,  frère  de  ladicte  femme,  et  com- 
mère Perrine  Brisart,  femme  de  Bertran  Jonchée,  ledict  baptistoire  fait  par 
veoerable  et  discret  maistre  Lancelot  Ruffier,  chanoine  et  vicaire  cure  en 
lailitte  église  de  Saint-Nalo,  présent  maîstre  Fran...  (déchiré)  aussi  cha- 
noine, Jacques  Cartier,  Jacques  Lefer  et  aultres,  environ  troys  heures 
et  demi  après  miJy  dudict  jour.  (Signé:)  A  Le  Veilleur.  Jac  Calier. 

Ce  Dimanche  jour  de  Trioitte,  Xn«  jour  de  Juign  155Î,  fut  baptize  ung 
flîza  Robert  Chinchant  et  a  Francoyse  Lesquere  sa  femme,  et  fut  nomme 
Jacques  par  Monsieur  Jacques  Cartier,  sieur  de  Lymoylou,  compère  prin- 
cipal, et  petit  compère  Jehan  Mabille,  et  Jacquette  Tennevot  commère.  Fet 
par  moy  soubzsignet.  (Signé:)  L.  RufQer. 

Le  dix  neuffiesme  jours  dudit  moys  an  que  dessur  (octobre  1552)  fut 
baptise  un  enfant  a  franczoys  Cronyer  et  Alizon  Le  Gobien  sa  femme,  et 
fut  nomme  de  par  Jf^han  Pépin  grant  parein,  et  Jacques  Cartier  petit  com- 
père, et  fut  baptîsse  par  vénérable  et  discret  maistre  Lancelot  Ruffier, 
chanoine  et  vicaire  cure  en  leglise  Chalthedral  de  Saint-Malo  et  fut  ledit 
jour  et  an  que  dessur.  Fet  par  moy  soubzsignant  (Signé:)  B.  Briot. 

Le  jeudi  XX«  jour  doctobre  mil  cinq  centz  cinquante  deux  fut  par  véné- 
rable et  discret  maistre  Lancelot  Ruffîer,  vicaire  et  chanoine  baptize  ung 
filz  a  Guillaume  Pépin  sieur  de  laBellynaye,  et  a  Jehanne  Le  (}obien  sa 
femme,  qui  est  le  septième  filz  subsequans  lun  après  laultre,  lequel  fut 
nomme  Julien  par  Guillaume  Pépin,  sieur  de  la  Boursardyerre,  grant  com- 
père, et  petit  coinpere  Julien  Grave,  Hlz  Guillaume,  et  commère  Jehanne 
Boullain  ;  et  ce  fut  faict  en  présence  de  vénérables  et  notables  personnes, 
savoir  :  vénérable  et  discret  maistre  Servan  Blay,  chanoine  en  leglise 
cathedralle  de  Sainct  Malo,  et  sieur  Duval  Gamy  et  de  maistre  Pierres  Le 
Gobien,  sieur  des  Douetz  et  alloue  en  ceste  ville  dudit  Saint-Malo  et  le 
capitainoe  Jacques  Cartier  et  aultres  donne.  (Signé  :)  Jac.  Cartier. 

Le  grand  nombre  d'actes  revêtus  de  la  signature  de  Jacques  Car- 


260  JACQUES  CA^n^ 

lier,  ainsi  que  ceux,  égalenent  nombreux,  dans  lesquels  figure  son 
nom,  prouve  que,  même  de  son  vivant  (ce  qui  est  assez  rare),  ses 
concitoyens  savaient  l'apprécier  et  s'enorgueillissaient  avec  raison 
d'en  obtenir  ces  preuves  d'amitié  et  de  bienveillance.  On  voit  du 
reste  que  Cartier  s'y  prêtait  de  bonne  grâce. 

Comme  renseignement  sérieux  et  indiscutable,  ces  actes  permet- 
tent de  préjuger  des  époques  auxquelles  il  accomplit  ses  différents 
voyages,  et  c'est  un  point  sur  lequel  les  auteurs  se  sont  rarement 
trouvés  d'accord,  surtout  en  ce  qui  concerne  son  troisième  voyage. 

On  ignore  la  date  et  le  lieu  de  la  mort  de  Jacques  Cartier.  D*aprës 
un  arrêt  du  Parlement  de  Rennes,  publié  il  y  a  quelques  années 
par  M.  Arthur  de  la  Borderie,  dans  la  Repue  de  Bretagne  et  de  Ven- 
dée^ il  vivait  encore  en  1565.  Toutefois,  après  1552,  on  ne  trouve 
plus  mention  de  lui  dans  les  registres  de  Saint-Malo.  On  peut 
croire  qu'il  passa  les  dernières  années  de  sa  vie  dans  son  manoir 
des  Portes-Cartier  (commune  de  Paramé)  et  qu'il  y  mourut.  Mais 
on  n'a  à  cet  égard  aucune  certitude. 

Harvdt, 

Secréiaire  de  la  Mairie  de  Saint-Malo. 


LE  HOPEHENT  POETIQUE  EN  BRETAGNE 

De  la  lia  de  la  Restauration  à  la  Révolatioa  de  1848  \ 


La  faveur  toujours  plus  grande  qui  s'attache  à  la  Marie  de  Bri- 
zeux  a  dispensé  les  critiques  superficiels  ou  inexacts  d'un  examen 
sérieux  de  la  littérature  brelonne,  pendant  les  vingt  années  de  la 
période  romantique  ;  dans  ces  délicates  idylles,  tout  imprégnées 
de  saveur  rustique,  ils  ont  prétendu  résumer  la  poésie  d'un  temps 
et  d'un  pays  ;  ils  ont  modelé  leurs  éloges  sur  ceux  qu'avait  con- 
sacrés l'autorité  d'un  Sainte-Beuve,  d*un  Saint-René  Taillandier, 
et  ils  ont  passé  outre,  négligeant  les  disciples,  et  aussi  les  rivaux 
qui  procédaient  d'une  autre  inspiration.  Certes,  Brizeux  domine  et 
dépasse  ses  compatriotes,  poètes  comme  lui;  il  est,  non  seulement 
pour  la  Bretagne,  mais  pour  toutes  les  provinces  françaises,  l'ini- 
tiateur et  le  modèle  de  ce  qu'on  peut  appeler  la  poésie  locale, 
un  élève  de  Théocrite,  un  frère  harmonieux  de  Robert  Burns  et  de 
William  Cowper  ;  c'est  en  face  de  l'abondance  stérile,  de  la  vulga- 
rité précieuse,  dont  les  vers  et  la  prose  de  nos  contemporains  sont 
trop  souvent  entachés,  qu'on  apprécie  surtout  le  charme  d'un  ta- 
lent sobre  et  familier,  toujours  mesuré  et  gracieux.  Hais  si  l'on 


.  *  HrÎDdpaax  ouvrages  consollés  :  Sainte-Benre,  Causeries  du  Lundi,  Premiers 
Luniif,  fiouveaux  Lundis  ;  —  Us  Poètes  français,  de  M.  Crépel  (1862).  tome  IV,  les 
Contemporains;  —  Edouard  Foornier,  Souvenirs  poétiques  de  Vécole  romantique 
(1880)  ;  —  Champfleary,  les  Vignettes  romantiques  (1883)  ;—  Notices  sur  Brizeux,  de 
MM.  Saint- René  Taillandier  (Préface  des  Œuvres  poétiques),  Ljicaussade  {Revue 
contemporaine),  J.  Dacbesne  (Rennes,  1879,  etc)  ;  —  Correspondance  de  H.  La  Mor- 
voDoais  avec  Maurice  de  Guérin;  —  Les  Poètes  lauréats  de  l'Académie  française,  par 
MM.  Edmond  Biré  et  Émite  Grimaud. 


262  LE  MOUVEMENT  POÉTIQUE  EN  BRETAGNE 

fait  tort  à  Brizeux  en  ne  voyant  en  lui  que  Tauleur  de  Marie,  en 
n'étudiant  pas,  dans  la  Fleur  d'or,  les  Bretons,  les  Histoires  poé- 
tiques, révolution  progressive  de  son  esprit,  on  n'est  pas  moins 
injuste  pour  la  poésie  bretonne  en  considérant  Brizeux  comme  son 
seul  représentant.  Il  n'est  pas  le  seul,  en  ce  siècle,  il  n'est  pas  non 
plus  le  premier  en  date  ;  avant  qu'il  chantât,  la  jeune  muse 
d'Elisa  Hercœur,  sitôt  moissonnée,  avait  charmé  les  lettrés  par  la 
sensibilité  et  le  naturel  ;  Emile  Souvestre,  à  force  de  bonhomie  et 
de  candeur  native,  avait  suppléé  à  ses  défauls  et  à  son  inexpérience 
dans  un  genre  qui  ne  devint  jamais  le  sien,  et  Evariste  Boulay-Patj 
avait  présenté  au  concours  de  l'Académie  française  une  ode,  bril- 
lamment versifiée  ;  à  ses  côtés  ou  à  sa  suile^  se  placèrent  des 
hommes  distingués,  disciples  indépendants,  comme  La  Horvon- 
nais  ou  Turquelj  ;  irréguliers, comme  Hippolyte  Lucas.  La  part  de 
Brizeux  reste  assez  belle,  assez  enviable,  pour  s'être  retrempé  aux 
sources  vives  de  la  nature  bretonne,  pour  avoir  demandé  ses  plus 
sûrs  effets  aux  paysages,  aux  légendes  de  la  vieille  province,  et  à 
l'amour  le  plus  idéalement  suave.  L'élément  religieux  joue  ici  son 
rôle,  mais  un  peu  vague,  avec  des  tendances  au  panthéisme,  mêlant 
à  la  religion  du  Christ  des  ressouvenirs  de  Platon  et  de  Yirgih  ; 
il  apparaît  plus  distinct,  avec  toute  l'orthodoxie  catholique,  dans 
les  vers  d'Achille  du  Glézieux,  signalés  au  passage  et  loués  par 
Sainte-Beuve,  et  surtout  dans  ceux  d'Edouard  Turquety  :  pour 
celui-ci,  la  poésie  n'est  guère  qu'une  méditation  religieuse^  les  con- 
tours si  nettement  accusés  de  la  campagne  bretonne  bleuissent  et 
s'efiacent,  tout  se  noie  et  se  fond  dans  un  mysticisme  où  passent 
des  réminiscences  de  Lamartine,  et  qui  revêt  un  caractère  de  pro* 
pagande  ou  de  protestation.  D'autre  part,  le  romantisme,  ù  sa 
splendide  aurore,  voyait  venir  à  lui  un  groupe  de  poètes  bretons  : 
Boulay-Paty,  Hippolyte  Lucas  et  leurs  amis  cherchaient  à  ressaisir 
l'écho  du  lyrisme  de  Victor  Hugo,  ou  imitaient  les  élans  pas- 
sionnés et  les  hardiesses  d'expression  d'Alfred  de  Musset.  En  tenant 
compte  des  idées  communes,  rattachement  au  sol  natal,  le  senti- 
ment religieux,  et  aussi  de  ce  penchant  à  la  tristesse  dont  la  poésie 


LE  MOUVEMENT  POÉTIQUE  EN  BRETAGNE         263 

bretonne  réussit  rarement  ë  se  dégager^  il  y  avait  donc,  dès  1830 
elles  années  qui  suivirent,  plus  d'uu  courant  dans  cette  poésie.  Il 
n'est  pas  très  aisé  de  classer  les  poètes,  de  les  ranger  par  écoles, 
et  pourtant  les  analogies  de  certains  esprits,  les  liens  de  sympa- 
thie littéraire  qu'on  leur  découvre,  nous  aideront  à  mettre  un  peu 
d'ordre  dans  ce  travail. 


I 


Si  Sainte-Beuve  n'avait  consacré,  en  quelques  pages  de  fine 
critique,  le  souvenir  de  Boulay-Paty,  aucun  lecteur  étranger  &  la 
Bretagne  ne  saurait  aujourd'hui  le  nom  d'un  des  poètes  les  plus 
ingénieux  de  la  première  moitié  de  ce  siècle  ;  il  n'a  pas  même  une 
mention  dans  les  dictionnaires,  les  biographies,  qui  sont  comme 
les  obituaires  de  nos  contemporains  ;  oublié  au  delà  de  ce  qu'il  a 
pu  souhaiter  en  ses  heures  de  misanthropie,  il  dort  dans  un  petit 
cimetière  des  bords  de  la  Loire,  côte  à  côte  avec  des  savants  et 
des  artistes  ^  C'est  le  cimetière  du  vieux  bourg  de  Donges,  où  il 
naquit  le  19  octobre  1804.  En  dehors  de  manifestations  purement 
littéraires,  telles  qu'une  Ode  à  V Académie,  présentée  par  Chateau- 
briand à  la  docte  assemblée,  et  surtout  une  autre  ode,  VArc-de- 
Triomphe  de  fÉloUe,  qui,  dix  ans  plus  lard,  en  1837,  obtint 
le  prix  et  l'insigne  honneur  d'être  lue  en  séance  solennelle 
par  l'auteur  ^,  il  tint  sa  vie  discrète  et  voilée.  Mais  on  sut  que 
son  roman  poétique,  Elie  Mariaker,  publié  en  1834,  retraçait 
des  épisodes  de  son  enfance  et  de  sa  jeunesse,  et  pouvait 
presque  passer  pour  une  autobiographie.  La  longue  préface  du 


1.  Rappelant  que  la  dépouille  mortelle  de  M.  Jules  de  la  Gournerie  avait  été 
céposée  dans  le  cimetière  de  Donges,  raisant  appel  ft  d'autres  souvenirs,  M.  René 
Renriler  a  pu  nommer  ce  cimetière  les  Champs-Elysées  de  la  Loire-Inférieure.  {Betue 
de  Brelagne  el  de  Vendée,  1883). 

2.  Cet  honneur  n'a  été  accordé  depuis  qu'à  M.  Jean  Aicard,  anleur  de  la  pièce 
A  LamaWifM;.  (iSSa,) 


264  LE  MOUVEMENT  POÉTIQUE  EN  BRETàGNE 

livre,  où  il  se  résigne  à  parler  en  vile  prose,  abonde  en  traits  de 
vérité.  On  le  voit,  tout  enfant,  subissant  la  poissante  influence 
de  la  nature  bretonne  ;  on  le  suit  élève  du  lycée  de  Rennes,  étu- 
diant en  droit)  amoureux  une  première  fois  et  poussant  à  son 
comble,  dans  ses  allures  et  sa  mise,  Télégante  fatuité  de  son  âge, 
rencontrant,  après  bien  des  intrigues  banales,  la  femme  qu'un  lien 
mystique  et  sensuel  unira  indissolublement  à  lui,  gagnant  Paris  à 
la  suite  d*une  séparation  cruelle,  y  ayant  des  velléilés  politiques  et 
surtout  des  admirations  littéraires,  ramené  au  pays,  près  de  sa 
maîtresse,  passant  par  toutes  les  phases  du  bonheur  extatique 
quand  il  la  possède,  du  désespoir  et  de  la  folie  quand  elle  meurt 
entre  ses  bras,  cherchant  enfin,  dans  de  lointains  voyages,  Foubli 
de  sa  vie  passée.  Sur  ce  dénouement  de  pure  intention,  l'espèce 
de  confession  s'arrête,  le  voile  retombe  ;  Boulay-Paly  ne  sera  plus 
que  Tauteur  très  correct,  sagement  lyrique  des  Odes  et  du  poème 
sur  le  monument  de  Molière;  puis  il  signera,  comme  testament 
litltéraire,  un  recueil  de  remarquables  sonnets  (1851),  postérieur 
à  l'époque  que  nous  avons  résolu  d'étudier  K  Revenons  à  Elie 
Mariaker.  Sainte-Beuve,  qui  pouvait  y  voir,  dans  les  images  et 
jusque  dans  la  coupe  des  vers,  aussi  bien  que  dans  le  tour  d'esprit 
maladif  et  subtil  à  l'excès,  une  imitation  flagrante  de  son  Joseph 
Delormey  n'a  pas  méconnu  le  singulier  volume,  que  sa  seule  rareté 
ne  rend  pas  précieux  aux  bibliophiles  ;  le  frontispice  à  l'eau-forte, 
œuvre  de  Boisselat,  qui  représente  le  poète,  accoudé  sur  un  rocher, 
placé  entre  un  ange  et  un  démon,  peint  au  vif  ce  mélange  de  vo- 
lupté rampante  et  d'idéalisme  religieux,  cet  hermaphrodisme 
de  pensée  et  d'expression  que  l'auteur  a  tenté  de  traduire  par 
d'étranges  accouplements  de  mots.  Malgré  ces  extravagances  et 
une  recherche  souvent  pénible  de  l'etTet,  les  vers  et  la  prose  à*Elie 
Mariaker  ne  manquent  ni  d'originalité,  ni  d'une  sorte  de  charme 
ingénu  ;  on  aime  à  entendre  Eiie  se  proclamer  «  amoureux  da 


i.  Il  exisle  no  recueil  de  ses  poésies  posthumes  ;  toutes  datent  des  dernières 
«Doées  de  sa  vie. 


LE  MOUVEMENT  POÉTIQUE  EN  BRETAGNE         265 

sonnet  d'autrefois,  •  juger^  avec  une  saine  sympathie^  Victor  Hugo^ 
Sainle-Beuve,  M"^»  Yalmore,  dire  de  la  Marie  de  Brizeux,  à  son 
apparition,  que  «  ce  petit  volume,  si  à  part,  si  indigène,  si  buco- 
c  lique,  est  un  bouquet  de  fleurs  des  landes  de  Bretagne.  >  Ce 
coryphée  du  romantisme  a  écrit  sur  la  poésie  des  humbles,  sur  les 
chansons  populaires,  une  page  exquise  :  «  Il  se  ressouvenait  avec 
«  bonheur  des  anciennes  complaintes  et  des  rondes  bretonnes 
«  qu'on  lui  chantait,  dans  son  enfance,  au  foyer  de  U  cuisine,  ou 
«  auprès  de  son  lit  pour  l'endormir.  Il  aimait  les  vers  simples,  les 
c  chants  expressifs  de  ces  poètes  paysans  qui,  comme  les  antiques 
«  rapsodes,  composent  l'air  et  les  paroles  ;  la  poésie  lui  plaîsail 
c  dans  cette  grâce,  dans  ce  caractère  primitifs.  Il  avait  entrevu^ 
«  racontait-il,  de  belles  âmes  de  poètes  sous  la  bure  du  laboureur, 
«  sous  la  veste  goudronnée  du  matelot  ;  Homères  perdus,  fleurs 
«  du  désert  étouflîées  parmi  la  bruyère  ou  brisées  par  la  tempête.  » 
Cette  prose  que  nous  aimerions  à  citer  encore  n'est  que  le  prélude 
et  le  cadre  de  pièces  de  poésie,  divisées  en  odes,  élégies  et  son- 
nets. Les  odes,  toutes  amoureuses,  sont  la  plus  faible  partie  du 
recueil  ;  elles  ont  je  ne  sais  quoi  de  forcé  et  d'artificiel,  avec  des 
souvenirs  des  erotiques  latins  qui  en  allèrent  la  sincérité  ;  des 
strophes  heureuses  se  détachent,  comme  celles-ci,  de  l'ode  intitulée 
Neige: 

Tout  en  toi  semblait  s'adoucir. 

Et  je  croyais  voir  une  rose 
Levant  aux  jours  de  mars  sa  tète  blanche  et  rose, 
Qu'une  neige  tardive  est  venue  embellir. 
Jusqu'à  moi,  sous  ce  voile  éclatant  de  blancheur, 
Ton  regard  trouble  et  doux  traversait  la  distance. 

Gomme  à  travers  son  innocence 
Sort  du  cœur  d'une  vierge  un  désir  de  bonheur.^ 

Les  élégies,  au  nombre  de  vingt,  valent  bien  mieux.  La  2«  est 
toute  l'histoire  de  son  grand  amour  ;  l'influence  sensuelle  de  la 
valse  y  est  curieusement  retracée  ;  la  3«  développe  gracieusement 
ce  thème  ancien,  que  les  jolies  femmes  doivent  l'immortalité  aux 

TOME  LVI  (VI  DE  LA   6e  SÉRIE).  18 


956  LE  MOuyEMBirr  poÉnouE  en  Bretagne 

beaux  vers  ;  la  T  déroule  rénuméralion,  d*an  intérêt  tout  local,  des 
endroits  de  Rennes  qui  furent  témoins  de  ses  rendez-vous  avec 
la  bien-aimée  ;  la  plus  remarquable  est,  sans  comparaison,  Télégie 
neuvième,  tout  embaumée  de  souvenirs  d'enfance.  Deux  passages, 
pris  presque  au  hasard  dans  cette  élégie,  rappelleront,  par  la  fami- 
liarité des  détails,  le  réalisme  discret,  la  manière  d'un  Grabbe  ou 
d*an  George  Bliot: 

Là,  derrière  Téglise  on  eût  passé  sa  vie. 

Ce  petit  rempartrik  longeait  la  sacristie  ; 

Sur  les  rochers  TégUse  était  bâtie  au  bord 

Des  flots  tempétueux,  et,  quand  il  ventait  fort, 

Les  ardoises  du  toit  frissonnaient  sous  la  brise. 

Le  cimetière  était  k  toucher  k  l'église  ; 

Trois  arbres  y  croissaient;  il  était  clos  d'un  mur; 

Je  tremblais  d'y  passer  dès  qu'il  faisait  obscur. 

Lk,  portant  la  câline  et  leur  coiffe  en  pleureuses, 

Les  femmes  d'alentour  venaient,  bien  malheureuses, 

Accompagner  leurs  morts  que  traînait,  à  pas  lent, 

Une  charrette  à  bœufs, couverte  d'ua  drap  blanc... 
Je  revob  notre  banc,  d'où  j'aimais,  sur  la  lame, 
A  voir  passer  les  blins  à  la  voile,  à  la  rame, 
D'où  j'entendais  sonner  par  le  sableux  sentier 
La  cloche  des  mulets  du  joyeux  paludier. 
Par  son  bruit  en  septembre  amionçant  la  sardine, 
Qui  gonflait  sur  le  gril  et  qu'on  mangeait  divine. 
Je  vois  nos  paysans,  aux  cheveux  plats  et  longs, 
Aux  grands  chapeaux  tombants,  aux  larges  pantalons  ; 
Leurs  filles  aux  yeux  noirs,  brunes,  en  coiffe  blanche. 
Le  matin  à  la  messe  arrivant  le  dimanche  ; 
Les  douaniers  en  vert  ;  et  les  jeunes  marins 
Avec  leurs  gilets  bleus,  avec  leurs  souliers  fins. 
Je  revois  le  chemin  qui  mène  aux  métairies, 
La  vieille  épine  blanche  aux  branches  si  fleuries  ! 

Est-ce  donc  que  Brizeux  a  seul  dit  la  poésie  du  terroir  breton  ? 
Il  y  a  de  tout,  au  reste,  dans  ces  élégies,  des  vers  à  la  louange  de 
Soumet,  que  Boulay-Paly  pouvait  bien  appeler  «  grand  poète,  i 
quand  Hugo  et  Vigny  le  saluaient  «  leur  grand  Alexandre,  »  et  on 


LE  MOtmaiENT  POÈrVm  ^  MMASM  267 

aime  à  y  rencontrer  on  ingénieux  éloge  de  Charles  Rodier,  t  le 
conteur  chéri.  »  Quelques  curieut,  lecteurs  de  Sainte-Beuve,  con- 
naissent Boulay-Paty,  auteur  de  sonnets.  C'est  aussi  son  prin- 
cipal titre  littéraire;  le  recueil  de  1851,  qui  nous  échappe,  ren- 
ferme trois  cent  cinquante  sonnets,  très  souvent  dignes  de  Soulary, 
le  Cellini  du  genre  ;  il  y  en  a  déji  de  fort  bien  venus  dans  Elie 
Uariaker,  et  on  peut  y  apprécier  «  le  sentiment  vrai  et  la  forme 
studieuse,  >  que  le  poète,  juge  de  lui-même,  se  plaisait  à  y  re- 
connaître plus  tard  *.  Presque  toujours,  lldée  est  gradeose,  ori- 
ginale, Texpression  faiblit,  le  souffle  est  court  ;  Tamoureux  poète 
débute  bien,  les  quatrains  sont  heureux  ;  il  trahit  sa  btigue  en 
arrivant  aux  tercets.  De  tous  ces  jolis  commencements,  nous  avons 
choisi  celui-ci,  qui  semble  comme  un  écho  anticipé  des  IniimiUi 
de  Coppée  : 

EUe^t  lob:  et  pourtant,  ft  Phèdre  accoutumée 
Où  je  la  revoyais,  au  readez«>voitt  du  loir, 
Un  prestige  souvent  me  rend  ma  bien-afanée; 
J'entends  son  léger  pas,  il  me  send^le  la  voir 

Pousser  la  porte,  entrer  encor  toute  alarmée, 
Se  jeter  dans  mes  Inras,  éter  son  manteau  noir. 
Et,  parée  a? ec  soin  et  d'odeurs  parfumée, 
Baisser  les  yeux,  rougir,  et  près  de  moi  s'asseoir. 

Il  n'y  a  pas,  dans  les  sonnets  d'Élie,  que  des  exaltations  amou- 
reuses, des  apothéoses  de  l'adultère  et  du  suicide»  des  visions  de 
Dieu  dans  la  femme  ;  nous  voudrions  rappeler  le  bel  éloge  de 
David  d'Angers, 

Qiaud  statuaire  à  qui  nul  profil  ne  résiste, 

Qui  donne,  pierre  on  brooxe,  un  cosur  ft  ses  portraits. 

Mais,  désireux  de  citer  un  sonnet  entier,  nous  noss  arrêtons  ao 
suivant,  évocation  voilée  d^un  passé  légendaire,  oâ  se  complaît 
l'imaginatioB  féminine  et  quasi  enlantiae  du  poète; 


I.  BMlay-Psiy  Jeia  aliiil  Ktti  M  aetre  mti,  tes  rUsieîf»  4a  soMMt  ^  pr^ 

cèds  le  recoeU  ds  IStH. 


!268  LE  MOUVEMENT  POÉTIQUE  EN  BRETAGNE 

Ne  laîsiei  point  ternir  le  miroir  de  votre  âme 

Au  souffle  du  Tulgaire,  et  yoyez-y  toujours, 

Gomme  au  temps  du  berceau,  ma  grande  et  noble  dame, 

Les  contes  merveilleux  et  doux  des  anciens  jours  ! 

n  fouf  croire  au  follet  sautillant  dans  la  flamme, 
Au  fantôme,  à  la  fée,  au  lutin,  à  ses  tours. 
Ne  flétrissez  jamais  ce  frais  bouquet  de  femme, 
Ces  superstitions,  fleurs  <iui  font  aux  amours  i 

Madame,  aimes,  aimes  les  bien  vieilles  histoires 
Qui  font  trembler  en  rond  leurs  pâles  auditoires. 
Croyances  du  passé  que  le  siècle  défend  l 

Qu'au  foyer,  tard  le  soir,  tout  cela  tous  retienne  ! 
Votre  âme,  avez-vous  dit,  est  la  sœur  de  la  mienne  ; 
Et  rame  du  poète  est  une  âme  d'enfant. 

Il  faut  bien  le  dire,  ce  sonnet,  qui  reste  jusqu'au  bout  frais  et 
reposé,  est  une  exception  dans  le  volume  ;  c'est  une  éclaircie  dans 
la  nuit  qui  se  fait  plus  profonde,  à  mesure  que  la  folie  s'empare 
des  vers  et  de  Tesprit  d'Élie  Mariaker. 

Les  autres  ouvrages  de  Boulay-Paty,  publiés  dans  les  vingt 
années  que  comprend  notre  travail,  ne  nous  offrent  rien  de  bien 
caractérisé;  tout  au  plus  pourrions-nous  détacher  de  ses  Ode$j  au 
double  point  de  vue  poétique  et  breton,  celles  sur  le  Combat  des 
Trente,  sur  Saint-Malo,  sur  l'héroïsme  de  Bisson  ou  la  fin  précoce 
de  Papu,  de  Rennes,  tué  aux  journées  de  1830.  11  y  aurait  plus 
d'intérêt  à  passer  en  revue  les  compatriotes,  frères  en  poésie  et 
émules  en  romantisme,  de  Boulay-Paty  ;  on  donnerait  un  souvenir 
aux  jeunes  victimes  de  la  muse,  Dorange,  Charles  Loyson\  Emile 

i.  Charles  Loysun,  né  à  Chàleau-Gonlhitr»  mais  toat  à  fait  Breton  d'allores»  fat 
an  professenr,  an  polémiste  éloquent  et  an  poète  dont  Sainte-6ea?e  a  pu  dire  «  qa'U 
est  on  intermédiaire  entre  Millevoye  et  Lamartine.  >  Un  excellent  choix  de  ses 
ma^ns  a  été  donné  par  les  soins  de  M.  Emile  Grimaad  en  i869.Qaant  k  Dorange, 
à  Emile  Ronlland,  ce  sont  de  jeones  ombres,  des  înconnas  ;  ils  avaient  conça  de 
grands  projets  poétiques,  entrepris  des  tradoctions,  l'an  de  la  Jérusalem  iéiwrée^ 
Taotre  des  Lusiaies,  Quelques  fragments  de  cette  dernière  traduction  ont  para  avec 
des  odes  et  des  élégies  dans  le  volume  où  Boulay-Paty  a  pieosement  recueilli  les 
Poéiies  p^ttkumes  du  paa?re  Emile  Roalltnd.  (Paris,  Gosselin  1838.) 


•   LE  MOUVEMENT  POÉTIQUE  EN  BRETAGNE  269 

Roalland  ;  on  arriverait  aux  compagnons  d'étude,  Hazimilien  Raoul 
(Charles  Le  Tellier)  qui  préludait  par  un  volume  de  vers^  édité  à 
Rennes,  enl832,  à  des  œuvres  plus  sérieuses,  puis  àTurquety,à  Sou- 
vestre,  etau  plus  aimé,àHippoly  te  Lucas.  Nous  retrouverons  Souvestre 
et  Turquety.  flippolyte  Lucas,  né  à  Rennes,  en  1807,  avait  donné  des 
gages  à  la  poésie,  avant  d'être  pris  par  le  théâtre  et  le  journalisme, 
et  de  finir  bibliothécaire  à  l'Arsenal.  En  1829,  il  traduisait  le 
Canaire,  de  Byron,  avec  Boulay-Paty  ;  cinq  ans  après,  dans  un 
recueil,  le  Cœur  et  le  Monde,  il  mêlait  à  de  petits  romans  des 
vers  délicatement  ciselés  ;  enfin,  en  1844,  il  écrivait,  entre  deux 
comédies  imitées  de  l'espagnol,  des  Heures  d'amour,  où  il  s'ins- 
pirait ingénieusement  de  TibuUe  et  de  Parny,  de  Ghénier  et  de 
Musset.  La  division  de  ce  dernier  livre,  Désirs,  Ivresses,  Regrets, 
est  tout  i  fait  romantique  ;  mais  il  y  a  certaine  écharpe  qui  fait 
songer  à  l'amant  d'Éléonore,  et  une  lampe  qui  a  le  tort  de  répéter 
l'adorable  élégie  d'André  : 

0  nuit!  j'avais  juré  d*aimer  cette  infidèle... 
La  jolie  pièce,  intitulée  Versailles,  se  termine  ainsi  : 

Montre-moi,  dans  les  jeux  d'une  galaute  cour, 

La  YalUère,  arc  en  main,  gradeuie  Diane, 

Dont  le  pas  inégal  eût  enchanté  FAlbane, 

Telle  qu'on  nous  Ta  peinte  a^ec  ses  chcTeux  blonds, 

Retenant  sa  levrette  aux  impatients  bonds  ; 

Montre-inoi  Toeil  ? ainqueur,  les  épaules  d'albâtre 

De  Montespan,  prodigue  et  fière  Gléopâtre, 

Qae  le  faste  séduit;  —  et  fois-moi  voir  encor. 

Aimant  le  bal,  le  bruit,  la  chasse  au  son  du  cor, 

Fontange  et  ses  rubans  ;  —  et  puis,  vers  la  chapelle, 

Allant  d*un  grave  pas  quand  le  salut  rappelle, 

La  prude  Maintenon  avec  son  front  voUé, 

Elle  qui  doit  bientôt,  sous  le  ciel  étoile,  ^ 

Fanant  sur  le  gazon  le  velours  de  sa  robe. 

Rechercher  la  douceur  du  plaisir  qu*on  dérobe. 

Ceci  rappelle,  comme  une  esquisse  un  tableau  de  mettre,  ce 
chef-d'œuvre  des  Rayons  et  des  Ombres,  la  Stalue. 


970  u  MouvnBNT  poinaus  en  Bretagne  . 

Le  romantisine  rayonna  dans  les  départements  ;  en  Bretagne, 
comme  ailleursi  il  y  eut  des  essais  de  décentralisation  poétique. 
Ces  Httératenrs  de  province  ont  le  défaut  d*ètre  en  retard  sur  le 
moQTement  parisien,  et  de  l'exagérer;  on  les  peut  comparer  è 
ces  derniers  élèves  de  Ronsard,  relevant  le  drapeau  de  la  Pléiade 
déjjà  proscrite,  ou  à  ces  hobereaux  continuant,  après  Cbénier  et 
Chateaubriand,  à  inonder  YAbnanach  de$  Muses  de  leurs  petits 
vers  i  la  Dorât  Toutefois,  il  est,  parmi  eux,  d'intéressantes  ou 
singulières  physionomies.  Quand  le  Kantais  Adolphe  ÂUonneaa 
présentait  son  volume,  «  son  œuvre  conçue  avec  tant  d'espoir,  tra- 
vaillée avec  tant  d'amour,  »  au  public  indifférent  et  timoré  de  sa 
fille  natale^  il  lui  fiiUait  les  robustes  illusions  de  la  jeunesse  pour 
croire  à  un  succès  ;  si  élégant  qu'il  fût,  avec  ses  belles  marges,  son 
frontispice  finement  gravé  où  se  jouaient  des  nymphes  et  des  sa- 
tyres, production  la  plus  achevée,  enfin,  de  l'imprimeur  Hellinet,  le 
pauvre  livre  trouva  peu  d'acheteurs,  en  1834  ;  les  exemplaires  que 
Ton  se  procure  aujourd'hui  sont  d'une  fraîcheur  irréprochable^  ils 
ne  sont  même  pas  coupés,  on  voit  qu'ils  ont  été  sacrés  à  la  façon 
des  psaumes  de  Le  Franc  de  Pompignan.  Il  y  avait  pourtant  dans 
Pasiicbes  (c'est  le  titre,  moins  énigmatique  qu'il  n'en  a  Tair),  assez 
de  sang  et  de  larmes,  d'adultères  et  d'orgies,  pour  séduire  des 
spectateurs  d'Anfony,  des  lecteurs  de  la  Peau  de  chagrin.  Le 
romantisme  y  prenait  tous  les  vêtements,  jusqu'à  la  vareuse  du 
corsaire,  en  une  poésie  maritime,  inspirée  par  la  Salamatidre 
d'Eugène  Sue  : 

C'est  vrai  I  Jenny,  J'ai  deux  maîtresses, 
Deux  maîtresses  et  deux  amours... 
La  première,  —  c'est  toi,  coquette  ! 
La  seconde,  c'est  ma  corvette... 

Le  plus  souvent,  il  était  funèbre  et  même  macabre,  dans  Cau- 
cbemar^  V Agonie,  surtout  dans  une  espèce  de  drame,  mêlé  de  di- 
vagations à  la  Musset,  La  Vengeance  d'une  femme,  qui  se  dénoue  à 
la  morgue,  et  où  la  jeune  fille  trouve  dans  son  coffret  nuptial  la 
tête  sanglante  de  son  fiancé,  cadeau  d'une  rivale.  Le  style,  hérissé 


UE  MOUVEMENT  POÉTIQUE  EN  BRETAGNE  271 

de  néologismes,  ne  relève  pas  ces  plaies  horreurs.  Les  vers  d'Aï- 
lonneau,  quand  il  subit  l'influence  de  mattres  inimitables,  frisent 
la  caricature  ;  aux  rares  instants  où  il  échappe  à  cette  influence, 
où  il  est  lui-même,  et  lente  de  retracer  le  charme  de  sa  Bretagne, 
Si  poétique  et  vierge  de  pinceaux, 

il  t  de  la  grâce  et  de  la  fratchenr  ;  quelques  pages  d'autobiographie, 
un  croquis  de  Clisson,  un  paysage  nantais, 

La  Loire,  au  fond  d'un  vert  amphithéâtre. 
Tranquillement  roulant  une  eau  bleuâtre. 
Et  drâsinant  les  bicarrés  contours 
De  vingt  tlota  qui  di?isent  son  cours, 

sont  d'heureux  et  trop  rares  intermèdes.  Il  faut  aussi  savoir  gré  à 
Allonneau  d'avoir  compris  son  ingénieux  contemporain,  Tony 
Johannot,  de  lui  avoir  dit  : 

Vous,  dont  le  divin  talent 
Donne  à  la  femme  une  souple  élégance. 

Divin  est  de  trop  ;  mais  il  y  a  un  véritable  instinct  des  beautés 
de  l'art  dans  ces  mots,  la  souple  élégance,  appliqués  aux  femmes 
de  Tony  Johannot  :  revoyez  les  gravures  de  Manon  Lescaut  ou  de 
Werther. 

Dix  ans  après  Allonneau,  le  romantisme  à  son  déclin  trouvait  un 
autre  adepte  à  Nantes  :  un  volume  de  vers  paraissait,  aux  vitrines 
de  Dentu  et  de  Hasgana,  qui  avait  pour  auteur  un  jeune  homme  de 
vingt-cinq  ans,  Victor  Mangin  «  de  Nantes  »  (ne),  lequel  devait,  peu 
d'années  plus  tard,  fonder  un  des  journaux  républicains  les  plus 
importants  de  TOuest,  le  Phare  de  la  Loire  *.  Le  livre  de  Hangin 
était  un  début  littéraire  ;  il  fut  suivi  de  quelques  romans,  de  vau- 
devilles; il  comprenait  un  poème  de  longue  haleine,  qui  lui  donnait 
son  titre,  LOa,  histoire  d'une  séduction,  et  des  poésies  diverses, 
odes,  stances,  sonnets,  dont  plusieurs  accusaient  déjà  des  préoccu- 

1 .  Noos  avoDs  essayé  déjà  de  retracer  la  physionomie  poétiqae  de  V.  Mangin, 
ceUe  de  Scavestre  et  celle  de  Le  Braz,  dans  un  article,  les  Poêles  romanliques  de 
la  Bretagne.  {La  Jeune  France,  octobre  1883.) 


272  LE  MOUVEMEOT*  POÉTIQUE  EM  BRETAGNE 

pations  démocraliqaes  et  des  tendances  humanitaires.  Au  point  de 
Tue  de  Tart  et  da  style,  les  vers  de  Hangîn,  ceux  de  Lida  surtout, 
procèdent  de  Jocelyn  et  de  RoUa,  de  Lamartine,  pour  les  élans 
d*amour  et  le  culte  de  la  nature,  de  Musset,  pour  les  apostrophes, 
les  brusques  parenthèses,  la  galanterie  impertinente  et  cavalière. 
Voici  comment  se  termine  le  portrait]de  son  Silvio,  millième  incar- 
nation de  Don  Juan  ou  de  Lovelace,  «  mauvais  garnement  >  aussi, 
comme  le  Frantz  de  la  Coupe  et  les  Lèvres: 

Par  exemple,  il  lui  faut  rendre  cette  justice 
Qu^ii  adorait  trois  mois  au  moins  chaque  Clarisse. 
Quand  cela  passait  six,  c'était  miraculeux. 
Il  aimait  les  yeux  noirs,  et  beaucoup  les  yeux  bleus. 
La  brune  lui  plaisait,  mais  la  blonde  pudique, 
Pourvu  qu'il  eût  un  peu  Thumeur  mélancolique, 
L'enchaînait  pour  des  jours  fabuleusement  longs. 
Quand  il  pensait  que  Laure  avait  les  cheveux  blonds. 
Du  reste,  il  n'était  pas  sourd  à  cette  harmonie. 
Dépourvu  tout  k  fait  de  quelque  poésie, 
U  n'était  pas  grondeur  et  pas  du  tout  jaloux. 
Aimait- il  une  femme,  il  l'aimait  à  genoux  ; 
Pourvu  qu'on  fit  en  tout  sa  volonté  suprême, 
Il  ne  demandait  rien,  et  je  ferais  de  même. 

On  le  voit  par  ces  exemples,  il  y  eut  des  poètes  romantiques  en 
Bretagne  %  Tinfluence  parisienne  s'y  étendit  et  s'y  propagea,  et 
M.  Champfleury  eût  pu  comprendre  Nantes,  au  même  titre  que 
Amiens,  Rouen  ou  Dijon,  parmi  les  villes  qu'il  appelle  <  des  cen- 
tres provinciaux  favorables  aux  principes  de  la  nouvelle  école  '. 

Olivier  de  Gourguff. 
(La  suite  prochainement.) 

1.  Noos  n'AVOQS  pu  donner  place,  dans  cette  première  partie  de  noU«  élude,  à 
un  romantique  un  peu  pâle»  Ernest  Fouinet,  né  à  Nantes,  en  1798,  auteur  de  Ters 
de  keepsakes  et  des  traductions  de  Tarabe  et  du  persan  éparses  dans  les  OrientaUs 
de  Victor  Hugo. 

2.  Cbampfleury,  ouvrage  cité. 


sous  MA  FENÊTRE 


Je  sais  vieux,  et  je  suis  seul.  Deux  choses  que  j'avoue  trouver 
assez  tristes.  Madame  Swetchine,  quand  elle  avait  les  deux  mêmes 
inconvénients,  s*est  avisée  un  jour^  pour  se  distraire,  d'écrire 
réloge  de  la  vieillesse,  ce  qui  me  semblait  dès  lors,  et  avant  que 
j*en  jugeasse  par  expérience  personnelle,  un  ingénieux  paradoxe. 
J'aime  bien  qu'on  s'efforce  de  surmonter  la  nature,  c'est  gran- 
deur d'âme.  Je  n'aime  pas  qu'on  s'évertue  à  la  contredire,  et  ne 
trouve  pas  que  ce  soit  grandeur  d'esprit.  Quand  le  stoîque  s'écriait  : 
«  0  douleur,  tu  auras  beau  faire,  tu  ne  me  forceras  pas  à  convenir 
«  que  tu  sois  un  mal,  »  il  se  livrait  à  une  hâblerie  de  rhéteur  ;  la 
douleur  est  certainement  un  mal,  et  c'est  pour  cela  qu'il  y  a  du 
mérite  à  l'accepter  avec  courage  ou  à  la  dompter. 

Combien  le  divin  Hattre  est  plus  humain  lorsqu'il  dit  :  «  Mon 
«  âme  est  triste  jusqu'à  la  mort  !  Mon  père,  s'il  est  possible,  éloi- 
«  gnez  de  moi  ce  calice  !  »  Lorsque,  dans  le  magnifique  sermon  sur 
la  montagne,  il  prononce  ces  paroles  :  «  Bienheureux  ceux  qui  pleu- 
rent, parce  quHls  seront  consolés  /  »  il  ne  nie  pas  la  douleur,  il 
ne  nous  recommande,  ni  par  ses  préceptes,  ni  par  son  exemple, 
d'y  être  insensibles.  Il  n'interdit  pas  les  larmes,  et  il  a  pleuré  ! 
Seulement,  il  promet,  il  montre  la  consolation. 

Je  n'essaierai  donc  de  me  guinder  à  aucun  stoïcisme.  Je  recon- 
naîtrai qu'il  est  triste  de  vieillir  et  de  constater  le  déclin  graduel 
de  ses  forces.  Les  vieux  chênes  découronnés  par  l'âge  n'ont  pas  le 
chagrin  de  sentir  leur  décadence.  J'excuse  la  vieillesse  d'être  ce 
qu'elle  est  trop  souvent,  irritable  et  morose.  Je  loue  j'honore  les 
vieillards  qui  savent  conserver  l'aimable  vertu  de  la  gaieté. 


274  sous  MA  FENÊTRE 

Une  des  plus  doaces  consolations  de  la  vieillesse,  qaand  elle 
peut  ravoir,  est  d*ètre  entourée  des  affections  de  la  famille.  C'est  par 
un  bienfait  tout  particulier  de  la  nature  que  Tbomme  jouit  de  voir 
se  développer  la  vie  chex  les  êtres  qui  tiennent  de  lui  la  vie.  Il  les 
chérit  assez  pour  n*ètre  pas  jaloux  de  leur  jeunesse,  pour  trouver 
un  charme  vif  à  leurs  jeux  et  à  leurs  caresses.  L'aieul  sourit  natu- 
rellement à  l'enfant. 

J'ai  goûté  les  pures  joies  du  foyer.  Mon  foyer  lui-même  a  été 
brisé,  il  y  a  déjà  longtemps  !..^  J'avais  pu  en  rassembler^  en  n\jas- 
ter  les  débris.  J'ai  vu  croître  autour  de  ma  table  les  jeunes  plants 
d'oliviers.  Le  temps  a  fait  une  autre  œuvre^  et  voici  que  ma  table 
a  été  désertée.  Ha  fille  a  suivi  la  loi,  enlevée  par  un  époux  digne 
d'elle,  à  qui  je  dois  pardonner  ;  mon  fils  aussi  s'est  éloigné.  Il  a 
voulu  porter  l'épée.  Il  pourrait  être  envoyé  demain  aux  extrémités 
du  monde. 

Tous  deux  J'en  ai  la  confiance,  reviendront  souvent,  mais  désor- 
mais comme  des  hôtes  de  passage.  En  attendant,  je  suis  seul,  dans 
la  maison  que  j'avais  construite,  au  milieu  des  bois,  pour  abriter 
la  famille.  Il  serait  facile  d'écrire  aussi  l'éloge  de  la  solitude.  Ce 
serait  encore  un  paradoxe.  Il  n'est  pas  bon  à  l'homme  d*être  seul, 
et  la  Thébaîde  était  peuplée. 

Que  faire  ?  Par  ce  soleil  splendide  de  juillet,  quand  la  campagne 
est  si  belle,  renlrerai-je  à  Paris,  pour  y  respirer  la  poussière  et 
l'atmosphère  étoufianle  ;  à  Paris,  où  les  marronniers  malingres  sont 
alteints  déjà  d'une  jaunisse  prématurée  ?  Non,  je  n'ai  qu'un  goût 
médiocre  pour  les  exercices  des  acrobates  ;  j'en  ai  un  moindre 
pour  la  littérature  et  les  soprani  des  cafés-concerts,  et  j'ai  horreur 
des  fêtes  qui  s'apprêtent  en  l'honneur  de  la  sainte  Bastille.  Qu'y 
gagnerais-je,  par  ailleurs  ?  Ce  serait  encore  la  solitude,  qui  est 
particulièrement  triste  au  milieu  de  la  foule,  car  tous  mes  amis 
sont  dispersés.  Je  voudrais  les  appeler  auprès  de  moi,  mais  je 
suis  un  peu  comme  le  père  de  famille  de  l'Evangile,  qui  invite  à  son 
banqueL  Chacun  a  son  excuse,  les  exigences  de  sa  santé  ou  le 
prétexte  de  ses  devoirs  ;  chacun  a  son  foyer  !  Chacun  me  répond  : 


BOm  Uk  FENÊTRE  275 

Plus  tard  I  Je  nai  pas  la  vertu,  ni  la  tentation,  d'envoyer  par  les 
carrefours  chercher  les  éclopés,  les  faméliques,  les  parasites,  pour 
les  forcer  de  s'asseoir  à  ma  table. 

Irai-je,  parasite  importun  moi<mème,  solliciter  un  toit  hospitalier  7 
Obi  j'ai  tort,  je  suis  ingrat  de  parler  ainsi;  je  sais  où  je  trouverais 
des  bras  ouverts.  Là-bas^  près  des  grèves  de  la  Bretagne;  là-bas, 
parmi  les  vignes  de  la  Bourgogne  ;  là-bas,  sous  les  pommiers  en 
fleur  de  la  verte  Normandie,  je  serais  reçu  par  des  cœurs  amis. 
Mais,  moi  aussi,  j'ai  des  empêchements  et  des  devoirs  ;  et  puis,  à 
mon  âge,  on  est  paresseux  à  s'ébranler*  Il  faudrait  faire  une  malle... 
Et  puis,  je  ne  me  résoudrais  pas  aisément  à  quitter  ces  lieux  qui 
me  sont  chers,  ces  allées  que  j'ai  tracées,  ces  ruisseaux  dont  j'ai 
dirigé  le  cours,  ces  cascastelles  dont  j'entends  le  murmure,  toutes 
ces  choses  qui  font  désormais  partie  de  mon  existence.  En  attendant 
que  cesse  ma  solitude,  je  vivrai  iRvec  mes  souvenirs  et  mes  livres, 
avec  les  arbres  et  les  fleurs,  avec  les  enchanteurs  du  bocage  et  les 
autres  bruits  de  la  vallée.  Ce  sont  aussi  des  compagnons.  Je  vivrai 
avec  ma  plume,  ma  compagne  la  plus  fidèle,  toujours  au  service 
de  ma  pensée.  Je  vivrai  dans  la  contemplation  de  la  nature. 

J  ouvre  ma  fenêtre*  Il  est  cinq  heures  du  matin.  Tout  est  calme, 
tout  serait  silence,  si  les  oiseaux  ne  s'étaient  éveillés  avant  moi. 
Leurs  concerts  saluent  le  lever  du  soleil.  Sur  ma  gauche,  en  effet, 
du  sein  d'une  vapeur  lumineuse,  le  disque  éclatant  émerge  au 
sommet  de  la  colline  boisée,  m'éblouissant  déjà  de  ses  rayons,  que 
mon  regard  supporte  à  peine,  les  répandant  rapidement  sur  les 
ombres  de  la  prairiOj  colorant  les  cimes  des  grands  chênes  et  des 
châtaigniers.  Loin  devant  moi  j'aperçois  une  autre  cime  qu'il  dore. 
C'est  le  clocher  de  Montmorency  ;  ce  beau  nom  est  celui  de  la 
forêt  qui  m'enveloppe  de  toutes  parti.  Ce  n'est  pas  seulement 
l'histoire  de  ma  vallée,  c'est  l'histoire  de  la  France  entière  qui  est 
remplie  de  ce  nom  glorieux,  dont  les  derniers  représentants  se 
^nt  éteints  obscurément,  il  n'y  a  que  peu  d'années.  Aucun  vestige 
oe  subsiste,  pas  même  une  ruine,  des  châteaux  crénelés  qu'habi- 
laient  les  grands  barons  chrétiens  et  les  connétables.  Les  pierres 


S76  sous  Uk  FBMAniB 

des  donjons  sont  devennes  poussière,  comme  la  cendre  des  héros. 
Seule  réglise  est  restée  deboat,  et  les  alérions  des  Montmorency 
flambloient  encore,  flamboieront  longtemps  sar  ses  Titranx.  Je 
réfléchis  que  Téglise  sunrit  à  toutes  les  ruines. 

Par-deli,  s'élèvent,  se  confondent  bien  des  fumées  qui  ne  sont 
pas  celles  de  la  gloire  ;  Tindustrie  tient  allumés  ses  mille  fourneaux 
autour  de  la  vieille  basilique  de  Saint-Denis,  veuve  de  son  clocher. 
L'édifice,  que  me  cache  un  feston  de  la  colline,  n'est  pas  visible 
de  ma  fenêtre,  mais  je  n'ai  que  quelques  pas  à  faire  pour  qu'il 
m'apparaisse  clairement,  an  milieu  de  son  corlège  de  cheminées 
d'usines.  Quel  grand  nom,  aussi,  que  celui  de  Saint-Denis,  et 
quels  souvenirs,  enfouis  dans  les  caveaux  de  la  basilique,  peut 
évoquer  ma  pensée  !  Plus  près,  un  peu  sur  la  droite,  voici  le 
clocher  d*Enghien,  et  son  joli  lac  miroitant  au  soleil.  Par-delà, 
voici  deux  citadelles  fameuses  de  l'anarchie  moderne,  Belleville 
et  Montmartre.  Belleville  n'a  pas  une  longue  histoire  ;  mais  quelle 
histoire  que  celle  du  Mont  des  Martyrs  1  J'ai  entendu  y  tonner 
les  canons,  dans  les  dernières  convulsions  de  la  Commune.  Je 
vois  se  dresser,  comme  un  miracle  de  la  foi  de  l'ftge  contemporain, 
la  nef  qui  dominera  tout  mon  paysage,  et  qui  a  solidement  enfoncé 
ses  fondements  dans  des  catacombes.  Je  vois  à  ses  pieds  s'étendre 
Paris,  je  vois  scintiller,  ainsi  que  des  facettes,  les  toits  de  zinc  des 
maisons,  et  resplendir  le  dOme  d*or  des  Invalides. 

Bien  plus  près,  et  juste  devant  ma  fenêtre,  je  vois  deux  citadelles 
d'un  autre  genre,  les  forts  de  Montlignon  et  de  Domont,  aux  festons 
gazonnés  qui  ressemblent  à  des  tombes.  Nous  ne  sommes  plus  à 
l'ère  des  donjons  altiers.  Les  forteresses  se  creusent  et  se  dissi- 
mulent. J'entends  distinctement  les  appels  du  clairon,  dont  l'écho 
répercute  les  sonneries.  Je  pense  aux  soldats  dociles  qui  obéissent. 
Pour  le  tir  de  l'arlillerie  de  Montlignon,  ma  façade,  bien  que  les 
ondulations  du  terrain  ne  me  permissent  guère  de  gagner  le  fort 
en  moins  d'une  heure,  paraît  une  cible  très  rapprochée.  Ma  maison 
serait  foudroyée  en  un  clin  d'œil.  Dans  l'évidence  de  cette  des- 
truction immédiate,  je  puise  une  sorte  de  sécurité.  L'ennemi  qui 


sous  Uk  FEKËTRE  271 

8*avenlorerait  par  les  bois  se  cacherait.  Le  général  qui  le  condui- 
rait n'oserait  pas  se  mettre  à  ma  fenêtre.  Ce  n'est  donc  pas  cela 
qui  trouble  mt  quiétude.  D'ailleurs,  si  revenaient  les  mauvais  jours 
de  l'invasion,  je  ne  serais  pas  moi-même  à  ma  fenêtre.  Hais  les 
officiers  du  fort  m'ont  charitablement  averti  qu'ils  pourraient  bien 
détruire  au  préalable  ma  maison,  comme  gênante  pour  la  pers- 
pective. J'espère  que  leur  courtoisie  me  laisserait  le  temps  de 
déménager. 

Sur  ma  droite,  la  vue  est  plus  bornée.  Les  grands  arbres  et  les 
coteaux  derrière  lesquels  se  couchera  le  soleil  la  limitent.  La  pen- 
sée n'est  point  arrêtée  par  ce  rideau  de  verdure  ;  c'est  bien  dans 
cette  direction,  vers  l'occident,  qu'est  mon  pays  natal  et  que  réside 
ce  qui  reste  de  ma  famille.  G*est  de  ce  cêté  que  j'ai  un  frère  et 
une  sœur,  et  que  vient  de  s'éloigner  ma  fille.  Quand  fuient  rapi- 
dement les  nuages  que  chasse  le  vent  de  la  mer,  ils  ont  passé  sur 
les  grèves  que  parcourait  ma  joyeuse  enfance,  ils  m'apportent 
l'odeur  des  genêts  et  des  ajoncs  fleuris.  La  brise  a  caressé  ou 
ébranlé  la  flèche  aiguë  de  mon  beau  clocher,  et  je  lui  demande 
des  nouvelles  de  mon  bon  pays  de  Bretagne. 

Ce  matin,  au  contraire,  la  brise  légère  qui  vient  du  levant  n'a 
rien  à  me  dire.  C'est  moi  qui  la  charge  des  tendresses  et  des  ef- 
fusions du  solitaire. 

J'ai  assez  interrogé  les  brumes  matinales  de  l'horizon.  Il  m'est 
permis  de  ramener  mes  yeux  vers  des  objets  plus  intimes,  ces  yeux 
complaisants  de  propriétaire  qui  s'intéressent  à  chaque  brin 
d'herbe  et  qui  ne  se  lassent  jamais  de  la  contemplation  des  mêmes 
choses.  A  cette  heure,  je  ne  risque  pas  d'infliger  à  un  yisiteur  la 
tournée  qui  est  trop  souvent  l'écueil,  ou  la  rançon,  de  l'hospitalité. 
Chacun  a  observé  chex  autrui  cette  faiblesse,  chacun  en  a  souffert, 
chacun  l'a  raillée,et  chacun,  par  un  juste  retour,  affronte  la  même  rail- 
lerie. J'aime  assez  la  brutale  franchise  qu'y  mettait  unchfttelain  de 
mes  amis,  en  promenant  un  visiteur  dans  son  parc,  ses  potagers  et 
ses  écuries  :  «  Je  sais,  disait-il  à  sa  victime  résignée,' que  je  vous 
fatigue  et  que  je  vous  ennuie.  N'essayez  pas  de  le  nier,  par  poli- 


278  sous  MA  FKRÊTIIB 

tesse.  Je  ne  vous  croirais  pas.  Il  est  impossible  que  vous  yous  cooi- 
plaisiez  à  ces  exhibitions  de  choses  vulgaires,  que  vous  avez  vues 
cent  fois.  Moi  je  m'y  complais,  cela  m'amuse,  c'est  une  des  jouis- 
sances pures  de  la  campagne.  Souffrez  que  je  ne  me  la  rerose  pas. 
J'entends,  d'ailleurs^  quand  j'ai  le  plaisir  de  vous  recevoir,  être 
votre  obligé  jusqu'au  bout  Vous  aurez  le  droit  de  prendre  ehei 
vous  votre  revanche,  et  je  m'engage  à  vous  suivre,  sans  témoigner 
aucune  impatience.  » 

Qu'écrivais-je,  tout  à  l'heure,  que  ce  matin  je  ne  risquais 
d'infliger  la  corvée  à  personne  ?  Si  ces  lignes  rencontrent  des  lec- 
teurs, n'est-ce  pas  à  une  inspection  du  propriétaire  que  je  les  con- 
damnerai 7  Je  me  rassure  cependant,  ils  sont  libres  de  ne  pas  en 
lire  d'avantage,  et  aucune  courtoisie  ne  les  oblige  à  rester  près 
de  moi,  accoudés  sur  l'appui  de  ma  fenêtre. 

Voici  la  grenouillère  que  j'appelle  ma  pièce  d'eau,  et  que  mes 
flatteurs,  qui  n'a  pas  de  flatteurs  7  appellent  mon  lac.  La  flatterie 
est  toujours  une  musique  douce  à  l'oreille,  alors  même  qu'on  la 
soupçonne  d'être  un  peu  moqueuse.  Voici  les  pelouses  que  j'ai 
dessinées,  les  grands  chênes,  mes  devanciers,  qui  les  encadrent, 
les  sapins  que  j'ai  plantés  çà  et  li,  et  dont  je  mesure,  chaque  pria- 
temps,  la  croissance  avec  une  paternelle  béatitude.  Une  réfleiioa 
qui  manque  de  gaieté  se  présente  à  mon  esprits  Tous  ces  arbres 
sont  destinés  à  me  sunivre  !  N'en  est-il  pas  ainsi  de  ce  que  nous 
aimons  le  mieux  7  De  nos  enfants,  d'abord.  Et  pois,  l'écrifaii, 
l^artiste,  le  poète  souhaitent  apparemment  que  leur  ceuvre  leur 
survive. 

Voici  ma  rivière,  dont  je  possède  les  sources,  et  qui  serpente 
sous  les  aunes  et  les  frênes. 

Je  suis  tout  glorieux  qu'elle  ait  un  nom  sur  les  cartes  de  géo- 
graphie. Elle  se  dirige  vers  la  nappe  d'Bnghien,  ce  charmant  décor 
d'opéra-comique.  Parfois  un  martin-pêcheur  la  frêle  de  ses  ailes 
bleues.  Parfois  un  héron  se  pose  au  bord  de  mon  lac. 

Ce  héron  ne  serait-il  pas  un  flatteur  7 

Voici  mes  corbeilles  de  roses  dont  4e  parfum  m'einbiame*  Hki 


sous  MA  FENÊTRE  279 

ont  des  senteurs  bien  plus  pénétrantes  que  les  roses  d'autrui.  Celles- 
là  ne  me  survivront  pas  I  Combien  j'ai  vu  déjà  de  générations 
de  roses  1  J*ai  dû  les  protéger  par  un  grillage  métallique  contre  les 
déprédations  de  mes  lapins. 

J'aime  assez  ces  rongeurs  de  mauvais  renom  pour  leur  pardon- 
ner bien  des  pillages,  et  c*est  un  de  mes  amusements  de  tous  les 
instants  que  d'assister  à  leurs  ébats.  J'observe  leurs  mœurs.  Ils 
jouent,  tout  en  broutant,  ils  se  poursuivent,  ils  se  menacent,  ils 
sautent  lès  uns  par-dessus  les  autres,  ils  se  livrent  à  mille  gami- 
neries. On  dirait  des  écoliers  en  récréation.  Parfois,  Tantales  at- 
tristés, ils  rôdent  autour  des  grillages,  cherchant  une  issue  par 
laquelle  ils  se  précipiteraient  à  l'assaut  des  roses.  Pourquoi  ne 
franchissent-ils  pas  d'un  bond  la  clôture  ?  ce  qui  leur  serait  facile. 
Pourquoi  ne  grattent-ils  pas  en  dessous  ?  ce  qui  leur  serait  plus  facile 
encore.  Jenesais  trop.  Ce  qui  est  certain,  c'estqu'ils  respectent  la  clô- 
ture. Auraient-ils  le  sentiment  moral  de  la  règle?  Ce  serait  un 
eiemple  à  proposer  à  bien  des  braconniers  et  des  maraudeurs, 
mais  j'avoue  que  je  crois  peu  aux  vertus  morales  des  lapins.  J'in- 
cline à  préférer  une  explication  savante  de  l'ordre  pathologique.  Les 
lapins  auraient  pour  le  fer  une  répulsion  qui  agirait  sur  le  système 
nerveux.  Je  suis  confirmé  dans  cette  hypothèse  en  remarquant  qu'ils 
ne  respectent  aucunement  une  clôture  en  treillages.  Ils  rongent 
l'obstacle,  jusqu'à  le  percer  directement,  quand  ils  ne  se  contentent 
pas  de  gratter  en  passant  malicieusement  sous  la  barrière. 

Hais  vienne  la  neige  qui,  en  se  durcissant,  exhaussera  le  trem- 
plin, ils  ne  respecteront  plus  le  grillage^  sans  doute  parce  qu'ils 
pourront  le  franchir  sans  le  toucher.  Peut-être  aussi  le  système 
nerveux  capitule  avec  la  famine.  Ils  ne  trouveront  pas  les  roses  : 
plus  malfaisants,  ils  attaqueront  les  rosiers. 

Mes  lapins  témoignent  i  mon  lac  et  è  mon  fleuve  une  complète 
indifférence.  Je  remarque  que  ces  animaux  ne  s'abreuvent  jamais. 

Ce  ne  doit  pas  être  cependant  une  impuissance  d'organisme, 
puisqu'ils  s'abreuvent  de  lait  dans  leur  enfance.  Devenus  adultes, 
le  suc  des  plantes,  qui  ne  suffit  pas  au  bétail,  leur  suffit*  Je  eons* 


380  sous  MA  FENftTRB 

tate,  et  j*6D  sois  horoiiié  poor  mon  fleuve,  qu'ils  ne  se  gëDent  pas 
pour  le  franchir  avec  dédain.  Je  n*ai  pas  encore  eu  rhumilialiuD 
de  les  voir  franchir  mon  lac. 

Voici  mes  massifs  de  rhododendrons,  aux  fleurs  éclatantes  et  saos 
parfum.  Ici,  nulle  protection,  et  cependant  nulle  offense.  Dans  mes 
études  de  philosophie  comparée  sur  les  mœurs  des  lapins,  j*ai 
reconnu  qu'ils  ne  touchent  jamais  ni  une  fleur  ni  une  feuille,  si 
tendre  qu'elle  soit,  de  cette  plante  charmante,  et  c'est  une  éco- 
nomie considérable  de  grillages.  Us  se  réfugient  sous  l'abri  des 
massifs,  ils  n'en  violeront  l'hospitalité  par  aucun  dégàL  Même  en 
temps  de  neige  et  de  disette,  Us  mourraient  de  faim  devant  une  si 
abondante  pitance.  Pourquoi  ?  Us  n'y  ont  pas  goûté,  ils  ignorent  si 
la  saveur  leur  en  serait  désagréable,  et  aucune  répulsion  d'instinct 
ne  leur  en  bit  éviter  l'approche.  La  mystérieuse  nature  les  avertit 
sans  doute  de  quelque  venin  caché. 

Frappé  de  robservation,j'ai  recherché,  par  plusieurs  expériences, 
si  d'autres  plantes  ne  seraient  pas  de  même  préservées  de  la  denl 
des  rongeurs.  Je  n'en  ai  découvert  que  trois,  les  cannas,  les  maho- 
nias  et  les  kalmias.  Je  suis  loin  de  prétendre  qu'il  n  y  en  ait  pas 
davantage.  Je  n'ai  pas  pris  de  brevet  d'invention  de  ma  décou- 
verte, sans  la  garantie  du  gouvernement  Je  la  divulgue  généreuse- 
ment, pour  l'instruction  des  ruraux  qui  auraient,  comme  moi,  la 
faiblesse  de  vouloir  cultiver  à  la  fois  les  plantations  et  les  lapins. 
Tous  les  autres  végétaux,  à  ma  connaissance,  sont  attaqués,  avec 
des  degrés  divers  d'avidité  ou  de  malice,  car  c'est  souvent  pure 
malice,  et  par  exemple  les  lapins  se  divertissent  à  l'espièglerie 
de  couper  les  tiges  des  géraniums,  dont  ils  ne  se  nourrissent  pas. 
Le  géranium  exige  impérieusement  la  précaution  du  grillage,  ce 
qui  est  un  de  mes  chagrins,  et  une  de  mes  prodigalités.  Tous  les 
arbres  fruitiers,  tons  les  arbres  forestiers^  tons  les  résineux,  et  non 
pas  seulement  de  jeunes  pousses,  souvent  des  troncs  déjà  forts, 
sont  exposés  aux  morsures  de  ces  gentils  fléaux  du  jardinage  et 
des  bois.  Je  ne  parle  pas  des  céréales.  On  sait  assez  quelle  estl'ia- 
cessante  querelle  des  cultivateurs  et  des  chasseurs.  Les  lapins  rem- 


sous  MA  FENÊTRE  281 

pliraient  des  volumes  dans  les  recueils  de  jarispradence.  Ils  sont 
des  récidivistes  incorrigibles,  constamment  traduits  devant  toutes 
les  barres.  Il  y  a  un  grand  nombre  d'huissiers,  d'avocats  et  d'ex- 
perts qui  élèvent  honnélement  leurs  familles,  grâce  aux  procès  des 
lapins. 

On  connaît  aussi  l'aimable  spéculation  du  paysan  madré  qui, 
épargnant  le  labourage  et  les  engrais,  sème  sur  la  lisière  d'un 
bois  giboyeux,  tout  exprès  pour  ne  pas  récolter.  Je  me  trompe,  il 
récoltera  un  bon  procès.  Il  tire  même  un  double  profit  du  voisi- 
nage. Il  est  muni  d'un  permis  de  chasse,  il  est  souvent  à  l'affût 
et,  correctement  retranché  dans  ses  limites,  il  fusille  à  son  aise 
non  seulement  les  lapins,  mais  encore  les  lièvres  et  les  faisans  du 
voisin.  Sous  Tégide  des  lois,  dans  les  joies  d'une  conscience  pure, 
il  concilie  harmonieusement  ses  intérêts  et  sa  passion.  Cet  homme 
est  pénétré  des  principes  de  89  et  de  la  grandeur  des  conquêtes 
immortelles  de  la  Révolution.  Il  exerce  la  vengeance  de  ses  aïeux 
contre  les  déprédations  des  lapins  de  l'ancien  régime. 

Il  est  certaines  friandises  pour  lesquelles  je  conseille  de  ne  pas 
se  fier  à  la  protection  du  grillage.  N*espérez  pas  préserver  ainsi 
des  œillets  ni  des  verveines,  non  plus  que  de  tendres  pois,  des 
choux  ni  des  salades.  Que  voulez-vous?  La  tentation  est  trop  forte  ; 
le  lapin  n'est  pas  pariait,  il  n'y  résistera  pas.  Il  sautera  ou  il  grat- 
fera.  Groyez*moi,  souvenez-vous  de  votre  Pûl^r^  et  ne  Tinduisez  pas 
en  tentation.  Le  mur  de  maçonnerie  est  la  seule  clôture  respectée, 
et  encore  !  Quand  la  gourmandise  le  possède,  le  lapin  est  un  mi- 
neur bien  ingénieux.  J'ai  vu  des  jardiniers  déconcertés  d'attentats 
nocturnes  contre  leurs  haricots  ou  leurs  laitues,  cherchant  en  vain 
le  voleur  qui  avait  disparu,  et  ne  parvenant  pas  à  comprendre  com- 
ment il  s'était  introduit,  sans  effraction  ni  fausses  clefs.  Il  avait 
découvert  quelque  drainage,  quelque  dérivatif  des  eaux,  ou  il  avait 
patiemment  poussé  sa  tranchée  sous  les  fondations  du  mur.  Puis  • 
il  s'était  dérobé,  par  la  même  voie,  aux  premières  lueurs  de  l'aube, 
en  se  promettant  bien  de  revenir,  au  clair  de  la  lune  :  la  laitue 
convoitée  était  à  ce  prix.  Qui  sait  T  l'amour  maternel  était  peut- 

T(UIK  LVI  (VI  DE  LA  6«  8ÉR»}.  19 


289  sons  ma  fenêtre 

èlre  l'excuse,  et  la  petite  famille  trotle-meou  avait  bientôt  sui?i  sans 
scnipale. 

Le  lapin  a  des  délicatesses,  de  véritables  raffinements  de  gour- 
met. Il  dédaigne  les  joncs,  les  fougères,  les  mauvaises  herbes  que 
je  lui  abandonnerais  si  volontiers.  Parmi  les  herbes  qu'il  aime,  il 
préfère  de  beaucoup  celles  qui  se  développent  en  pleine  lumière, 
il  méprise  celles  qui  croissent  à  l'ombre.  Il  n'ignore  pas  combien 
est  plus  savoureux  le  fruit  qu'ont  mûri  les  rayons  directs  du 
soleil. 

On  apprend  tous  les  jours.  J^ai  du  loisir  à  ma  fenêtre,  je  puis 
perfectionner  encore  mes  études  sur  les  lapins.  J'en  compte  sons 
mon  regard  plus  de  quarante,  de  toutes  tailles.  Il  y  a  des  innocents 
à  peine  sevrés.  Tout  ce  monde  de  grugeurs  tond  la  pelouse;  ils 
l'ont  réduite  à  l'état  de  tapis  de  billard,  ou  plutôt,  la  sécheresse 
aidant,  de  table  de  billard.  Je  suis  affranchi  du  souci  de  bien  des 
ruraux^  le  souci  de  rentrer  mes  foins,  et  je  ne  vendrai  pas  cher 
mes  regains.  Mes  lapins  paraissent  s'ébattre  en  parfaite  sécurité, 
ils  ne  font  aucune  attention  à  moi.  Est-ce  Teffet  d'une  confiance 
raisonnée  en  ma  bienveillance,  pendant  la  saison  présente  ?  Ont- 
ils  consulté  le  calendrier,  et  savent-ils  que  je  ne  me  transformerai 
en  ennemi  qu'en  automne  ?  Non,  si  je  descendais  sur  la  pelouse, 
tous  prendraient  la  fuite  avec  épouvante.  Il  y  a  donc  une  autre  rai- 
son, je  la  cherche  Je  ne  la  trouve  que  dans  une  considération  de 
la  plus  haute  philosophie. 

C'est  ma  position  élevée  qui  produit  leur  sécurité.  Ils  ne  me 
voient  pas,  parce  que,  comme  tous  les  auimaux,  ils  ne  lèvent  ja* 
mais  les  yeux.  Je  pense  aussitôt  à  la  magnifique  inspiration  d'Ovide. 
«(  Tandis  que  tous  les  autres  êtres  animés  sont  penchés  vers  la 
«  terre  qu'ils  regardent,  Dieu  a  donné  à  Thomme  un  front  sublime, 
€  lui  prescrivant  de  contempler  le  ciel,  et  de  lever  les  yeux  vers 
«  les  astres.  » 

Les  gens  qui  ont  le  triste  besoin  d'épiloguer  opposeront  l'excep- 
tion de  l'aigle,  qui  est  en  possession  de  la  renommée  de  regarder 
fixement  le  soleil.  C'est  pure  légende.  L'aigle  ne  songe  pas  plus  à 


sous  MA  ïVNÊTRE  !i8S 

regarder  le  soleil  qu*à  se  poser  aux  pieds  de  Jupiter.  Qaand  il  plane 
dans  l'azur,  je  sais  bien  ce  qu'il  regarde,  la  proie  sur  laquelle  il 
va  fondre.  II  regarde  les  agneaux  ou  les  lapins.  C'est  moins  poé- 
tique et  plus  pratique.  Hélas  !  Il  regarde  peut-être  un  champ  de 
bataille,  où  son  œuvre  va  compléter  celle  de  la  gloire  des  vain- 
queurs. 

Pour  mes  lapins,  quand  je  suis  à  ma  fenêtre,  je  suis  donc  dans 
les  astres,  et  ils  ne  s'occupent  pas  plus  de  moi  que  des  signes  du 
Zodiaque.  Il  y  a  des  préjugés  de  chasseurs  qui  prétendent  que  le 
gibier  sent  la  poudre,  reconnaît  les  fusils  et  discerne  les  inten- 
tions hostiles.  Je  n'en  crois  pas  un  mot.  Ma  fenêtre  serait  aisément 
meurtrière.  Je  m'en  tiens  à  l'explication  d'Ovide  :  Dieu  n'a  pas 
donné  aux  lapins  le  front  sublime. 

Ils  ont,  mal  à  propos,  une  autre  sécurité.  Voici  qu'un  corbeau 
s'abat  au  milieu  d'eux,  sans  leur  causer  le  moindre  effroi.  Ils  Tac- 
cueillent  presque  en  amis,  et  moi  j'ai  l'ingénuité  de  m'amuser 
d'abord  du  mélange.  Ils  auraient  peur  d'un  homme,  d'un  chien, 
d'un  aigle  ou  d'une  buse.  On  sait  combien  se  ressemblent  les  buses 
et  les  aigles.  Ils  n'ont  aucune  peur  d'un  corbeau,  pas  même  comme 
augure.  Confiance  mal  placée,  je  viens  d'en  avoir  la  preuve  émou- 
vante. Voici  que  le  corbeau,  jusque-là  inoffensif,  avise  un  lape- 
reau sans  défense  qui  lui  parait  devoir  faire  un  déjeuner  plus 
succulent  que  les  insectes  poursuivis  dans  le  gazon.  Tout  à  coup, 
•es  instincts  carnassiers  s'exaltant,  il  fond  sur  l'innocent  qui  crie 
vainement  au  secours,  l'emporte  dans  ses  serres  et  va  le  déposer 
an  bas  de  la  prairie.  Là,  il  lui  crève  la  tète  avec  férocité  ;  il  le  dé- 
vore. Je  viens  d'avoir  ce  spectacle  barbare.  J'ai  ressenti  contre 
^'espèce  des  corbeaux  un  mouvement  d'exaspération  qui  atteint 
aussi  une  sorte  de  férocité.  Je  lui  déclare  une  guerre  d'extermina- 
tion, une  guerre  implacable  et  sans  trêves,  qui  n'épargnera  pas  les 
nichées.  J'avais  de  moindres  colères  contre  le  renard,  contre  le 
putois  et  la  belette,  dont  je  connaissais  de  tout  temps  les  vicieuses 
hfibitudes.  Ils  ne  m'avaient  pas  trompé.  Si  je  leur  tendais  des  pièges, 
c'était  sans  irritation.  Mais  j'avais  partagé  l'illusion  des  lapins,  je 


284  soim  VA  Fjmtm 

m'étais  di?erli  de  leur  promiscuité  a?ec  les  corbeaai.Cest  cela  que 

je  ne  pardonne  pas.  Il  n'y  a  rien  qui  révolte  plus  que  la  confiance 

trahie. 

Je  remarque  que  les  lapins  sont  beaucoup  moins  émus  que  moi. 
Us  ont  entendu  les  cris  déchirants  de  la  victime,  ils  ne  sont  pas 
accourus,  ils  ne  sont  pas  troublés  de  l'accident,  et  ils  continuent 
de  brouter.  Ils  ne  paraissent  avoir  aucune  notion  de  la  frater- 
nité. Décidément,  ils  n'ont  pas  le  cœur  plus  sublime  que  le  front, 
et,  sur  l'échelle  delà  sensibilité,  je  suis  obligé  de  leur  assigner  un 
rang  modeste. 

Il  y  a  bien  un  sentiment  que  je  les  dispense  d'éprouver,  celui 
d'une  vive  reconnaissance  pour  la  guerre  que  je  déclare  à  leurs 
ennemis.  Mon  secours  n*est  pas  précisément  chevaleresque.  Dans 
deux  mois,  les  lapereaux  devenus  grands^  qui  auraient  perdu  leur 
temps  à  me  bénir,  risqueraient  d'avoir  aussi  des  déceptions  cruelles. 
Coups  de  bec  ou  coups  de  fusil,  pour  eux  la  fin  est  toujours  d'être 
mangés,  et  ne  serai  -je  pas  moi-même  un  homme  de  proie  ? 

Je  rougis  à  celte  pensée,  et  veux  reposer  mon  esprit  sur  de 
plus  douces  images.  Je  vois,  j'écoute  les  oiseaux  aux  plumages 
charmants,  à  la  voix  enchanteresse,  qui  ne  sont  pas  de  mauvais 
augure.  Justement,  le  coucou  a  cessé  de  se  faire  entendre.  J*ac- 
eueille  avec  grand  plaisir  ses  premières  notes,  parce  qu'il  est  on 
messager,  un  précurseur,  le  maréchal  des  logis  de  tout  le  cortège 
du  printemps.  Il  part  sans  me  laisser  de  regrets,  il  m'a  fatigué  de 
son  bruit  monotone.  C'est  comme  un  hôte  au  babil  vulgaire,  qui 
prolongerait  chez  moi  son  séjour  jusqu'à  le  rendre  indiscret  et 
importun.  Ne  vous  est-il  jamais  arrivé,  après  avoir  reçu  affable- 
ment  un  visiteur,  de  vous  dire  tout  bas  :  Quand  donc  partira-t-il7 
Le  coucou  finit  par  me  donner  cette  impatience.  Et  puis,  il  n'est 
pas  estimable  dans  sa  vie  privée.  Il  a  des  mœurs  dépravées,  dé- 
sordonnées, qui  semblent  une  erreur  et  une  distraction  de  la  nature* 
Le  rossignol  s'est  tu  presque  en  même  temps.  Lui  aussi,  malgré 
tous  les  charmes  de  sa  voix,  la  prodigue  au  point  de  produire  une 
certaine  lassitude.  Il  ne  s'interrompt .  ni  jour  ni  nuit,  et  je  ne 


sous  IfA  FENÊTRE  285 

sais  pas  quand  il  dort.  Vous  plairait-il  d'entendre  pendant  six  se- 
maines consécntives  la  même  cavatine  de  M"«  Patti  ?  Je  ne  dis  pas 
an  rossignol,  comme  Halebranche  :  Te  tairas-tu,  vilaine  bëte  ?  Je 
ne  souhaite  pas  de  l'entendre  un  mois  de  plus. 

Mais  je  ne  me  lasse  pas  d'entendre  alterner  ou  se  mêler  les 
chants  du  pinson  joyeux,  du  merle  railleur,  de  la  grive  un  peu 
plaintive,  dont  la  mélodie  est  sur  le  mode  mineur,  du  loriot  van- 
tard, de  la  fauvette  modeste,  de  la  frétillante  mésange,  du  roitelet 
i  l'outrecuidance  comique,  de  qui  Jonbert  a  dit  :  Qu'a  donné  Dieu 
au  roitelet?  Il  lui  a  donné  la  gatté.  Cet  oisillon  à  la  vanité  naïve 
est  en  effet  si  content  de  vivre  et  de  faire  du  bruit,  en  se  tré- 
moussant, en  se  cambrant  dans  sa  petite  taille  1  II  s'agite,  il  pose 
devant  la  galerie,  il  est  convaincu  que  le  monde  l'écoute,  et 
il  chante  pour  le  monde.  Les  autres  oiseaux  ne  posent  pas  et 
chantent  peureux.  J'aime  jusqu'au  cri  strident,  effiairé,  au  hennis- 
sement du  pivert,  qu'on  appelle  en  Bretagne  la  jument  des  bois, 
gazek'koatf  ce  bel  oiseau  qui  a  été  calomnié^  parce  qu'il  perce 
quelques  vieux  arbres,  dont  il  signale  bien  plus  qu'il  ne  hâte  la 
décadence.  Je  le  défends,  je  le  protège,  il  est  l'ornement  de  la 
forêt,  qu'il  remplit  d'un  bruit  joyeux.  Et  puis,  je  me  sens  pris  de 
sympathie  pour  la  tendre  mélancolie  du  rouge-gorge.  Connaissez- 
vous  sa  touchante  légende  T  II  avait  suivi  au  Calvaire  le  doux 
Maître  que  reniaient  ses  disciples  ;  il  avait  voulu  lui  apporter  ses 
suprêmes  hommages  jusque  sur  la  croix.  Il  fut  blessé  au  cœur  par 
une  épine  de  la  couronne.  Depuis  ce  jour,  il  a  gardé  le  sanglant 
stigmate,  et  sa  plainte  inconsolée  s'exhale  dans  un  cantique. 

Tous  ces  oiseaux  sont  là,  sur  les  branches,  dans  les  buissons, 
répétant  leur  prière  du  matin,  saluant  le  soleil  levant  par  une 
symphonie  qui  a  plus  de  charme  encore  que  celles  de  Félicien 
David.  Et  puis,  tour  à  tour  ils  se  montrent,  je  les  vois  voltiger, 
s'abattre  sur  la  prairie,  car  ils  ont  faim,  et  après  le  sommeil  de  la 
nuit,  balancé  sous  l'abri  du  feuillage,  la  lutte  pour  Texistence  re- 
commence entre  deux  hymnes.  Plusieurs,  les  attardés,  ont  des 
nids  cachés.  Je  le  devine  à  leur  sollicitude  inquiète,  qui  se  porte 


286  80D6  MA  FENÊTRE 

constamment  vers  le  même  buisson,  où  attend  avec  conGance  la 
couvée.  D'autres  guident  les  pas  inexpérimenlés  de  l'adolescence 
qui  vient  de  conquérir  sa  liberté,  mais  qui  a  besoin  d'être  dirigée. 
Et  l'hirondelle,  ce  chef-d'œuvre  de  la  mécanique  divine,  ne  pose 
même  le  pied  nulle  part;  le  ressort  de  son  aile  n'est  jamais  fa- 
tigué ni  détendu.  Elle  décrit  mille  courbes  au-dessus  de  la  prairie, 
tantôt  la  rasant  jusqu'à  en  frôler  les  herbes,  tantôt  rebondissant 
dans  l'azur,  sans  l'aide  d'un  point  d'appui.  Elle  eiDeure  ma  joue, 
puis  s'élance  à  perte  de  vue.  Parfois  elle  mouille  le  bout  de  son 
aile  à  la  surface  du  petit  lac  que  je  vois  scintiller  et  trembler. 

0  merveilleuse  nature  !  De  ma  fenêtre,  je  te  contemple  avee 
recueillement,  avec  admiration.  Oiseaux  charmants,  je  vous  ob- 
serve, je  vous  écoute  et  je  vous  envie  !  Vous  êtes  dans  la  ptii^ 
dans  la  joie,  dans  l'innocence.  Vous  n'éles  jamais  seuls,  Toas  ne 
revêtez  jamais  d'habits  de  deuil,  et  Dieu  a  permis  que  vos  cha- 
grins fussent  courts.  Quand  vous  vieillissez,  vous  ne  le  savez  pas  ! 
Quand  vous  souffrez,  à  l'exception  du  rouge-gorge  qui  souffre 
depuis  dix-huit  siècles,  c'est  pour  bien  peu  de  temps. 

Vous  êtes  dans  l'innocence,  disais-je.  Une  pensée  horrible 
m'envahit.  Non,  vous  êtes  tous  des  bêtes  de  proie,  vous  vous  re- 
paissez tous  de  chairs  palpitantes.  Pourquoi  réservais-je  ma  colère 
au  noir  corbeau,  qui  cède  par  moments,  assez  rarement,  à  un  ins* 
tinct  de  carnage?  Oiseaux  charmants,  enchanteurs  du  bocage, 
vous,  c'est  à  tous  les  instants  du  jour.  Les  apparents  caprices  du 
vol  de  l'hirondelle  ne  sont  que  la  poursuite  acharnée  de  la.proie. 
Sa  gueule  vorace  s'ouvre  incessamment  pour  engloutir  des  mou- 
cherons. La  fauvette  et  la  mésange  ne  sont  pas  moins  cruelles. 
Quand  Philomèle  interrompt  sa  mélopée,  c'est  pour  dévorer  un 
vermisseau.  Le  roitelet  sonne  avec  allégresse  la  fanfare  d'une 
curée. 

Et  nous,  hommes,  qui  n'avons  pas  Pexcuse  de  n'y  pas  réfléchir, 
que  iàisons-nous?  Partout  la  tuerie  est  organisée  pour  nos  repas. 
Une  halle  est  un  champ  de  carnage,  nos  rues  sont  bordées  de  boa- 
tiques  où  s'étalent,  sur  le  marbre,  parmi  les  fleurs,  des  viandes 


sous  MA  FENÊTRE  287 

pantelantes,  devant  lesquelles  je  ne  passe  pas  sans  détourner  les 
yeux  avec  dégoût. 

0  nature  merveilleuse,  et  plus  encore  mystérieuse,  c'est  donc 
la  loi  inexorable  que  la  vie  se  repaisse  aux  dépens  de  la  vie  I 
Dieu  créateur,  comment  avez-vous  voulu  que  le  monde  fût  une 
boucherie,  et  que  l'être  moral  lui-même,  que  Thomme  au  front 
sublime,  resplendissant  de  génie,  que  la  femme  au  cœur  tendre,  la 
femme  parée  de  toutes  les  grâces^  fût  comme  le  tigre  et  Thyène 
un  animal  Carnivore  ! 

Je  restais  plongé  dans  cette  méditation,  quand  retentit  le  clairon 
des  forts,  précédant  des  détonations.  On  faisait  l'exercice  de 
la  guerre,  l'exercice  savant  d'autres  tueries.  La  science  est  sans 
cesse  occupée  à  perfectionner,  c'est-à-dire  à  rendre  plus  meur- 
triers les  engins  de  destruction  des  hommes.  L'âge  et  la  maladie 
ne  suffisent  donc  pas  pour  éteindre  le  flambeau  vacillant  de  notre 
vie  ?  Dieu  bon,  qu'on  a  nommé  le  Dieu  des  armées,  c'est  donc  un 
rêve  d'aspirer  à  la  paix,  et  Ton  sera  raillé,  comme  l'abbé  de  Saint- 
Pierre  ? 

Je  refermai  ma  fenêtre  avec  humeur.  La  nature  n'était  plus  pour 
moi  une  compagne.  La  cloche  argentine  de  mon  village  venait  de 
sonner  six  heures,  puis  de  tinter  l'angelus.  Les  mille  voix  de  la 
nature  ne  me  semblaient  plus  répéter  :  Ave,  Maria,  gralia  plena. 

Je  n'avais  dépensé  qu'une  heure  de  ma  solitude.  C'était  peu. 
J'essayai  d'ouvrir  un  livre.  C'était  un  volume  d'histoire.  En  le  feuil- 
letant, je  trouvais  à  chaque  page  le  récit  d'une  tuerie.  Je  le  rejetai. 
Je  saisis  un  autre  livre,  l'auteur  était  mon  vieil  ami,  Pierre  Cor- 
neille. C'était  un  recueil  de  tragédies.  L'homme  a  des  instincts  si 
violents  que,  lorsque  la  tragédie  lui  manque  dans  la  vie  réelle,  il 
la  recherche  dans  la  fiction.  L'opéra  même,  entre  deux  ballets,  ne 
met  en  scène  que  des  tragédies. 

Je  rejetai  encore  le  volume.  Je  me  sentis  désœuvré  et  ennuyé. 
Tout  à  coup,  je  me  dis  :  Je  veux  m'échapper.  Là-bas,  au  bord  de  la 
mer,  devant  la  petite  baie  bhnchey  Poulic-guen,  je  connais  un  toit 
amical  et  hospitalier.  J'aurai  le  courage  difficile  de  faire  une  va- 


288  SOUB  MA  FFRÉTRE 

lise.  Je  franchirai  intrépidement  la  distance.  Intrépidement  ?  Oh  ! 
non.  Je  n'ai  pas  à  me  vanter,  j*ai  plutôt  à  confesser  une  faiblesse. 
Je  suis  un  fuyard  de  la  solitude. 

J'ai  franchi  la  distance  en  une  nuit,  en  admirant  les  merreillefl 
du  génie  de  l'homme.  J'ai  retrouvé  l'amitié  fidèle.  Je  ne  suis  plus 
seul.  Une  atmosphère  de  bienveillance  m'enveloppe.  Une  femme, 
une  mère,  à  la  fois  attachante  et  austère,  que  j'ai  tenue  sur  mes  ge- 
noux, a  toutes  les  attentions  de  l'affabilité.  Ses  blonds  enfants  sont 
charmants,  purs  comme  des  lis,  frais  comme  des  roses  entr'on- 
vertes.  Les  lieux  aussi  sont  mes  amis.  Voici  bien  les  chalets  que 
j'ai  successivement  habités,  quand  j'étais  le  voisin,  non  Thôte  de 
l'ami  qui  m^accueille  avec  tant  de  grâce.  Je-  reconnais  tous  les 
rochers.  A  l'horizon,  les  grands  navires  sortent  delà  Loire  ou  ren- 
trent au  port.  Plus  près,  les  pécheurs  orientent  leurs  voiles  blan- 
ches et  croisent  leurs  sillages.  Plus  près,  la  mer,  bruissante  dans 
son  calme,  apporte  à  la  plage  déserte,  avec  des  soupirs  alterna- 
tifs, sa  ceinture  d'écume.  Tout  est  paix  et  repos.  Je  me  crois  dou- 
cement bercé  par  le  balancement  des  vagues.  J*oublie  que  la  mer 
aura  encore  ses  tempêtes,  comme  la  vie  !  Tout  dort  dans  la  mai- 
son, mais  tout  respire,  tout  s'éveillera,  et  les  chambres  ne  sont  pas 
vides.  C'est  bien  le  même  soleil  qui  se  lève,  qui  argenté  les  flots 
de  l'Océan  et  qui  argenlait  avant-hier  la  surface  de  mon  humble 
lac.  J'en  ai  la  certitude,  je  n'en  ai  pas  l'impression.  Je  n'entends 
plus  les  concerts  des  oiseaux,  je  ne  vois  plus  les  grands  chênes.  La 
nature  a  changé  son  décor  devant  mes  yeux,  sa  signification  devant 
ma  pensée  apaisée.  Je  me  laisse  aller  encore  à  la  rêverie,  en  (ace 
du  spectacle  si  entièrement,  si  rapidement  renouvelé  qui  se  déploie 
sous  ma  fenêtre. 

Alfred  ie  Courgt. 


SOR  QUELQUES  LIVRES  POPULAIRES 

IMPRIMÉS  A  DINAN 


Rien  ne  disparaît  plus  vite  que  les  livres  populaires  ;  Us  sont 
petits,  à  peine  composés  de  quelques  feuilles,  et  par  conséquent 
ftciles  ft  égarer  ;  le  peuple  auquel  ils  s'adressent,  et  qui  les  lit 
avidement,  n'a  point  de  bibliothèque  pour  les  recueillir.  De  là  vient 
la  rareté  de  certaines  plaquettes  qui,  tirées  à  grand  nombre  aux 
siècles  derniers,  sont  devenues  très  recherchées  parce  qu'on  n'en 
connaît  que  deux  ou  trois  exemplaires,  échappés  comme  par  mi- 
racle à  la  destruction. 

La  Haute-Bretagne,  sans  avoir  été  comme  la  Champagne,  par 
exemple,  un  centre  d'impressions  de  livres  pour  le  colportage,  en 
a  pourtant  imprimé  quelques-uns  ;  mais  ils  paraissent  avoir  si 
complètement  disparu  pour  la  plupart,  que  les  personnes  assez 
nombreuses  auxquelles  je  me  suis  adressé  il  y  a  quelques  années, 
purent  à  peine  m'en  indiquer  deux  ou  trois.  Une  bonne  fortune 
m'ayant  mis  à  même  d'en  avoir  quelques  -uns  entre  les  mains,  j'ai 
pensé  qe'il  y  aurait  un  certain  intérêt  à  les  signaler  et  à  les  dé- 
crire, ne  serait-ce  que  pour  attirer  l'attention  des  chercheurs  sur 
ce  point  secondaire,  mais  intéressant,  de  notre  histoire  bretonne. 

La  plupart  des  pièces  décrites  ci-dessous  étaient  jadis  très  popu- 
laires ;  dans  certains  pays  de  Bretagne,  aux  environs  de  Dinan 
entre  autres,  on  a  chanté  des  noêls  jusqu'à  une  époque  presque 
contemporaine  ;  à  Dinan  on  en  chante  encore  ;  quelques-uns 
étaient  sans  doute  empruntés  à  ces  recueils,  et  il  est  vraisemblable 
que  la  tragédie  d'Hérode,  que  les  enfants  du  faubourg  Saint-Halo 
jouaient  encore  quelquefois  vers  1860,  était  la  même  que  celle  qui 


290  SUR  QUELQUES  LIVRES  POPULAIRES 

fut  imprimée  par  Hoart,  au  milieu  du  siècle  dernier,  à  une  époque 
où  ces  coutumes  étaient  plus  florissantes  qu*aujourd'liui. 
Voici  la  description  de  ces  petits  livres  : 

La  Bible 

des 

NOELS 

vieux  et  nouveaux 

où  tous  les  Mystères  de  la  Naissance  et  de 

r£nfance  de  N.-S.  Jésus-Christ  sont  expliqués 

d'une  manière  très  intelligible. 

Petit  in-lS  de  80  pages.  Le  titre  manque,  mais  le  papier  et  les 
caractères,  de  môme  que  la  justification,  sont  exactement  pareils  à 
la  pièce  qui  suit.  Celle-ci  est  imprimée  à  Dinan,  chez  Jean-Baptisle 
Huart,  à  la  date  de  1754. 

Ce  recueil  se  compose  de  35  noèls.  Pour  éviter  les  répétitions, 
je  désignerai  les  noêls  nouveaux  par  N.  N.  et  les  anciens  par  N.  A.  « 
par  un  N  simple  ceux  qui,  dans  le  recueil,  portent  le  seul  titre  de 
noêl,  et  les  airs  seront  indiqués  en  italique  ;  à  la  suite,  les  deux 
premiers  vers  de  chaque  pièce. 

1.  N.  N.  La  Naissance  de  Jésus-Christ  :  RévelUez-vous^  bMe 
endormie: 

Le  Rédempteur,  le  Roi  de  gloire 
A  pris  pour  nous  un  corps  humain. 

2.  N.  N.  Sur  TAdoration  des  Bergers  :  Laissez  paître  vos  bêtes. 

Que  chacun  se  rassemble 
Allons,  bergers,  accourons  tous. 

3.  N.  N.  Les  hommes  de  différentes  conditions,  à  commencer 
depuis  les  plus  grands  jusqu*aux  plus  petits,  portent  leurs  hommages 
aux  pieds  de  Jésus-Christ  :  De  Joconde. 

Puisque  le  monde  est  délivré 
Dos  plus  cruelles  chaînes. 

4.  N.  0  guéy  lan  la,  km  lue. 


IMPRIMÉS  A  DDf  AN  291 

Quelle  réjouisiance 
Dans  ces  bas  lieux. 

5.  N.  N.  Les  Pasteurs  allant  à  Bethléem  :  Vous  me  Vavez  dit. 
Souvenez  vous-en. 

Allons  voir  Jésus  naissant, 
C'est  le  Fils  du  Tout-puissant. 

6.  N.  N.  Pour  le  jour  de  la  fête  de  l'Annonciation,  sur  le 
Magnificat. 

Un  Ange  ayant  dit  à  Marie 
Qu'elle  conceyroit  Jésus^Ghrist. 

Chacun  des  couplets  de  ce  noêl  se  termine  par  deux  lignes  du 
Magnificat.  Cette  adjonction  systématique  interrompt  parfois  le 
sens  du  latin  ;  ainsi  le  cinquième  couplet  se  termiue  par  :  Et  mi- 
sericordia  ejus  a  progenie  in  progenies.  La  ligne  qui  s'y  rattache  : 
Timeniibus  eum,  forme  en  quelque  sorte  le  refrain  du  sixième 
coupIeL 

7.  N.  N.  Or  dites-nous^  Marie,  etc. 

Célébrons  la  Naissance 
rfostri  Salvatoris, 
Qui  fait  la  complaisance 
Dei  8ui  Patris, 

Toute  cette  pièce  a  un  vers  français  suivi  d'un  vers  latin  qui 
riment  deux  par  deux,  le  français  avec  le  français,  le  latin  avec  le 
latin. 

8.  N.  N.  Pour  les  Évangiles  du  jour  de  Noël  :  Prends,  ma  Philis, 
prends  (on  verre. 

Bergers,  l'heureuse  nouvelle, 
rerbum  caro  factum  est. 

Même  observation  que  pour  le  précédent,  sauf  que  les  vers  fran- 
çais 3-4, 10-11, 16-17,  riment  sans  être  séparés  comme  les  autres 
par  des  vers  latins. 

9.  N.  N.  Sur  la  naissance  de  N.-S.  Jésus-Christ  :  De  tout  tems 
le  Jardinage. 


292  SUR  quHiQUEs  uyris  populaires 

C'est  an  dialogue  entre  on  berger  et  ses  amis  et  les  anges 

Bergen,  quelle  douce  alarme. 
Dans  nos  bois  quel  nouTeau  charme. 

10.  N.  N.  Quand  Iris  prend  plaisir  à  boirs. 

Ah  !  bergers,  quittez  le  bocage, 
Dedans  notre  petit  village. 

11.  R.  N.  De  Turlure. 

Chrétiens,  le  jour  de  Noël 
Est  pour  nous  de  bonne  (tic)  augure. 

12.  N.  Un  jour  Guillot  voyant  Tyrds. 

Michau,  qui  causoit  ce  grand  bruit 
Que  Ton  a  fiiit  toute  la  nuit  ? 

13.  N.  A.  0  reguingué,  6  Ion  Ion  la. 
Dialogue  entre  Pierrot,  Colin,  Clément,  Olivier. 

J'entends  un  grand  bruit  dans  les  airs  (6is)  ; 
Colin,  écoute  ces  concerts. 

14.  N.  N.  Chantons  Je  vous  priây  Noël  hautement. 
L*Ange  et  le  Pasteur  récitent  chacun  on  couplet. 

Que  chacun  s'éveille, 
Dieu  natt  id-bas. 

15.  N.  N.  Laissez  paître  vos  bêtes. 

Quittons  la  bergerie. 
Fût-elle  à  la  merci  des  loups. 

16.  N.  N.  Que  vous  ai- je  fait,  Cloris  f 

L*on  dit  que  Jésus  est  né, 
Ah  I  la  charmante  nouvelle. 

17.  N.  A.  Sur  un  chant  joyeux. 

Quand  Dieu  nftquit  {si^  à  Noël, 
Dedans  la  Judée* 

18.  N.  A.  Sij*avais  un  sol  marqué^  j^ achèterais  un  asne. 
Dialogoe  entre  les  Pasleors  et  les  Aoges. 


IMPRIMÉS  A  DINAN  298 

Quel  6sl  ce  brillant  éclair, 
Qui  d6T6r8  nous  s'avance  ? 

19.  N.  N.  Dialogue  sur  la  Naissance  du  (sic)  Notre-Seigneur. 
L'Ange  aux  Pasteurs,  air  :  L$$  Officieri  de  terre. 

Réponse  des  Pasteurs,  air  :  Ne  m'entendez-vous  pue  trop, 
aimable  Lieetle  ? 

Veneif  troupe  fidèle  {$ie)j 
Venez  tous  m'écouter. 

20.  N.  N.  Béniesons  à  jamais. 

0  l'heureuse  nouvelle  ! 
0  le  jour  fortuné  ! 

Après  six  vers  sur  cet  air,  le  reste  de  la  pièce  change  de  rythme 
et  d'air,  et  se  chante  sur  celui  de  :  Les  habitants  de  Chartres. 

21.  N.  A.  Vautre  jour  en  me  promenant. 
Tyrcis  et  les  Bergers  chantent  tour  à  tour. 

Bergers,  vous  coures  bien  fort. 
Dites-moi  qui  vous  presse. 

22.  N.  A.  Sur  le  chant  de  l'Eglise  :  Conditor. 

Enfin,  après  quatre  mille  ans, 
Un  fils  engendré  de  tout  temps. 

23.  N.  A.  (Sans  indication  de  timbre.) 

Laisses  paître  vos  bétes, 
Pastoureaux,  par  monts  et  par  vaux. 

24.  N.  A.  De  l'humble  Bergère  et  de  la  Mondaine  :  Partenise. 

Quoi,  ma  voisine,  es-tu  fâehée  ? 
Dis-moi  pourquoi  ? 

25.  N.  A. 

Les  Bourgeois  de  Chartres 
Et  de  Montlery. 

26.  Dialogue  de  la  Nuit  et  du  Jour,  sur  la  Naissance  du  Sauveur  : 
Ne  sommes-nous  pas  heureux  ? 

0  Jour  !  ton  divin  flambeau 
Vient  commencer  sa  carrière  (itc). 


294  SUR  QUELQUES  LIVRES  POPULAIRES 

27.  N.  N.  ^aperçus  tautre  nuii  en  songe. 

0  Nuit  !  en  ineryeilles  féconde, 
Béni  soit  à  jamais  ton  cours. 

28.  N.  A.  Qu'un  jour  dure  long  ie^ns. 

Le  Prophète  Isaye 
Annonçant  le  Messie. 

29.  N.  N.  (Sur  le  même  air.) 

Nos  soins  sont  superflus. 
Ne  nous  souvenons  plus. 

30.  N.  N.  Les  Anges  annoncent  aux  Pasteurs  la  venue  du  Messie. 
Vous  qui  vous  mocquez  par  vos  ris  de  ma  figure  en  cage. 

Dialogue  entre  les  Anges  et  un  Pasteur  ; 
Venez,  Pasteurs,  aceoures  tous, 
Laissez  vos  pâturages. 

31.  N.  N.  Dialogue  de  TAnge  et  de  S.  Joseph,  sur  l'avis  qu'il 
reçoit  de  sauver  Jésus  et  Marib  en  Egypte.  Chrétiens^  qui  suivez 
VÉglise. 

Au  milieu  de  tant  d'allarmes. 
Par  quels  charmes. 

32.  Dialogue  de  saint  Joseph  et  de  la  sainte  Vierge,  pour  la  faite 

en  Egypte.  Or  dites-nous,  Marie. 

Fuyons,  ma  chaste  épouse, 
Ce  tyran  plein  de  feu. 

33.  N.  N.  Oô  s'en  vont  ces  gais  Bergers. 

Oublions  nos  maux  passés, 
Ne  versons  plus  de  larmes. 

34.  N.  N.  Goûtons  bien  les  plaisirs.  Bergers, 

Cessez,  superbes  édifices, 

De  montrer  vos  fronts  orgueilleux. 

35.  N.  A.  Laissez  paître  vos  bétes. 

Un  Dieu  brise  nos  chaînes, 
Que  farcNHknoQS  à  notre  tour 


IMPRllIÉS  A  DWÀN  295 

PASTORALE 

SUR  LA  NAISSANCE 

de 

JESUS-CHRIST 

avec 

V Adoration  des  Bergers 

et  la  descente  de  TArchaDge  S.  Michel 

aux  Liiâbes. 

Rêwë  et  corrigée  de  nouveau. 

Dédiée  aux  Dévots  à  TËnfant  Jésus 

par  frère  Claude-René  Macée, 

Hermite  de  la  province  de  S.  Antoine 

A  DINAN 

chez  Jean-Baptistb  Huart, 

Imprimeur  et  libraire 

MDCC.LIV. 

Petit  ia-12  de  32  pages. 

Celte  pièce  est,  sauf  quelques  différences  assez  légères  que  je 
signalerai  plus  loin,  la  même  que  la  Pastorale  sur  la  Naissance  de 
Jésus.  —  Adoration  des  Pasteurs  et  descente  de  V Archange  saint 
Michel  aux  Limbes,  corrigée  et  augmentée  de  nouveau.  Dédiée  aux 
dévots  à  l'Enfant  Jésus,  par  Frère  Claude  Macée,  hermite,  pièce 
réimprimée  dans  les  vieux  Noêls  [Pastorales  et  Noêls  des  provinces 
de  rOuest).  Nantes,  Libaros,  1876,  in-18. 

L*indicatîon  du  lieu  de  la  scène  et  des  accessoires  est  différente. 
Voici  celle  qui  figure,  sous  le  titre  d'Avertissement,  en  tète  de  la 
Pastorale  imprimée  à  Dinan  : 

«  La  pièce  se  peut  représenter  sans  théâtre,  ni  sans  changer  de 
lieu,  soit  dans  une  chambre  ou  salle^  en  un  coin  de  laquelle  on 
dressera  une  étable,  et  la  porte  de  la  chambre  servira  de  porte 
de  rbôtellerie.  Marie  et  Joseph  frapent  (sic)  à  la  porte  pour  de- 
mander à  loger  et  l'Hôte  les  refuse. 

c  Joseph  conduit  on  âne  chargé  de  haches,  marteaux  et  autres 
outils  à  charpentier;  et  si  le  lieu  ne  permeltoit  pas  d'avoir  un 


296  SUR  QUELQUES  LIVRES  POPULAIRES 

ftne,  Joseph  les  portera  dans  un  panier.  Une  troupe  d'anges  seronl 
dans  un  coin,  et  les  pasteurs  à  Tautre,  qui  sortiront  de  derrière 
la  tapisserie  excepté  Guitlot  et  Pierrot,  bergers,  qui  parottront  coa- 
chés  et  comme  endormis  chacun  dans  sa  hnte  (stc).  » 
Les  acteurs  sont  aussi  un  peu  différents. 

PasioraU  Ubaroi,  Pa$tonU  de  Binon, 

L*hoste,  M  femme,  L'hôte  et  l'hôtesse  de  BetUéem* 

Joseph  et  Marie,  La  Vierge  et  saint  Josepb, 

Semnte  oa  valet.  Un  valet  on  bien  nne  senanta. 

L'ange  Gabriel  et  denx  on  trois  antres  Un  ange  qni  annoncera  au  Pisleon, 
anges  qni  chanteront  à  denx  chœnrs.  et  quelques  troupes  d'autres  anges  qai 

anq  bergères,  sept  à  huit  bergers.         di'ot^om  »  pl^i*»"  ehoors. 

„  .        .      .  •       I-       ■  Dix  bergers  et  sept  oo  boit  bcrgire*. 

Rnben,  ..enx  berger,  qn.  eipbqne  les  \.^^  ^^^^ 

choses  à  Tenir.  L'Archange  saint  Michel. 

L'Archange  saint  Michel.  Ln^ifer  et  cinq  on  six  démons. 

Trois  on  quatre  démons  et  Lucifer.  La  scène  est  dans  l'étable  de  BetUées. 

Il  y  a,  en  outre,  quelques  différences  dans  les  vers  ;  mais  elles 
portent  sur  des  mots;  le  nombre  des  vers  est  le  même  elles 
rimes  pareilles.  Plusieurs  indications  scéniques  diffèrent  aussi  on 
pen  dans  les  deux  pièces. 

Dans  la  réimpression  faite  à  Nantes,  Torlhographe  est  plus  mo- 
derne que  dans  la  pastorale  de  Dinan.  Dans  celle-ci ,  certains  ber- 
gers an  lieu  d'être  qualifiés  simplement  Un  berger,  se  nomment 
Clément,  Jannot,  Ysidor  ;  les  bergères,  Glimène,  Clorinde,  Ama- 
rille,  Perronne,  Sylvie. 

Après  la  pastorale,  vient  la 

Descente 

de  rARCHANGE  SAINT  MICHEL 

aux  Limbes. 

Ce  titre  est  supprimé  dans  la  réimpression  Libaros  où  Satan 
remplace  Lucifer.  Les  autres  différences  sont  très  petites. 


IMFRBItS  A  DINAN  297 

Lkvm 

ET  L* ADORATION 
DES 

TROIS  HOIS 

Qui  sejom  (Liharos^  qui  se  jouent)  par  personnages^ 

Avec  UD  Noël  nouveau )  sur  le  même  sujet. 

Il  ne  figure  pas  dans  la  réimpression.  42  p.  pet.  in-12. 

Sauf  quelques  difTérences  secondaires,  les  deux  pièces  sont  sem- 
blables. Dans  celle  de  Dinan  on  Ut  Hérodes  et  Gaspar,  au  lieu  de 
Hérode  et  Gaspard, 

Dans  Texemplaire  que  j'ai,  elle  n'a  pas  de  couverture  ni  de 
nom  d^fnprimeur,  mais  le  papier  el  les  caraclères  sonl  identiques 
aux  deux  précédenLes. 

Le  noël  sur  l'adoration  des  Trois  Rois  est  sur  Tair  :  On  ne  vU 
plus  dans  nos  forêts;  en  voici  les  deux  premiers  vers  : 

Trois  Rois  d'Orieat  sont  veuus^ 
Animés  d'une  fui  nouvelle. 

LE 

MASSACRE 

DES  INJ40C&NS 

gui  ne  joue  par  per$annag€S^ 

Pelil  in-12  de  24  pages.  Le  litre  manque  aussi,  mais  la  dernière 
page  porte  :  Dinan,  chez  Huarl,  imprimeur-libraire. 

Celle  piaquelle  figure  aussi  dans  la  Réimpression  Libaros^  el  te 
texte  diffère  d*une  manière  presque  insignifiante. 

La  pièce  qui  suit  :  I^oel  nouveau  sur  le  Massacre  des  Innoceûs, 
sur  l'air  :  Trisies  Bocages,  commence  par  ces  vers  : 

Voici  la  rmg« 

Et  le  sanglanl  carnage. 

Elle  ne  figure  point  dans  la  réimpression  de  Nantes  ;  mais  les 

TOME  LYI  IVt  m  LA  6»  SÉRIE)»  SO 


S98  SUR  QUSLOUES  UYRES  POPULAIRES 

Regrets  d^Herodes  sur  le  Massacre  des  lonocensy  en  forme  de 
dialogue,  sont  dans  les  deux. 

Cette  plaquette  se  termine  par  an  Noël  nouveau  sur  la  naissance 
de  Jésus-Christ,  sur  Tair  :  Soupirons  d'amour  ou  0  que  la  tnalheu- 
reuse  Automne;  voici  les  deux  premiers  vers  : 

Voici  cette  heureuse  journée 
Qui  met  fin  à  tous  nos  soupirs. 

Un  peu  plus  tard,  si  Ton  en  juge  à  l'impression,  car  le  livret 
n'est  pas  daté,  sortait  des  mêmes  presses  :  La  Vie  admirable  du 
bienheureux  saint  Alexis^  vrai  miroir  de  patience  et  de  chasteté^ 
tirée  des  Fleurs  des  vies  des  Saints.  A  Dinao,  chez  Jean-Baptiste 
T.-R.  Huart,  imprimeur-libraire  ;  in-32  de  18  pages,  sans  la  cou* 
verture  et  le  titre.  Celui-ci  porte  au  verso  uoe  approbation  de  la 
Vie  de  saint  Alexis,  Lyon,  25  mai  1735,  signée  Duval  et  Baudry. 

La  couverture  est  ornée  de  deux  gravures  sur  bois  ;  celle  qui 
sert  de  frontispice  est  d'un  artiste  du  XVII^  siècle  ;  elle  représente 
le  pape  agenouillé  devant  un  autel  ;  derrière  lui,  deux  cardinaux 
portent  l'un  sa  tiare,  Tautre  son  bâton  pastoral  ;  derrière  l'autel, 
Jésus-Christ,  le  buste  nu,  le  front  couronné  d'épines,  étend  la  main 
vers  un  calice  placé  sur  l'autel.  Cette  gravure  est  d'une  assez  bonne 
facture.  Celle  qui  forme  l'autre  partie  de  la  couverture  est  d'une 
naïveté  d'exéculion  auprès  de  laquelle  les  bois  d'Epinal  sont  des 
cheis-d'œuvre  de  correction.  Le  pape  s'avance  la  tiare  en  tète  et 
étendant  des  bras  assez  longs  pour  lui  descendre  à  la  cheville  ;  de 
sa  robe  sort  un  enfant  de  chœur  qui  porte  un  cierge  dans  on 
chandelier  ;.  les  autres  personnages,  tout  aussi  nalfe^  sont  un  car- 
dinal, un  autre  enfant  de  chœur  et  un  prèlre  portant  le  b&toB  à 
trois  croix. 

Je  n'ai  pas  sous  les  yeux  une  impression  sens  date  Caiite  à 
Toulouse,  chez  Bonnemaison  et  signalée  par  H.  Nisard  dans  son 
Histoire  des  livres  populaires.  La  Vie  admirable  est  probablement 
identique.dans  les  deux  livrets.  Le  Cantique  reproduit  par  H.  Nisard 
est  en  tout  semblable,  sauf  que  dans  la  plaquette  imprimée  à  fiinan 


IMPHÏMfe  A  DWAN  ÎW 

un  lit!  que  le  canlîque  se  chanie  sur  Kaîr  :  Qtiel  fâcheux  hûroscope. 
tJu  atilre  livre,  signalé  également  par  M,  Ni&ard,  donne  paur 
limhre  à  un  Cantique  sans  date,  imprimé  à  Tours»  Tair  :  Que  de 
fmlesse. 

Dans  rimpression  de  Dinan  figurent,  en  guise  dlntroductîoiî, 
huit  vers,  que  ne  donne  point  M*  Nisard  : 

Fidèles  Catholiques, 
Venez  pour  écouter 
La  belle  ne  angélique 
Qua  je  Tais  tous  chanter^ 
Du  grand  asmi  Alexis, 
Fidèle  aerfileur 
De  notre  Rédempteur. 

Le  livre  se  termine,  p*  18,  par  une  oraison  à  saint  Alexis. 

Une  dame  âgée  m'a  assuré  qu'il  y  a  uoe  quarantaine  d'années^ 
ce  cantique  jouissait  encore  à  Dinan  d'une  grande  popularité,  et 
qu'on  Ï3  chantait  fréquemmenU 

PàOL  Sébillqt* 


Le  recueil  de  noSis  analysé  ci-dessus  par  H.  Sébillot^  a  été^ 
croyons- no  us,  fort  répandu  en  haute  Bretagne,  Dans  notre  siècle 
presque  de  noire  temps,  on  Ta  réimprimé  bien  des  fois  à  Rennes 
et  à  Fougères*  Nous  en  avons  sous  les  yeux  une  édition  donnée 
dans  cette  dernière  ville,  eu  1810,  par  J«-H,  Vanier,  imprimeur- 
libraire  (in-i8  de  174  pages),  presque  identique^  par  le  litre  et  le 
conlenu,  à  l'édition  de  Dinan,  1754  —  On  y  trouve  la  Pastorale, 
suivie  de  YAdoralion  des  lroi$  RoiSf  du  Massacre  des  Innocms^  cl 
précédée  de  43  noêls,  dont  34  sont  empruntés  à  l'édition  de  Dinan  ; 
le  seul  des  35  noèls  de  Dinan  exclu  de  l'édition  de  Fougères  est 
le  23*  {Laissez  paUre  vos  béi$s)^  Tun  des  plus  curieux  et  des  plus 


1 


300  SUR  QUELUUES  LIVRES  POPULAIRES 

aoeiens.  —  Enfin,  après  le  Massacre  des  Innocens  et  les  Regrets 
d'Hirode  (qui  semblent  aussi  une  très  vieille  pièce),  l'édition  de 
Fougères  a  encore  5  noëls  non  compris  dans  Tédition  de  Dinan 
et  qui,  sous  le  titre  de  Suite  des  noëls,  terminent  le  volume. 

Quant  à  la  Pastorale,  on  Ta  imprimée  en  Bretagne  nombre  de 
fois.  J*en  ai  sous  la  main  trois  éditions  anciennes,  une  de  Nantes, 
1770  (Vatar  imprimeur),  et  une  autre  de  Vitré  S  sans  date  (vers 
1750,  veuve  Morin  imprimeur),  où  elle  est  accompagnée  de  VAdo- 
ration  des  trois  Rois  et  du  Massacre  des  Innocents.  Dans  la  troi- 
sième, au  contraire,  la  Pastorale  est  seule  :  cette  dernière  édition, 
plus  vieille  que  les  précédentes,  imprimée  à  Vannes  par  Jacques 
de  Heuqueville,  en  1716;  l'auteur  y  est  désigné  sous  le  nom  de 
«  frère  Claude  Morice,  hermite,  »  probablement  par  suite  d'une 
erreur,  car  partout  ailleurs  on  le  nomme  Claude  Macée.  —  Il  y 
aurait  une  élude  assez  curieuse  à  faire  sur  celte  Pastorale  et  sur 
les  variantes  de  quelques  éditions. 

A.  DE  LA  B. 


1.  Cette  édition  de  la  Pastorûle,  Tooe  des  très  rares  impressions  de  Vitré  teauœ 
jusqu'à  nous,  appartient  à  M.  Edouard  Frain,  auteor  des  intéressantes  étodes  sur 
les  F^milUs  de  Vitré,  les  Mœun  et  coutumes  des  familles  bretonnes  avant  1789,  etc. 


PO^IE  BRETONNE 


in  BARDE  DE  KERiNm,  LE  F£R£  DES  BMDES 

ET 

Aux  Amis  des  vieux  Saints  bretons  '. 


La  chanson  du  Petit  Roitelet. 

Hier  soir  grondait  la  mer  bleue 
Entre  le  Port-Blanc  et  Roc'h-Allaz. , 

Et  entre  le  Port-51anc  et  Roc'h-AUaz 
J'entendis  un  long  hurlement. 


DA  VARZ  KERANSKER,  TAD  AR  BARZED  » 

HA 

Pa  Tignonad  Zant  kos  brais. 

ZON  AL  LaOUEMANIO. 

Dec^h  da  noz  e  kroze  ar  mor  glaz 
Etre  ar  Porz-Gwenn  ha  Roc'h-AIlaz. 

Ha'tre  ar  Porz-Gwenn  ha  Roc'h-Allaz, 
E  kleviz-me  eur  iouaden  vraz. 


1.  MM.  les  membres  de  rAssociation  Bretonne  en  excursion  à  Tréguier 
le  11  septembre  1884. 

2.  Tad  ar  Barzed  veut  dire  Père  ou  Maître  des  Bardes. 


302  AU  BABDB  M  KBIUII8KIBt 

Gomme  la  voix  de  Gwinklan,  sur  le  bord  de  sa  tombe, 
Disant  anathème  à  mon  Dieu  K 

Tais-toi,  tais-toi,  Gwinklan,  mon  frère,  et,  contre  les  hommes 

[tans  foi 
Lance  tes  malédictions,  si  cela  te  plaît,  lance  tes  malédictions 

[aujourd'hui  : 
Ceux  qui  aiment  Jésus,  et  ceux-là  seuls. 
Ceux-là  aiment  encore  Gwinklan  et  sa  harpe. 

Ceux-là  seuls  sont  les  vrais  Bretons  : 
Qui  aime  Jésus  sera  Breton  toujours  ! 

Ceux  qui  aiment  Jésus,  ceux-U  conserveront 
Les  menhirs  des  ancôtres  sur  la  terre  du  pays. 


Evel  mou62  Gwinklan  étal  he  ve, 
0  loskel  malloz  war  ma  Doue. 

Tac,  tac,  Gwinklan,  ma  breur,  ha  war  am  dud  dife 
Toi  malloiy  mar  kerei,  toi  da  vallos  hirie  : 
Ar  re  a  gar  Jezuz,  hag  ar  re-ze  hep-ken, 
Ar  re-ze  a  gar  c'hoaz  Gwinklan  hag  he  delen. 

Ar  re-M  hap-ken  eo  ar  gwir  Varsed  : 
Neb  a  gar  Jezuz  *vo  breton  bepred  I 

Ar  re  'gar  Jezuz  eo  ar  re  'viro 
Mein-hirr  ar  re  goi  war  douar  ar  vro  «. 


1.  Gwinklan,  un  des  derniers  bardea  païens  de  TArvor,  demeurait  entre 
le  PorUBlanc  Oparoiste  de  Peovénan)  et  Rocli-Allaz  (Roche  des  Pleurs  ou 
des  Soupirs),  qui  domine  la  lieue  de  Grève,  située  entre  Plestin  et  Saint- 
Michel.  Peu  de  temps  avant  sa  mort,  dans  un  chant  empreint  d'une  haine 
sauvage,  ce  barde  anathématisa  la  religion  chrétienne  qui  s'emparait  du 
payi  armoricain. 

2.  La  conservation  des  monuments  celtiques  est,  comme  on  sait^  1*ub  des 
buts  de  rAssociaUoa  Bretonne. 


LB  PÈRE  DES  BARDES  303 

Lorsqu'ils  saluent  la  croix,  qui  les  domine, 
Us  saluent  encore  les  menhirs  aussi» 

Et  alors  j'entendis  une  voix  qui  était  douce, 
La  voix  du  saint  que  j'aime,  la  voix  d'Yves  de  Kermartin. 
«  Vole  (disait-elle)  vers  Tréguier,  vole  vite,  Roitelet  ; 
«  Là  tu  verras  tantôt  ceux  qui  aiment  saint  Yves. 

«  Là  tu  verras  des  Bretons 

<c  Qui  aiment  leurs  vieux  saints  encore, 

«  Des  Bretons  comme  (ceux  d')  autrefois, 

"«  Qui  placent  la  Bretagne  au-desnts  du  pays  gaulois. 

«  Là  tu  verras  le  Père  des  Bardes, 

«  Le  Barde* de  Keransker,  le  barde  renommé... 

«  Sur  ma  tombe  demandez  ensemble 

«  Qu'il  y  ait  toujours  des  Bardes  dans  le  pays. 


Pa  zaludont-hi  ar  groaz  zo  war-n-he, 
£  saludont  c'hoaz  ar  mein-hirr  ive. 

Ha  neuze  *m  euz  klevet  eur  vouez  a  oa  lirzin, 
Mouez  ar  zant  a  garan,  mouez  Erwan  Kervarzin  : 
u  Ninj  da  gad  Landreger,  ninj  buan,  Laouenan  ; 
c  Eno  Veli  emberr  ar  ze  gar  zant  £rwan. 

«  Eno  e  weli  Bretoned 
«  Hag  a  gar  bo  zent  koz  bepred, 
u  Bretoned,  vel  ma  oa  gwech-all, 
«(  A  laka  Breiz  dreist  da  vro-c'haU. 

«  Eno  Veli  Tad  ar  Barzed, 
«  Basnzr  Kaerker  *,  ar  Barz  brudet... 
«  War  ma  be  goullet  war  eunn  dro 
u  Ma  vo  bepred  Barzed  er  vro. 


i .  Rtrantker,  château  de  M.  de  la  Villemarqué,  à  Quimperlé. 


304  AU  BARDE  DE  KBRAlfSKER, 

«  Autrefois  j'ai  vu  aussi 

«  Son  père  agenouillé  sur  mon  tombeau 

«c  Lorsqu'il  étudiait  à  Tréguier 

«  Dans  l'école  ecclésiastique  de  Mgr  Le  Mintier. 

«  Un  autre  ami  était  avec  lui, 

«  Etudiant  à  Tréguier,  ^ 

«  Un  Breton  vrai  et  homme  de  cœur  ; 

«  Tu  le  connais,  c'était  M.  Le  Gonidec.  » 

Et  à  lire-d'aile  je  suis  accouru 

Chanter  ma  chanson  au  Père  des  Bardes. 

Au  Père  des  Bardes  j'ai  chanté  ma  chanson, 
Au  Barde  de  Keransker,  mon  meilleur  ami. 


«  Gwech-all  am  euz  gwelet  ive 
«  He  dad  *  daoulinet  war  ma  be, 
a  Fa  studie  el  Landreger, 
a  Enn  kloerdi  ann  otro  Minier  ^, 

m  Eur  mignon-ail  a  oa  gant-han, 
c  El  Landreger  o  studian, 
c  Eur  Breton  mad  ha  kalonek, 
c<  Te  oar  :  ann  otro  Gonidek  3.  » 

Hag  a  denn-askel  ec*h  on  diredet 
Da  ganan  ma  zon  da  Dad  ar  Barzed. 

Da  Dad  ar  Barzed  *m  euz  kanet  ma  zon, 
Da  Varz  Keransker,  ma  gwellan  mignon. 


f .  Dernier  évêque  de  Tréguier,  mort  en  Angleterre. 

2  et  3.  M.  de  la  Villemarqué  père  et  M.  Le  Gonidec,  l'auteur  de  la  gram- 
maire bretonne,  ont  fait  leurs  études  dans  le  collège  ecclésiastique  de 
Tréguier. 


LE  PÈRE  DES  BARDES  305 

Et  pour  VOUS,  Bretons,  qui  êtes  venus  ici, 
Je  demande  la  bénédiction  de  saint  Yves. 

Un  jour  vous  ^viendrez  encore  et  nous  chanterons  : 
Gomme  saint  Yves  il  n'y  a  pas  dans. le  pays  ! 

Son  tombeau  sera  debout,  lorsque  vous  reviendrez, 
Et  tout  autour  les  Bardes  chanteront  : 

«  Il  n'est  pas  en  Bretagne  un  saint  comme  saint  Yves  ! 
«  Plus  beau  que  son  tombeau,  il  n'est  pas  un  seul  I  » 

Le  petit  Roitelet  de  saint  Yves. 


Ha  d'hac'h,  Bretoned,  a  zo  deut  aman, 
Bennoz  zant  Erwan  d'hac'h-hu  a  laran  I 

Eunn  de  *teufet  c'hoaz  ha  ni  a  gano  : 
Evel  zant  Erwan  ne  zo  ket  er  vro  ! 

Zavet'Vo  he  ve  war-benn  ma  teufet 
Hag  enn-dro  d'chan  kano  ar  barzed  : 

€  N!en  euz  ket  enn  Breiz  evel  zant  Erwan  I 
«  Ker  kaer  hag  he  ve  ne  zo  ket  unan  !  » 

Laouenanio  Zant  Erwan. 


LA  BRETAGNE  A  L'ACAldîlllE  FRANÇAISE 
XIII 

UABBÉ    TRUBLET 

(1697-1770)* 


VII 

Trublet  a  l'Académie  française. 

(1761) 

Les  intrigues  de  Voltaire  ne  devaient  pas  être  couronnées  de 
succès  devant  TAcadémie.  Elles  réussirent  même  en  sens  diamé- 
tralement opposé.  Le  président  Hénaulti  surintendant  de  la  reine,  et 
Tabbé  du  Resnel,  amis  particuliers  de  Trublet,  représentèrent  que 
les  satires  lancées  de  Femey  visaient  beaucoup  plus  le  rédacteur 
du  Journal  Chrétien  que  le  critique  de  la  Henriade,  et  que  les 
académiciens  du  parti  religieux  lui  devaient  une  compensation  S 

*  Voir  la  li?raison  de  septembre  1884,  pp.  S17-235. 

1.  Je  possède  de  celte  époqoe,  dans  ma  collection  d^aatographes,  une  coriesse 
lettre  inédite  qui  m'apprend  qoe  Tmblet  exerçait  toajoar»  les  fonctions  de  cemâur 
royal,  et  qni  est  intéressante  ponr  l'histoire  de  la  censure.  Elle  est  adressée  an  di- 
rectenr  de  la  librairie  : 

t  Paris,  15  notembre  1760.  •- Monseigneur^  j'ai  Thonneor  devons  envoyerl'éloge 
de  fen  M.  de  Maupertuis  par  M.  Formey.  Un  ipot  que  vons  me  dites  jendi,  lorsqae 
Tons  Tonlûtes  bien  m'en  nommer  le  censeur^  m'engage  à  le  mettre  sons  tos  yeux. 
Vous  m'avertîtes  qoe  les  circonstances  actuelles  rendoient  bien  délicat  surtout  ce 
qui  venait  de  Berlin,  et  je  vous  répondis  généralement,  que  M,  de  la  Condamine  et 
moi  ayant  examiné  cet  éloge  avec  la  plus  grande  attention,  nous  n'y  avions  riea 
trouvé  qui  ne  pût  passer.  Le  Roy  de  Prusse  y  est  loué,  et  M.  Formey  ne  pouvott 
s'en  dispenser  ;  mais  ce  sont  des  louanges  générales  dans  lesquelles  nous  n^avons 
rien  trouvé  dont  les  puissances  qui  sont  en  guerre  avec  ce  prince,  et  notre  cour  en 
particulier,  poissent  être  blessées.  Cependant  la  matière  éunt  en  effet  délicate^  je 
crois  que  pour  plus  grande  sûreté,  il  est  bon  que  vous  lisiez  vous-même  ces' 
louanges.  Vous  les  trouverez  aux  pages  28,  29,  33  au  bas,  36,  63  au  bas  et  en  lin  82. 

«  Je  vous  prie,  Monseigneury  de  me  renvoyer  cette  brochure  le  plus  tôtqu'il  vous  s^a 


LA  BRETAGNE  A  L'AGAIAOB  FRANÇAISE  301 

Dans  quatre  élections  qui  eurent  lieu  coup  sur  coup,  rAcadémié 
écarta  la  candidature  compromettanle  de  Diderot^  et,  vers  la  fin  de 
février  1761,  Trublet  fat  élu  membre  de  TAcadémie  française,  à 
une  foix  de  majorité  contre  Tabbé  Leblanc  S  en  remplacement  du 
maréchal  de  Belle*Ile,  mort  le  26  janvier  précédent.  —  «  Mon  cher 
archidiacre  et  archiennuyeux  Trublet  est  donc  de  l'Académie» 
écrivait  Voltaire  à  d'Alembert  le  10  mars  ;  il  compilera  un  J)eau 
discours  de  phrases  de  La  Hotte.  Je  voudrais  que  tous  lui  répon- 
dissiez ;  cela  ferait  un  beau  contraste*  Je  crois  que  vous  accusez  à 
tort  Gicéron  d'Olivet  '  :  il  n'est  pas  homme  à  donner  sa  voix  à 
Faornénier  d'Houdard  et  de  Fontenelle.  Imputez  tout  au  surin- 
tendant delà  reine  '.  Ce  qu'il  y  a  de  désespérant  pour  la  nature  hu- 
maine, c'est  que  Trublet  est  athée  *  comme  le  cardinal  de  Tencin, 
et  que  ce  malheureux  a  travaillé  au  Jourml  Chrétien  pour  entrer 
à  l'Académie  par  la  protection  de  la  reine  '.  »  El  le  même  jour  il 
écrivait  à  l'abbé  d'Olivet  :  —  «  Je  savais  que  l'archidiacre  de  Fon* 
tenelle  et  de  la  Motte  était  admis  pour  compiler,  compiler  des 
phrases  à  notre  tripot^  et  qu'on  vous  accusait  d'avoir  molli  en  cette 
occasion.  Je  crois,  mon  cher  maître,  qu^on  vous  calomnie...  Mais 
pourquoi  ne  serait-il  pas  de  l'Académie  ?  L'abbé  Cotin  en  était 
bien*...  » 

posiible,  afec  vos  ordre»,  oo  tor  la  permîMion  de  la  réimprimer,  sans  y  faire  d'anU^ 
chaogemeDU  qae  ceax  qoe  vous  y  trooTerez,  oo  sar  lea  oooTeaax  changements  qae 
Toos  croirez  nécessaires.  Si  on  la  réimprime  de  façon  on  d'antre,  il  convient  que 
cela  ne  tarde  pas. 

«  Je  sais  arec  nn  profond  respect.  Monseigneur,  votre  très  humble  et  très  obéis- 
sant senriteor  —  Trublet, 

P.'S,  Je  me  suis  an  pen  rapproché  de  vous  depuis  qnelqnes  mois,  et  je  demenre 
chez  M,  de  la  Faye,  chimrgien  très  estimé,  rue  Saint-Honoré,  presque  vis-à-vis  les 
Jacobins.  »  (De  ma  collection,) 

.  Voj.  à  ce  sujet  la  Comtpondanu  de  Buffon, 

2.  Tollaire  appelait  ainsi  l'abbé  d'Olivet  à  cause  de  ses  traductions  de  Cicéron. 

8.  Le  président  Hénaull. 

4.  Calomnie  intentionnelle  :  assertion  parement  gratuite. 

5.  Corretp.  de  Voltaire,  édit.  Hachette.  VI,  147. 

6.  Ibid.  149.  -~  Le  21,  Voltaire  revenait  encore  sur  celte  comparaison  avec  Colin 
dans  une  lettre  à  Marmonlel  et  il  ajoutait  :  «  Courage,  mon  cher  élève  :  le  public 
vous  nomme  et  il  sifOe  Tabbé  Trublet  {Ibid.  150.) 


308  LA  BRETAGNE 

D'Âlembert,  à  qai  le  patriarche  de  Ferney  adressait  ainsi  de 
piquantes  épitres  suivies  de  réponses  non  moins  piquantes  a  cepen- 
dant rendu  justice  à  Tabbé  Trublet  dans  l'excellent  éloge  qu'il  a 
composé  de  son  confrère.  Il  avoue  que  si  la  collaboration  au  Jour- 
nal Chrétien  lui  aliéna  les  voix  des  philosophes  de  TEncyclopédie, 
les  satires  de  Voltaire  lui  gagnèrent,  en  revanche,  celles  du  parti 
religieux  qu'il  appelle  les  âmes  pieuses.  Aussi  le  récipiendaire  au- 
rait-il pa  dire  avec  Horace  : 

Duris  ut  iUx  tonsabipennibus*,. 
Per  damna,  per  cades^  ab  ipso 
Ducii  apes  animumque  ferro. 

Depuis  1736,  Trublet  avait  pris  la  situation  de  candidat  perpé- 
tuel :  il  l'occupa  pendant  vingt-cinq  ans.  Ce  n'est  pas,  assure  d'Âlem- 
bert,  qu'il  ne  fût  aussi  digne  de  cet  honneur  que  beaucoup  d'autres 
qui  l'avoient  obtenu  avec  bien  moins  de  peine  ^  ;  mais  il  n'avait 
pas  l'art  de  se  faire  valoir  :  «  son  extérieur  peu  imposant  aidait 
encore  au  peu  d'égards  qu'on  avait  pour  lui  ;  la  fréquence  etl'ina» 
tilité  de  ses  sollicitations  avait  jeté  un  air  de  rebut  sur  ce  candidat 
si  opiniâtre  et  si  malheureux...  »  Cependant,  ajoute  d'Alembert,  si 
quelque  chose  pouvait  consoler  l'abbé  Trublet  d'avoir  si  longtemps 
erré  aux  environs  de  l'Académie  sans  y  entrer,  c'est  que  dans  la 
plupart  des  élections  où  il  avait  échoué,  Fontenelle  lui  avait  cons- 
^  tamment  donné  sa  voix  ^  et  surtout  l'avait  donnée  presque  seul  '. 
Le  secrétaire  perpétuel,  qui  connaissait  bien  le  secret  des  dieux, 

1.  Noos  retenons  celte  déclaration,  bien  qu'elle  Agore  dans  an  Élogi, 

2.  Trablet  lai-môme  noas  en  foarnit  une  preuve  :  «  M.  de  Fontenelle,  dit-il,  fut 
très  lié  avec  M"*  de  Staal  jusqu'à  sa  mort  arrirée  en  juin  1750.  Je  me  rappelle 
même  qu'environ  un  an  auparavant,  j'avois  diné  chez  lui  avec  cette  dame,  et  que, 
comme  il  vaquoit  alors  une  place  dans  l'Académie  Françoise,  elle  lui  demanda  sa 
voix  pour  un  de  ses  amis,  et  même  de  la  part  de  M"*  la  duchesse  du  Maine  dont 
cet  ami  avoit  l'honneur  d'être  connu.  M.  de  Fontenelle,  qui  pensoit  à  un  autre  sujet, 
la  refusa  nettement.  On  me  permettra  bien  d'ajoater  que  c'étoit  h  moi  qu'il  pensoit, 
et  que  depuis  il  y  a  toujours  pensé...  *  Mém,  sur  Fontenelle,  p.  118. 

3.  De  nos  jours  on  voit  constamment  le  bulletin  de  Victor  Hugo  libellé  pour 
M.  Leconte  de  Lisle. 


A  l'àgadébiib  française  309 

assure  même  que,  dans  une  éleclion,  Honlesquieu  écrivit  et  moliva 
*  son  billet  de  la  façon  suivante  : 

c  h  donne  ma  voix  à  M.  Vabbé  Trublet,  aimé  et  estimé  de 
M.  de  Fontenelle.  jh 

Enfin,  le  bon  archidiacre  profita  de  la  crise  aiguë  survenue  dans 
la  querelle  entre  le  parti  philosophique  et  le  parti  religieux,  à  la 
suite  du  discours  de  réception  de  Le  Franc  de  Pompignan.  Des  deux 
côtés  on  cherchait  des  recrues  solides.  Pour  le  camp  dont  Pom- 
pignan s'était  audacieusement  déclaré  le  champion  public,  c'était 
une  excellente  note  d'avoir  été  maltraité  par  Voltaire.  C'est  ainsi 
que  l'abbé  Trublet  fut  élu,  grâce  aussi,  comme  nous  le  verrons 
plus  loin,  à  l'insistance  de  son  ami  l'abbé  du  Resnel  qui  mourut 
quelques  jours  après  ;  mais  la  lutte  fut  sérieuse,  car  il  ne  fut  élu 
qu'à  une  voix  de  majorité. 

On  pense  bien  que  les  brocards  ne  manquèrent  pas  à  propos  de 
cette  élection  :  témoin  certaine  caricature  où  l'abbé  était  repré- 
senté comptant  ses  jetons  académiques,  et  disant  : 

Depuis  vingt  ans,  je  cours  après  cette  monnoie  ; 
Depuis  vingt  ans  sur  moi  chacun  criait  haro  : 
Je  suis,  dans  ce  grand  jour,  au  comble  de  ma  joie. 
Et  dans  quarante  enfin  je  forme  le  zéro  ^ 

Le  Brun  décocha  cette  épigramme  : 

Sur  la  réception  de  Trublet  à  l'Académie,  après  vingt  ans  de  pour- 
suitei  assidues  pour  y  entrer. 

Après  avoir  sans  relâche  heurté, 

Heurté  vingt  ans  â  l'huis  académique. 

Enfin  Trublet,  si  long-temps  rebuté, 

Entre,  et  se  glisse  au  fauteuil  narcotique. 

Lors  il  s'érie  :  0  combien  de  labeurs 

Tu  m'as  coûté,  fauteuil  cher  aux  grands  cœurs! 


1.  C'est  le  remaaiement  d'un  qoaUtdo  qui  avait  été  composé  jadis  poor  TélecUon 
de  La  Brojére. 


310  Là  BaETAOlfB 

Qot  le  taliiit,  j*e&  li  rtzpMenee, 
A  de  jaloQX  prêts  à  le  traTener  I 
Que  pour  U  gloire  il  faut  de  patiesce  ! 
Et  qu*ua  géoie  est  de  temps  à  percer  1  ' 

Maie  laissons  II  les  mauvais  plaisants. 

Les  réceptions  académiqoes  avaient  lien  à  celte  époque  beaucoup 
plus  rapidement  que  de  nos  jours.  Le  iS  efril,  Trublet  prononça 
son  discours  de  récipiendaire  en  même  temps  que  Sanrin  qui  succé- 
dait à  l'abbé  du  Resnel.  Le  duc  de  Nitemais,  directeur  de  la  com- 
pagnie, ne  leur  répondit  pas  en  même  temps,  mais  à  tour  de  rdie. 

Ce  n*e8t  pas,  à  proprement  parler,  un  discours  de  réception  que  la 
harangue  de  Tabbé  Trublet  CTest  an  simple  compliment  de  quelques 
pages  qni  présente  une  singularité  assez  remarquable  dans  la  longoe 
série  des  harangues  académiques.  Toute  la  première  partie  n*est  en 
effet  qu'un  hymne  de  reconnaissance  envers  l'Académie  qui  a  bien 
voulu  récompenser  la  persévérance  du  candidat,  et  dans  la  seconde, 
au  lieu  de  prononcer  Téloge  obligatoire  *de  son  prédécessenr, 
Trublet  se  décharge  fort  originalement,  et  d'une  façon  assex  cava- 
lière, de  cette  peine  sur  le  directeur  de  TAcadémie.  Toici  son  exorde  : 

«  Messieurs,  je  n'ai  jamais  eu  d'autre  ambitioi  que  eeOe  d'être  admis 
parmi  vous  :  et  mes  sollicitations,  pour  être  moms  vives,  n'en  ont  pas  été 
moins  constantes.  Elles  vous  ont  montré  à  la  Iris  mes  déain  et  amni  res- 
pect, une  juste  défiance  de  moi-même»  et  une  haute  idée  de  rAcadémie 
française.  Par  mon  amour  et  mon  eatîme  peur  votre  coaqpagMe,  je  méri- 
tais d'être  né  plus  digne  d'elle.  Ces  sentimeis  ei  ma  persévérance  vous 
ont  enfin  touché...  » 

Mais  il  ne  se  contente  paa  de  cette  simple  déclaration  ;  après  une 
courte  digression,  il  revient  avec  insistance  sur  cesiôet  et  le  trans- 
forme en  un  véritable  thème  à  variations  littéraires  s 

a  Gomment  donc  ai-je  osé  élever  mes  vœux  jusqu'i  vous  et  pourqud 
les  ave:s-vous  remplis  ?  Je  dois  &ire  votre  apologie  et  la  mienne,  excuser 
ma  hardiesse  et  justifier  votre  indulgence. 

m  Dana  l'esprit  de  votre  étaMiwemeirt,  k  qualité  fsujimlris^  est  un 
titre  d'honneur  ;  mais  plus  encore  un  engagement  h  un  travail  esHMi 


A  l'agabékib  française  Sll 

à  la  compagnie;  vos  statuts  le  prescrivent  et  le  règlent.  Or,  Messieurs, 
sans  me  croire  digne  de  l'honneur,  je  me  suis  senti  capable  du  travail. 
J'ai  étudié  de  bonne  heure  notre  langue  dans  les  ouvrages  de  vos  prédé- 
cesseurs» j*ai  continué  cette  étude  dans  les  vôtres,  et  J'ai  cherché  à 
mettre  au  moins  dans  les  miens  la  eorrection  et  la  pureté  du  style*  De  là 
mes  voeux;  de  là  sans  doute  votre  choix...  » 

Les  protestations  de  Tabbé  Trublet  sur  sâ  reconnaiss^ince  et  sa 
bonne  volonté  continuent  encore  pendant  quelque  temps  sur  ce  ton, 
et  nous  font  craindre  qu*ii  n'ait  pas  assez  médité  ses  anciens  apho- 
rismes  sur  l'excès  de  la  modestie  :  puis  il  les  termine  par  ces  mots 
qui  nous  fournissent  sur  ses  rapports  avec  Tabbé  du  Resnel  une 
intéressante  anecdote  : 

«  ...  Enfin,  j'ai  compté  d'fllostres  amis  dans  l'Académie  française»  les 
La  MoltOt  les  Fontenelle,  les  Maupertuis,  et  vous  m'avez  su  gré  de  mon 
Mt  pour  leur  mémoire.  J'y  en  compte  ^eore  plusieurs.  Vous  le  devien- 
drea  tous,  Messieurs,  je  m'^n  fie  à  mes  soins  pour  le  mériter  et  surtout  à 
vos  vertus* 

a  Le  dernier  que  j'y  ai  perdu  (rabbé  du  Besnel),  et  qui,  longtemps 
mourant  sous  vos  yeux,  a  reçu  de  plusieurs  d'entre  eux  des  soins  si  assi- 
dus, n'en  Toyait  aucun  sans  lui  recommander  son  ami.  Vos  réponses 
étaient  favorables)  il  m'en  faisait  part,  et  l'espéranee  de  m'avoir  peur 
successeur  le  consolait  de  ne  pas  m'avoir  eu  pour  confrère. —  Vous  aves 
plus  fait.  Messieurs,  une  autre  place  a  vaqué  avant  la  sienne  ;  il  m'en 
parlait  quelquefois,  et  avec  d'autant  plus  d'intérêt  qu'il  y  avait  reçu 
celui  qui  l'occupait  {le  fMréchal  de  Belle-Jle).  11  n'osait  pourtant  me 
la  désirer,  et  vous  me  Tavei  accordée.  Je  n'en  sens  que  mieux  mon  im- 
puissance à  vous  remercier,  d'une  manière  digne  de  vous,  digne  du 
Ueiifiut  et  de  la  reconnaissance  qu'il  m'inspire...  >» 

C'est  donc  en  grande  partie  à  l'amitié  de  Pabbé  du  Resnel  que 
Fabbé  Tmblet  dut  le  succès  de  son  élection. 

Mais  la  partie  la  plus  originale  de  sa  harangue  est  celle  où  il 
s'en  remet,  avec  une  désinvolture  assez  inattendue,  à  l'éloquence 
do  duc  de  Nivernais,  pour  prononcer  l'Éloge  du  maréchal  de  Belle* 
Ile.  J'ai  lu  bien  des  discours  de  réception  académique  et  je  ne 
sache  pas  avoir  rencontré  dans  ancon  antre  une  déclaration  pareille 


312  LA  BRETAGNE 

de  détachement  des  ancien&es  traditions  de  la  compagnie.  U  est 
vrai  que  c'est  toujours  par  modestie  :  • 

c  Je  TOUS  dois  l'éloge  de  mon  prédécesseur  :  et  quelle  matière  fat  ja- 
mab  plus  neuve,  plus  riche,  plus  tariée  I  Je  dois  peindre  un  guerrier,  on 
négociateur,  un  ministre  d'État  :  sous  tous  ces  rapports^  infatigable  dans 
le  travail,  par  zèle  ;  inépuisable  en  ressources,  par  génie  !...  Non,  Mes- 
sieurs, ce  n'est  pas  de  moi  que  vous  attendei  un  portrait  trop  au-dessus 
de  mes  connaissances  et  surtout  de  mes  faibles  talons.  Vous  Tattendex 
de  l'Académicien  qui  va  prendre  la  parole.  Le  sort  Ta  mis  à  votre  tèle, 
mais  vous  l'eussiez  choisi.  Je  vois  votre  impatience  et .  je  la  partage.  Si 
j'avais  commencé  l'Éloge  de  M.  le  Maréchal  de  Belle-Ile,  tout  vrai  qu'il 
serait,  vous  me  presseriez  de  le  finir,  sûr  d'en  entendre  un  plus  éloquent 
et  non  moins  vrai  :  t7  vaut  donc  mieux  ne  le  pas  commencer.  —  Pour  me 
prêtera  un  empressement  si  juste,  j'omettrai  encore,  quoi  qu'il  en  coûte 
fa  mon  cœur,  ces  autres  Éloges  dont  votre  reconnaissance  a  imposé  la  loi 
à  vos  nouveaux  confrères  :  les  Éloges  de  Richelieu,  qui  ne  conçut  que  de 
hautes  idées  et  fonda  l'Académie  ;  de  Séguier,  qui  la  recueillit  et  la  maintînt 
prête  à  se  dissoudre  et  à  s'éteindre  après  la  mort  de  Richelieu;  de  Louîs- 
le-Grand,  qui  daigna  hériter  d'un  de  ses  st^ets  le  titre  de  votre  protecteur 
et,  par  cette  grâce,  crut  igouter  à  sa  gloire  «...  > 

Le  duc  de  Nivernais,  après  quelques  mots  de  compliment  au  ré- 
cipiendaire, prononça  en  effet  un  bel  éloge  du  maréchal  de  Belle- 
Ile  %  et  ce  futSaurin,  reçu  dans  la  même  séance,  qui  répara  Tomis- 


i.  Recueii  des  harangues  de P Académie^  t.  XXXIX,  p.  1  à  10. 

2.  Voici  le  compliment  à  l'adresse  de  Tabbé  Tniblet  :  c  Monsieur,  des  principes 
▼ertaeuXyUnecondaite  irréprochable  et  des  oavrages  utiles,  tels  sont  les  titres  dont  U 
réanion  assure  et  jastiûe  les  suffrages  de  TAcadémie,  tels  étaient  yos  droits  à  la  place 
qae  voas  y  veoez  occuper.  Ce  n'est  pa$  dire  assez,  Monsieur,  vous  aviez  des  droits 
plus  particuliers  encore  dans  Tesprit  d'analyse,  dans  la  sagacité,  la  finesse,  la  précision 
qui  caractérisent  le  recueil  de  vos  ouvrages.  Ces  qualitéjs,  dont  Tusage  fréquent  fiait 
le  mérite  propre  de  vos  écrits,  vous  appelaient  natareliemenC  à  nos  travaux  où  elles 
sont  si  nécessaires  pour  le  juste  discernement  des  idées  et  pour  l'exacte  définition 
de  leurs  signes. 

«  Quand  l'Académie  ouvre  ses  portes  h  un  poète  célèbre,  à  un  philosophe  distingué, 
à  un  de  ces  génies  créateurs  qui  étonnent  leur  siècle,  elle  couronne  un  héros  et 
s'honore  de  remplir  d'avance  l'office  de  la  postérité;  d'autres  fois,  elle  aimeàs'enri- 
cbir  par  l'incorporation  d'un  citoyen  utile,  par  l'acquisition  d'un  cultivateur  indus- 
trieux ;  et  c'est  dans  cet  esprit.  Monsieur,  qu'elle  attend  de  vous  une  assiduité  oons- 


À  l'académie  française  313 

sion  intenlionnelle  de  la  part  de  Trublet  des  éloges  traditionnels  de 
Richelieu  et  de  Séguier  :  celte  omission  eût  cependant  pu  créer  un 
précédent  commode  et  désormais  devenir  loi,  car  il  était  difficile 
de  refaire  d'une  façon  originale,  après  deux  cents  redites  fort  mo- 
notones, ces  éloges  surannés.  Nous  eussions,  dans  ce  cas,  été 
obligé  d'accuser  Trublet  de  leur  avoir  porté  un  coup  funeste.  Le 
mal,  après  tout,  n'eût  pas  été  bien  grand  :  mais  l'essai  d'affranchis- 
sement n'eut  pas  de  succès.  On  reprit  imperturbablement  la  tra- 
dition. 

En  somme,  cette  séance  de  réception  n'a  pas  laissé  de  souvenirs 
bien  vivaces  chez  les  contemporains,  mais  elle  donna  lieu  à  une 
correspondance  fort  originale. 

«  Mes  compliments  à  l'abbé  Trublet,  écrivait  Voltaire  le  20 
avril  à  d'Alembert  ;  j'altends  sa  harangue  avec  l'impatience  du 
parterre  qui  a  des  sifflets  en  poche  et  qui  ne  voit  pas  lever  la 
toile  ^  >  Il  ne  Taltendit  pas  longtemps,  car  à  peine  Trublet  l'eut-il 
prononcée,  qu'il  l'adressa  lui-même  à  Ferney.  Le  procédé  n'était 
pas  maladroit.  Voilà  Voltaire  bien  empêché  !  Mais  le  vieux  renard 
avait  plus  d'un  tour  en  réserve  dans  son  sac.  Trublet  avait  envoyé 
son  discours  et  son  épllre  par  l'intermédiaire  de  l'abbé  d'Olivet. 
Voltaire  se  servit  du  même  canal  pour  le  persifler  !  «  Qui  a  trans- 
mis la  lettre  doit  transmettre  la  réponse,  mandait-il  à  d'Olivet  : 
cela  est  le  protocole  des  négociateurs.  Du  reste,  je  parle  naïve- 
ment à  l'abbé  Trublet.  Vous  verrez  que  je  suis  tout  aussi  simple 
que  lui*...  » 

Le  lecteur  va  eii  juger.  Voici  la  réponse  de  Voltaire  : 

«  A  M.  l'abbé  Trublet.  —  Du  château  de  Ferney,  ce  27  avril.  —  Votre 
lettre  et  votre  procédé  généreux,  monsieur,  sont  des  preuves  que  vous 

ta  Ole  à  ses  assemblées...  >  —  Puis  le  dnc  de  Nivernais  conseille  an  récipiendaire 
de  ne  pas  adorer  La  MoUe  et  Fonlenelle,  dont  les  portraits  sont  là,  car  Vespril  est 
iousenl  la  dupe  du  cœur.  —  Le  compte  rendo  do  la  réception  dans  V Année  liU&aire 
de  i76t,  III  (115-^20),  est  trop  sobre  d'appréciations. 

1.  Corresp.  VolL  VL  170. 

2.  76t(i.VI.179. 

TOME  LVI  (VI  DE  U  6e  SÉRiB).  2| 


314  LA  BRETAGNE 

n'êtes  pas  mon  ennemi,  et  votre  Kvre  vous  faisait  soupçonner  de  Têtre  ^ 
J'aime  bien  mieux  en  croire  votre  lettre  que  votre  livre  :  vous  aviea 
imprimé  que  je  vous  faisais  bâiller,  et  moi  j'ai  laissé  imprimer  que  je  me 
mettais  à  rire.  Il  résulte  de  tout  cela  que  vous  êtes  difficile  à  amuser,  et 
que  je  suis  mauvais  plaisant  :  mais  eoûn,  en  bâillant  et  en  riant,  vous 
voilà  mon  confrère,  et  il  faut  tout  oublier  en  bons  chrétiens  et  en  bons 
académiciens. 

u  Je  suis  fort  content, monsieur,  de  votre  harangue,  et  très  reconnais- 
sant de  la  bonté  que  vous  a? ez  eue  de  me  Tenroyer  ;  à  Tégard  de  votre 
lettre, 

Nardi  parvus  onyx  eUciet  cadum  \ 

€  Pardon  de  vous  citer  Horace,  que  vos  héros  ,Nni.  de  Fontenelle  et  de 
La  Motte,  ne  citaient  guère.  Je  suis  obligé,  en  conscidnce,  de  vous  dire 
que  je  ne  suis  pas  né  plus  malin  que  vous,  et  que,  dans  le  fond,  je  suis 
bon  homme  '.  Il  est  vrai  qu'ayant  fait  réflexion,  depuis  quelques  années, 
qu'on  ne  gagnait  rien  à  l'être,  je  me  suis  mis  à  être  un  peu  gai,  parce  qu'on 
m'a  dit  que  cela  est  bon  pour  la  santé  «.  D'ailleurs,  je  ne  me  suis  pas  cru 
assez  important,  assez  considérable,  pour  dédaigner  toujours  certains 
illustres  ennemis  qui  m'ont  attaqué  personnellement  pendant  une  qua- 
rantaine d*anriée8,  et  qui,  les  uns  après  les  autres,  ont  essayé  de  m'ac- 
cabler,  comme  sijeleuravois  disputé  un  évêché  ou  une  place  de  fermier 
général.  Cest  donc  par  pure  modestie  ^  que  je  leur  ai  donné  enfin  sur 
les  doigts.  Je  me  suis  cru  précisément  à  leur  niveau  :  et  in  arenam  eut» 
(Equalibus  descendis  comme  dit  Cicéron. 

{  Croyez,  monsieur^  que  je  fais  une  grande  différence 'entre  vous  et 
eux  ;  mais  je  me  souviens  que  mes  rivaux  et  moi,  quand  fêtais  à  Paris,  nous 
étions  tous  fort  peu  de  chose,  de  [au vres> écoliers  du  siècle  de  Louis  XIV, 
les  uns  en  vers,  les  autres  en  prose,  quelques-uns  moitié  prose,  moitié 
vers,  du  nombre  desquels  j'avais  Thonueur  d'être  j  infatigables  auteurs 
de  pièces  médiocres  <^,  grands  compositeurs  de  riens,  pesant  gravement 
des  yeux  de  mouche  dans  des  balauces  de  toile  d*araignée.  Je  n'ai  presque 
vu  que  de  la  petite  charlatanerie  ;  je  sens  parfaitement  la  valeur  de  ce 


i.  Voyez- vous  un  peu  cet  autocrate  ?  Ou  le  critique,  doue  on  est  son  ennemi. 

2.  ^or.  m.  lY,  od.  Xll,  V.  17. 

3.  Oh  !  le  bon  billet  qu'a  La  Châtre  I 

4.  Comme  persiflage,  on  le  voit,  c'e^l  complet, 

5.  La  modestie  de  Voltaire  ! 

6.  Alors  pourquoi  vous  fâcher  quand  on  les  critique  ? 


  l'académie  française  315 

néaat  ;  mais  comme  je  sers  également  le  néant  de  tout  le  reste,  j'imite 
le  Fejanius  d'Horace  : 

*..Vejan\u9,  armis 
Uerculis  ad  pcstem  fixis,  latet  abditus  agro  ^ 

»  GVst  de  celte  retraite  que  je  Yousdis  très  sincèrement  que  je  trouve 
des  choses  utiles  et  agréables  dans  tout  ce  que  vous  avez  fait,  que  je 
vom  pardonne  cordialement  de  m'avoir  pincé,  que  je  sois  fâché  de  vous 
avoir  donné  quelques  coups  d'épingle^  que  votre  procédé  me  désarme 
pour  jamais,  que  bonhomie  vaut  mieux  que  raillerie,  et  que  je  suis, 
monsieur  mon  cher  confrère,  de  tout  mon  cour,  avec  une  véritable  estime 
et  sans  compliment,  comme  si  de  rien  n'était,  votre,  etc  s.  » 

Trublet  ne  se  lais^sa  pas  déferrer.  Il  eut  le  dernier  motet  repli* 
que,  le  10  mai  : 

«  Mille  grâces,  monsieur  et  très  illustre  confrère,  de  la  réponse  dont 
vous  m*avez  honoré.  Elle  est  aussi  ingénieuse  qu'obligeante,  et  ce  qui 
vaut  mieux  encore,  elle  est  très  gaie  ;  c'est  la  preuve  de  votre  santé,  la 
seule  chose  qui  vous  reste  k  prouver.  Puissiez-vous  la  conserver  longtemps, 
et  avec  elle  tous  les  agrémi  nts  et  tout  le  feu  de  votre  génie  1  C'est  le 
Tœu  de  vos  ennemis  mêmes  ;  et  s'ils  n'aiment  pas  votre  personne,  ils 
aiment  vos  ouvrages  :  il  n'y  a  point  d'exception  là-dessus  et  malheur  à 
ceux  qu'il  faudrait  excepter  ! 

«  Pour  moi,  j'aime  tout,  les  écrits  et  l'auteur,  et  je  suis,  avec  autant 
d'attachement  que  d'estime,  monsieur  et  très  illustre  confrère,  votre, 
etc  5.  )) 

On  a  prétendu  qu'à  partir  de  ce  moment,  Voltaire  garda  fidèle- 
ment la  paix  jurée  et  n'invectiva  plus  Tabbé  Trublet.  Voici  la 
preuve  du  contraire  ^  :  je  l'extrais  de  la  satire  des  Deux  siècles: 


1.  Hor.  Ji6. 1.  V.  -4-5. 

2.  Corresp.  VoU.yi,  180-181. 

3.  Ibid,  VI.  187-188. 

4.  Il  est  n^i  qae  la  correspondance  se  tait  et  qae  les  satires  de  Voltaire  parais- 
saient sous  des  pseudonymes.  Voici  la  seule  mention  qae  je  trouve  de  Trublet  dans 
la  correspondance  de  Voltaire,  de  1761  à  1770;  je  Texlrais  d'une  lettre  h  d'Alem- 
bert,  datée  du  4  février  1763  :  «  Adieu,  mon  illustre  philosophe  :  je  suis  obligé  de 


316  LA  BRETAGNE  A  l'AGAOÉMIE  FRANÇAISE 

A  ces  discours  brillants^  saisi  d'un  saint  scrupule, 
L'archidiacre  Trublet  s'époufante  et  recule; 
Et,  pour  charmer  la  cour,  qui  s'y  connaît  si  bien. 
Avec  un  récollet  fait  le  Journal  chrétien^ 
Les  Toilà  tous  les  deux  qui,  commentant  Moïse, 
Pour  quioze  sous  par  mois  sont  l'appui  de  l'Église. 
Ils  trayaiilent  longtemps  :  lenr  libraire  conclut 
Qu'il  va  mourir  de  faim,  mais  qu'il  fait  son  salut. 

René  Kervjler. 

(La  fin  au  prochain  numéro.) 


dicter,  Je  defiens  ateugle  comme  La  Molle  ;  quand  Tabbé  Trablet  le  saura,  il 
trouvera  mes  ver»  meilleurs...  *  {Corresp.  Volt,  VII,  22.)  Cela  est  de  très  bonoa 
guerre. 


K.â 


LE  RÉTABLISSEMENT  DU  CULTE 

DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES 

APRÈS  LA  RÉVOLUTION  * 


V.  -  Mgr  DUVOISIN. 

Les  sièges  épiscopaux  de  Bretagne  étaient  déjà  pourvus  que 
celui  de  Nantes  demeurait  sans  titulaire.  Ce  trop  long  veuvage 
venait  de  ce  qu'une  nomination  faite  par  Bonaparte  n'avait 
point  été  acceptée  de  celui  qui  en  était  Tobjet.  M.  Tabbé 
Abban-Bonnel  refusa  Thonneur  qu'on  lui  proposait  :  ce  qui 
nous  valut  M.  Tabbé  Jean-Baptiste  Duvoisin,  nommé  évoque 
de  Nantes  le  7  juillet  1802.  «  Aucun  autre  choix  ne  pouvait 
être  meilleur,  dit  Tresvaux  dans  son  Histoire  de  la  Persécu- 
tion révolutionnaire  *.  Voici  en  quels  termes  s'exprime  le 
même  auteur  :  «  Ce  prélat,  né  à  Langres  le  19  octobre  1744, 
de  parents  obscurs,  fit  avec  succès  ses  premières  études  dans 
le  collège  des  Jésuites  de  celte  ville.  Mgr  de  Montmorin,  son 
évéque,  frappé  du  talent  que  montrait  ce  jeune  homme  et  ins- 
truit de  son  penchant  pour  l'état  ecclésiastique,  voulut  lui  en 
ouvrir  lui-même  la  carrière  ;  il  le  plaça  à  ses  frais  à  la  petite 
communauté  de  Saint-Sulpice,  pour  y  faire  ses  cours  de  philo- 
sophie et  de  théologie.  Lorsque  M.  Duvoisin  les  eut  achevés 

*  Voir  la  liîraison  de  sepletnbre  1884.  pp.  206-216. 
1.  T.  H,  p.  495. 


318  LE  RÉTABLISSEMENT  DU  CULTE 

il  fut  jugé  capable  d'enseigner  ces  deux  sciences  au  séminaire 
de  Saint-Nicolas-du-Chardonnet.  Agrégé  à  la  maison  et  société 
de  Sorbonne,  il  commença  son  cours  de  licence  en  1768,  étant 
à  peine  âgé  de  24  ans.  11  brilla  tellement  qu'il  fut  nommé  pre- 
mier, honneur  qui  lui  était  disputé  par  des  rivaux  d*un  grand 
mérite.  Sa  réputation  qui  s'étendit  bientôt  lui  valut  une  chaire 
en  Sorbonne.  11  fut  ensuite  nommé  successivement  promoteur 
diocésain  de  Paris,  censeur  royal,  chanoine  d'Auxerre  et 
vicaire-général  de  Laon.  Il  était  dans  cette  ville  lorsque  les 
troubles  de  la  Révolution  commencèrent.  Il  passa  en  Angle- 
terre, se  rendit  ensuite  en  Belgique  et  rejoignit  à  Bruxelles 
Mgr  de  Sabran,  son  évoque.  Obligé  de  fuir,  lors  de  l'invasion 
de  ce  pays  par  les  troupes  françaises,  en  1792,  il  se'  retira  à 
Brunswick,  qui  connut  bientôt  son  mérite  et  lui  donna  des 
marques  de  l'estime  qu'il  lui  avait  inspirée  *.  » 

Pendant  son  exil  il  occupa  ses  loisirs  à  composer  deux  ou- 
vrages contre  la  Révolution  française,  dont  il  était  une  victime. 
Il  rentra  dans  sa  patrie  après  la  publication  du  Concordat  *. 
C'est  le  1"  août  1802,  dans  l'église  de  Saint-Thomas  d'Aquin, 
qu'il  reçut  la  consécration  épiscopale,  des  mains  de  Mgr  André, 
évoque  de  Quimper,  assisté  des  évoques  de  Saint-Flour  et  de 
Trêves. 

Dans  cette  même  église,  douze  ans  auparavant,  son  prétendu 
prédécesseur,  l'apostat  Minée,  entrait  comme  curé  intrus  et 
c'est  de  cette  paroisse  qu'il  fut  sacrilègement  porté  sur  le  siège 
de  saint  Clair.  Heureux  présage  pour  le  nouvel  évoque  qui,  par 
cette  coïncidence  providentielle,  inaugurait  l'œuvre  sainte  de 
la  réparation. 

Le  Ministre  donnait  officiellement  notification  de  la  nomi- 
nation de  Mgr  Duvoisin  : 


1.  Abbayes  et  évéchés  de  Bretagne,  p.  100. 

2.  Notice  sur  Mgr  Duvoisin,  par  Tabbé  de  Beauregard,  B0>.  pub. 
37,520. 


DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES  319 

«  Conseil  d*Etat,  9  fructidor  an  X  de  la  République. 

«  J*ai  l'honneur  de  vous  annoncer,  citoyen  Préfet,  que  le  pre- 
mier Consul  a  nommé  le  citoyen  Duvoisin  à  Tévéché  de  Nantes. 

«  Ce  prélat  se  rendra  bientôt  dans  son  diocèse,  et  je  l'ai 
bien  assuré  qu'il  recevra  de  vous,  citoyen  Préfet,  le  concours 
le  plus  efûcace  pour  satisfaire  à  Texécution  de  la  loi  bienfai- 
sante du  18  prairial.  —  Portaus  *.  » 

Quelques  semaines  plus  tard,  on  reçut  à  Nantes  l'heureuse 
nouvelle  que  tout  le  monde  attendait  :  enfin  le  Diocèse  allait 
avoir  un  chef.  De  sa  propre  main  celui-ci  écrivit  au  Préfet  pour 
lui  communiquer  ses  intentions  et  s'excuser  de  son  retard. 

((  Paris,  3  complémentaires  an  X. 

a  J'aurais  bien  désiré  pouvoir  arriver  à  Nantes  le  !«'  Ven- 
démiaire, afin  que  la  cérémonie  de  mon  installation  pût  con- 
courir avec  la  fête  do  la  République.  Je  me  Tétais  d'abord 
proposé  ;  mais  les  délais  que  l'on  rencontre  ici  pour  les  plus 
petites  affaires  ne  me  l'ont  pas  permis.  Enfin  je  vois  arriver  ce 
moment  que  j'attendais  avec  tant  d'impatience.  Je  partirai  de 
Paris  vendredi,  2  vendémiaire,  pour  arriver  à  Nantes  lundi 
prochain.  Je  désirerais^  M.  le  Préfet,  que  vous  trouvassiez  bon 
que  j'arrivasse  incognito  chez  vous,  pour  me  rendre  de  là  dans 
l'appartement  que  vous  avez  eu  la  bonté  de  me  faire  préparer. 
Le  moment  où  Ton  est  fatigué  d'un  long  voyage  n'est  pas 
celui  de  la  représentation.  Cependant  je  souscris  d'avance  aux 
mesures  que  vous  aurez  crues  convenables  pour  ces  premiers 
moments  et  pour  tout  le  temps  qui  suivra.  Je  compte  sur  la 
bienveillance  que  vous  avez  voulu  me  témoigner. 

«  Je  vous  salue  respectueusement.    J.-B.,  év.  de  Nantes.  » 

On  ne  tint  pas  compte  du  désir  de  Mgr  Duvoisin  '  ;  les  auto- 
rités et  la  population  voulaient  faire  un  triomphe  à  Sa  Gran- 


i.  Arch.  Dép.  Série  V.  CiUle  personnel. 
2.  Eod,  Correspondance. 


320  LE  RÉTABLISSEMENT  DU  CULTE 

deur  entrant  dans  notre  bonne  ville  de  Nantes.  Elle  arriva 
par  le  chemin  de  Paris,  précédée  d*un  détachement  de  gen- 
darmerie, de  cent  carabiniers  avec  une  musique  militaire,  et 
suivie  de  cinquante  chasseurs  à  cheval  *. 

L'installation  du  nouvel  évêque,  accueillie  avec  tant  de  joie 
et  de  reconnaissance  par  la  population  nantaise,  était  remise 
au  10  octobre.  En  attendant  cet  heureux  jour,  on  se  mit  en 
mesure  de  donner  à  cette  fête  tout  l'éclat  et  toute  la  pompe 
dus  au  mérite  de  Tillustre  prélat.  La  municipalité  s'empressa 
de  répondre  au  G.  Letourneur  :  «  J*ai  reçu,  écrit  le  maire,  la 
lettre  que  vous  m*avez  fait  Thonneur  de  m'adresser  ce  matin, 
pour  me  prévenir  de  Tarrivée  prochaine  de  Monsieur  Duvoisin, 
évêque  de  ce  département.  La  mairie  a,  en  conséquence,  arrêté 
qu'elle  lui  ferait  sa  visite,  avec  les  commissaires  de  police, 
dans  la  matinée  du  lendemain  de  son  arrivée  *.  » 

On  avait  déjà  commencé  de  faire,  à  la  cathédrale  et  à 
Tévêché,  les  réparations  urgentes.  On  ne  peut  dire  dans  quel 
état  de  ruines  et  de  dégradation  se  trouvait  la  maîtresse  église 
qui,  pendant  la  Révolution,  avait  servi  aux  usages  les  plus 
divers.  En  floréal  de  l'an  X,  on  dressa  le  devis  suivant  : 

«  !•  Grand  autel  mutilé  ;  un  ange  à  la  tête  coupée,  ailes 
rompues,  nez  et  doigts  enlevés ,  tabernacle  enfoncé. 

«  2o  Petits  autels,  dans  l'enclave  de  la  communion,  seront 
rétablis. 

«  3»  Le  grand  bénitier  en  marbre  sera  repoli  et  replacé  à  la 
porte  principale. 

«  Coût  approximatif 30,000  fr. 

«  4*»  Serrurerie , .      1,000 

«  5**  Charpente,  couverture  et  plomberie 1 ,740 


I .  A  partir  de  ce  moment- là  on  évita  d*user  de  la  dénomination  de 
citoyen  à  l'égard  de  l'évêque  et  l'on  se  servit  désormais,  dans  le  monde 
officiel  et  même  dans  la  société,  de  la  qualité  de  monsieur, 

3.  Arch.Dép.  Série  V.  Correspondance^ 


DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES  321 

«  6^  Vitrerie 1,170  fr. 

«  7o  Maçonnerie , 2,100 

Le  29  floréal  on  soumit  Tadjudication  pour  31,794  fr. 

Quelques  jours  auparavant,  le  Préfet,  accompagné  du  chef 
de  bataillon  de  génie  et  du  capitaine  de  la  môme  arme,  fit  une 
visite  et  un  inventaire  du  palais  épiscopal  qui  servait  depuis 
longtemps  de  magasin  général  pour  les  hôpitaux  militaires  des 
divisions  de  l'Ouest. 

Le  ministre  des  finances  avait  osé  demander  que  les  effets 
restassent  dans  une  partie  de  Tédifice  y  affectée  et  que  l'autre 
partie  fût  occupée  par  l'évêque  :  c'était  une  exigence  révol- 
tante qui  ne  fut  point  approuvée  par  les  autorités  locales. 
Enfin  on  parvint  à  s'entendre,  en  plaçant  les  effets  dans  le 
bâtiment  des  ci-devant  Visitandines,  lequel  servait  d'hôpital 
militaire. 

L'architecte  Ogée  s'occupa  d'abord  de  rendre  la  partie  méri- 
dionale de  l'évéché  capable  d'être  occupée  décemment  ;  les 
réparations  faites  au  vestibule,  au  rez-de-chaussée  et  au 
premier  étage  coûtèrent  7,150  fr.,  quoique  le  projet  du  premier 
frimaire  comportât  la  somme  modique  de  4,950  fr.  On  dépensa 
on  plus  1,200  fr.,  pour  mettre  le  jardin  en  ordre.  Pendant 
la  durée  des  travaux,  M«r  Duvoisin  occupa  provisoirement 
l'hôtel  que  M.  Letourneur  avait  mis  à  sa  disposition  :  une 
maison  située  dans  la  rue  Félix,  attenante  à  l'église  de  l'Ora- 
toire, non  loin  de  la  cathédrale.  Pendant  le  temps  qu'il  y 
séjourna,  on  se  mit  en  œuvre  pour  réparer  le  vieux  palais, 
construit  au  XV*'  siècle  par  Guillaume  Guéguen  ;  mais  malheu- 
reusement la  restauration  enleva  à  cette  antique  résidence 
de  nos  évêques  son  caractère  architectural  qui  la  mettait  si 
bien  en  rapport  avec  l'église  cathédrale,  à  l'ombre  de  laquelle 
on  l'avait  bâtie. 

Tous  ces  travaux  étaient  bien  insuffisants  ;  mais  heureu- 
sement ils  furent  exécutés  sur  un  plus  large  plan,  à  partir  de 
1809. 


322  LE  RÉTABUSSBMENT  DU  CULTE 

Les  pauvres  curés  de  campagne  trouvaient  dans  leurs  pa- 
roisses une  misère  encore  plus  grande  ;  à  Nantes  môme,  les 
presbytères  avaient  tous  été  vendus,  et  il  n'en  restait  pas  un 
seul  qui  pût  être  remis  à  la  disposition  du  clergé  paroissial.  A 
cette  époque,  on  dut  se  contenter  de  peu,  en  se  souvenant 
que  les  disciples  ne  sont  pas  plus  grands  que  le  Mallre  qui, 
selon  sa  propre  parole,  neut  pas  lui-même  une  pierre  pour 
reposer  sa  tête, 

La  municipalté  de  la  Ville  ne  se  contenta  pas  de  Tarrêté 
dont  nous  avons  fait  mention  plus  haut  ;  elle  tint  à  montrer 
sa  bonne  volonté  et  délibéra,  en  sa  séance  du  15  vendémiaire, 
qu'il  «  sera  acheté  et  donné,  pour  le  service  particulier  do 
TEvôque  et  celui  de  ses  successeurs,  un  calice  avec  sa 
patène  et  deux  burettes  avec  leur  plateau  ;  le  tout  en  argent 
doré,  bien  fait  et  digne  du  prélat  auquel  on  les  destine*.  » 

Le  18  vendémiaire  correspondait  au  10  octobre  :  ce  jour 
fut  choisi  pour  Tinstallalion  solennelle  de  Mb'  Duvoisin.  Nom- 
mé en  la  fête  de  S.  Félix,  une  des  gloires  du  siège  de  Nantes, 
le  nouveau  prélat  montait  sur  ce  môme  siège  en  la  fôte  de 
S.  Clair,  le  premier  pasteur  du  Diocèse.  La  Providence,  sans 
l'ordre  ou  la  permission  de  laquelle  rien  n'arrive  dans  le 
monde,  sembla  montrer  qu'elle  avait  choisi  avec  une  prédi- 
lection toute  spéciale  celui  qui  devait  renouer  la  chaîne  sainte 
des  pontifes  nantais  que  la  Révolution  avait  violemment 
brisée. 

Toutes  les  autorités  de  la  ville,  le  clergé  et  le  peuple  se 
portèrent  à  la  rencontre  du  triomphateur  ;  la  foule  était 
immense.  L'honneur  de  recevoir  son  nouveau  supérieur  ecclé- 
siastique, sous  le  porche  de  la  vieille  cathédrale,  fut  décerné 
dignement  au  vénérable  abbé  de  Boissieu,  premier  vicaire 
général  de  Mb«^  de  la  Laurencie  et  doyen  de  l'ancien  Chapitre 
épiscopal.  Il  le  complimenta,  selon  l'usage,  en  présence  de 

i.  Arch.  municip.  de  Nantes.  Délibérations. 


DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES  323 

MM .  Leflô  de  Trémelo,  de  Hercé  et  Garnier  et  toute  Tassistance. 
Du  haut  de  la  chaire,  Mtfr  Duvoisin  lit  tomber  sur  cette  popu- 
lation, avide  de  Tcntendre,  des  paroles  de  paix  et  d'espérance  : 

«  Dieu  nous  en  est  témoin,  nos  Frères,  si,  à  la  voix  de  la 
double  autorité  qui  nous  gouverne,  et  comme  catholique  et 
comme  Français,  nous  avons  quitté  une  retraite  obscure  et 
paisible  pour  les  pénibles  et  dangereuses  fonctions  de  Tépis- 
copat,  nous  n'avons  été  déterminé  que  par  Tespoir  de  devenir; 
pour  vous,  un  lien  de  concorde  et  de  charité...  Nous  en  avons 
pour  garant  le  caractère  des  peuples  vers  lesquels  nous 
sommes  envoyé;  car,  nous  aimons  à  le  dire,  votre  loyauté, 
votre  respect  pour  les  mœurs  antiques,  votre  attachement  à 
la  religion  de  vos  pères  sont  connus  dans  tout  Tunivers.  Et 
à  quel  autre  sentiment  qu'à  l'amour  de  la  religion  pourrions- 
nous  attribuer  la  pompe  et  l'allégresse  avec  lesquelles  vous 
nous  avez  reçu  dans  vos  murs  ?... 

«  Pour  rassembler  et  ramener  dans  le  bercail  commun  un 
troupeau  si  bien  disposé,  il  ne  lui  manquait  que  la  présence 
d'un  pasteur,  envoyé  par  le  prince  des  pasteurs,  et  revêtu  de 
son  autorité... 

«  Déjà,  nos  très  chers  Frères,  nous  recueillons  les  fruits  de 
la  concorde,  rétablie  entre  le  Saint-Siège  et  le  Gouvernement, 
déjà  nous  avons  la  satisfaction  dcî  voir  réuni,  dans  notre  com- 
munion et  dans  celle  du  chef  de  l'Église,  tout  le  clergé  de  ce 
Diocèse.  Nous  avons  donné  à  tous,  avec  une  affection  pater- 
nelle, le  baiser  de  paix  ;  tous  ont  étouffé  dans  les  embrasse- 
mcnts  paternels  les  derniers  germes  de  la  dissension  *.  » 

Le  procès-verbal  de  cette  cérémonie  fut  laconiquement 
rédigé  par  Tadministration  civile.  Quoique  cette  pièce  ne  soit 
pas  inédite  *,  nous  devons  lui  faire  place  dans  cette  page  de 
notre  histoire  diocésaine,  vu  l'importance  du  document. 

i.  Arch.  de  l'Evôché.  Collection  des  lettres  et  mandements, 
2.  Hùft,  de  la  Commune  et  de  la  Milice  de  Nantes.  XC,  136. 
Arch.  Dép.  Série  K.  Arrêtés  du  Préfet. 


324  LE  RÉTABUSSBMENT  DU  CULTI 

«  Aujourd'hui  dimanche,  18  vendémiaire,  an  XI  de  la  Répu- 
blique française,  dansFéglise  cathédrale  du  Diocèse  de  Nantes, 
en  présence  des  autorités  civiles  et  militaires  convoquées  par 
le  Préfet,  le  clergé  réuni,  Monsieur  Jean-Baptiste  Duvoisin, 
nommé  évoque  de  Nantes  par  le  premier  Consul,  le  18  mes- 
sidor dernier,  ayant  été  introduit  suivant  les  formalités  usitées 
par  TEglise  et  s'étant  rendu  à  Tautel,  le  secrétaire  général  de 
la  Préfecture  ayant,  d'après  Tordre  du  Préfet,  fait  lecture  : 
1«  de  l'institution  canonique  donnée  à  Monsieur  J.-B.  Duvoisio 
par  Monsieur  Gaprara,  cardinal-légat,  en  vertu  de  ses  pouvoirs, 
sous  la  date  du  25  juillet  1802  (6  thermidor  an  X)  ;  2*  de  lacté 
de  sa  consécration  dans  l'église  paroissiale  de  Saint-Thomas 
d'Aquin,  par  MM.  les  évoques  de  Quimper,  de  Saint-Flour  et  de 
Trêves,  certifié  par  Monsieur  l'archevêque  de  Paris;  3*  de  Tacle 
de  sa  prestation  de  serment  entre  les  mains  du  premier  Consul, 
le  27  thermidor  an  X,  délivré  par  le  secrétaire  d'Etat  ;  4»  de 
l'acte  de  son  installation  commise  au  citoyen  Boissieu,  par  le 
commandement  de  Monsieur  larchevôque  de  Paris,  le  Préfet 
a  proclamé  Monsieur  Jean-Baptiste  Duvoisin  évêque  de  Nantes 
et  dit  qu'il  devait  être  reconnu  en  cette  qualité  dans  toute 
l'étendue  du  département.  » 

Cette  solennité,  quelque  brillante  qu'elle  fût  et  quelque 
enthousiasme  qu'elle  provoquât  dans  la  masse,  ne  plaça  pas 
tous  les  esprits  dans  une  union  parfaite  de  sentiments  : 
les  révolutionnaires  qui  avaient  trempé  dans  tous  les  crimes 
de  la  Terreur,  les  bourgeois  qui  s'étaient  enrichis  des  dépouilles 
de  la  noblesse  et  du  clergé,  les  sceptiques  et  les  impies,  enne- 
mis jurés  des  dogmes  catholiques,  voyaient  d'un  mauvais  œil 
le  retour  à  des  institutions  qu'ils  croyaient  oubliées  pour 
jamais.  Parmi  les  prêtres  eux-mêmes,  la  concorde  était  loin 
d'être  parfaite  :  les  constitutionnels  scandaleux,  les  abdica- 
taires,  employés  aux  charges  publiques  et  engagés  sacrilège- 
ment  dans  les  liens  d'un  prétendu  mariage,  rageaient,  en 
assistant  à  ce  revirement  inattendu  qui  portait  leur  condara- 


y 


DAIfS  LE    DIOCÈSE  DE  NANTES  325 

nation  ;  quelques  ecclésiastiques,  parfaitement  honorables 
d'ailleurs,  qu'un  zèle  outré  et  mal  éclairé  entraînait  dans  un 
schisme  nouveau,  refusaient  à  Mgr  Duvoisin  la  légitimité  de 
son  institution  canonique  et  restaient  attachés  à  la  personne 
de  Mgr  de  la  Laurencie,  évêque  anliconcordataire. 

Mais,  à  part  ces  notes  discordantes  dans  ce  concert  harmo- 
nieux de  la  paix  et  de  la  conciliation,  on  peut  dire  que  ce  fut 
une  joie  générale  et  sincère  dans  le  cœur  du  peuple  nantais, 
si  fidèle  à  la  foi  de  ses  pères. 

La  tâche  du  nouvel  évêque  était  multiple.  11  fallut  toutes  les 
qualités  de  son  esprit  et  toutes  les  bontés  de  son  cœur  pour 
faire  tomber  tant  de  préjugés,  pour  apaiser  tant  de  haines, 
accumulées  pendant  cette  funeste  période  qui  finissait.  Il  se 
montra  surtout  pour  son  clergé  d'une  simplicité  affectueuse  et 
d'une  tendresse  toute  paternelle.  Son  premier  soin,  en  arrivant 
au  milieu  de  nous,  fut  de  visiter  les  paroisses  renaissantes  de 
la  ville  et  de  la  campagne,  si  désireuses  de  l'entendre,  de  le 
voir  et  de  participer  aux  faveurs  et  aux  bénédictions  dont  il 
était  le  porteur  autorisé.  Mais  avant  de  commencer  ses  courses 
pastorales,  il  eut  occasion  de  se  voir  entouré  de  presque  tous 
ses  prêtres,  dans  la  cérémonie  de  la  prestation  du  serment. 

Le  27  janvier  (7  pluviôse),  devant  toutes  les  autorités  et  un 
nombreux  concours  d'habitants  rassemblés  dans  Téglise  cathé- 
trale,  en  présence  de  M.  Letourneur,  préfet  du  Département, 
il  reçut  la  promesse  de  fidélité  à  la  Constitution,  faite  par  la 
majorité  des  prêtres  convoqués  à  cet  elTet.  Après  un  discours 
prononcé  par  le  premier  magistrat,  Mgr  Duvoisin  prit  lui- 
même  la  parole  : 

«  Je  sais,  mes  chers  Frères,  avec  quelle  sainte  frayeur  un 
homme  d'honneur,  un  chrétien,  un  prêtre,  doit  envisager  un 
engagement  consacré  par  la  religion  du  serment  ;  mais  le  ser- 
ment que  l'on  vous  propose  aujourd'hui  n'a  rien  qui  puisse 
alarmer  les  consciences  les  plus  délicates.  Le  Gouvernement 
est  en  droit  de  l'exiger,  la  religion  l'autorise,  les  intérêts  de 
l'Eglise  et  de  l'Etat  vous  en  font  un  devoir.  » 


326  LE  RÉTABUSSEMENT  DU  CULTE 

Puis  l'orateur  sacré  engagea  ses  chers  coopératcnrs  à  la 
concorde  et  à  Toubli  des  injures  : 

«  Eloufiez  tous  les  souvenirs  propres  à  réveiller  les  an- 
ciennes dissensions  ;  oubliez  vous-mêmes  que  vous  avez  pris 
parti  dans  ces  troubles  où  il  était  si  difûcile  de  garder  la  neu- 
tralité ;  soyez  les  pasteurs  de  toutes  vos  ouailles  ;  aimez-les 
toutes  également,  sans  retour  sur  les  événements  passés.  Mon- 
trez môme,  s'il  le  faut,  une  sainte  partialité  en  faveur  de  ceux 
que  vous  pourriez  regarder  comme  vos  ennemis  (s*il  était 
possible  qu'un  chrétien,  un  prêtre,  connût  des  ennemis)  *.  » 

Après  ces  bonnes  paroles,  accueillies  avec  une  adhésion 
unanime,  chaque  prêtre  présent  s'avance  et  jure  dans  la 
forme  qui  suit  : 

«  Je  jure  et  promets  à  Dieu,  sur  les  saints  Evangiles,  de 
garder  obéissance  et  fidélité  au  Gouvernement  établi  par  la 
Constitution  do  la  République  française.  Je  promets  aussi  de 
n'avoir  aucune  intelligence,  de  n'assister  à  aucun  conseil,  de 
n'entretenir  aucune  ligue,  soit  au  dedans,  soit  au  dehors  ;  cl 
si,  dans  mon  Diocèse  ou  ailleurs,  j'apprends  qu'il  se  trame 
quelque  chose  au  préjudice  de  TEtat.  je  le  ferai  savoir  au  Gou- 
vernement. » 

Deux  cent  dix  ecclésiastiques,  presque  tous  ceux  qu'on 
appelait  fonctionnaires  rétribués,  signèrent  cette  promesse. 
Quelques  mois  plus  tard,  le  4  juin,  plusieurs  autres  firent  la 
même  promesse  :  c'étaient  P.  Attimon,  F.  Mary,  J.  Papin, 
J.-F.  Hamon,  ordonnés  et  nommés  vicaires  ce  même  jour. 

Le  nombre  des  sujets  était  bien  restreint,  vu  les  besoins 
pressants  qui  se  faisçiient  sentir  de  toutes  parts  ;  aussi  une 
des  préoccupations  de  l'évêque  fut  de  préparer  au  sacerdoce 
tous  les  clercs  qui  avaient  survécu  et  qui  voulaient  persévérer 
dans  leurs  desseins.  La  première  ordination  fut  celle  du  4 juin, 
à  laquelle  nous  venons  de  faire  allusion  ;  aux  quatre  prêtres 
désignés  ci-dessus  s'était  joint  un  ordinand  qui  reçut  la  ion- 

1.  Bibl.  publ.  de  Nantes.  Papiers  de  VEvéché.îi*  37.606. 


DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES    .  327 

sure,  les  ordre  mineurs  et  le  sous-diaconat.  Trois  nouveaux 
prêtres  entrent  dans  les  rangs  du  clergé  paroissial  aux  Quatre- 
Temps  de  septembre  de  la  même  année  ;  Tun  d'eux  est  promu 
à  tous  les  ordres  sans  interstices.  L'année  suivante,  la  sainte 
milice  s'augmente  sensiblement  :  Tordination  du  4  février 
comporte  il  tonsurés,  9  minorés,  6  sous-diacres,  4  diacres  et 
4  prêtres  ;  mais  il  faut  remarquer  que  sur  ces  derniers,  trois, 
Reneau,  Robert  et  Jeaumouillé,  figurent  à  toutes  les  promo- 
tions. Le  22  septembre^  15  aspirants  se  présentent  à  la  tonsure, 
et  le  8  juillet  1805,  11  autres  s'ajoutent  à  ceux-là  *. 

La  tranquillité  inspirant  quelque  confiance  pour  l'avenir,  on 
put  trouver  des  hommes  assez  déterminés  pour  embrasser  un 
état  qui  n'avait  rien  de  souriant  à  cette  époque  de  formation. 
A  la  faveur  protectrice  du  Gouvernement  et  grâce  au  zèle  de 
Mb'  Duvoisin,  tout  reprenait  vie,  et  les  institutions  d'autrefois 
se  rétablissaient  peu  à  peu. 

L'art.  76  de  la  loi  du  18  germinal  anX  avait  autorisé  la  réorga- 
nisation des  conseils  de  paroisses  appelés  Fabriques,  lesquels 
nedevaient  être  définitivement  organisés  qu'en  1809.  Quand  ils 
furent  constitués  à  Nantes,  un  arrêté  du  Préfet,  du  14  vendé- 
miaire an  XII,  approuva  le  personnel  qui  les  régissait.  Le 
dénûment  des  églises  était  lamentable.  Tout  était  à  relever  : 
les  autels,  les  portes,  les  murs.  Tont  manquait:  les  ornements, 
les  vase.<?  sacrés,  les  linges,  les  objets  nécessaires  au  culte. 
Bien  des  années  devaient  se  passer  avant  que  les  temples 
fussent  dignes  du  Dieu  qu'on  y  adore.  Presque  tous  les  presby- 
tères avaient  été  vendus  par  la  nation  spoliatrice  :  il  fallait 
donc  trouver  un  abri  provisoire  pour  ces  pauvres  prêtres 
qui  revenaient  de  l'exil  ou  de  leurs  retraites.  Tout  cela  n'était 
point  œuvre  facile  pour  ces  braves  chrétiens,  qui  avaient  le 
courage,  dans  ces  circonstances,  de  donner  la  main  à  leurs 
curés;  mais  avec  le  temps  et  la  grâce  de  Dieu,  tout  viendra  à 
qui  sait  attendre. 

1.  Arch.  de  rEvôché.  Registres  des  dispenses,  4803-1807, 


328    LE  RÉTABUSSEMENT  DU  CULTE  DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES 

Le  mandementde  M«f  Duvoisin  (1803)  annonçait  aux  ûdèleset 
aux  pasteurs  que  le  culte  reprenait  quelques-unes  de  ses  anciennes 
libertés.  Il  était  permis  :  !<>  de  sonner  les  cloches,  comme  par 
le  passé  ;  2o  de  porter  ostensiblement  le  Saint- Viatique,  si  ce 
n'est  à  Nantes  et  Paimbœuf  ;  3o  défaire  les  processions  d'en- 
terrement, des  Rogations,  de  Saint-Marc,  des  Rameaux,  de  la 
Fête-Dieu  et  des  dimanches  à  la  messe,  •  pourvu  qu'on  ne 
franchit  point  les  limites  paroissiales. 

Le  port  du  costume  ecclésiastique  fut  toléré.  Une  circulaire 
du  Préfet,  2  pluviôse  an  XII,  annonce  que  le  Gouvernement 
par  un  arrêté  permet  :  «  1»  que  les  prêtres,  emploj^és  dans 
la  nouvelle  organisation ,  savoir  :  les  évêques  dans  leurs 
diocèses,  les  vicaires  généraux  et  chanoines  dans  la  ville  épis- 
copale  et  dans  les  différents  lieux  où  ils  pourront  être  en  cours 
de  visites,  les  curés  et  desservants  dans  leurs  paroisses,  conti- 
nueront de  porter  les  habits  convenables  à  leur  état,  suivant 
les  règlements,  canons  et  usages  de  l'Église  ;  2»  que  hors  des 
cas  déterminés  dans  l'article  précédent,  ils  seront  habillés  à  la 
française  et  en  noir,  conformément  à  l'article  XLIII**  de  la  loi 
du  18  germinal  an  X  *.  » 

On  se  conforma  généralement  à  cet  arrêté  ;  les  ministres  de 
Dieu,  séparés  du  monde  par  leur  caractère  sacré  et  leur  mission 
sainte,  autant  que  par  leurs  habitudes  et  leurs  occupations, 
purent  enfln  reprendre  ces  livrées  qui  les  distinguent  extérieu- 
rement des  laïques  et  que  l'Église,  dans  la  cérémonie  de  la  ton- 
sure, leur  avait  données  pour  être  portées  avec  honneur,  devant 
Dieu  et  devant  les  hommes.  Cependant,  à  cause  des  restrictions 
de  l'arrêté  préfectoral,  plusieurs  ecclésiastiques  ne  se  crurent 
point  obligés  à  bénéficier  de  cette  tolérance  :  on  ne  les  voyait 
en  soutane  que  le  dimanche,  et  dans  l'exercice  de  leur  minis- 
tère. 

L'abbé  P.  Grégoire* 

{La  suite  prochainement) 

1.  Arch.  Dép.  Série  V.  Police  générale. 


CHRONIQUE 


LES  NOCES  D'OR  D'UN  PRÊTRE  VENDÉEN' 


La  paroisse  de  Sainte-Foy  présentait,  le  i«r  octobre  dernier,  un  spec- 
tacle extraordinaire  et  bien  doux  pour  la  piété  chrétienne  :  elle  célébrait 
le  cinquantenaire  sacerdotal,  les  Noces  d'or  de  son  vieux  curé,  H.  l'abbé 
Hippolyte  Lamontagne. 

Un  grand  nombre  de  prêtres  et  de  laïques,  parmi  lesquels  nous  avons 
remarqué  M.  l'abbé  Robert  du  Botneau,  archiprêtre  des  Sables-d'Olonne, 
AIM.  les  doyens  de  la  Mothe-Âchard  et  de  Saint-Gilles  ;  M.  le  comte  de 
Bessay  ;  M.  de  Yerteuil,  l'artiste  bien  connu  ;  M.  Eugène  Boulleaux,  ré- 
dacteur en  chef  de  la  Fendée  ;  M.  Emile  Grimaud,  le  poète  aimé  des 
héros  vendéens,  etc.,  etc.,  étaient  venus  se  joindre  aux  fidèles  paroissiens 
du  vénérable  jubilaire,  et  lui  donner  une  nouvelle  preuve  de  l'amitié 
qu'il  a  su  se  concilier  autour  de  lui,  par  l'aménité  de  son  caractère  et  la 
distinction  de  son  esprit. 

I 

Dès  le  matin,  te  petit  bourg  était  en  fête  :  les  travaux  étaient  sus- 
pendus dans  les  champs,  et  tous  les  chemins  se  couvraient  de  voyageurs 
empressés  de  prendre  part  à  la  solennité. 

Le  soleil  lui-même  avait  voulu  être  de  la  partie,  et,  dès  l'aurore,  il 
jetait  ses  splendeurs  sur  le  bourg,  sur  l'église,  sur  le  presbytère,  et  sur 
toute  cette  épaisse  et  puissante  verdure  qui  enveloppe  l'humble  bour- 
gade comme  d'un  manteau  royal. 

Les  mains  pieuses  avaient  aussi  voulu  contribuer  à  l'ornementation  de 
l'église  et  du  presbytère  —  ces  deux  maisons  bénies  où  s'écoule  la  vie 
du  prêtre,  témoins  discrets  de  ses  peines  et  de  ses  consolations,  mais  te 
plus  souvent,  il  faut  bien  le  dire,  de  ses  luttes  et  de  ses  déceptions. 

*  Dans  noire  livraison  de  décembre  dernier  (pages  469  à  475),  M.  Tabbé 
J.  Dominique  consacrait  une  excellente  étude  à  notre  collaborateur  M.Tabbé  Lamon- 
tagne et  à  son  Recueil  de  fables.  Nous  conseillons  de  la  relire,  comme  préparation 
à  la  présente  Chronique.   {Noie  de  la  Rédaclion), 

TOMB  LVI  (VI  DE  LA  6«  SÉRIE).  22 


330  CHRONIQUE 

Partout  de  fraîches  guirlandes  courant  le  long  des  murs  sacrés  et  ei- 
cadrant  les  initiales  du  pasteur  bien  aimé;  partout  des  inscriptions  et 
des  sentences  rappelant  le  but  de  la  fête  et  reportant  Tâme  vers  les  ho- 
rizons surnaturels  ;  et,  pour  relever  tout  cela,  une  joie,  un  bonheur,  une 
allégresse  que  peuvent  seuls  donner  les  fêtes  chrétiennes  et  que  ne  con- 
naîtront jamais  les  ennemis  de  nos  croyances  catholiques. 

C'est  que  le  prêtre  est  vraiment  un  être  à  part  dans  la  société  chré- 
tienne; c*est  que  le  curé  d*une  paroisse  est,  pour  ainsi  dire,  la  clef  de 
voûte  de  Tédifice  social  et  que,  sans  lui,  la  vérité  s'altère,  la  morale  se 
dissout,  et  l'homme  ne  voit  plus  son  chemin  parmi  les  ombres  qui  Tob- 
sèdent 

Il  est  bien  humble,  il  est  bien  petit  en  apparence,  ce  pauvre  curé  de 
campagne,  perdu  dans  la  solitude  de  son  apostolat;  et  il  ne  manque  pas 
de  gens  aujourd'hui  qui  s'imaginent  se  grandir  en  lui  jetant  la  boue  et 
le  dédain  :  pauvres  insensés  qui  ne  comprennent  rien  aux  grands  pro- 
blèmes de  la  vie,  et  qui  vont  se  heurter,  tête  baissée,  h  des  utopies  sau- 
vages, heureux  de  retrouver,  un  jour,  ce  prêtre  méprisé,  pour  entendre 
sa  parole  consolatrice,  et  peut-être  —  cela  s'est  vu  —  pour  partager  soa 
paint 

Ce  prêtre,  c'est  l'ami  du  pauvre,  du  souffrant,  du  délaissé,  à  toute 
heure,  dans  toutes  circonstances;  jamais  il  ne  refuse,  jamais  il  ne  recule 
devant  l'accomplissement  d'un  devoir,  fallût-il  pour  cela  braver  la  colère 
d'un  préfet  ou  d'un  ministre,  ou  même  d'un  roi  ou  d'un  empereur. 

Voilà  ce  que  nous  disait  éloquemment,  quoique  en  de  tout  autres 
termes,  le  prédicateur  de  la  fête,  Texcellent  et  distingué  Père  De  val,  un 
enfant  du  vénérable  Montfort,  dont  l'humilité  et  la  modestie  avaient  dû 
céder  aux  instances  de  M.  le  Curé  de  Sainte -Foy. 

Quant  à  nous,  nous  devons  remercier  l'un  et  l'autre,  et  le  vénérable 
vieillard  qui  a  su  si  bien  placer  ses  préférences,  et  le  P.  Deval  lui-même 
pour  les  grandes  et  belles  choses  qu'il  nous  a  si  bien  dites. 

Mais  j'ai  déjà  un  peu  anticipé  sur  les  faits,  et  il  faut  bien  que  je  rap- 
pelle la  splendide  procession  qui  a  eu  lieu  avant  la  grand'messe,  alors 
que  le  clergé  tout  entier,  croix  en  tête  et  bannières  au  vent,  marchait 
au-devant  du  vénérable  jubilaire,  qui  l'attendait,  revêtu  de  la  chape  et 
de  rétole,  au  seuil  de  son  presbytère. 

Il  était  beau  de  voir  ces  longues  Aies  de  prêtres  et  de  fidèles  ramener, 
au  chant  du  BenedictuSy  ce  prêtre,  ce  vieillard,  portant  sur  ses  épaules, 
et  sans  fléchir,  malgré  de  récentes  atteintes,  le  poids  de  ses  soixante- 
treize  ans;  il  était  beau  de  songer  que  ce  patriarche  du  sacerdoce  ca- 
tholique, ceint  de  la  triple  couronne  de  Tàge,  de  rinteiligenceetdu  sacer- 
doce, allait  tout  k  l'heure,  à  l'autel,  redire  à  Dieu  les  serments  de  sa 


CHROmOVE  331 

jeunesse,  et  vouer  encore  à  Jésus-Christ  son  dernier  soufQe  et  sa  dernière 
énergie. 
Il  me  semblait  l'entendre  dire  avec  le  poète  : 

Mon  Dieu,  j'ai  combalto  cioqaaote  ans  pour  la  gloire  l 

et  mieux  encore,  avec  le  grand  évêque  de  Tours,  saint  Martin  :  «  Non 
recuso  laborem .-  Seigneur,  je  n'ai  pas  peur  de  la  peine;  si  je  puis  être 
utile  encore,  me  voici,  je  suis  prêt.  » 

Durant  le  saint  sacrifice,  célébré  par  M.  Tabbé  Jodet  (autre  patriarche 
du  sacerdoce,  dont  nous  fêtions  le  cinquantenaire  il  y  a  déjà  plus  de  deux 
ans),  divers  morceaux  de  musique  ont  été  chantés,  et  nous  avons  pu 
admirer  les  voix  puissantes  et  exercées  qui  donnent  tant  de  relief  aux 
cérémonies  religieuses  de  Téglise  Notre-Dame  des  Sables-d'Olonne. 

Après  la  sainte  messe,  la  procession  a  reconduit  en  triomphe  le  véné- 
rable curé  jusqu'à  son  presbytère  ;  là,  il  a  remercié  toute  l'assistance 
par  de  courtes  et  très  aimables  paroles  ;  puis  il  a  donné  sa  bénédiction 
pastorale,  et  chacun  s'est  retiré  chez  soi,  mais  bien  lentement  et  comme  à 
regret  :  il  semblait  que  la  fête  devait  diu'er  toigours. 


II 


Ici  commence  une  fête  plus  intime,  que  nous  pouvons  appeler  la  fête 
de  l'Amitié,  ou  même  la  fête  de  la  Poésie. 

N'oublions  pas,  en  effet,  que  nous  sommes  chez  un  poète,  et  un  poète, 
certes,  qui  n*est  pas  le  premier  venu  ;  si  vous  ne  le  saviez  pas,  je  vous 
rappellerai  ce  Recueil  de  fables  qui  a  paru  l'année  dernière,  et  dans 
lequel  le  vieux  La  Fontaine  eût  trouvé  bien  des  morceaux  dignes  de  son 
génie;  et  je  vous  montrerais  là,  sur  ces  tablettes,  cet  œillet  d'argent,  que 
notre  poète  cueillit  jadis  dans  les  jardins  de  Clémence  Isaure. 

Nous  sommes  donc  ici  en  pleine  terre  de  poésie. 

Aussi  voyez  :  auteur,  du  spirituel  vieillard,  tous  les  poètes,  tous  les 
rapsodes  de  la  contrée  se  sont  donné  rendez-vous;  ils  sont  là,  semés 
partout  autour  des  tables,  attendant  le  moment  de  payer  tribut  à  leur 
frère,  je  dirais  mieux,  à  leur  maître,  car  il  l'a  été  réellement  pour  plu- 
sieurs, et  il  aurait  pu  l'être  pour  tous. 

Ses  fables  sont  jolies,  piquantes,  morales,  instroetives,  et,  on  peut  bien 
le  dire,  c'est  là  son  domaine  véritable.  Mais  à  cêté  des  fables  et  en  dehors 
de  ce  livre,  que  de  pièces  délicates  et  finement  travaillées  dorment  dans 
les  cartons,  et  ne  verront  peut*être  jamais  le  jour. 


332  CHRONIQUE 

£t  ce  sera  un  malheur  pour  les  amis  de  fart  et  de  la  belle  littérature 
française. 

Celui  qui  fa  nous  le  dire  le  premier,  c'est  M.  Eugène  Roulleaux,  Téner- 
gique  rédacteur  en  chef  de  la  Vendée,  ce  vieux  soldat,  qui  manie  la 
langue  des  vers  avec  la  même  facilité  que  la  polémique  du  journal^  et  qui 
mêle  à  son  style,  et  à  tout  ce  qu'il  dit,  une  ardeur,  une  crÂnerie  qui  fait 
plaisir  et  qui  empoigne  manifestement  un  auditoire. 

La  pièce  est  longue  ;  mais  elle  est  si  pleine  d'à-propos  et  de  mots  heu- 
reux, si  coupée  d'applaudissements  et  de  bravos,  qu'elle  finit  vraiment 
trop  tôt. 

Après  lui,  c'est  le  vénérable  M.  Jodet  qui,  malgré  ses  soixante-dix- 
sept  ans,  a  su  tourner  encore  habilement  un  acrostiche  du  nom  de  Lamon- 
tagne,  dont  le  dernier  trait  est  fort  applaudi. 

C'est  ensuite  VL,  le  curé  de  Saint>Juire^  un  condisciple  de  notre  poète, 
qui  veut  lui  payer  une  dette  d'amitié  .-  c'est  l'œuvre  d'un  vieux  camarade 
et  d'un  ami,  et  cette  circonstance  ajoute  un  nouveau  prix  à  une  petite 
pièce,  d'ailleurs  pleine  de  sentiment  et  de  vérité. 

Un  autre  camarade  de  ce  bon  vieux  temps  dont  nous  saluons  les  ai- 
mables restes,  c'est  M.  le  curé  de  Bouin.  Lui,  il  a  eu  le  don  de  trouver 
une  idée  neuve  et  de  la  rendre  avec  beaucoup  d'art  et  d'humour,  comme 
disent  les  Anglais  :  chaque  strophe  de  sa  pièce,  Il  se  fait  tard,  a  été 
accueillie  par  le  franc  rire  et  les  bravos. 

Avec  M.  l'abbé  Gonet,  doyen  de  Saint  Gilles-sur-Vie,  nous  abordons  la 
période  moyenne  de  la  vie  :  ce  n'est  pas  encore  un  vieillard  que  nous  avons 
devant  nous,  mais  ce  n'est  déjà  plus  un  jeune  homme.  En  tout  cas,  c'est 
un  poète,  lui  aussi,  et  il  y  a  longtemps  qu'il  en  porte  le  nom  et  l'auréole  : 
sa  modestie  me  pardonnera  de  rappeler  ici  ce  que  tout  le  monde  sait. 

Sa  composition  débute  par  une  fiction  ingénieuse,  et  le  poète  sait  en 
tirer  des  rapprochements  et  des  aperçus  de  la  plus  grande  délicatesse  : 
c'est  un  morceau  qui  nous  a  paru  fini^  et  qui  ne  perdra  sans  doute  rien 
de  son  efiet  à  la  simple  lecture. 

Et  maintenant,  c'est  M.  l'abbé  J.-J.  Rousseau,  curé  de  Saint-Denis-la- 
Chevasse  —  deux  nomsj  aujourd'hui  célèbres  en  Vendée  •—  qui  salue  en 
M.  Lamontagne  le  Prëlre  et  le  Poète,  Quelques  strophes  surtout  sont 
très  applaudies. 

C'est  M.  le  curé  de  Saint- Benott-sur-Mer,  avec  quelques  couplets  pleins 
de  cœur;  c'est  M.  le  curé  de  Vairé,  qui  chante  aussi  le  Prêtre  et  le  Poète^ 
et  nous  montre,  une  fois  de  plus,  avec  quelle  grâce  empreinte  de  bonho- 
mie il  sait  tourner  un  compliment. 

M.  l'abbé  Ghatry  vient  à  son  tour  et  nous  chante  le  nom  de  Lamontagne. 
Dire  ce  qu'il  a  mis  d'esprit,  de  délicatesse  et  d'hibileté  dans  cette  pièce 


CHRONIQUE  333 

serait  absolument  impossible  :  chaque  fîn  de  strophe,  chaque  solution  du 
problème  posé,  était  accueillie  par  des  rires  et  des  bravos  enthousiastes. 

9L  l'abbé  Velluz,  qui  accompagnait  le  poète,  Ta  fait  avec  beaucoup  de 
goût,  et  nous  a  donné,  sur  son  violon  d'artiste,  des  intermèdes  charmants. 

M.  Emile  Grimaud,  l'ami  tout  particulier  du  vénérable  curé  de  Sainte- 
Foy,  son  frère  et  presque  son  fils  en  poésie,  et  comme,  lui,  brillant  lauréat 
des  Jeux  floraux,  devait  fermer  la  marche  dans  ce  défilé  poétique,  et 
venir,  le  dernier,  offrir  à  son  vieux  mentor,  à  son  vieux  mattre,  ses 
Fieux  souvenirs  *. 

Malgré  le  titre,  ses  souvenirs  nous  ont  paru  bien  jeunes,  et  M.  Emile 
Grimaud  voudra  bien  reconnaître  avec  nous  que  le  printemps  n*a  fui  ni 
son  cœur  ni  ses  vers.  L'accueil  fait  à  sa  poésie  le  lui  aura  du  reste  am- 
plement prouvé. 

Par  une  attention  délicate,  l'auteur  offrait,  comme  cadeau  de  noces,  au 
vénérable  jubilaire  un  exemplaire  richement  relié  de  ses  Vendéens,  avec 
les  splendides  eaux-fortes  de  M.  Octave  de  Rochebrune  qui  le  décorent, 
et  qui  sont  à  elles  seules  tout  un  poème.  Nous  avons  admiré  ce  magni- 
fique volume,  marqué  aux  initiales  de  M.  l'abbé  Lamontagne,  et  nous 
avons  partagé  la  joie  du  vénérable  vieillard,  en  présence  de  ce  précieux 
témoignage  d'une  ancienne  et  durable  amitié  ;  mais  le  plus  heureux  était 
encore  M.  Emile  Grimaud  lui-même. 

En  définitive,  nous  avoDs  assisté  là,  non  pas  à  un  banquet  —  c'était  la 
moindre  préoccupation  du  moment  —  mais  à  une  véritable  séance  acadé- 
mique. 

11  est  certain,  en  effet,  que,  même  en  faisant  la  part  de  l'enthousiasme 
inséparable  de  toute  belle  fête,  il  a  été  lu,  dans  ce  jour  des  Noces  d'or 
de  M.  Lamontagne,  des  poésies  vraiment  remarquables,  et,  si  jamais  ces 
divers  morceaux  sont  réunis  en  un  recueil,  ce  sera  sûrement  un  précieux 
souvenir  pour  les  témoins  privilégiés  de  la  fête,  et,  de  plus,  une  agréable 
surprise  pour  ceux  qui  les  liront  une  première  fois. 

J'allais  oublier  un  détail  :  le  matin  même  de  la  cérémonie,  M.  de 
Verteuil,  l'artiste  bien  connu,  dont  la  vie  entière  est  vouée  au  culte  des 
arts,  arrivait,  avec  le  buste  de  M.  Lamontagne,  modelé  et  sculpté  par  lui. 
L'œuvre  est  admirablement  réussie,  les  traits  sont  fidèles,  et  nous  pou- 
vions nous  en  convaincre,  en  promenant  nos  regards  du  modèle  souriant 
au  milieu  de  nous  tous  vers  l'image  immobile  et  muette,  à  laquelle  s'at- 
tachera désormais,  comme  un  souvenir  de  plus,  le  reflet  consolant  de 
cette  belle  journée. 


i.  Noos  les  reproduisons  plus  loin. 


334  CHRONIQUE 

Pour  terminer  cette  fête,  à  la  fois  littéraire  et  sacerdotale,  il  fallait 
eocore  une  parole  grave  et  religieusct  comme  celle  du  matin. 

M.  l'archiprêtre  des  Sables  8*est  levé  et  a  trouvé  dans  son  cœur  des 
paroles  choisies  pour  résumer  les  impressions  de  la  journée.  Evoquant 
tour  à  tour,  avec  un  grand  tact,  les  souvenirs  de  Tantiquité  païenne  et 
les  réalités  splendides  et  suaves  de  la  foi  catholique,  il  a  salué  le  poète, 
le  lauréat  des  Jeux  floraux  ;  puis  le  prêtre,  le  chef  de  la  paroisse,  le 
pasteur  ;  h  Tun  comme  à  Tautre.  il  a  souhaité  longue  vie  et  des  jours 
pleins  d'œuvres.  Et  rassemblée  entière  s'est  levée  en  criant  avec  loi  : 

—  Vivait  ÀdmuUos  annos!  Vive  M.  Lamontugne!  Vive  le  prêtre... 
et  le  poète!... 

L'ABBÉ  *** 


VIEUX  SOUVENIRS 
A  M.  l'àbbé  h.  Lahontagnb 

CURÉ  DE  SAIMTB-FOY, 

Le  jour  de  ses  Noces  d'or  (1"  octobre  1884). 

Gomme  le  dit  une  romance. 
Qui  fut  renommée  en  son  temps, 
Combien  fat  douce  souvenance,,. 
Des  jours  lointains  de  mon  printemps  ! 

Car  c'est  alors,  ô  mon  cher  maître, 
Que,  sortant  d'être  un  écolier, 
J'eus  le  bonheur  de  vous  connaître 
Et  que  Dieu  nous  fit  nous  lier. 

La  belle  saison  printanière  ! 
Oiseaux  perdus  dans  un  buisson, 
Vous  rimiez  à  la  Bretonnière, 
Et  moi  je  rimais  à  Luçon. 

Nous  avions  la  tête  occupée 
A  rêver,  à  choisir  des  mqts. 
Que  de  vers  pris  à  la  pipée!... 
Vous  peigniez,  vous,  les  animaux. 


CHRONIQUE  335 


Sachant  à  fond  la  vie  humatae, 
Esprit  apte  aux  fines  leçons, 
La  fable  était  votre  domaine  ^ 
Vous  y  faisiez  d'amples  moissons. 

Sitôt  que  ma  plume  ou  la  vôtre 
Avait  bien  couru,  dans  son  coin, 
Gomme  Tun  de  retrouver  l'autre 
Sentait  l'invincible  besoin  ! 

£t  Ton  voyait  par  la  campagne 
L'un  de  nous  marcher  à  grands  pas  : 
J'allai  cent  fois  à...  Lamontagne, 
Qui  vers  Laçon  ne  venait  pas. 

A  cet  échange  de  pensées 
Par  nous,  quand  le  ciel  était  lourd, 
Que  d'heures  furent  dépensées, 
£n  un  bosquet  voisin  du  bourg  ! 

A  ce  point,  ami,  si  j'insiste 
Sur  des  souvenirs  vieux,  mais  doux, 
—  Plus  doux  que  le  présent  n'est  triste 
C'est  qu'ils  m'ont  ramené  chez  vous. 

J'abhorre  tout  ce  qui  rappelle 
L'ingratitude  et  sa  noirceur. 
Pour  ma  muse  essayant  son  aile. 
Votre  muse  eut  des  soins  de  sœur. 

J'ai  donc  tout  quitté,  voulant  être 
Près  de  vous,  et  plus  tendre  encor, 
En  ce  jour  où,  bienheureux  prêtre, 
Vous  célébrez  vos  Noces  d'or  1 


Ébule  GiUMAtn). 


BIBUOGRAPfflE  BRETONNE  ET  VENDÉENNE 


Arguments  (les)  de  Zenon  d'Elée  contre  le  mouvement,  par  Charles 
Dunaiu  docteur  es  lettres,  professeur  de  philosophie  au  collège  Stanislas. 
—  In-8o,  45  p.  Nantes,  imp.  Vincent  Forest  et  Emile  Grimaud.  —  Paris, 
lib.  Félix  Alcan,  i08,  BouloTard  Saint-Germain. 

BuLLBTm  DE  LA  SOCIÉTÉ  POLYMATHiQUE  DU  MORBIHAN,  année  1883.  In-8.' 
306  p.  et  pi.  Vannes,  imp.  Galles. 

Bulletin  et  mémoires  de  la  Société  archéologique  du  département 
d*Ille-it- Vilaine,  t.  16.  Deuxième  partie.  ln-8«,  p.  xlv  à  lix  et  137  à 
368,  et  carte.  Rennes,  imp.  Gatel  et  G«. 

Catalogue  des  ouvrages  de  peinture,  dessin,  aquarelle,  sculpture, 

GRAVURE,  architecture  ET  ART  RÉTROSPECTIF  A  L'EXPOSITION  DES  BEAUX- 
ARTS  DU  CONCOURS  RÉGIONAL  DE  1884  DE  LA  VU.LE  DE  BeEST.  In-16,   52  p. 

Brest,  imp.  Halégouet 50  cent 

Chants  religieux  a  l'usage  des  pèlerins  de  Sainte-Anne.  In-32, 16  p. 
Vannes,  lib.  Lafolye 5  cent 

Chouan  (un)  a  Londres  (1796);  Louis-Charles-René  Collin  de  la 
CONTRIE,  par  le  comte  G.  de  Gontades.  —  In-8o,  24  pi.  Nantes,  imp.  Vin- 
cent Forest  et  Emile  Grimaud. 

Elirait  de  la  Revue  de  la  Révolution. 

Comte  (le)  de  Paris  ;  par  R.  H.  3«  édit.  In-12,  82  p.  avec  portrait. 
Fontenay,  imp.  Vendéenne. 

Discours  prononcé  dans  la  métropole  de  Rennes,  a  l'inauguration 
DU  monument  de  s.  E.  le  cardinal  Brossats  Saint-Marc,  le  6  mai  1884, 
par  Mer  révêque  de  Vannes.  In-8o,  39  p.  Vannes,  imp.  Galles. 

Guide  du  voyageur  a  Noirmoutier,  par  le  Dr  Viaud- Grand-Marais, 
membre  de  la  Société  d'émulation  de  la  Vendée.  In-12,  iU  p.  Nantes, 
imp.  de  TOuest.  Se  vend  à  Noirmoutier,  chez  les  principaux  mar- 
chands  ..•• • 2  fr. 

Lune  (la)  de  miel,  idylle  ;  Velléda,  poésies,  par  E.  Orieux.  lo-S», 
11  p.  Nantes,  L.  Mellinet  et  G*6. 

Extrait  des  Annales  de  la  Société  académique  de  la  Loire-Inférieure. 

Petite  géographie  pittoresque  du  département  d*Ille-et-Vilaine, 
pour  servir  de  guide  aux  voyageurs  dans  Rennes  et  le  département,  par 
Adolphe  Orain,  officier  d'Académie.  Pet.  in-18,  215  p.  Rennes,  P.  Du- 
bois, lib 1  fr* 

POUILLB  historique  DE  L' ANCIEN  DIOCÈSE  DE  VaNNES,  BÉNÉFICES  SÉCU- 
LIERS ;  par  Tabbé  Luco,  ancien  professeur  de  droit  canonique.  In-S», 
904  p.  vannes,  lib.  Galles  ;  l'Auteur,  5,  rue  Neuve 15  fr. 

Trente  et  un  ans  de  service  dans  l'armée  française,  1848-1879,  par 
E.  do  Poulpiquet,  lieutenant-colonel  en  retraite.  I0-80,  u.254  p.  Lan- 
demeau,  imp.  Desmoulins. 


LES  SÉVIGNÉ   OUBLIÉS 

SOUVENIRS  DU  XVII'  SIÈCLE 


I 

NOTRE  ONCLE  DE  SÊVIGNÉ 


Un  rêve  ! 

Nous  montons  Tescalier  d'un  des  vieux  hôtels  de  la  place 
Royale.  Un  vaste  salon  nous  ouvre  ses  portes.  Meubles,  sièges, 
tentures,  objets  familiers,  tout  est  du  plus  pur  XVII®  siècle. 

Où  sont  donc  les  hôtes  de  cette  demeure  luxueuse  ?  Ne  vont-ils 
pas  reprendre  dans  un  instant  la  place  qu'ils  viennent  de  laisser 
vide? 

En  attendant,  jetons  les  yeux  sur  les  hautes  murailles  qu*anir 
ment  de  vieux  portraits  de  famille  dans  leurs  cadres  noircis  par 
le  temps.  Ces  figures  —  sans  doute  ressemblantes  —  nous  atti- 
rent par  je  ne  sais  quoi  de  doux  et  de  mélancolique  que  les  années 
donnent  aux  peintures  anciennes,  par  quelque  chose  de  Fâme  et 
du  cœur  qui  a  passé  visiblement  sur  ces  toiles. 

Nous  ne  reconnaissons  pas  le  faire  habile  des  Philippe  de  Gham- 
paigne  et  des  Rigaud.  Hais  Tartiste  asu  mettre  sur  chaque  figure 
un  cachet  original,  que  ce  soit  des  évoques,  des  maréchaux  de 
camp,  des  présidents  au  parlement,  de  belles  dames  ou  desimpies 
gentilshommes. 

Examinons  de  plus  près.  La  même  physionomie  se  retrouve  à 
des  âges  différents.  Ici,  un  officier  général,  à  la  moustache  hardie 
et  conquérante,  portant  avec  aisance  le  costume  militaire  du  temps 
de  Louis  XIII  et  de  la  Fronde  ;  là  le  même  homme,  sur  les  con* 
fins  de  la  vieillesse,  au  front  sévère,  aux  yeux  baissés,  au  vête* 
ment  sombre,  arrêtant  la  main,  non  plus  sur  le  pommeau  d'une 

TOUS  LVI  (VI  DE  hK  6«  SÉRUS).  23 


338  VOTBS  ONCLE  X  âÉVIftHÉ 

rapière,  mais  sur  un  gros  volume  au  dos  duquel  se  lit  un  seul 
mot:  AuGUSTUfus.  Ce  rapprochement  dévoile  une  partie  du 
mystérieux  incognito  :  on  devine  une  existence  dont  deux  phases 
se  détachent  en  relief  Fronde  et  Port-Royal,  deux  étapes  impor- 
tantes de  la  noblesse  au  cours  du  grand  siècle. 

Enfin,  dans  un  coin  de  ces  deux  toiles,  nous  apercevons  un 
écusson  armorié  en  partie  effacé.  Un  héraut  d*armes  le  traduirait 
ainsi:  Écartelé  de  sable  et  d*argeni. 

Un  Sévigné  1  Lequel  donc  ? 

C'est  ainsi  que,  non  plus  dans  un  rêve,  mais  dans  les  mémoires 
du  cardinal  de  Retz,  dans  les  lettres  de  l'incomparable  marquise, 
dans  les  correspondances  et  les  relations  jansénistes,  nous  est 
apparu,  à  deux  âges  de  sa  vie,  —  comme  un  double  portrait  dans 
la  galerie  des  ancêtres,  —  un  personnage  avec  lequel  nous  avons 
désiré  de  faire  plus  ample  connaissance. 

Celui  qu'on  appelait  le  chevalier  de  Sévigné  —  notre  oncle  de 
Sévigné,  disait  sa  nièce  —  a  joué  un  rôle  dans  son  temps.  L'in- 
trigant coadjuleur  Paul  de  Gondi  Ta  employé  et  Port- Royal  Ta 
compté  au  nombre  de  ses  adhérents  les  plus  généreux,  partant, 
des  plus  considérés.  Soldat  dévoué  des  causes  qu*il  a  servies,  il 
doit  à  son  dévouement  même  d*avoir  survécu  à  tant  de  figures 
obscures.  Si  peu  que  son  nom  ait  marqué  dans  l'histoire,  il  mérite, 
ce  nous  semble,  de  revivre.  C'est  Toccasion  d'étudier,  dans  un 
de  ses  représentants,  l'ancienne  noblesse  française  qui,  même 
dans  ses  fautes  les  plus  cruellement  expiées,  n'a  presque  jamais 
manqué  de  grandeur. 

D'ailleurs,  une  simple  esquisse  suffira  pour  placer  cette  physio- 
nomie d'autrefois  dans  une  juste  perspective.  Pour  «  notre  oncle 
de  Sévigné,  »  ce  serait  trop  d*une  statue  :  bornons-nous  donc  à 
une  statuette  K 


i.  Noos  afons  déjà  abordé  celle  Ûgore  en  1864«  daos  voe  éUide  bienyeillaoïiDflBl 
accueillie  par  la  Société  Académique  de  Breiit:  mais  des  docameols  Dombreai  H 
importants,  que  nous  n'avions  pas  alors  à  notre  disposition»  nous  permettent  de  pré- 
MBtar  a^Joord'hai  an  trafail  presque  eotièrement  nonvean. 


noiu  oncLE  M  sÉfimcÉ  389 


I 


Les  Sévigoé  doivent  remercier  la  charmante  Marie  de  Rabutin- 
Gbantal  d*être  entrée  dans  leur  famille  -.elle  a  donné  Timmortalité 
à  leur  nom.  N'oublions  pas  cependant  qu*en  1644,  à  Tépoque  où 
elle  n'était  encore  qu'une  spirituelle  jeune  fille,  son  fiancé  pouvait 
lutter  avec  elle  pour  Fillustration  des  aieux  et  l'ancienneté  du 
blason. 

Dans  une  lettre  bien  connue  du  4  décembre  1666,  le  comte  de 
Bussy-Rabul'm,  qui  avait  écrit  au  bas  du  portrait  de  sa  cousine 
qu'elle  avait  épousé  un  gentilhomme  honoré  des  alliances  des 
Vassé  et  des  Rabutin,  est  vivement  relevé.  La  marquise  établit 
que  rhonneur  était  au  moins  réciproque.  Depuis  Guillaume  de 
Sévigné  qui  suivit  saint  Louis  à  la  septième  croisade,  depuis  cet 
autre  Guillaume  qui  fut  chambellan  du  duc  Jean  V,  jusqu'au 
XVII*  siècle,  ou  trouve  ce  nom  maintes  fois  cité  dans  les  annales 
de  la  Bretagne  et  allié  aux  maisons  les  plus  illustres  de  ce  pays. 

Parmi  les  ligueurs  de  marque  qui  offrirent  leur  concours  au 
duc  de  Meroœur,  après  la  mort  d'Henri  III,  nous  rencontrons  un 
de  ses  maréchaux  de  camp,  Joachim  de  Sévigné,  baroo  d'Otivet, 
de  la  branche  cadette,  à  qui  sa  conversion  à  la  cause  royale 
valut  le  collier  de  rOrJre  de  Saint-Michel.  Il  avait  épousé  sa 
cousine,  Marie  de  Sévigoé  :  celle-ci  devint,  par  la  mort  de  son 
frère,  héritière  de  la  branche  aînée,  et  ce  fut  ainsi  que  les  biens 
et  les  titres  de  la  famille  se  réunirent  dans  les  mains  d'un  nouveau 
chef  de  nom  et  d'armes. 

Le  château  des  Rochers  —  d*où  la  femme  de  son  petit-fils 
devait  dater  tant  de  lettres  charmantes  —  devint  la  résidence 
de  Joachim.  Cest  là  que  naquit,  le  9i6  mai  1607,  son  fils  Renaud, 
celui  dont  nous  racontons  l'histoire  ^  Il  avait  déjà  deux  filles  qui 

1.  Il  a  pris  qoelquefois  ou  il  s'est  laissé  donner  les  préooma  de  René^Btnand: 
mais  à  son  baptême  dans  PégUse  d'Elrelles,  le  20  lopUsmbre  1607,  il  n'eo  rtçiit 
qa'uD,  celoi  de  son  pamin  et  cousin,  Kenand  de  Séfigoé,  de  la  ImviicIm  de  Moat- 
moron. 


340  NOTRÇ  ONGLE  DB  BÉYIGVi 

86  marièrent,  et  un  autre'  fils,  Charles,  qui  continua  la  posté- 
rité*. 

Renaud  de  Sévigné  ne  fit  sans  doute  que  des  études  éiânen- 
taires  :  lorsqu'il  fut  en  ftge  de  manier  une  épée,  on  le  lança  dans 
la  carrière  des  armes,  en  réclamant  son  inscription  sur  les  listes 
de  rOrdre  de  Halte  dans  lequel  il  prit  rang,  —  moyennant  dis- 
pense, —  dès  rage  de  quinze  ans.  (iA  décembre  163S.) 

Ses  panégyristes  nous  apprennent  simplement  qu'il  se  distingua 
dans  les  guerres  d'Allemagne  et  d'Italie.  Ce  qu'Us  ne  disent  pas, 
nous  l'empruntons  à  l'histoire  du  régiment  de  Normandie  où  nous 
trouvons  le  chevalier,  dès  1630,  à  la  tête  d'une  eotnpagnie. 

En  Piémont,  en  Alsace,  au  siège  de  Spire,  en  Franche-Comté, 
en  Roussillon  et  de  nouveau  en  Piémont,  où  se  termina  sa  car- 
rière régulière,  partout  où  le  conduisit  le  drapeau  de  la  France, 
il  se  montra  intrépide  soldat. 

Au  siège  de  Chossin  (Franche-Comté),  en  1638,  le  l«f  batail- 
lon de  Normandie,  commandé  par  Sévigné  qui  avait  Tattaque  de 
gauche,  entra  si  brusquement  dans  la  place,  que  les  Lorrains 
culbutés  laissèrent  entre  ses  mains  deux  canons  et  un  drapeau. 
Peu  après,  au  siège  de  Poligny  (%8  juin),  en  montant  à  l'assaut, 
il  fut  grièvement  blessé. 

En  1640,  le  14  septembre,  devant  Turin,  cinq  de  nos  redoutes 
venaient  d'être  surprises  à  la  pointe  du  jour  et  emportées  par 
le  prince  Thomas  de  Savoie.  D'Harcourt  donna  Tordre  de  les 
reprendre.  Le  chevalier,  avec  cinquante  mousquetaires^  s'élança 
audacieusement  en  poussant  le  célèbre  cri  de  ralliement  :  Fïve 
Normandie/  sauta  le  premier  dans  l'une  des  redoutes  et,  par  ce 
coup  de  vigueur,  amena  l'évacuation  des  autres  positions. 

Maréchal  de  bataille  le  3i0  avril  1645,  il  se  démit  de  sa  com- 
pagnie et  obtint.  Tannée  suivante,  le  grade  de  maréchal  de  camp*. 


1.  Charles  de  Séfigné,  frère  aîDé  da  chevalier,  n'cDt  qu'an  Ois,  Henri,  marquis 
de  Sévigné,  qui  épensa  Marie  de  Rabnlin-Chantal. 

2.  Brevet  da  1*'  mai  1646.  —  Voir  HUtoire  de  Vlnfanierie  françaist  par  le  général 


NOTRE  ONCLE  DE  SÈnOUXt  341 

Avant  de  ramener  sur  on  autre  théâtre,  citons  un  trait  qui 
fiiit  honneur  à  sa  générosité.  A  la  prise  d'une  ville,  ayant  heurté  du 
pied  une  petite  fille,  que  ses  parents,  tués  ou  mis  en  fuite,  avaient 
abandonnée  sur  un  fumier,  il  la  recueillit  dans  son  manteau,  se 
chargea  de  son  éducation  et  paya  sa  pension  dans  un  couvent  où 
plus  tard  elle  prononça  ses  vœux. 

Lorsque  les  troubles  de  la  Fronde  éclatèrent,  il  était  à  Tarmée 
d'Italie.  Olivier  Le  Febvre  d'Ormesson,  dans  son  Journal  %  nous 
permet  de  fixer  la  date  de  son  retour  en  France.  Nous  y  lisons, 
sous  la  rubrique  du  W  décembre  1648: 

u  Jetas  éJtÊBr  chex  U^^  de  Sévîgné  où  était  le  chevaliw  de  SéTigné 
tpà  revenait  d'Italie.  Il  nous  dit  que  Casai  serait  perdu  dans  trois  mois, 
y  ayant  neuf  que  la  garnison  subsiste  des  magasins,  sans  avoir  pu  les 
renouveler,  faute  d'argent.  »  • 

Il  se  trouva  tout  naturellement  introduit  dans  le  cercle  de  sa 
nièce,  la  jeune  marquise,  chez  laquelle  il  ne  rencontra  que  des 
adversaires  de  Hazarin  :  son  neveu,  les  Coulanges,  les  d'Ormesson, 
ne  cachaient  pas  leurs  préférences. 

Comment  le  chevalier  n^auratt-il  pas  été  frondeur  ?  Charles  de 
Sévigné,  son  firère,  était  devenu,  par  son  mariage,  proche  parent 
de  Paul  de  Gondi.  Ce  singulier  prélat,  lancé  à  outrance  dans 
rUitrigue,  avait,  suivant  l'expression  du  chansonnier  Marigny, 
vendu  sa  crosse  pour  une  fronde,  et  réunissait  autour  de  lui  le 
ban  et  l'arrière-ban  de  ceux  qui  lui  tenaient  par  quelque  lien. 
Le  chevalier,  amené  au  coadjuteur  par  le  marquis  de  Sévigué, 
se  consacra  à  son  service  avec  le  dévouement  et  la  loyauté  d'un 
Breton. 

Une  arrière-pensée  d'ambition  ne  fut  sans  doute  pas  étrangère 
à  cette  résolution  :  si  ce  mouvement  réussissait,  un  brevet  de 


Soune.  Ed.  io-13,  tome  H,  p.  410  et  soif.»  et  Chronologie  hittoriqvie  tt  militaire,  de 
Pînart,  tome  VI.  p.  204. 
1.  Tome  I»p.  578. 


341  HOTU  omsssM  me  etmn 

lieutenant  général,  nn  beau  gouvernement,  un  poste  élevé  à  la 
cour,  pouvaient  être  la  récompense  d*un  zèle  entreprenant.  Et 
d'ailleurs,  la  lutte  contre  Mazarin  devait  lui  sourire,  comme  une 
campagne  de  guerre,  comme  une  aventure. 

Son  amour-propre  ne  fut  pas  médiocrement  flatté  de  cet  enga- 
gement qui  le  mêlait  à  un  certain  nombre  d^bommes  marquants 
de  Tépoque,  dont  les  noms  étaient  exploités  sans  pudeur  et  jetés 
aux  quatre  vents  de  la  publicité.  Avec  quel  orgueil  il  lut  dans 
un  des  pampblets  du  temps  :  c  II  serait  malaisé  de  nombrer  la 
«  quantité  de  maréchaux,  de  mestres  de  camp,  de  seigneurs  de 
c  marque  qui  se  sont  déclarés  pour  le  même  parti.  Nous  les  nom- 
€  merons  confusément  :...  (suivent  douze  noms)  et  messieurs  de 
«  Sévigni  *.  »  Il  put  se  croire  presque  une  puissance. 

Le  6  janvier  1649,  le  roi  et  la  cour  avaient  quitté  Paris  : 
quelques  jours  après,  le  coadjuteur  envoya  le  cbevalier  de  Sévigné 
à  Saini-Germain-en*Laye  porter  à  la  Reine  une  lettre  où  il  s'ex- 
cusait de  n'avoir  pu  la  rejoindre,  quoiqu'il  l'eût  promis:  «  La  Reine, 
raeonta-t^il  plus  tard,  répondit  au  cbevalier  avec  hauteur  et 
mépris  :  le  second  ne  put  s'empêcber,  en  me  plaignant,  de  té<- 
moigoer  de  la  colère.  La  Rivière  éclata  contre  moi  et  le  chevalier 
vit  clairement  que  les  uns  et  les  autres  étaient  persuadés  qu*ils 
nous  mettraient  la  corde  au  cou.  » 

Sévigné  se  compromit  plus  encore.  Après  avoir  signé  le  traité 
d'union  contre  Mazarin,  il  prit  le  commandement  du  régiment  de 
cavalerie,  levé  des  deniers  publics  par  le  coadjuteur,  qui  lui 
donna  le  nom  de  son  archevêché  in  partibus  et  pour  devise  :  In 
Corda  inimieorum  Régit.  Le  régiment  de  Corinthe  et  le  com- 
mandement du  chevalier  —  comme  les  roses  —  ne  durèrent 
qu'un  matin. 

Paris  était  menacé  de  famine.  Les  troupes  royales,  qui  tenaient 
les  environs,  arrêtaient  les  bestiaux  et  les  denrées  :  la  capitale 


1 .  Relation  de  ce  quit'est passé  à  Paris  àêpuis  VenUcement  du  Roy..».  Paris,  vocxuz, 
in-l^,  p.  5. 


Monus  oMGLi  ME  sinosÈ  843 

révoltée  pouvait  craindre  d*étre  obligée,  dans  un  temps  prochain, 
à  une  lamentable  capitulation.  Les  soldats  levés  par  les  Frondeurs 
furent  chargés  spécialement  de  favoriser  Tarrivée  des  convois. 

Le  régiment  de  Gorinlhe  partit  un  des  premiers  en  campagne. 

Le  jeudi  %8  janvier,  dans  la  soirée/le  chevalier  de  Sévigné 
sortit  de  Paris  avec  cent  cinquante  de  ses  cavaliers  —  d'autres 
disent  trois  cents  —  et  plus  de  cent  hommes  d'infanterie  du  régi- 
ment du  duc  de  Bouillon.  Il  se  dirigea  vers  Lonjumeauoù  devait 
se  réunir  le  convoi,  et  laissa  au  Pont-Antony,  pour  assurer  son 
retour  par  cette  route,  son  infanterie  qui  se  barricada  dans  une 
maison  d'assez  bonne  défense. 

Ses  mouvements  n'échappèrent  pas  à  la  vigilance  des  ennemis. 
Philippe  de  Glérambault,  comte  de  Palluau,  mestre  de  camp 
général  de  la  cavalerie  légère,  qui  les  commandait  et  dont  le 
quartier  général  était  à  Heudon,  visitant  ce  soir-là  sa  grand'- 
garde  à  Cbàlillon,  aperçut  quelques  hommes  et  des  charrettes 
marchant  vers  le  Bourg-la-Reine.  Il  envoya  en  reconnaissance: 
on  apprit  ainsi  qu'on  avait  affaire  à  un  parti  d'infanterie  et  de 
cavalerie  de  Paris  qui  allait  chercher  des  vivres  à  Lonjumeau. 

Le  commandant  des  troupes  royales  prit  aussitôt  ses  dispositions  : 
faisant  deux  lignes  de  sa  cavalerie,  il  se  mit  à  ta  tète  de  la  pre- 
mière, confia  la  seconde  à  H.  de  Vallavoire,  plaça  son  infanterie  à 
sa  droite  et  marcha  en  bon  ordre  jusqu'au  Pont-Antony.  Là,  il 
n'hésita  pas  à  attaquer  l'infanterie  parisienne  qui  l'arrêtait.  Les 
assiégés  résistèrent  quelque  temps,  mais  après  avoir  vu  incen- 
dier la  porte  de  la  maison  et  perdu  dix  hommes,  ils  demandèrent 
et  obtinrent  quartier.  On  les  fit  prisonniers  avec  le  capitame 
Blanchet,  leur  chef,  deux  lieutenants  et  un  sergent. 

Ce  premier  obstacle  écarté,  les  vainqueurs  poussèrent  droit  sur 
Lonjumeau.  A  une  demi-lieue  de  cette  ville,  ils  rencontrèrent 
Sévigné  à  la  tète  de  ses  cavaliers,  escortant  soixante  chariots 
chargés  de  farine  et  une  centaine  de  porcs.  Le  comte  de  Palluau 
ordonna  à  H.  de  Vallavoire  de  le  suivre,  et  partant  au  galop  avec 
trois  escadrons,  chargea  ai  vigoureusement  la  cavalerie  parisienne 


S44  NOTRE  ONCLE  DE  SiVIGNÉ 

qu'il  la  culbuta^  lui  tua  deux  officiers  et  quelques  hommes, 
ramassa  bon  nombre  de  prisonniers,  et  dispersa  le  reste  qui  se 
sauva  à  la  faveur  du  brouillard  :  le  convoi  devint  la  proie  des 
troupes  maearines. 

Les  prisonniers  firent  connaître  que  le  duc  de  Beaufort  devait 
venir  au-devant  du  convoi  avec  sa  cavalerie,  ce  qui  détermina 
Glérembault  à  revenir  sur  Heudon  :  il  ne  vit  personne. 

Quant  au  chevalier,  il  échappa  par  miracle  à  la  mort  ou  à  la 
capture  :  son  cheval  Tavait  jeté  dans  un  fossé,  les  cavaliers 
royaux  lui  passèrent  sur  le  corps.  On  le  crut  tué  :  de  Paris,  on 
renvoya  chercher  daâs  un  carrosse  :  il  revint  chez  lui  meurtri, 
mais  sans  blessures  ^ 

La  Cour  se  réjouit  de  ce  succès  :  elle  annonça  avec  un  peu  de 
bruit  la  défaite  du  régiment  de  Gorintbe  et  la  prise  du  convoi 
avec  quatre  cents  chevaux.  On  dit  —  au  cercle  delà  Reine  peut* 
être  —  que  c'était  la pr^miér^  oua^Conn^At^n^.  Le  mot  était  mé- 
chant :  on  le  recueillit.  Il  courut  aussi  à  Paris  où  Ton  en  rit  beaucoup. 
Le  coadjuteur  seul  n'en  prit  pas  son  parti  :  sa  fortune  militaire 
ne  put  s'en  relever*,  l'aventure  et  le  mot  l'avaient  tuée.  Cet  inci- 
dent de  la  Fronde  ne  figure  pas  dans  ses  mémoires. 

Le  9i9  janvier  1649,  jour  de  fête  pour  la  capitale,  on  baptisait 
solennellement  à  Saint- Jean  en  Grève  le  fils  de  H»*  de  Longue- 
ville,  tenu  sur  les  fonts  baptismaux  par  la  ville  de  Paris.  Il  faUut 
néanmoins  en  haut  lieu  dire  toute  la  vérité  :  Paul  de  Gondi,  en 
prenant  séance,  raconta  lui-même  au  Parlement  la  défaite  de  son 
régiment.  Les  amis  du  chevalier  allèrent  lui  porter  leurs  condo- 
léances :  il  ne  leur  cacha  pas  que,  dès  la  première  charge,  ses  gens 
s'étaient  enfuis. 

Mais  on  se  garda  de  trop  instruire  le  peuple  de  ce  fâcheux 
événement.  La  plupart  des  publications  d'alors  restèrent  muettes. 
Ni  le  Mercure  parisien,  ni  le  Babillard  du  temps,  ni  le  Journal 

1 .  Noas  a? ons  empninté  ces  détails  pea  coddos  à  une  relalion  très  rare  publiée  à 
Saint-Germaio-en-Laye  (30  janTÎer  1649.  8  pages  in-4o)  et  ao  Journal  des  guerret 
eivUes  de  Dobuisson-Aabeoay.  Paris,  1883.  in-8o.  p.  135. 


NOTRE  ONGLE  DE  SÊVIGNÉ  345 

poétique  de  la  guerre  parisienne,  ni  les  Visions  nocturnes  de 
M^  M.  Questier  qui  s'étendent  longuement  sur  d'autres  faits,  ne 
soufflèrent  mot  de  la  déroute  des  Corinthiens. 

Le  Courrier  Français  fit  mieux  :  sous  sa  plume  complaisante, 
la  débandade  deyint  un  combat  héroïque  : 

c  La  nuit  précédente,' cent  soixante  cayaliers  do  régiment  de  Monsieur 
TArcheTÔque  de  Gorinthe,  coadjuteur  de  Paris,  étant  sortis  par  la  porte 
Saint-Jacques,  tirant?ers  Lonjumeau,  furent  rencontrés  par  six  cents  cava- 
liers et  cent  harquebusiers  à  pieds  des  troupes  mazarines,  contre  lesquels, 
nonobstant  le  grand  nombre  des  ennemis,  ils  se  battirent  si  vaillamment 
qu'il  en  demeura  sur  la  place  plus  des  leurs  que  de  cette  petite  troupe 
conduite  par  le  s^  de  Sévîgny,  qui  ramena  ses  gens  en  sûreté  dans 
la  Tille,  avec  quelques  paysans  qui  y  apportèrent  des  vivres  <.  »> 

Yoilà  comment  on  mentait  en  prose  ;  écoutons  la  poésie  : 

«  La  nuit  devant  qu'il  eût  son  nom  \ 
Les  chevaux-légers  de  Gorinthe, 
Gens  à  l'épreuve  de  la  crainte, 
Sur  le  chemin  de  Lonjumeau 
Rencontrèrent,  sons  un  ormeau, 
Gent  deux  hommes  d'infanterie 
Et  six  cents  de  cavalerie, 


Sur  lesquels  et  boute  à  grands  coups 

Donna  notre  petite  troupe, 

Qui  pousse,  qui  bat  et  qui  coupe, 

Qui  livre  et  qui  reçoit  combat 
Et  foit  joliment  sa  retraite, 
La  partie  étant  trop  mal  faite, 
Sevigoy  commandant  pour  nous  '•> 

1.  Suite  el  troisième  arrivée  du  Courrier  Français  apportanttoutes  les  nouvelles, 
Paris,  1649,  io-4o,  p.  5. 

2.  Allosion  au  baptême  da  fils  de  M**  de  Longoeville. 

3.  Quatriesme  courrier  français  traduit  fidèlement  en  vers  burlesques.  Paris,  Claude, 
Bouderille,  1649,  io-4o,  p.  4.  —  Voir  l'édilioa  moderne  des  Courriers  de  la  Fronde. 
Paris,  Jannet,  1857,  t.  n,  p.  6. 


346  VOTRE  ONaE  DK  SËVIGIIÉ 

Celait  ainsi  que  le  gazelier  Saint- Julien  écrivait  Tblstoire  en 
1649.  A  toute  époque,  l'art  de  transformer  les  défaites  eu  victoires 
a  élé  pratiqué,  avant  la  Fronde  et  même  depuis. 

Le  cbevalier  de  Sévigné  qui  ne  pouvait  avoir  d*illusion  sur  ce 
qui  s*était  passé,  resta  quelque  temps  étranger  aux  pénpéties  de 
la  politique.  A  la  fin  du  mois  de  mars  suivant,  le  coadjuteur  le  fit 
comprendre  dans  Tamnistie  qui  fut  accordée  à  trente^fuit  per- 
sonnes, et  plus  tard,  au  mois  de  janvier  1650,  le  proposa  pour  une 
indemnité  de  vingt-deux  mille  livres. 


n 


Un  événement  d*une  tout  autre  nature  arracha  Sévigné  à  ses 
préoccupations. 

Jusqu*en  1650,  ses  vœux  de  Malte  lui  avaient-ils  beaucoup 
pesé  ?  Nous  ne  saurions  le  dire.  Il  y  renonça  en  faveur  d'une 
veuve  riche  et  encore  jeune,  Isabelle  Pena,  dame  de  la  Vergue, 
mère  d'une  charmante  fille  qui  fut  plus  tard  VL^^  de  la  Fayette. 

Cette  dame  appartenait  à  une  famille  noble  de  Provence,  à 
laquelle  on  rattache,  au  Xlll«  siècle,  Hugues  de  Pena,  poète 
estimé  de  la  cour  de  Charles  d'Anjou,  roi  de  Naples;  au  XVI«siècle, 
Jean  Pena,  né  à  Aix  en  1518,  disciple  de  Ramus,  professeur  de 
mathématiques  au  Collège  Royal,  et  Antoine  Pena,  conseiller  au 
parlement  d'Aix  :  son  frère  mesbire  Gabriel  Pena  était  seigneur 
de  Saint-Pons.  Vers  1630,  elle  avait  épousé  Aymar  ou  Marc 
Pioche,  seigneur  de  la  Vergue,  d'abord  lieutenant  du  gouverneur 
du  Havre,  puis  maréchal  de  camp  l'année  même  de  sa  mort  ^ 
(1649). 

1.  M.  de  la  Vergne  o'a  jamais  élé  gooTerneur  du  HaTre,  comme  on  l'a  écrit,  dî 
même  rieatfoaiK  de  Roi  dans  ceUe  «illc.  11  remplissait  les  foncliooe  de  lieutcnaQl 
de  François  de  Vignerod,  marquis  de  Pont  de  Conrlay,  gnuverneor  titulaire,  ou  plutôt 
lieulenaot  lui-même  du  cardinal  de  Richelieu,  son  oncle,  qui  avait  le  gouvernemeot 
de  cette  place. 


NOTBK  ONCLB  DE  SéviGNÉ  817 

Fort  séduite  par  la  bonne  mine  et  la  haute  taille  du  chevalier, 
H>"«  de  la  Vergne  n^hésita  pas  h  lui  assurer  Tusufruit  de  ses  biens, 
—  don  généreux  à  un  cadet  qui  n'apportait  guère  que  le  revenu 
modique  d*une  terre  dont  la  valeur  vénale  n'atteignait  pas  qua- 
rante mille  livres  «.  Le  contrat  fut  signé  en  décembre  1650. 

Si  la  chronique  du  temps  a  dit  vrai,  la  belle  Marie -Madeleine 
de  la  Vergne  —  Pulchra  Lavema,  comme  l'appelait  Ménage  — 
n'aurait  pas  été  éloignée  de  croire  que  les  assiduités  et  les  soins 
du  chevalier  s'adressaient  a  elle,  d*où  un  certain  dépit  réel  ou 
présumé.  Le  gazetier  Loret  se  fit  l'écho  de  ces  caquetages  :  voici 
en  quels  termes,  au  commencement  de  1651,  il  annonça  le  ma- 
riage : 
t 

«  Madame,  dit-oo,  de  la  Vergne, 
De  Paris  et  non  d'Auvergne, 
Voyant  un  front  assez  uni 
Au  chevalier  de  Sévigni, 
Galant  homme  et  de  belle  taille 
Pour  bien  aller  à  la  bataille, 
D*elle  seule  prenant  aveu 
L'a  réduit  ë  rompre  son  vœa, 
Si  b^n  qu  au  Heu  d'aller  à  Malte, 
Auprès  d'icelle  il  a  fait  haltf , 
En  qualité  de  son  mary, 
Qui  n'en  est  nulleuieat  marry, 
Cette  affMire  lui  semblant  bonne. 
Mais  cette  charmant*^  migoonoe 
Qu'elle  a  de  son  premier  époux 
En  témoigne  un  peu  de  courroux, 
Ayant  cru.  pour  être  fort  belle, 
Que  la  fftte  serait  pour  elle, 
Que  Tamour  ne  trempe  ses  dards 
Que  dans  ses  aymables  regards  >.  » 


1.  La  terre  de  Champiré,   en  Aojoa,  que  le  chcTalier  tenait  de  sa  mère  :  nous  en 
parlons  plas  loin. 

2.  La  Muu  hittonque...  Paris.  1659,  in-f*,  lifre  II,  p.  %  col.  2. 


348  ROTRB  ONaE  DE  SËYIGNÉ 

Mm«  de  la  Yergne,  devenue  M"^  de  Sévigné  Ymcienne,  —  pour 
la  distinguer  de  la  jeune  marquise,  —  entra  et  fit  entrer  sa  Me 
avec  elle  dans  le  cercle  des  relations  de  sa  nouvelle  nièce.  On 
sait  quelle  durable  intimité  unit  dès  lors  celle-ci  et  H"«  de  la 
Vergne  :  il  suffit  d'ouvrir  sa  correspondance  pour  y  trouver  de 
nombreux  et  intéressants  témoignages  de  cette  amitié. 

La  maison  du  chevalier  fut  ouverte  aux  assidus  de  ruelles 
qu'attiraient  les  grâces  des  dames  du  logis.  L'abbé  Gostard  et 
Scarron  leur  adressaient  des  lettres  qui  ont  été  imprimées  :  ce 
dernier  parle,  dans  l'une  d'elles,  «  des  beaux  esprits  et  des  beaux 
bommes  qui  faisaient  si  souvent  chez  elle  de  grosses  assemblées.  » 

Ce  n'était  peut- être  pas  la  mère  qui  exerçait  de  telles  séduc- 
tions. Le  cardinal  de  Retz  la  dépeint  bonne  personne,  honnête 
femme,  vaniteuse,  assez  naïve  et  fort  empressée  :  son  témoignage 
a  quelque  valeur,  car  le  prélat  était  autant  que  personne  à  même 
de  la  juger,  et  pour  les  besoins  de  sa  diplomatie,  il  avait  dû 
l'étudier  de  près. 

En  effet,  dans  le  chassé-croisé  des  intrigues  qui  occupaient  sa 
vie,  il  suivait  avec  une  attention  non  moins  soutenue  celles  qui 
servaient  ses  vues  ambitieuses  et  celles  qu'il  nouait  si  volontiers 
pour  la  satisfaction  de  ses  autres  passions. 

Ne  nous  apprend-il  pas  lui-même,  avec  l'impudence  qui  carac- 
térise ses  confessions,  que,  rencontrant  habituellement  chez  le 
chevalier  M«i^»  de  la  Loupe,  amie  de  M«»«  de  la  Vergne,  il  eut 
ridée  de  faire  le  siège  de  cette  vertu  dont  il  croyait  avoir  facile- 
ment raison  !  Ses  espérances  s'appuyaient  sur  la  complicité  du 
duc  de  Brissac  :  il  comptait  surtout  sur  l'attachement  de  Sévigné, 
l'habitude  qu'il  avait  de  son  logis  et  l'adresse  de  sa  femme.  L'échec 
fut  complet  :  les  plus  habiles  manœuvres  ne  purent  entamer  une 
résistance  que  le  prélat  n'avait  pas  prévue.  Si  dévoués  que  fussent 
le  chevalier  et  M'^*^  de  Sévigné  à  la  fortune  du  coadjuteur,  il  ne 
parait  pas  qu'ils  se  soient  prêtés  à  jouer  un  réle  dans  cet  odieux 
complot. 

Gela  se  passait  en  1652. 


NOTRE  ONGLE  DE  SÉVIGNÉ  349 

Au  commencement  de  Tannée  précédente^la  marquise  de  Sévigné 
avait  perdu  son  mari,  tué  dans  un  duel  (février  1651):  à  respira- 
tion de  son  grand  deuil,  elle  était  revenue  à  Paris  et  sa  maison 
fut  bientôt  le  rendez-vous  des  hommes  aimables  du  temps.  On 
sait  que  la  belle  veuve,  entourée  de  soins  et  d'attentions,  eut  le  ta- 
lent d'éloigner  ses  adorateurs  en  les  gardant  presque  tous  comme 
amis.  Toutefois,  la  paix  ne  régnait  pas  toujours  entre  ceux-ci, 
rivaux  jaloux. 

Un  jour  de  juin  1652,  chez  la  marquise,  le  ducdeRohan-Ghabot 
et  le  marquis  de  Tonquedec  échangèrent  des  propos  assez  vifs  : 
M™«  de  Rohan  s*en  mêla  elle-même,  et  jeta  à  Mm«  de  Sévigné 
quelques  impertinences.  Les  amis  de  cette  dernière  prirent  fait 
et  cause  pour  elle  contre  Rohan  :  le  chevalier  de  Sévigné,  se 
*  croyant  insulté  dans  la  personne  de  sa  nièce,  s*empressa  d'en- 
voyer un  cartel  au  duc  de  Rohan.  Grand  événement  pour  le  ga- 
zetier  ! 

c  Le  cheTaiier  de  SéTigny, 
Ayant  an  dépit  infini 
Par  l'action  peu  révérente 
Qu'on  fit  chez  sa  belle  parente. 
Voulait  faire  le  jour  Saint-Jean 
Appeler  Monsieur  de  Roban  K  » 

Gonrart  raconte  dans  ses  Mémoires  que  ce  dernier  accepta  le 
cartel.  Tous  deux  se  rendirent  hors  de  la  ville  et  se  préparèrent 
à  se  battre  ;  mais  un  exempt  du  duc  d*Orléans  vint  les  arrêter 
au  moment  où  ils  croisaient  le  fer.  Chacun  des  combattants  fut 
confié  à  un  garde  et  l'affaire  en  resta  là. 

D'après  le  gazetier,  il  n'y  aurait  même  pas  eu  de  rencontre  sur 
le  terrain.  Le  duc  de  Rohan,  arrêté  au  commencement  d'un  pré- 
cédent duel  avec  le  marquis  de  Tonquedec  et  surveillé  par  un 
garde,  n'aurait  pas  pu  tromper  sa  vigilance.  Loret  l'affirme: 

1.  LaMuu  hisiorique,  1659»  iIl-^,  lifre  111,  p.  37  (30  juin  1635). 


350  iroTRE  ONCLE  iffi  ninent 

M  Maif  800  garde  qui  n'ett  pas  grue 
Lequel  ne  le  perd  poiot  de  Tae, 
Et  dont  a? ec  dei  yeui  aigus 
Il  est  iDcessammenl  TArgus, 
A  readu  jusques  ici  Taines 
Les  tentatives,  soios  et  peines, 
Tant  de  iui  que  de  rappelant 
Que  Ton  tient  être  un  vert  galant  » 

La  provocation  dg.  chevalier  n*eut  pas  d'autres  suites. 

F.  Saulhibr. 

(La  fin  prochainement.) 


ÉTUDES  LITTÉRAIRES 


MARIE  JENNA 
I 

Marie  Jeuma,  poète 

L'année  1862  nous  avait  donné  le  Journal  et  les  Lettres  d'Eugénie 
de  Guérîn,  née  glorieuse  vingt  ans  après  sa  mort.  L'année  1864 
ne  nous  fit  pas  un  moindre  présent  en  nous  révélant  la  muse 
champenoise^  aujourd'hui  ^i  connue  et  aimée,  qui  cherche  encore 
a  se  dérober  sous  le  gracieux  pseudonyme  de  Marie  Jenna.  Comme 
Eugénie,  c'était  un  esprit  éminent,  un  cœur  distillant  et  suave  pour 
toutes  les  souffrances.  C'était,  comme  elle,  une  suivante  du  Sauveur^ 
qui  avait  appris  à  connaître  le  prix  des  âmes  et  qui  se  sentait 
appelée  à  la  vocation  de  les  sauver.  Si  donc  nous  aimons  à  réu- 
nir les  noms  de  ces  deux  femmes,  c'est  que,  sous  les  diversités  bien 
prononcées  de  Terme,  de  manière  et  de  talent,  on  ne  peut  s'em- 
pêcher de  reconnaître  en  elles  deux  zélatrices  de  la  même  mission, 
deux  enrôlées  de  la  même  croisade,  rapprochées  encore  par  le 
commerce  de  frère  et  sœur  qui  régna  entre  la  Muse  Marie  et  l'é- 
dilenr  si  regretté  à  qui  nous  devons  la  découverte  des  trésors  lit- 
téraires du  Cayla.  On  eût  dit  qu'Eugénie,  mise  en  possession  d'une 
gloire   posthume  si    noblement  gagnée,  avait  voulu  rendre  ce 
qu'elle  devait  à  son  révélateur,  en  faisant  naître  pour  lui  cette 
liaison  providentielle  qui  parfuma  les  dernières  années  du  savant, 
épris  de  deux  amours  rarement  unis,  la  passion  des  vieux  livres  et 
celle  de  l'amitié,  et  qui  fut  un  bénédictin  des  anciens  jours,  doué 
d'une   nature  de  sensitive.  Le   fruit   de  ce   commerce   d'Ames 
presque  quotidien  entre  le  vieil  érudit  normand  et  la  jeune  Muse 


352  MABIE  JENHA 

de  Champagne,  restés  inconnus  de  visage  l'un  à  Taulre,  Tut  une 
correspondance  conservée  comme  un  trésor  par  son  heureux  dépo- 
sitaire, et  qui,  si  jamais  elle  voyait  le  jour,  révélerait  une  plume 
épistolaire  au  moins  égale  à  celle  de  la  sœur  de  Maurice. 

C'était  la  plume  de  la  prosatrice,  la  plume  de  l'amie  qui  cher- 
chait l'ombre  pour  livrer,  sans  déguisement  de  nom,  les  richesses 
intimes  de  son  âme  ;  ce  n'était  plus  la  corde  lyrique  qui  déjà 
vibrait  en  plein  air  et  qui,  abritée  sous  le  voile  transparent  du  pseu- 
donyme, modulait  en  liberté,  pour  les  amis  connus  et  inconnus,  des 
vers  classés  justement  par  le  félibre  Mistral  au  nombre  des  plus 
purs  et  des  plus  beaux  que  nous  devions  à  la  main  d*une  femme. 

Si  le  mérite  suffisait  de  nos  jours  pour  assurer  le  droit  au  suc- 
cès, on  eût  pu  le  prédire  sans  crainte  à  cette  voix,  d'un  timbre 
tout  nouveau,  qui  descendait  de  notre  Parnasse,  après  celles,  déjà 
silencieuses,  des  Desbordes-Valmore  et  des  Tastu.  Mais  le  courant 
de  l'heure  ne  poussait  point  à  la  forme  rythmique  tombée  en  dis- 
grâce, même  et  surtout,  il  faut  bien  Tavouer,  dans  le  camp 
croyant  et  chrétien,  où  l'on  ne  savait  plus  guère  que  les  hymnes 
sacrées  des  vieux  poètes  Moïse  et  David.  La  vogue  appartenait  à  la 
parole  et  non  point  au  chant.  Qui  pouvait,  dites-moi,  se  laisser 
distraire  par  la  fauvette  de  Taurore  ou  le  rossignol  de  la  nuit,  au 
milieu  du  concert  plus  attractif  de  tous  les  talents  de  femmes,  qui 
alors  nous  tenaient  sous  le  charme,  à  l'aide  de  la  plume  épistolaire 
si  heureusement  purifiée  et  rajeunie  par  M°>«8  Swetchine  et  de 
Guérin,  et  devenue  entre  leurs  mains  un  instrument  de  prédication, 
presque  une  puissance  ?  Écrire  et  penser  en  vers,  plier  l'impres- 
sion aux  règles  capricieuses  de  la  cadence  et  de  la  mesure,  cette 
idée  était  venue  un  jour  à  la  jeune  et  admirable  Lorraine,  Marie- 
Edmée,  l'une  des  clartés  les  plus  douces,  hélas  !  et  de  plus  courte 
durée  de  la  pléiade  posthume  qui  se  forma  tout  naturellement 
autour  de  la  grande  étoile  du  Cayla.  Elle  se  sentit  atteinte  du  souffle 
divin,  surtout  après  avoir  lu  les  premiers  vers  de  sa  sœur  de 
Champagne  ;  mais  la  crainte  de  ne  rencontrer  que  la  poésie  de 
tout  le  monde  la  sauva,  et  elle  continua  d'écrire  êonJourniU  et  de 


MARIE  JENHA  353 

verser  les  pieuses  fantaisies  de  son  âme  d*arUste  avec  toutes  les 
tendresses  de  son  exquise  nature  de  chrétienne,  dans  cette  prose 
lumineuse,  accidentée  et  flexible  dont  elle  fit,  sans  y  penser,  l'un 
des  modèles  du  genre. 

Eugénie,  elle  aussi,  n*a?ait-elle  pas  eu  des  tentations  lyriques,  et 
pris  à  cet  efiet  des  leçons  de  versification  de  son  frère  Maurice,  au 
temps  où  nous  le  vîmes  épris  lui-même  de  cet  amour  malheureux, 
dont  il  eut  Theureuse  chance  de  guérir  avant  de  Tavoir  commu- 
niqué ? 

Cette  heure  du  siècle  où  se  montrèrent  presque  en  même  temps 
les  Swetchine,  les  Eugénie  de  Guérin,  les  de  Graven,  les  Marie- 
Edmée,  fut  donc  une  époque  animée  et  féconde,  si  ce  n'est  pour 
la  poésie  féminine,  proprement  dite,  qui  alors  eut  à  traverser  une 
période  ingrate  et  décourageante.  On  eût  dit  une  république  pla- 
tonicienne où  la  Muse  n'avait  pas  droit  de  cité,  et  l'on  en  venait  à 
croire  que  tous  les  vers  de  femmes  élaient  écrits,  comme  Fonlanes 
à  son  lit  de  mort,  en  1821,  le  disait  avec  tant  de  mélancolie  de 
notre  versification  tout  entière. 

G'est  le  moment  que  choisit  une  courageuse  jeune  fille,  pour 
relever  la  bannière  poétique,  au  nom  des  dames  de  France,  et 
nous  rendre  les  plus  doux  accords  de  la  lyre  biblique,  qu'on 
n'avait  guère  entendue  depuis  les  mélodies  i'Athalie  et  d^Esther, 
acceptées  trop  généralement  comme  le  chant  du  cygne  de  la  Muse 
française.  G'était  là  une  erreur  humiliante  pour  nous  et  à  laquelle 
il  convenait  d'infliger  enfin  le  démenti  de  Texemple.  Or,  si  cetle 
tâche  devait  tenter  quelqu'un,  c'était  assurément  l'heureuse  ins- 
pirée des  Élévations,  si  bien  pourvue  des  dons  susceptibles  de 
compléter  en  nous  le  génie  poétique,  je  veux  dire  l'esprit  de  cha- 
rité, qui  est  l'âme  et  l'esprit  de  foi,  qui,  étant  la  sagesse,  lui 
imprime  tout  naturellement  Tunité  de  conduite  et  de  direction. 
Aimer  et  croire,  tels  sont  les  deux  mots  qui  expliquent  et  résument 
l'œuvre  entière  de  notre  poète. 

Ce  qui,  en  efi'et,  accentua  dès  le  premier  Jour  le  talent  et  le 
caractère  même  de  Marie  Jenna  et  la  distingua  des  autres  compo- 

TOMB  LVI  (VI  DE  U    6e  SÉRIE).  24 


354  MARIB  JKfRA 

sitrices  de  notre  temps,  ce  fut  rassurance  de  sa  marche  dans  la 
poursuite  d*un  but  déterminé  et  la  vigilance  quelle  obsehva  pour 
ne  pas  dévier  du  côté  de  la  poésie  vaporeuse  et  floStante,  qui, 
même  spiritualisie,  nous  a  fait,  somme  toute,  plus  de  mal  que  de 
bien.  Je  n'ai  guère  connu  de  nautonnier  plus  babile  dans  fart  de 
diriger  le  frêle  ballon  poétique  à  travers  les  régions  aériennes  de 
la  pensée  et  du  sentiment.  Cette  science- là  n'est  familière  qu'à 
ceux  qui,  munis  du  lest  indispensable  d'une  idée  pratique  et  d'une 
volonté,  connaissent  leur  chemin  et  savent  où  ils  veulent  aller.  Or, 
plus  heureuse  que  la  plupart  de  ses  consœurs  de  la  colline  par- 
nassienne, Marie  tenait  en  mains  une  boussole  et  visait  un  objeclif 
que  jamais  elle  ne  perdit  de  vue  :  essayer  de  charmer  les  âmes, 
pour  arriver  à  les  réconcilier  avec  la  Croix. 


U 


Milieu  poétique  dans  lequel  s'est  formée 
ET  A  VÉCU  Marie  Jenna. 

Ce  fut,  avant  tout,  dans  les  sources  de  sa  propre  pensée  que  Marie 
Jenna  puisa  le  don  poétique.  Ajoutons  cependantqu'elle  le  recueillit 
aussi  de  tradition,  comme  un  héritage  et  un  bien  de  famille.  Elle 
le  tenait  de  sa  mère,  qui  avait  fait  descendre  la  poésie  sur  son 
berceau,  en  lui  chantant  les  vers  et  les  romances  qu'elle  compo- 
sait pour  cette  enfant  prédestinée.  Elle  le  tenait  de  son  vénérable 
père,  M.  Emile  Renard,  auteur  de  plusieurs  pièces  de  théâtre, 
auxquelles  il  n*a  manqué  que  le  grand  jour  de  la  scène  ^,  et  qui, 
au  sortir  des  luttes  brillantes  du  barreau^  avait  trouvé  dans  la 
paisible  région  des  lettres  une  retraite  selon  ses  goûts  et  son  cœur'. 

i .  £//en,  ou  VIrlande  tous  Cromwell,  drame  eo  cinq  actes  et  en  prose  ;  Us 
Pteudonymes^  cbarioaole  comédie  eo  an  acte,  et  Une  Femme  de  couleur,  draoe 
émoovaol  eo  cinq  actes. 

2.  Ce  oobleet  jadicieax  esprit  qa!  tra?ailla  dans  TaspMr  de  ooainbaer  i  pvi- 


HARIE  JENNÀ  355 

Elle  le  tenait  de  ses  oncles,  qui  avaient  donné,  eux  aussi,  l'un  une 
spirituelle  comédie  en  vers  piquants  et  d'excellente  tournure, 
Fautre  un  drame  sur  Jeanne  d*Arc^  pièce  honorée  des  éloges  de 
M.  Antoine  de  Lalour,  que  nous  pouvons  croire  sur  parole  *. 

Privée  prématurément  de  sa  mère,  dont  elle  n'a  bien  connu 
que  le  tombeau,  celle  que  nous  continuons  de  nommer  Haiie 
Jenna  eut  pour  première  initiatrice  à  l'étude  de  la  Religion  et  des 
Lettres  sa  sœur  atnée,  Mademoiselle  Adèle,  qui,  devenue  elle- 
même  un  écrivain  de  mérite  supérieur,  ne  doit  pas  compter  au 
nombre  de  ses  moindres  œuvres  celle  d'avoir  formé  une  telle 
élève. 

Cette  atnée  exerçait  d'ailleurs  une  autorité  de  mère  au  milieu 
de  celte  parenté  d'élite,  composée  de  plusieurs  roéneges  ne  for- 
mant en  réalité  qu'une  seule  famille  et  habitant  tous  ensemble,  à 
Bourbonne,  une  même  et  superbe  demeure,  pourvue  de  jardins, 
de  bosquets  et  d'ombrages,  et  qui  abritait  plusieurs  générations 
montant  des  têtes  blondes  aux  têtes  patriarchales. 

Rien,  on  le  conçoit,  ne  dut  manquer  à  notre  poète  dans  un 
milieu  si  favorable  à  l'expansion  de  ses  délicates  facultés  ;  rien  n'y 
vint  contrarier  l'essor  de  sa  vocation,  et  ce  ne  fut  que  par  oui-dire 
ou  par  rhistoire  qu'elle  put  avoir  connaissance  du  tyrannique 
préjugé  qui^  dans  le  galant  pays  de  France,  prétendit  autrefois 
soumettre  la  femme  à  la  réclusion  intellectuelle,  afin,  sans  doute, 

fier  notre  f^ne  par  llntrodoclioo  de  rélément  religieux,  combatuit  encore  avec  la 
plome  da  polémiste  chrétien  et  préparait  Timpression  de  son  ouvrage  testamen- 
taire ayant  pour  titre  :  Y  a^t^il  une  autre  vie  et  une  vraie  religion  ?  lorsqu'il  fut 
surpris,  le  14  novembre  1882,  par  la  mort  inattendue  et  terrible  qui  fit  une  pre- 
mière et  irréparable  brèche  parmi  les  chefs  de  cette  famille  si  honorée  et  si  digne 
de  l'être. 

1.  Ce  dernier,  M.  Athanase  Renard,  n'est  pas  moins  connu  et  estimé  par  ses 
savantes  recherches  d'archéulogue  pour  rillustratien  de  Boorbonne-les- Bains,  sa 
chère  et  reconnaissante  patrie,  et  par  les  travaux,  de  portée  plus  haute  encore,  dont 
il  nous  a  donné  on  intéressant  résumé  dans  sa  grande  étude  compatrée  des  Ecoles 
et  Systémet  philosophiques  depuis  Bacon  jusqu'à  nos  jours. 

Les  Philosophes  et  la  Philosophie,  par  le  docteur  Athanase  Renard.  Paris,  Victor 
Palmé,  1879. 


356  MARIE  JfiNNÀ 

de  mieux  assurer  le  règne  de  la  loi  saliqne  dans  le  royaume  des 
lettres  et  de  les  empêcher  de  tomber  en  quenouille  ^  Ainsi  placée 
par  la  Providence  sous  la  protection  d'un  entourage  qui  fut  son 
premier  auditoire,  Marie  put  se  livrer  sans  crainte  à  Thenreuse 
veine  de  l'inspiration  ;  elle  put  laisser  les  vers  couler  en  mesure 
et  pour  ainsi  dire  tout  notés  sous  ses  doigts  de  musicienne,  et  elle 
ne  tarda  pas  à  devenir  la  voix  la  plus  connue  et  la  plus  aimée  du 
cénacle  littéraire  de  Montmorency  de  Bourbpnne  ^  qui  eut  désor- 
mais son  inspirée  et  sa  muse  en  titre,  comme  il  avait  ses  hommes 
de  sciences  et  d'études  '. 

Trahi  de  la  sorte,  comn\e  la  fauvette  par  ses  chants,  notre  poète 
n'eut  plus  qu*à  suivre  l'impulsion  et  à  braver  les  périls  de  la  po- 
blicité.  Il  n'eut  pas  à  regretter  cette  première  hardiesse.  Celte  voix, 
encore  si  fraîche  et  déjà  si  pleine  d'assurance,  eut  bientôt  éveillé 
des  échos  et  des  sympathies  dans  l'aréopage  même  de  nos  Quarante. 
Les  Élévations  poétiques  de  1864,  chaudement  recommandées  à 
TAcadémie  française^  ne  manquèrent  le  prix  que  grâce  à  deux  pièces 
du  recueil  considérées  comme  irrespectueuses  pour  Victor  Hugo  et 
Ernest  Renan.  L'ami  de  ce  dernier  lui-même,  le  libre-penseur  Sainte- 
Beuve,  avait,  ainsi  que  H.  Yillemain,  reconnu  l'évidente  supério- 
rité de  ces  poésies  sur  tout  ce  qui  avait  été  présenté,  et  H.  de 


1.  Les  partisans  de  cette  doctrine,  s'il  en  existe  toujours,  doifent  commencer  à 
réfléchir,  car,  si  la  yille  de  Paris  renferme  encore  le  nombre  respectable  de  5,€8i 
hommes  de  lettres,  il  ne  faut  pas  oublier  qu'elle  possède  déjà  5,000  pluma 
féminines, 

2.  Nom  de  Tbabitation  de  la  famille  Renard. 

3.  Cette  société  vient  d'acquérir  une  grande  notoriété  par  le  retentissement 
d'un  fait  ioaUendu,  duquel  il  résulterait  que  Tart  de  la  navigation  aérienne  aurait 
livré  décidément  son  dernier  secret.  C*est,  en  effet,  un  cousin  de  notre  poète  et, 
par  conséquent,  un  habitue  du  cercle  de  Montmorency  de  Bonrbonne,  M.  le  capi- 
taine Charles  Renard,  qui,  après  des  années  de  persévérance  et  d'études,  pendaot 
lesquelles  il  ne  fut  soutenu,  comme  l'antique  constructeur  de  l'arche,  que  par 
Ténergie  de  sa  foi  dans  le  succès,  vient  tout  à  coup  de  faire  éclater  sa  démons- 
tration dans  les  airs,  en  les  parcourant  à  l'aide  de  son  ballon  dirigeable,  qui  a  fait 
resplendir  an-dessus  des  nuées  les  couleurs  et  le  pavillon  de  la  France...  Usque  ad 
sidéra  toUit, 


MARIE  JENNÀ  357 

Hontalembert,  dans  une  lettre  rendue  publique,  prit  à  cœur  de 
faire  connaître  ce  glorieux  échec  qui  mettait  dans  une  égale  évi- 
dence et  le  talent  de  la  muse  et  la  foi  de  la  chrétienne. 

Dès  le  premier  jour,  Taimable  poète  eut  autant  d'amis  que  de 
lecteurs.  Le  clergé  lui-même,  habituellement  réservé,  ne  put  s'em- 
pêcher de  saluer  le  lever  d'une  étoile  toute  à  lui  dans  la  pléiade  des 
muses  contemporaines^  qui  en  comptait  à  peine  de  religieuses.  Si 
c'était  une  petite  cour  qui  commençait  à  se  former  autour  de  la 
reine  naissante,  ce  n'était  point  celle  de  l'adulation  et  du  mensonge, 
c'était  une  cour  de  justice  et  rien  de  plus. 


m 


L'auteur  avait-ii  remarqué  que  la  multiplicité  des  sujets 
d'ordre  différent  traités  dans  ses  premières  publications,  nuisait  à 
l'unité  de  son  plan  et  ne  s'adaptait  pas,  sans  quelque  effort,  à  l'idée 
principale  ressortant  du  titre  adopté  par  lui  ?  —  Toujours  est-il 
que  plus  d'un  lecteur  des  Élévations  de  1864  et  1869  put  regretter, 
par  exemple^  que  les  scènes  familières,  si  finement  décrites  entre 
les  oiseaux  et  les  enfants. 

Qui  pour  eux  lont  parfois  des  amis  si  cruels, 

ne  fussent  pas  l'objet  de  tableaux  à  part  et  exposés  à  une  autre 
place.  Dans  ces  premiers  recueils,  il  y  avait  mélange  et  confusion; 
les  petits  paraissaient  trop  mêlés  aux  grands  *,  la  note  enfantine, 
maternelle  ou  familiale,  égalait  au  moins  la  note  grave,  trop  ré- 
duite, dès  lors,  pour  pouvoir  justifier  pleinement  le  titre  d'Élé- 
vaiUms. 

Aujourd'hui  cette  remarque  n'est  plus  à  faire.  Le  temps  a  mar- 
ché et  le  poète  aussi.  Sa  gerbe  s'est  grossie  de  l'épi  de  chaque 
jour,  ce  qui  lui  a  permis  de  donner  satisfaction  aux  difficiles,  en 
distribuant  sa  galerie  selon  les  droits  des  rangs,  des  esprits  et  des 
Ages.  Nous  avons  donc  actuellement  trois  volumes  distincts  et  spé- 


358  MARIE  JERMÀ 

ciaux,  c*est-à*dire  une  trilogie  composée  de  trois  recueils  ;  d'abord 
les  Premiers  Chants^  à  l'adresse  exclusive  de  Tenfaoce,  et  complé- 
tés par  un  délicieux  petit  volume  en  prose,  qui  n*en  est  pas  moins 
un  bijou  poétique,  inlilulé  Le  Premier  Livre  de  Messe  ;  2©  Enfants 
et  Mires  ;  3*  Élévations  poétiques  et  religieuses,  tous  ouvrages  qui 
forment  bien  dans  Tensemble  un  concert  de  trois  parties  aux- 
quelles ne  manquent  ni  les  voix  pures,  ni  les  voix  douces,  ni  les 
voix  graves. 

Ouvrons  d'abord  le  plus  charmant  des  trois  volumes,  et  le  plus 
élégant  aussi  sous  le  rapport  typographique,  comme  cela  convenait 
à  Falbum  d'Enfants  et  Mères,  et  dérobons  au  moins  quelques 
parfums  à  cette  corbeille  de  63  bouquets ^  composés  de  fleurs  déli- 
cates et  immaculées,  qu'une  main  d'homme  n'aurait  su  ni  toucher, 
ni  choisir. 

F.  DU  Breil  de  Harzan. 
(La  suite  prochainement.) 


PISSEMIL 


Épisodes  de  la  Béyolntion  dans  la  Loire-Znférienre  ' 


Les  grandes  crises  sociales  sont  faites  d'imprévo.  A  mesure 
que  les  événements  se  précipitent,  renversant  les  calculs  de  la 
prudence  bumaine  par  la  succession  brutale  et  illogique  des  faits, 
les  situations  changent  de  face,  des  aperçus  inattendus  se  dé- 
voilent, Tavenir  s*éclaire  ou  s'obscurcit  tour  à  tour,  et  le  pouvoir, 
que  Ton  s*arrache,  tombe  aux  mains  des  plus  audacieux.  L*im- 
prévu  n*est  pas  seulement  dans  les  choses,  il  est  aussi  dans  les 
caractères  qui  se  transforment  et  dans  les  hommes  qui  se  révèlent. 
Aux  temps  nouveaux  il  faut  des  gens  nouveaux,  et  pour  peu  qu'ils 
se  montrent,  suivant  le  root  de  Bossuet  sur  Cromwell,  c  capables 
de  tout  entreprendre  et  de  tout  oser,  »  les  nouveaux  venus  s'im- 
posent aux  foules  et  gouvernent  en  mattres,  par  l'enthousiasme 
qu'ils  provoquent  ou  par  la  terreur  qu'ils  inspirent. 

L'étude  des  temps  troublés  est  particulièrement  intéressante  à 
ce  point  de  vue,  et  l'observation,  appliquée  à  l'histoire,  démontre 
qu'en  tenant  compte  des  différences  de  détail  dont  la  cause  con- 
siste principalement  dans  la  diversité  des  milieux  et  des  esprits, 
les  mêmes  mobiles  et  les  mêmes  effets  reparaissent  indéfiniment 
dans  le  même  cercle,  comme  une  image  reflétée  par  des  miroirs 
ou  comme  des  sons  répercutés  par  l'écho. 

1.  Les  récils  qo'oo  va  lire  paraissent  d'nne  iocontestable  aothenticité.  Ils  formeotla 
tradition  cooslaute  da  pays,  et  oot  été  recneillis,  snr  les  lieux  mêmes,  dans  la 
booche  des  témoins  des  faits  on  de  leors  descendants. 


360  PISSEMUi 

Pendant  la  Révolution  française,  par  exemple,  le  mot  d'ordre 
parti  de  la  capitale  du  pays,  est  envoyé  à  la  province,  qui  le  trans- 
met à  la  paroisse  :  Paris  tremble  sous  le  petit-maitre  Robespierre, 
pourvoyeur  improvisé  de  la  guillotine  ;  â  Nantes,  Carrier,  rancien 
avocat  d*Aurillac,  fait  frémir  la  Bretagne  aux  gémissements  des 
victimes  de  ses  noyades  ;  et  dans  nn  coin  obscur  du  territoire  de  la 
Loire*Inférieure  un  simple  maçon,  devenu  le  chef  des  sans-culottes 
deGuémené-Penfao,  attache^  par  ses  cruautés,àson  nomdeguerre 
une  malédiction,  qui,  malgré  près  d'un  siècle  écoulé,  a  survéco 
dans  la  mémoire  de  tous  les  habitants  du  pays. 

Si  peu  connu  que  soit  ce  nom,  et  quelque  restreinte  qu'ait  été 
la  sphère  d'action  du  patriote  de  Guémené,  il  y  aurait,  dans  la  per- 
sévérance d'une  semblable  exécration,  une  raison  suffisante  pour 
exciter  la  curiosité  et  donner  l'envie  de  faire  revivre  sa  figure.  Le 
peuple  a  beau  parfois  se  montrer  injuste  dans  le  parti  pris  de  ses 
amours  pu  de  ses  haines,  l'homme  k  qui  échoit  l'honneur  des  unes 
ou  l'affront  des  autres,  Phomme  qui  passionne  à  ce  point  des  gé- 
nérations, ne  sera  jamais  un  être  vulgaire.  D'ailleurs,  la  vie  d'un 
personnage  n'est-elle  pas  intimement  liée  au  milieu  dans  lequel 
il  s'agite  ;  et  sans  considérer  cette  vie  comme  la  résultante 
immédiate  et  nécessaire  de  ce  milieu,  n'y  a-t-il  pas  intérêt  à 
examiner  l'influence  exercée  par  le  milieu  sur  l'homme,  ou,  dans 
le  cas  d'un  génie,  par  l'homme  sur  le  milieu  ?  Pour  Partisan  de 
Guémené,  la  première  des  influences  est  évidemment  seule  à  noter. 
Hais  n'est-ce  pas  assez  que  d'en  observer  les  manifestations,  et  de 
voir  comment  un  homme  du  peuple  appelé,  tout  à  coup,  àjouer  un 
rôle  auquel  rien  dans  son  éducation  ne  semblait  l'avoir  préparé,  a 
su  tirer  parti  de  ce  réle,  de  façon  à  graver,  en  traits  ineffaçables, 
dans  le  souvenir  de  ses  contemporains  et  de  leurs  descendants, 
la  manière  dont  il  l'a  occupé? 

I 

Mathurin  Amossé,  dont  on  ne  connaît  plus  aujourd'hui  que  les 
sobriquets  de  Pissemil  et  de  Commandant,  était  né,  vers  1750,  au 


PISSEMIL  361 

▼illage  de  Saint>6eorges,  dans  la  paroisse  de  Guémené,  où  il 
exerça  l'état  de  maçon  jusqu'à  l'époque  de  la  Révolution.  C'était 
un  homme  de  taille  moyenne,  trapu,  court  des  jambes,  mais  large 
du  buste  et  des  épaules.  Ses  membres  musculeux^  ses  attaches 
solides,  sa  robuste  charpente  et  le  développement  de  sa  poitrine 
dénotaient  une  vigueur  extraordinaire.  Il  avait  à  chaque  main  le 
petit  doigt  croche,  c'est-à-dire  recourbé  par  une  ankylose.  Des 
yeux  gris,  enfouis  sous  d'énormes  sourcils  en  buissons,  et  doués 
du  regard  perçant  de  l'oiseau  de  proie,  éclairaient  sa  physionomie 
farouche.  Le  front  était  plat  et  droit,  fortement  cassé  au  bas  ;  la 
barbe,  rude  ;  la  chevelure,  touffue  et  mêlée.  Un  grand  nez  en  lame 
de  couteau,  à  la  naissance  duquel  se  trouvait  une  sorte  de  loupe 
ou  de  verrue  d'un  rouge  sanglant,  formait  le  trait  caractéristique 
de  cette  figure  bestiale.  L'ensemble  était  marqué  d'un  cachet  de 
laideur  et  de  brutalité. 

Au  moral,  Pissemil  avait  l'esprit  violent  et  cruel,  mais  plein  de 
décision  et  d'énergie.  Il  ne  possédait  aucune  instruction.  Sa  force 
physique,  la  fermeté  de  son  caractère  et  l'emportement  de  ses 
passions  le  mirent,  sans  doute,  en  relief  ;  peut-être,  aussi, s'était-il 
distingué  comme  membre  de  l'une  de  ces  sociétés  populaires, 
alors  si  puissantes  et  si  répandues,  qui  formaient ,  d*aprês  les 
termes  du  serment  prêté  par  les  soldats  de  la  Compagnie  de 
Marat,  c  les  vraies  colonnes  de  la  liberté  et  de  ^égalité^  » 
Quoiqu'il  en  soit,  on  ne  saurait  trouver  étrange  que  les  sans- 
culottes  de  Guémené  aient  choisi  pour  chef  le  maçon  Amossé, 
quand  un  autre  maçon,  Lévêque,  siégeait  au  Comité  révolu- 
tionnaire de  Nantes  ;  les  patriotes  de  Redon  étaient,  d'ailleurs, 
commandés  par  Le  Batteux,  précédemment  cuisinier  des  moines 
de  l'abbaye,  et  ceux  de  Blain  obéissaient  à  un  ex-domestique  du 
marquis  d'Orvault,  Fondain.  Ce  dernier  ne  se  faisait  remarquer  ni 
par  son  courage,  ni  par  sa  clairvoyance  ;  car,  s'il  faut  en  croire  la 
chronique  locale,  un  jour,  qu  il  allait  au  château  de  Blain  pour  y 

i.  Histoire  de  la  Vendée  mUitaire,  par  Crétineau-Joly,  t.  II,  p.  29. 


362  ^ISSEMIL 

mettre  le  feu^  il  fut  tellement  effrayé  par  la  vue  d'une  pile  à  mil 
posée  à  rentrée  de  la  porte  sur  une  paire  de  rouelles,  comme  ub 
canon  sur  un  affût,  qu'il  se  hâta  de  battre  en  retraite,  renonçant  à 
l'attaque  d'une  place  si  bien  fortifiée. 

Pissemil,  au  contraire,  était  doué  d'une  bravoure  qui  imposait 
à  ses  ennemis  même,  et  qui  touchait  souvent  à  la  témérité.  C'est 
ainsi  que  les  chouans  de  Pierric  ayant  répandu  le  bruit  de  sa 
mort,  il  monta  aussitôt  à  cheval,  le  sabre  nu,  et  se  rendit  au  bourg, 
où  il  se  promena  seul  pendant  une  heure,  à  trois  lieues  de  tout 
secours,  traitant  les  habitants  de  lâches  et  de  canailles,  sans 
qu'aucun  d'eux  osât  l'attaquer. 

Sa  cruauté,  ou  plutôt  le  besoin  que  sa  nature  sauvage  éprouvait 
de  tuer  sans  relâche,  a  mis  au-dessus  de  sa  tèle  une  auréole  de 
sang  que  le  temps  n'a  pu  laver.  —  Fondain  était  plus  rafGné.  Un 
jour,  à  Fégréac,  il  enferma  quinze  prisonniers  dans  la  même  salle, 
et  prit  plaisir  à  leur  tirer  des  coups  de  pistolet  par-dessus  Vhuisset 
de  la  porte,  les  choisissant  successivement  pour  cible,  et  brisant 
les  membre  avant  de  viser  au  cœur.  Une  autre  fois,  pour  éviter  à 
sa  bande  la  peine  d'escorter  des  brigands  ^jusqu'à  Savenay,  il  les 
lâcha  sur  les  landes  de  Fay,  et  les  fusilla  comme  des  lièvres  aa 
déboulé . 

Quant  au  Commandant,  il  se  contentait  de  détruire  ;  mais  une 


I.  c  Eni793,  rscoDtela  marquise  de  la  Rochejaqoelein,  nous  preaions  senleDeat 
letitrederoya{ùt<-5  du  pays  insurgé.  Les  répoblicaios  noos  doQuèrenl  eidosivemeol, 
même  daos  la  rédaclion  des  jogemeots,  le  oom  de  brigands  et  de  briyandes.  Celle  dé- 
nominalioD  oons  paraissait  lellemeDl  ridicule,  qa*aa  lieu  de  doqs  en  fâcher,  cela  ooo< 
portail  à  rire.  Cooime  la  première  des  batailles  fut  livrée  a'i  pool  Charoo,  par  les 
habilaots  du  déparlemeot  de  la  Vendée,  et  qu*elle  avait,  à  ce  qu^il  parait,  beaucoup 
frappé  les  républicains,  ils  nous  nommaient  souvent  brigands  de  la  Vendée,  De  là, 
pen  i  peu,  an  bout  de  quelques  années,  est  venue  la  qualillcaiiun  générale  de  Foh 
d^ns.  Ce  qu*il  y  a  de  fort  bizarre,  c'est  que  nous  étions  tellement  «ccoutuméa  à 
nous  entendre  appeler  brigands  et  brigandes,  que  nous  a>ions  tous  oublié,  ainsi  que 
les  excellents  paysans  bretons  qui  nous  cachaient,  la  véritable  signiGcalion  de  ce 
mol;  ainsi  on  faisait  des  vœux  poar  les  brigands,  oo  les  aimait,  on  les  estimait,  on 
les  recevait,  et  tout  cela  comme  si  ce  mot  n'avait  jamais  signifié  autre  chose  que 
des  royalistes  insurgés.  >    (Mémoires,  p.  371  et  372.  In-8,  Ed.  Pion,  1857.) 


PISSEMIL  363 

journée  sans  incendie,  sans  massacre  ou  sans  capture,  élait  pour 
lui  une  journée  perdue.  Aussi  Tborreur  qu'on  ressentait  à  sa  vue 
n'avait-elle  d'égale  qtie  la  terreur  qu'il  causait.  Il  y  avait,  dans  les 
cantons  de  Guémené  et  de  Saint-Nicolas-de- Redon,  un  grand 
nombre  de  prêtres  réfraclaires,  à  qui  les  patriotes  donnaient  la 
chasse  avec  acharnement.  Dans  une  expédition  de  ce  genre,  les 
gens  de  Pissemil  surprirent  Tabbé  Guyon^  curé  de  Hassérac,  dé- 
guisé en  paysan  et  coupant  d^  fagots  dans  la  châtaigneraie  de 
Régnier.  Comme  on  n^était  pas  sûr  de  son  idendité,  on  allait  le  relâ- 
cher, quand  survint  La  Douceur,  un  des  hommes  de  Pissemil. 

—  C'est  bien  lui,  dit  La  Douceur,  je  le  reconnais  :  il  m'a  fait 
faire  ma  première  communion. 

El,  se  tournant  vers  le  prêtre,  il  ajouta  : 

—  Je  ne  t'avais  jamais  remercié  ;  mais  je  comptais  bien  te  re- 
trouver un  jour. 

En  revenant  à  Guémené,  la  troupe  aperçut,  travaillant  dans  un 
jardin,  un  brave  homme  du  nom  de  Courgeon^  qui,  en  tout  autre 
temps,  eût  volontiers  risqué  sa  vie  pour  sauver  celle  du  prisonnier. 

—  Eh  bien  !  Courgeon,  veux-tu  te  confesser?  cria  Pissemil. 
Gourgeon  se  contenta  de  lui  répondre  : 

—  Malheureux,  que  t'a.  fait  cet  homme  ? 

Et  il  se  remit  au  travail,  rougissant  lui-même  de  sa  faiblesse. 
L'abbé  Guyon  fut  un  des  premiers  prêtres  guillotinés  â  Nantes  ^ 


I.  Ce  n'est  pas  sans  émotion  que  j'ai  retronvé,  dans  les  archives  de  la  mairie  de 
Guémené»  une  noie  inscrite  par  Tabbé  Gayon,  alors  vicaire  à  Uesié,  sur  le  registre 
de  celte  paroisse.  On  sait  que  les  ficaires  avaient  Thabitude  de  mentionner  sur  les 
ptroissianx.  ootre  les  indications  relatives  aux  sacrements  et  à  Tétai  civil,  les  faits 
notables  survenus  dans  le  pays.  Voici  cette  note  : 

•  Dans  Tan  mil  sept  cent  quatre-vingt-cinq,  il  y  a  eu  une  sécheresse  de  plus  de 
six  mois,  de  façon  qu'aux  processions  des  Rogations,  nous  passâmes,  à  pied  ^ec,  le 
gaé  de  Beslé  (ce  gué,  situé  sur  la  Vilaine,  entre  Besié  et  Langon,  sépare  aojour- 
d*bni  la  Loire-Inférieure  de  rille-el-Vilaine)  ;  et,  tout  le  long  du  chemin  do  Pramois, 
il  n'y  enl  que  deux  milliers  et  demi  on,  tout  an  plus,  trois  milliers  de  foin  dans  la 
prairie  de  Trénon  (qui  en  produisait,  d'habitude,  de  cent  à  deux  cents  milliers).  On 
l'a  fendu,  cette  année,  cent  livres  le  millier.  » 


364  PISSEMIL 

H.  Orain,  vicaire  à  Fégréac  et  plas  tard  curé  de  Derval,  qui  a 
laissé  sur  la  Révolution  des  mémoires  intéressants  publiés  en 
partie  par  H.  l'abbé  Cahour,  était  alors  réfugié  dans  la  première  de 
ces  paroisses,  ainsi  que  Tabbé  Mangeard,  curé  de  Guémené  '. 
Ces  deux  vénérables  ecclésiastiques,  le  premier  surtout,  évan- 
gélisaient  le  pays  avec  un  zèle  qui  ne  se  démentit  pas  un  instant  '; 
témoin  la  plainte  portée  à  Nantes,  en  1798,  parles  patriotes da 
canton  de  Saint-Nicolas  '.  L'abbé  Orain  eut  le  bonheur  d'échap- 
per aux  poursuites  que  le  Commandant  dirigea  personnellemeit 
contre  lui  avec  une  incroyable  animosité.  On  verra  comment  le 
saint  prêtre  se  conduisit,  la  Révolution  terminée,  à  l'égard  du  plus 
ardent  de  ses  persécuteurs. 

A  Guémené  même,  il  n'y  avait  pas  de  prêtre  assermenté.  C'était 
le  desservant  de  Plessé,  Maillard,  qui,  aux  jours  fériés,  venait  dire 
la  messe.  Personne  n'y  assistait  :  les  uns,  habitués  qu'ils  étaient  à 
s'en  passer;  les  autres,  parce  qu'ils  dédaignaient  la  tnesseàpmze 


i.  Vie  de  M.  Orain,  par  M.  l'abbé  Cahour,  p.  i36.  Nantes,  186i.  —  Si  l'o 
me  vient  de  rappeler  ici  cette  homélie  monotone,  ce  n'est  pas  qne  j'attadie  grand 
poids  à  Tantorité  d'an  homme,  de  la  méthode  daqnel  notre  éminent  Directeor, 
M.  de  la  Borderie,  a  fait  récemment  bonne  justice.  Pour  donner  on  exemple 
des  procédés  de  discussion  de  M.  l'abbé  Cahoar,  cet  étrange  historiea  réédite 
après  le  vicomte  Walsh,  ^  et  à  Vencontre  du  témoignage  de  M,  Orain  ïm- 
même,  —  la  légende  d'après  laquelle  le  vicaire  de  Fégréac  n'aurait  pas  hésité  à  se 
jeter  à  l'eau  pour  sauver,  sous  la  Terreur,  on  dragon  lancé  à  sa  poursuite  et  tombé 
dans  une  rivière.  Je  n'aime  pas  qu'on  introduise  la  fantaisie  dans  la  science,  li 
qu'on  canonise  ainsi  les  gens  malgré  eux.  —  M.  l'abbé  Cahoor  a  en,  en  commoni- 
cation,  le  manuscrit  des  mémoires  de  M.  Orain  ;  au  lien  de  se  conlenler  de  les 
reproduire,  il  a  eu  le  tort  de  les  déflorer  en  les  commentant  et  en  les  maûlaut 
Son  livre  est,  d'ailleurs»  le  seul  où  j'ai  retrouvé,  sous  les  initiales  P.  M.,  le  nom  dn 
patriote  de  Guémené  :  telle  est  la  raison  de  mes  emprunts.  J'ajoute  qne  Texactitade 
des  passages  cités  dans  ceUe  étude,  à  titre  de  références,  a  été,  de  ma  part,  l'objet 
d'un  contrôle  approfondi.  —  U.  F. 

2.  c  ...  Le  vicaire  «  l'abbé  Orain,  ne  s'est  jamais  éloigné  ;  il  ne  s'écoulait  pas  de 
jour  sans  qu'il  ne  célébrât  la  messe,  tantôt  dans  un  lieu,  tantôt  dans  un  antre  ;  3 
administrait  les  sacrements  aux  mourants,  et,  tout  résigné  qu'il  était  an  mir^ 
auquel  il  s'exposait  chaque  jonr,  il  ne  lui  est  rien  arrivé.  >  (Mémoires  de  Jf^  It 
marquise  de  la  i2ocAe;agueletn,  p.  361.) 

3.  ne  de  if.  Orain,  p.  172. 


PISSEMIL  365 

êous.  On  appelait  ainsi  la  messe  des  prêtres  jureurs,  qui  en  avaient 
abaissé  le  prix  à  ce  chiffre,  pour  tâcher  d'augmenter  leur  casuel. 
Pissemil  et  ses  suppôts,  furieux  de  voir  l'abstention  des  gens  reli- 
gieux, prirent,  pour  la  vaincre,  un  moyen  assez  original.  Ils  se 
rendirent,  un  décadi,  au  manoir  où  demeurait  VL^^  Bougot  de  la 
Tieille-Ville,  femme  d'une  grande  piété. 

—  Tu  vas  venir  à  la  messe,  citoyenne,  lui  dit  le  Commandant. 

—  A  la  messe  de  Maillard  ?  Jamais  !  répondit  énergiquement  la 
bonne  dame. 

—  Tu  vas  y  venir,  reprit  Pissemil,  et  en  voiture  encore  I 

Il  avisa  une  brouette  dans  la  cour,  et  enjoignit  à  ses  hommes 
d'y  mettre  M"'*  de  la  Vieille-Ville,  qu'ils  emmenèrent  de  force^ 
après  l'avoir  attachée. 

—  Il  faut  prendre  aussi  la  mère  Jeanne,  dit  un  des  sans-cu- 
lottes. 

La  bande,  en  gatté,  se  rua  chez  H^e  Simon,  dont  la  famille  avait 
donné  des  preuves  de  dévouement  à  la  religion  et  à  la  royauté.  La 
scène  fut  la  même  qu'à  la  Vieille- Ville.  Malgré  leurs  protestations, 
on  brouetta  les  deux  excellentes  femmes  jusqu'à  l'église,  et  Maillard 
dut  à  Pissemil  d'avoir  à  sa  messe,  ce  jour-là,  les  deux  ouailles  de 
son  troupeau  sur  lesquelles  il  comptait  peut-être  le  moins. 

Le  temple  dans  lequel  l'intrus  célébrait  les  cérémonies  religieuses 
Bravait  pas,  d'ailleurs,  échappé  aux  profanations.  Dans  la  vieille 
église,  dédiée  à  saint  Michel,  se  trouvaient  deux  enfeus  :  l'un,  du  côté 
de  l'épltre,  appartenait  aux  chevaliers  de  Poulpiquet  du  Halgouët, 
seigneurs  d'Anguignac,  de  Montnoël  et  de  Juzet;  Pautre,  du 
côté  de  l'évangile,  servait  de  lieu  de  sépulture  aux  sires  de 
Tanouarn,  seigneurs  de  Calac  et  de  Blanche-Couronne. 

Vers  le  commencement  de  la  Terreur,  les  cloches  de  l'église 
furent  envoyées  à  Nantes,  où  on  les  fondit  pour  faire  des  canons; 
les  tombes  furent  violées  ;  en  coula  des  balles  avec  le  plomb  des 
cercueils  ;  et  l'on  vit  les  sans-culottes  de  Guémené  promener 
dans  les  rues  du  bourg  et  jeter  aux  chiens  les  ossements  des  an- 
ciens seigneurs  du  pays.  Des  personnes  pieuses  recueillirent  ces 


306  PISSEIHL 

dépouilles  et  les  transporlëreot,  la  nuit,  dans  an  petit  oratoire, 
nommé  la  chapelle  Saint-Jean,  qui,  bien  que  proche  de  l'église, 
fut  respecté  par  les  révolulionnaires  *. 

Les  châteaux,  situés  sur  le  territoire  de  la  commune  de  Guémené, 
furent  généralement  épargnés.  A  Juzet,  on  se  contenta  de  brûler 
tous  les  papiers,  mais  on  mit  le  feu  au  château  de  Bruc,  où  résidait 
le  chevaier  de  Bruc  de  Keransker,  suzerain  de  la  paroisse  et  repré- 
sentant de  la  branche  atnée  de  la  maison  de  Bruc,  l'une  des  plos 
vieilles  de  Bretagne.  Outre  d'immenses  hangars,  destinés  à  rece- 
voir les  dtmes  qui  entraient  dans  le  revenu  du  seigneur  pour  ane 
somme  de  40,000  livres  par  an,  le  château  comprenait  trois  ailes, 
dont  deux  seulement  subsistent  aujourd'hui.  Les  patriotes  de  Gué- 
mené  brûlèrent  la  troisième  sous  la  Terreur,  et  du  moolia  de 
Ligançon,  où  il  était  caché,  le  chevalier  de  Bruc  put  voir  soo  an- 
cien domestique,  Janvresse,  présider  à  Tœuvre  de  destruction. 
Celui-ci  n'avait  pourtant  pas  eu  à  se  plaindre  de  son  mattre,qai 
l'avait  guéri  d'un  ulcère  à  la  jambe,  après  six  mois  de  soins 
incessants.  ^ 

Henri  Finistère. 
(La  suite  prochainement.) 


1.  L'adroioistratioD  actuelle  s'est  montrée  moins  consenratrice  qae  les  hommes 
de  1793.  Llle  a  fait  démolir,  eo  1880,  la  diapelle  Saint-Jean,  qni  se  U'oanit  lUoc 
ralignement  des  trafaox  de  cooslractioo  d*0D  pool  nr  la  rivière  du  Don. 


LE  MODÏEMENî  POETIQUE  EN  BRETAGIE 

De  la  fin  de  la  Restauration  à  la  Révolution  de  1848  \ 


II 

Lamartine  eut,  parmi  les  poêles  bretons,  une  fortune  plus  bril- 
lante encore  que  Musset  ou  Hugo  ;  il  la  dut  sans  doute,  dans  un 
pays  où  la  religion  a  poussé  des  racines  si  profondes,  à  la  sincérité 
du  sentiment  religieux,  qu'il  unit  toujours  à  la  passion  ou  à  la  phi- 
losophie. Une  telle  poésie  devait  surtout  enthousiasmer  les  femmes, 
répondre  à  tous  leurs  rêves,  salisfaire  le  besoin  d'aimer  et  de 
croire  qui  est  en  elles  ;  après  un  demi-siècle,  beaucoup  lui  sont 
demeurées  fidèles.  C'est  de  Lamartine,  bien  plutôt  que  de  Madame 
Dufresnoy,  sa  compatriote  et  son  prétendu  modèle,  que  procède 
Elisa  Mercœur,  «type  douloureux,»  a-lon  dit,  «  de  ces  muses 
«  précoces,  trop  vile  encouragées,  pour  être  oubliées  plus  vite 
«  encore';  »  si  Lamartine  n'avait  pas  reconnu  une  élève  dans  la 
jeune  Nanlaise,  si  elle  lui  avait  offert  un  reflet  du  st>le  empire  de 
Madame  Dufresnoy,  il  n'aurait  pas  dit,  ou  laissé  courir  sous  son 
nom,  ces  paroles  :  «  Cette  petite  flile  nous  effacera  tous  tant  que 
nous  sommes.  »  Le  premier  recueil  d'Ëlisa  Mercœur  (Nantes,  1827), 
qualifié  par  l'éditeur  «  d'événement  inouï  dans  les  annales  de  la 
littérature  provinciale,»  est  déjà  rempli  du  souffle  lamartinien,  et 
IMr^tV,  le  Cimetière,  ïlllusion,  sont  des  mèdHaliom  où  le  talent 
tient  la  place  du  génie*.  Les  poésies  posthumes  d'Etisa,  qui,  huit 

*  Voir  la  lirraisoo  d^oc^obre  1884,  pp,  261-272. 

1 .  Edouard  Fournier,  ou? rage  cilé. 

2.  Une  contemporaiiie  d'£lisa  Mercœor,  Madame  Eveline  Desormery,  née  à  Lam- 


368  LE  MOUVEMENT  POÉTIQUE  EN  BRETAGNE 

ans  après  sa  mort,  en  1843,  furent  publiées  par  sa  mère,  trahissent 
plus  encore  la  même  inspiration  ;  Philosophie  est  le  tilre  de 
Tune  de  ces  pièces,  et  celui  de  la  vingtième  méditation^  et,  poar 
cette  fois,  les  deux  poètes  ont  imité  le  Carpe  diem  d*Horace  : 
Dis-nous,  conclut  le  maître. 

Si  rbomme  doit  combattre  ou  suifre  son  destin, 
S'il  est  vers  la  sagesse  une  autre  route  ë  suivre, 
Et  si  l'art  d*étre  beuraux  n'est  pas  tout  l'art  de  vivre. 

Et  le  disciple  de  reprendre  : 

Moi,  je  veux  jour  ë  jour  dépenser  mon  destin  ; 
11  est  beureux,  celui  qui  peut  encor  sourire, 
Lorsque  vient  le  moment  de  quitter  le  festin. 

Ce  n'est  qu'à  l'exemple  de  Lamartine  qu'Elisa  Mercœur  a  risqoé 
cette  boulade  épicurienne;  elle  a,  presque  toujours,  la  pensée 
austère  et  religieuse  de  l'auteur  des  Harmonies,  le  regard  toorné 
vers  le  ciel,  et,  comme  elle  le  dit  elle-même. 

Vers  le  jour  où,  s'ouvrant  la  céleste  demeure, 
L'âme  au  sein  de  son  Dieu  se  repose  ë  jamais. 

Celte  mélancolie  pieuse  et  discrète  faisait  aussi  le  charme  prin- 
cipal des  Rêves  poétiques  i'Ètùïle  Souvestre  (Nantes,  1830)*  L'aateur 
qui  devait  nous  rendre,  dans  le  roman,  quelque  chose  de  la  saine 
et  sourianle  philanthropie  de  Dickens,  faisail  là  ses  bien  humbles 
débuis  ;  il  empruntait  beaucoup  à  la  Bretagne  légendaire,  et,  â  ce 
titre,  nous  devrons  le  retrouver  ailleurs  ;  peut-^tre  n'eùt-il  pas 
écrit,  sans  le  Lac,  sa  plus  touchante  poésie,  la  Barrière  des  adieu, 
mais  ce  n'est  pas  le  sujet  seul  qui  nous  a  rappelé  un  tableau 

baUe,  anleor  d*an  recueil  d'assez  gracieuses  poésies,  pablié  en  1829,  a  sabi  sans 
partage  rioflnence  de  Madame  Dafresnoy.  11  y  a  plus  de  sincérité  et  d'élan  persoDiiel 
dans  les  Poésies  du  cœur  d'une  Nantaise,  Madame  Mélanie  Waldor,  la  fille  de  Yille- 
nave.  Ce  recueil,  tout  plein  d'exaltation  élégiaque,  qui  date  de  1831,  marque  bien 
la  transition  entre  l'école  de  Pamy  et  celle  de  Lamartine. 


LE  MOUVEMENT  POÉTIQUE  EN  BRETAGNE  369 

anglais,  de  la  plus  pénétrante  expression,  la  Vieille  grUle,  de  Fré- 
déric Walker: 

Je  ne  la  verrai  plus,  cette  place  connue, 
Qui  tant  de  fois,  de  loin,  affligea  notre  vue, 
Quand  sous  les  rameaux  verts  nous  la  cherchions  des  yeux, 
Que,  triste,  je  pressais  sa  main  blanche  et  tremblante, 
Et  que  nous  arrivions,  d'une  marche  plus  lente, 
A  la  barrière  des  adieux. 

Le  poète  breton,  après  Brizeux,  le  plus  distingué  de  cette  époque, 
disciple  studieux  de  Lamartine,  mais  avec  une  ardeur  de  croyance 
qui  allait  jusqu  au  prosélytisme,  est  Edouard  Turquety. 

Sainte-Beuve  semble  avoir  prèle  une  attention  particulière  aux 
ouvrages  de  Turquety  ;  il  l'a  discuté,  un  peu  raillé  même,  mais  il 
l'a  critiqué  jusqu'à  trois  ou  quatre  fois,  et  lui  a  décerné  Tépithète 
de  <  poète  sincère,  »  ce  qui  n'est  pas  un  vain  éloge.  Turquety 
venait  à  peine  de  quitter  sa  ville  natale,  Rennes,  et  de  triompher 
des  résistances  de  sa  famille,  qui  le  voulait  voir  un  bon  avocat  de 
province,  quand  il  donna  un  mince  volume.  Esquisses  poétiqties, 
où  s'annonçait  déjà,  sous  l'amoureux  élégiaque,  le  chrétien  mili- 
tant ;  plusieurs  des  pièces  de  ce  recueil  avaient  paru  dans  des 
journaux  bretons,  et  Tune  des  plus  heureuses,  la  Vierge  du  prieuré, 
publiée  dans  le  Lycée  armoricain  àe  1826,  eût  pu  être  détachée  du 
livre  qui  vint  quatre  ans  après,  Amour  et  Foi.  Avec  ce  second 
recueil,  que  Charles  Nodier  appela  «  un  hymne  exhalé  aux  autels 
du  christianisme,  >  Turquety  entra  résolument  dans  la  voie  qu'ont 
suivie  ses  quatre  autres  volumes,  Poésie  catholique^  Hymnes  sacrées, 
Primavera^  Fleurs  à  Marie  :  il  soutint,  avec  un  zèle  qui  ne  s'amor- 
tit jamais,  la  luUe  de  la  foi  pure  et  profonde  contre  l'incrédulité  on 
rindifférence  ;  il  fit  de  sa  poésie  une  homélie,  quelquefois  une  dia- 
tribe, mais,  sermonnaire  qui  se  souvenait  de  François  de  Sales,  il 
garda  des  fleurs  pour  en  joncher  le  sanctuaire.  Les  Hymnes  sacrées 
ont  un  caractère  un  peu  rigoureux  et  sacerdotal,  on  les  dirait  tra- 
duites du  bréviaire  romain  ;  Sainte-Beuve  a  pu  pourtant  y  choisir  un 
chant  exquis  :  «  Dans  sa  cellule,  >  qu'il  devait  comparer,  pour 

TOME  LVI  (Yl  DE  LA  6»  SÉRIE).  25 


810  LB  MOUVEMENT  POÉnOUB  EN  DRETÀGNI 

FoDClioD  el  le  charme  attendri,  à  sa  propre  élégie,  «  Les  Larmes 
de  Racine.  »  Poésie  catholique,  le  plus  austère  et  le  plus  allaqué 
des  recueils  de  Turquety,  a  de  bien  pénétrâmes  effusions,  Le  deux 
Novembre,  Résignationy  VInsomnie  de  Weber.  Amour  et  Foi, 
surtout,  à  côté  de  prolestations  indignées,  comnne  la  Destruction 
des  croix  el  Caliban,  nous  montre  un  poêle  gracieux  et  tendre, 
ouvert  au  culte  de  la  nature,  et  même,  par  brusques  échappées,  un 
amoureux,  pour  qui  la  femme  n'est  pas  encore  la  rose  mystique 
vouée  aux  blancheurs  atténuées  du  clottre.  Lisez  Souffrance  i*hioer, 
et  ce  touchant  début  d'Une  Idée  sombre  : 

Quand  je  reviens  joyeux  dans  ma  belle  Bretagne, 

Au  sortir  de  Paris,  de  ce  u-iste  l'aris, 

Où  Ton  ne  veit  ni  mer,  ni  forél,  ni  montagne, 

OU  Ton  traîne  des  jours  ennuyés  et  fl jU-is  ; 

Quand  j*ai  passé  le  seuil,  quand  j  ai  franchi  rentrée 

De  la  noire  maison  gothique  et  retirée, 

Et  qu*uo  instant  après,  je  toiube  dans  les  bras 

De  mes  deux  bien-aimés  i[iii  ne  m'attendaient  pas... 

J*aperçois,  et  c*est  là  ce  qui  me  désespère, 

Quelques  rides  de  plus  èur  le  front  de  mon  père  ; 

Ma  mère  aussi,  ma  mère  attriste  mon  regard  : 

Ses  cheveux  sont  encor  plus  blancs  qu*à  mon  départ... 

Mettes  aussi  en  regard  des  meilleures  élégies  modernes  celle 
de  Nodier  qui  commence  par  ce  vers  : 

Elle  était  bien  jolie,  au  matin«  sans  atours, 

ou  le  Manchy  de  Leconte  de  Lisie,  toute  la  fin  de  la  pièce  simple- 
ment intitulée  Fanie  : 

Elle  mourut  le  soir  du  jour  où  je  la  vis  ; 
Le  lendemain,  le  cœur  accablé,  je  suivis 
.^n  convoi  funéraire;  or  c*était  un  dimanche. 
Mous  traversions  des  prés;  bordés  d*épine  blanche, 
Le  sol  était  vêtu  de  fleurs,  le  ciel  d'azur, 
Quand  on  la  déposa  dans  un  endroit  obscur. 
Et  depuis,  bien  souvent,  je  retourne  à  la  tombe^ 


LE  MOUVEMENT  POÉTIQUE  EN  BRETAGNE  371 

Qai  voile,  comme  ud  nid,  cette  pâle  colombe. 
C'est  m«*rTeille  de  voir  les  plus  brillantes  fleurs 
Grandir  et  fleurir  là,  mieux  que  partout  ailleurs. 
On  dirait  volontiers,  tant  leurs  tiges  sont  belles, 
Que  l'âme  de  Tenfant  est  restée  avec  elles. 

11  faudrait  tout  citer.  C'est  là,  selon  nous,  du  meilleur  Turquetj, 
et  qui  remonie,  à  travers  le, Premier  regret,  de  Lamartine,  jusqu'à 
la  Jeune  Tarentine,  d*André  Chénier.  Au  reste,  Turquely  est  tou- 
jours un  Lamartine  un  peu  affaibli  et  plus  orthodoxe  ;  la  forme^ 
le  fond  même  de  ses  poésies  ramènent  incessamment  aux  Médi- 
tations et  aux  Harmonies;  et,  au  pied  du  monument  qui  doit  lui 
être  érigé  à  Rennes,  on  ne  pourra  mieux  l'apprécier  qu'en  rappe- 
lant cette  phrase  de  Nodier  :  «  C'est  le  digne  Elisée  du  prophète.  » 

Dans  un  pays  de  foi  solide,  comme  la  Bretagne,  le  sentiment 
religieux  devait  être  une  source  féconde  de  poésie  ;  aussi  se  forma- 
t-il,  à  côté  et  à  la  suite  de  Turquely^  toute  une  phalange  de 
rêveurs  chrétiens,  poètes-gentilshommes  pour  la  plupart,  et  de- 
mandant à  la  muse  de  rompre  la  monotonie  sévère  d'une  vie  écou- 
lée au  fond  d'un  manoir  de  campagne.  Dès  1833,  un  poète  dont 
nous  n'avons  pas  depuis  lors  retrouvé  la  trace,  M.  Achille  du 
Clésieux,  publiait  un  volume,  l'ilm^  et  la  solitude^  qui  semble,  en 
effet,  l'effusion  d^une  belle  âme,  et  lui  valait  les  éloges  de  Sainte- 
Beuve  ;  l'illustre  critique  se  plaisait  à  reconnattre,  dans  des  pièces 
d'un  ton  soutenu,  le  Jour  des  morts^  A  mon  père,  dans  des  odes  à 
Victor  Hugo  et  à  Lamennais,  «  un  souffle  vif,  et  une  fraîcheur  qui 
décèle,  là  auprès,  une  source  naturellement  courante.  »  M.  Charles 
Le  Roux  de  Commequiers,  qui  avait  inséré,  dans  le  Lycée  armoricain 
de  1825,  une  flère  poésie  sur  V Héroïsme,  allait,  en  1836,  jusqu'à 
h  tragédie  biblique,  une  Cetla,  fille  de  Jephté,  oii  le  lyrisme  har- 
monieux des  chœurs  permet  d'évoquer  le  grand  nom  de  Racine. 
Au  même  ordre  d'idées  appartenaient  les  Poésies  d^un  proscrit^ 
par  Raymond  du  Doré  (1837).  Ici  le  litre  ne  mentait  pas;  l'auteur, 
rojalisie  fervent,  avait  payé  de  l'exil  sa  part  active  à  la  petite 
chouannerie  de  1832,  et  il  pouvait  dire^  en  toute  vérité  : 


372  LE  MOUVEMENT  POÉnQUE  EN  BRETAGNE 

Oh  I  quaad  reverrons-noas  la  Loire  aux  doux  rifages, 
Et  la  noble  Vendée  anx  chaumes  glorieux!... 

La  poésie,  à  noire  humble  avis,  se  compromet  souvent  avec  la 
politique  et  nous  goûtons  assez  peu,  si  bien  intentionnées  qu'elles 
soient,  certaines  pièces  de  H.  du  Doré,  son  homélie  sur  la  destnc- 
lion  des  lys  et  son  hymne  ironique  à  la  République;  il  a,  en  ces  ren- 
contres, le  vol  essoufflé  et  la  plaisanlerie  lourde,  et  la  lyre  aux 
cordes  d'airain  n'est  pas  plus  faite  pour  son  bras  que  le  fouet  de 
la  satire.  Son  talent  gracieux  se  retrouve  ailleurs,  il  encadre  de 
jolies  élégies  dans  ces  paysages  italiens,  où  il  ose,  comme  Brizeax, 
«  montrer  l'œil  bleu  d'un  Celte;  •  écoutez-le  chanter  Sorrente: 

Sorrente,  la  ville  fermée 
Aux  aquilons  comme  aux  douleurs  ! 
Sorrente,  la  ville  embaumée. 
Ou  la  vue  hésite,  charmée. 
Entre  les  femmes  et  les  fleurs  ! 

Une  autre  pièce,  fet  Roitelets  du  Colysée,  offre  un  piquant  con- 
traste, que  deux  strophes  indiqueront  : 

Je  les  aperçus  un  instant 
Tout  au  fatte  d'une  ruine  ; 
Ils  chantaient  la  grandeur  divine, 
Aux  rayons  du  soleil  couchant. 

Ils  chantaient  leur  vive  tendresse, 
Et,  comme  ému  de  leurs  plaisirs, 
Le  cirque  aux  sanglants  souvenirs 
Perdait  sa  funèbre  tristesse. 

Mous  aurions  ici  à  mentionner,  au  premier  rang  de  ces  nobles 
poêles,  pleins  de  foi  et  de  modestie,  Hippolyte  de  la  Morvonnais, 
dont  les  débuts  datent  de  1838,  mais  nous  aimons  mieux  lui  faire 
place  à  côté  de  Brizeux  ;  citons  plutôt  le  comte  Louis  de  TrogoS, 
dont  les  Poésies  religieuses  (1844)  ne  sont  presque  qu'une  para- 
phrase des  livres  sacrés,  et  le  comte  Jules  de  Franchevilie,  austère 


LE  MOUVEMENT  POÉTIQUE  EN  BRSrAGNE  373 

descendant  d'un  galant  abbé  de  ruelles,  ami  des  Montigny  et  des 
Montreuil,  qui  fit  retentir  de  ses  mâles  poésies,  Foi  et  Patriey  les 
ombrages  de  son  vieux  château  de  Truscat,  près  Sarzeau.  Remon- 
tant de  quelques  années  en  arrière,  nous  ne  pouvons  oublier  le  fils 
d*un  maître  voilier  de  Brest,  Hippolyle  Yioleau,  qui  dut  aux  mêmes 
influences  ses  chants  d'une  inspiration  pure  et  élevée.  Les  Loisirs 
poétiques  de  Tiolem/imprimés  d'abord  en  1841,  eurent  une  se- 
conde édition  en  1844;  la  dédicace  à  la  Vierge  et  une  préface 
apologétique  de  Louis  Yeuillot  disent  assez  l'esprit  de  ce  recueil, 
la  foi  très  ardente  qui  y  domine  ;  entre  les  deux  éditions  de  son 
ouvrage,  l'auteur,  qui  devait  plus  tard  écrire  des  romans  édifiants 
et  de  nouvelles  poésies,  le  Livre  tfes  mères j  avait  cueilli  des  soucis 
et  des  violettes  aux  Jeux  floraux  de  Toulouse.  Une  pièce,  couronnée 
à  VAcadémie  de  Clémence  Isaure,  est,  sans  doute,  la  meilleure  de 
Yioleau  ;  dans  des  vers  d'une  familiarité  touchante,  une  vieille 
femme,  la  Pèlerine  de  Rumengol^  intercède  près  de  la  Vierge  en 
faveur  de  son  fils,  qui  va  lui  être  pris  pour  l'armée  : 

Pour  préserver  mon  fils  j'ai  (ait  ce  que  j'ai  dû, 
J*ai  cueilli,  v«rs  le  soir,  dans  un  sentier  perdo^ 

Le  gui,  le  trèfle  et  la  verveine; 
J*ai  fait  bénir  au  bourg  une  bague  d*étain, 
J'ai  lavé  les  habits  qu'il  portera  demain 

Dans  l'eau  d'une  sainte  fontaine. 

Il  manquait  un  secours  plus  puissant  et  plus  doux, 
J'ai  pris  mon  bâton  blanc  et  me  voilà  chez  vous  ! 

Je  n'ai  ni  couronne  ui  cierge. 
Nous,  pauvres  laboureurs,  nous  ne  vous  donnons  rien, 
Nous  venons  cependant,  vous  nous  connaissez  bien, 

Et  vous  êtes  la  bonne  ^erge  ! 

Vous  sauverez  mon  fils  !  Vous  nous  l'avez  donné, 
Et  vous  ne  voulez  point  que,  seul,  abandonné. 

On  le  chasse  de  sa  montagne; 
Non,  vous  ne  voulez  point  qu'on  enchaîne  ses  pas 
Dans  les  murs  d'une  ville  où  l'on  ne  parle  pas 

Le  doux  langage  de  Bretagne  ! 


314  Ll  MOUVniBNT  POÉnaUE  EN  BRETiLGNB 

A  part  le  mot  doux,  appliqué  à  Pidiome  breton,  qui  est  unTiolent 
euphémisme,  celle  poésie  a  Taceent  simple  et  vrai;  Tauleur  Ta 
comparée,  avec  une  convenance  parfaite,  à  c  une  humble  sœur  de 
charité.  » 

Violeau  était  à  peine  plus  qu'un  ouvrier,  il  aimait  à  le  dire  ; 
voici  un  vrai  artisan,  un  menuisier  de  Nantes,  qui  donne  à  son  vo- 
lume de  vers  ce  sous-titre  :  Mes  Vrillons^  aussi  spirituellement 
pittoresque  que  (es  Ckeviiles  et  le  Vilebrequin  d'un  aclie  menui- 
sier, le  vieil  Adam  Billaut.  Il  se  forma,  vers  1840,  une  pléiade  de 
boulangers,  de  tisserands,  de  maçons  (tous  les  corps  d'état  y  ont 
passé)  qui  chantaient  le  travail,  ses  joies  et  ses  peines,  au  fond  de 
l'atelier  et  du  chantier  ;  ce  sont  des  muses  prolélaires,  celles  de 
Magu,  de  Reboul  ou  de  Poney,  mais  sans  rien  d'âpre  ni  de  révolté, 
glorifiant  le  travail  e(  Dieu,  avec  de  timides  imitations  de  Lamar- 
tine ou  de  Béranger;  Sécheresse,  le  menuisier  nantais,  appartient 
à  ce  groupe.  Ses  vers  sont  ternes  et  incolores  ;  après  ce  titre,  qui 
promettait  tant  par  sa  verte  et  franche  allure,  JUes  Vrillons,  nous 
tombons  dans  la  sensiblerie,  Larmes  et  Consolation,  V Espérance  et 
le  Souvenir,  et  dans  des  pièces  d'actualité,  adressées  au-  duc  de 
Nemours,  à  Tévèque  et  au  maire  de  Nantes  ;  nous  n'avons,  pour 
nous  dédommager,  qu'une  vingtaine  de  vers  à  la  mémoire  de 
mattre  Adam^  et  des  stances  aux  outriers,  dédiées  à  Poney,  le 
maçon  de  Toulon,  pleines  d'une  modestie  touchante  qui  a  porté 
bonheur  au  poète  : 

0  vous,  qui  gémisses,  dans  cette  vie  amère. 
Sous  le  poids  du  travail,  et  que  le  ciel  austère 
Par  un  arrêt  fatal  semble  avoir  condamnés, 
Ne  vous  hâtez  pas  tant  de  maudire  la  vie. 
Et  de  dire  parfois  en  votre  âme  affaiblie  : 
Pourquoi  sommes-nous  nés  ? 

0  frères,  dont  les  mains  touchent  souvent  les  miennes, 
Nul  ne  peut  mieux  que  moi  compatir  à  vos  peines. 

Sympathiser  &  vos  douleurs  I 
J'ai  puisé,  comme  vous^  au  oaUce  des  larmes  ; 


LE  MOUTKMEirr  POÉnQUI  Klf  BRETàGNB  376 

Comme  tous^  j'ai  senti  les  mortelles  alarmes^ 
Si  promptes  à  briser  nos  cœurs... 

Hais,  au  fond  de  mon  cœur,  une  voix  consolante 
Me  disait  :  Raffermis  ta  marche  chancelante 

Dans  cet  obscur  chemin  ; 
Regarde  devant  toi,  ne  Tois-tu  pas  l'aurore 
De  ce  jour  désiré  qui  ne  luit  pas  encore, 

Mais  qui  luira  demain  ? 

Un  jour  où  tout  est  pur  d*ombre,  de  mal,  de  haine, 
Où  l*homme  jamais  plus  ne  connaîtra  la  chaîne 

Dont  son  bras  fut  ensanglanté... 
Un  jour  où  tout  est  paiz^  amour  et  liberté... 


Ces  sentiments  d'espoir  et  de  résignation  n'étaient  pas  partagés 
par  un  autre  poêle  nantais,  avide  de  revendications  sociales  ; 
M.  Champfleury,  qui  a  remis  en  lumière  la  flgure  effacée  de  Siméon 
Cbaumier,  dit  qu'il  fut,  avec  Casimir  Delavigne,  c  le  Tyrtée  des 
journées  de  Juillet.  >  En  effet,  dans  ses  Dithyrambes  (1840), 
Cbaufflier  a  célébré  les  trois  glorieuses^  avec  un  enthousiasme  em- 
phatique qui  a  peine  à  se  sauver  du  ridicule  par  la  sincérité  : 

Ils  sont  là  les  enfants  du  grand  Quatre-vingt-neuf, 
Qui,  couvés  quarante  ans  sous  l'aile  de  la  gloire, 
Vinrent,  bons  combattants,  aux  trois  jours  de  victoire, 
S*eofermer  dans  Paris  comme  le  coq  dans  Tœuf. 

Mais,  à  côté  de  cet  insurgé  etde  cet  audacieux,  il  y  avait  un  chaste 
et  timide  rêveur; cet  esprit  démocratique  était  doublé  d'une  nature 
chrétienne.  De  même,  un  autre  Breton,  Henri  Cozic,  de  Gué- 
mené,  (sic),  auleu  d'Harmonies  républicaines  où  il  portait  aux 
oues  la  Révolution  de  1848,  où  il  disait  que  <  la  poésie,  miroir  des 
temps,  doit  réfléchir  les  grandes  luttes  de  l'humanité,  »  ne  prêchai^ 
que  la  paix  et  la  justice,  et  la  réconciliation  dans  un  christianisme 
'arge  et  consolateur  ;  il  tendait  des  bras  suppliants  vers  Y  Agneau 
du  Calvaire^ 


376  LE  MOUVEMENT  POÉTIQUE  EN  BRETAGNE 

Le  prophète  d'amour,  flambeau  de  l'aTenir, 
L'apOtre  descendu  pour  aimer  et  bénir. 

Au  fond,  ces  poètes  théophilantbropes  procédaient  de  la  même 
inspiration  que  Turquel;  et  Violeau  ;  ils  avaient  les  Harmoni» 
pour  livre  de  chevel,  ils  étaient  imbus  de  libéralisme  chrétien,  ils 
répétaient  ces  beaux  vers  de  VHymnê  au  Christ  : 

Règne  à  jamais,  0  Christ,  sur  la  raison  humaine, 
Et  de  l'homme  à  son  Dieu  sois  la  divine  chaîne. 

Leurs  hardiesses  ne  dépassaient  pas  beaucoup  la  Marseillaise  de 
la  paix;  leur  matlre  incontesté,  dans  le  fond  et  dans  la  forme, 
était  Lamartine. 

OUVIER  DE  GOURCUFF. 

(La  fin  prochainement). 


I 


LE  RÉTABLISSEMENT  DU  CULTE 

DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES 

APRÈS  LA  RÉVOLUTION* 


La  sainte  mère  l'Église^  qui  venait  de  se  réconcilier  avec  ses 
enfantsdeFrance,  devait  ouvrirtouslestrésorsdesesindulgences, 
pour  suppléer  aux  réparations  dues  à  Dieu  pour  tant  de  fai- 
blesses, de  scandales  et  de  crimes.  Ce  n'était  pas  assez  pour  elle 
d'avoir  condescendu  à  toutes  les  exigences  d'un  gouvernement 
absolu  et  tyrannique,  d'avoir  abandonné  tous  ses  biens  ;  elle 
voulut  de  plus  remettre  aux  âmes  leurs  dettes  spirituelles,  au  nom 
de  la  puissance  de  lier  et  de  délier,  que  lui  a  confiée  son  divin 
Fondateur.  Un  jubilé  solennel  était  chose  appelée  et  désirée  par 
tous  les  cœurs  sérieusement  chrétiens:  il  fut  ouvert  à  Nantes,  par 
une  procession  générale,  le  iSoctobre  1804.  «  S'est-il  jamais  ren- 
contré une  circonstance  plus  propre  à  nous  rappeler  à  Dieu, 
disait  Msr  Duvoisin  dans  sa  circulaire  au  clergé  et  aux  fidèles 
du  Diocèse  ?  Jamais  l'Église  eut-elle  des  motifs  plus  pressants 
pour  ouvrir  ses  trésors  et  répandre  les  grâces  spirituelles  dont 
le  dépôt  lui  a  été  confié?  La  paix  rendue  à  l'Église  de  France, 
après  tant  d'années  de  troubles,  de  schisme  et  de  persécutions, 
le  rétablissement  public  de  notre  sainte  religion  est  un  de  ces 

*  Voir  II  litraifon  d'octobre  1884«  pp.  816-828. 


378  LE  RÉTABUSSBMENT  DU  CULTB 

événements  où  se  déploie  la  toute-puissance  de  Celui  qui  a 
promis  à  son  Église  que  les  portes  de  Tenfer  ne  prévaudront 
point  contre  elle^  un  bienfait  immense  et  inespéré  que  la 
France   entière  ne  peut  assez  reconnaître  *.  » 

M.  Lagain,  qui,  le  premier,  avait  eu  Thonneur  de  rendre  à  la 
chaire  sacrée  sa  voix  et  ses  libertés  imprescriptibles  en  la  fête 
du  15  août  1802,  fut  choisi  pour  prêcher  la  station  à  la  cathé- 
drale» Dès  Tannée  précédente,  les  prédications  de  carême  avaient 
été  reprises  :  MM.  Lagain,Beaulieuet  Gély  les  avaient  données 
tour  à  tour. 

Dans  les  campagnes,  le  même  élan  de  piété  et  de  conversion 
se  manifestait  partout  et  prouvait  de  nouveau  que  la  foi  du 
peuple,  qu*on  avait  vainement  essayé  d'étouffer,  reprenait  ses 
profondes  racines  dans  les  cœurs  nantais,  et  allait  porter  des 
fruits  abondants  de  salut.  Comme  monuments  commémoratifs 
de  ce  retour  à  Dieu  et  à  la  religion,  on  replantait  les  croix 
renversées  :  le  zèle  était  si  grand  que  la  police  crut  de  son 
devoir  de  le  tempérer.  A  Paimbœuf  il  ne  fut  permis  d'élever 
qu'un  seul  calvaire,  celui  du  cimetière;  cotte  défense  avait  eu 
pour  cause  une  lettre  du  sous-préfet  qui  avertissait  le  départe- 
ment que  chez  lui  «  on  plantait  des  croix  partout.  » 

Mais  qui  entretiendra  dans  les  âmes  ces  nobles  inspirations, 
qui  alimentera  ce  feu  du  zèle?  Les  pertes  nombreuses  que  le 
diocèse  avait  faites  dans  la  persécution  et  dans  lexil,  tardaient 
à  se  réparer  :  les  prêtres  ne  suffisaient  plus  aux  besoins 
.pressants  des  populations  chrétiennes  ;  la  mort,  d'ailleurs, 
continuait  de  décimer  les  rangs  des  rares  survivants,  que  les 
malheurs  et  les  infirmités  avaient  prématurément  vieillis.  Le 
clergé  avait  de  la  peine  à  se  recruter;  aussi  MR'Duvoisin  avait-il 
à  cœur  le  rétablissement  de  son  séminaire  ;  mais  des  entraves 
de  toutes  sortes,  de?  négociations  qui  n'aboutissaient  pas,  retar- 
daient l'exécution  de  ses  projets.  Un  curé  du  diocèse,  M.  Gourtais, 

1.  Arch.  de  l'évêché.  Colleciiom  des  lettres  et  mandements. 


DANS  LE  DIOtËSB  DE  MÀIfTES  379 

eut  llieureuse  pensée  de  réunir,  dans  son  presbytère  de 
Maisdon,  un  certain  nombre  de  jeunes  clercs  :  c'était  bien 
insufûsant. 

Le  séminaire  de  Nantes,  que  la  Révolution  avait  dispersé, 
remontait  à  l'année  1648.  C'est  le  vénérable  M.  Olier  lui-même 
qui  traita  avec  Mf  Gabriel  de  Beauveau  pour  la  création  de 
cette  utile  et  sainte  institution.  Le  prélat,  avec  le  concours  du 
clergé,  acheta  un  terrain,  près  la  communauté  des  Ursulines. 
M.  de  Hurtevent,  aidé  de  quelques-uns  de  ses  confrères,  fut  le 
premier  supérieur.  Après  vingt-deux  années,  ces  Messieurs  de 
Saint-Sulpice  furent  obligés  de  se  retirer  et  de  céder  la  place 
aux  prêtres  diocésains.  On  ne  dut  pas  se  féliciter  de  ce  chan- 
gement dans  le  personnel,  car  bientôt  le  Jansénisme  s'intro- 
diiisit  parmi  les  nouveaux  directeurs  ;  aussi  Mk»  de  Sanzay, 
affligé  de  cet  état  de  choses,  rappela  les  Sulpiciens;  en  1728,  ils 
reprirent  la  direction  et  l'enseignement  du  séminaire  et  s'y 
maintinrent  jusqu'à  l'époque  de  la  constitution  civile.  C'a 
toujours  été  en  vain  que  Minée  tenta  d'ouvrir  cette  maison  ; 
les  vicaires  épiscopaux  n'y  purent  jamais  réunir  d'élèves  et  il 
ne  s'y  fit  aucune  ordination. 

Quand  le  culte  fut  rétabli,  les  bâtiments,  édifiés  en  1701, 
servaient  au  collège  de  la  ville,  ainsi  que  le  couvent  des  dames 
de  Sainte-Ursule.  Bien  d'autres  locaux  pouvaient  être  mis  à  la 
disposition  de  Mk^  Duvoisin;  mais  le  mauvais  vouloir  du  Gou- 
vernement les  refusait  obstinément.  Cependant,  le  2  prairial 
an  XII,  il  demanda  à  rentrer  en  possession  de  l'ancienne 
maison  :  ce  fut  vainement  encore;  à  cette  époque,  on  se  mettait 
en  peine  d'y  fonder  le  lycée,  «qui,  disait-on,  devait  être  l'espoir 
de  la  société.  »  En  sollicitant  de  la  ville  la  communauté  de 
Saint-Clément,  l'évêque  ne  fut  pas  plus  heureux.  En  1806,  il 
s'adressa  de  vive  voix  à  Napoléon  lui-môme  qui,  par  considé- 
ration pour  sa  personne,  lui  donna  verbalement  une  bonne 
réponse.  La  Visitation,  qui  servait  de  caserne  et  sur  laquelle 
Monseigneur  avait  jeté  ses  vues,   ne  lui  fut  point  accordée  ; 


380  LE  RâTÀBUSSEmiT    DU  CULTE 

mais  en  échange  on  lui  proposa  le  couvent  des  Carmélites  das 
Couêts. 

Enfin,  TEmpereur,  de  passage  à  Nantes»  rendit  un  décret  qui 
ordonnait  au  ministre  d'immenses  travaux  à  faire  pour  Tem- 
bellissement  et  l'utilité  de  la  cité  ;  il  y  était  dit:  «  L'évêque  est 
autorisé  à  acheter  la  maison  de  Saint-Charles  pour  le  sémi- 
naire diocésain.  —  11  août  1808.  » 

Un  legs  de  M""«  de  Martel  permit  à  Monseigneur  de  faire 
cette  grosse  dépense  :  les  bâtiments  et  l'enclos  furent  vendus 
pour  30,000fr.  Dès  le  mois  de  novembre  de  l'année  précédente, 
le  local  s'était  ouvert  aux  premiers  élèves,  et  le  3  juin  suivant, 
on  put  bénir  la  nouvelle  chapelle,  bâtie  sous  Tinvocation  de 
saint  Charles. 

Les  nouveaux  directeurs  furent  choisis  dans  la  pieuse  com- 
pagnie de  M.  Olier  :  la  Providence  avait  conservé  l'ancien 
supérieur  et  l'économe,  pour  présider  au  rétablissement, 
MM.  Dorain  et  Joubert.  Le  petit  séminaire  fut  annexé  au  grand: 
M.  Delsart,  curé  d'Aigrefeuille,  quitta  sa  paroisse,  pour  en 
devenir  le  premier  supérieur.  En  1817,  on  y  fit  des  agrandis- 
sements qui  permirent  d'y  recevoir  des  élèves  laïques  et 
ecclésiastiques.  La  communauté  de  philosophie  ne  devait  être 
fondée  que  dix  ans  plus  tard,  avec  le  concours  de  M.  Tabbéde 
Courson,  de  sainte  mémoire*. 

Cependant,  par  suite  de  difficultés  qu'il  ne  nous  appartient 
point  d'exposer  ici,  et  par  décret  impénal,  les  vénérables 
prêtres  de  Saint-Sulpice  durent  encore  une  fois  quitter  la 
maison  qu'ils  dirigeaient  avec  autant  de  piété  que  de  science 
(13  novembre  1811).  M.  l'abbé  Bodinier  fut  placé  à  la  tête  de 
la  direction  :  le  personnel  était  exclusivement  composé  de 
prêtres  du  Diocèse.  Mais,  grâces  à  Dieu,  ce  ne  fut  que  pour  peu 
de  temps.  En  1814,  ces  maîtres  si  recommandables,  qui  avaient 
élevé  tant  de  générations   sacerdotales  dans  le  Diocèse  et 

1.  Arch.  de  rÉvèché.  Rétablissement  du  Séminaire, 


DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NANTES  381 

f 

auxquels  celui-ci  doit  peut-être  Thonneur  de  s'être  si  bien 
montré  à  l'époque  révolutionnaire  et  d*ôtre  aujourd'hui  un  des 
premiers  clergés  de  France  par  les  vertus  et  la  régularité  qui 
le  distinguent,  sont  revenus  parmi  nous  et  y  sont  demeurés 
jusqu'à  nos  jours,  fidèles  aux  saintes  traditions  de  leur  institut. 

Les  Ordres  religieux,  que  l'assemblée  constituante  avait  dis- 
persés et  qui,  dans  le  schisme,  avaient  joué  un  rôle  si  malheu- 
reux, devaient  attendre  encore  longtemps  l'heure  de  la  justice 
divine  pour  rentrer  dans  leurs  cloîtres  abandonnés  ;  les  femmes 
cependant  qui  avaient  donné  un  si  beau  spectacle  à  leurs  per- 
sécuteurs, en  se  montrant  inviolablement  attachées  à  leurs  vœux 
de  religion,  reviendront  avant  eux,  à  la  faveur  d'une  tolérance 
mal  assurée. 

Les  sœurs  hospitalières,  dont  la  société  se  faisait  un  plus 
grand  besoin,  reparurent  dès  les  premières  années  du  siècle  : 
le  26  juillet  1803,  les  Filles  de  la  Sagesse  entrent  au  Sanitat,  et 
le  9  avril  de  l'année  suivante,  elles  prennent  le  service  del'Hôtel- 
Dieu. 

Cependant,  dans  ce  monde  qui  se  relevait  péniblement  de 
ses  ruines,  la  prière  et  la  pénitence  des  cloîtres  devaient 
prêter  leur  concours  efficace  à  ceux  qui  travaillaient  si  péni- 
blement à  la  Restauration.  Les  dames  Ursulines  sont  rétablies 
à  Nantes,  par  un  décret  de  l'Empereur,  le  9  avril  1806,  et  les 
religieuses  du  Carmel  les  suivent  de  près,  24  juin  1807;  celles 
de  la  Visitation  (19  juillet  1810)  reprennent,  à  leur  tour,  la  vie 
de  communauté,  en  se  livrant,  ainsi  que  les  Ursulines,  à 
renseignement  des  jeunes  filles. 

Les  Frères  de  la  Doctrine  chrétienne,  qui,  sécularisés, 
tenaient  isolément  leurs  classes  pour  les  enfants  du  peuple, 
purent  se  reconstituer  bientôt,  d'une  manière  régulière. 

D'ailleurs,  l'instruction  et  l'éducation  de  la  jeunesse  avaient 
beaucoup  souffert,  pendant  ces  terribles  années^  où  Ton  s'était 
plus  préoccupé  de  détruire  que  d'édifier.   L'ignoraiice  a  été 


382  LB  RÉTABUSSCMKMT  DU  CULTE 

un  des  résultats  de  la   Révolution  ;  c'est  un  fait  dont  les  atnés 
de  la  génération  actuelle  sont  encore  les  témoins,  malgré  les 
aftirmations  contraires  de  certains  hommes  d'aujourd'hui  qui, 
semblant  méconnaître  Thistoire,  ne   veulent  rien  voir  au  delà 
de  89,  ni  lumières,  ni  bonheur,  ni  progrès.  Cependant,  avant 
cette  fatale  date,  coiuuie  on  l'a  heureusement  démontré  dans 
beaucoup  de  savants  ouvrages*,  If  s  écoles  et  les  collèges  étaient  à 
la  portée  de  tous  les  rangs  de  la  société.  Notrediocèse,  qui  comp- 
tait antérieurement  une  Université,  cinq  cours  de  théologie,  deux 
grands  collèges  d'humanités,  sept  petits,  trois  psalleltes,  une 
dizaine  de  régenteries  de  garçons,  des  petites  écoles  dans  tous 
les  villages,  un  cours  normal  pour  les  institutrices  et  quatorze 
pensionnats  de  demoiselles,  avait  vu  tomber  toutesces  institu- 
tions si  utiles  au   peuple.  Éiaient-ils  capables,  ces  philosophes 
et  théophilantropes,  de  rallumer  tant  de  lumières  éteintes,  pour 
éclairer  ce  bon  peuple  de  France,  que  leur  fausse  science  avait 
aveuglé  et  perverti  ?  Si  l'Église,  qui  est,   quoi  qu'on  dise,  par 
sa  nature  et  sa  mission,  le  porte-flambeau  de  la  vérité  dans  le 
monde,  n'était  venue  au  secours  de  l'État,  la  masse  de  la  nation 
aurait  croupi  dans  une  funeste  ignorance.   On    sentit  si  bien 
cette  impuissance   qu'on  se  plut  à  favoriser  et  à  développer 
toutes  ces  nouvelles  congrégations  enseignantes,  qui  couvrent 
encore  aujourd'hui    le  pays,  et  qu'on  voudrait  détruire,  après 
d'immenses  services  rendus. 

Dès  le  11  mars  1805,  l'Empereur  formait  le  projet  de  rétablir 
les  instituteurs  des  enfants  du  peuple  ;  il  écrivit  au  maire  de 
Nantes  pour  grouper  les  Frères,  connus  autrefois  sous  le 
nom  d'Ignorantins  et  qui  avaient,  dans  les  fossés  Mercœur,  un 
pensionnat  et  une  école  gratuite. 

Dans  les  premières  années  qui  suivirent  la  Révolution,  les 
écoles  des  campagnes   étaient  généralement  tenues  par  ces 


1 .  Cfr.  L'InslrtictioM  publique  dans  le    Comté  nantais  oponî  1789,  par 
M.  Maître. 


DAMS  LE  DI0CÉ8B  DB  NANTES  383 

pieuses  femmes  qui,  chassées  de  leurs  relraiics,  vivaient  sécu- 
lièrement,  occupant  leur  vie  aux  œuvres  de  charité.  Le  temps 
n'était  pas  encore  venu  pour  fonder  des  communautés  de  reli- 
gieuses. La  Providence  devait  susciter  parmi  nous  un  saint 
prêtre,  M.  Tabbé  Deshais;  en  18i6,  il  établit,  avec  le  concours 
de  M.  J.-M.  de  Lamennais,  à  Ploërmel,  les  Frères  de  Tlnstruc- 
tion  chrétienne.  C'est  lui-même  qui,  à  Beignon,  fonda  les  sœurs 
du  même  nom  ;  cette  congrégation,  destinée  à  s'étendre  dans 
plusieurs  diocèses,  occupa  pendant  quelques  années  une 
maison  à  Pontchâteau  (1826),  et  bientôt,  en  1830,  on  acheta 
l'ancienne  abbaye  de  Saint-Gildas,  où  elle  devait  prendre  tous 
ses  développements.  Des  religieuses  qui  suivent  d'autres  règles, 
comme  celles  de  Saint-Laurent,  de  Torfou,  de  Ghavagnes,  etc., 
se  joignirent  à  elles  pour  faire  les  classes  aux  petites  ûUes  des 
campagnes. 

Dans  la  ville,  toutes  lesœuvtos  de  charité  devaient  refleurir, 
et  aujourd'hui  on  no  peut  rien  regretter  de  tout  ce  qui  a  dis- 
paru. Les  Filles  de  la  Charité,  fondées  par  saint  Vincent  de 
Paul,  firent  leur  entrée  le  jour  de  la  Toussaint  1819,  au  nombre 
de  six.  La  Grande-Providence  des  Incurables  revint  à  Nantes* 
dans  l'ancien  local  (8  nov.  1810)  ;  le  Refuge  se  reconstitua 
môme  avant  cette  date  et  tint  place  du  Bon-Pasteur  et  des 
Pénitentes;  ajoutez  encore  qu'en  ^847,  les  dames  de  la  Préser- 
vation devaient  créer  un  asile  pour  abriter  la  vertu  exposée  et 
qu'en  ces  derniers  temps,  un  prêtre  devait  réaliser  la  même 
idée  pour  les  Détenues-libérées. 

Les  malades,  les  vieillards,  les  infirmes,  les  orphelins,  les 
pauvres,  les  prisonniers,  tous  les  déshérités  de  ce  monde  retrou- 
vèrent l'amour  et  le  dévouement  au  cœur  de  ces  saintes  femmes 
dont  la  religion  seule  fait  des  héroïnes. 

Presque  toutes  les  communautés  cloîtrées  qui  existaient 
précédemment  se  sont  reformées  dans  notre  diocèse,  sous  les 
gouvernements  successifs.  Les  Carmélites,  Ursulines,  Yisitan- 
dines  étaient  revenues,  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut,  les 


384  L£  RiTÀBUSSBMENT  DU  GOLTB 

premières  ;  les  avaient  suivies  de  près,  les  Galvairiennes  de 
Machecoul  (1828)  ;  les  Saintes-Glaires  ne  devaient  arriver  que 
beaucoup  plus  tard.  Quelques  ordres  nouveaux,  comme  le 
Sacré-Cœur,  r Adoration,  les  Réparatrices,  les  Auxiliatrices,  etc., 
ont  été  appelés  à  tenir  lieu  de  celles  qui  n'ont  pas  reparu  surle 
sol  nantais  *. 

L'esprit  de  la  société  moderne  s'opposait  à  la  reconstitution 
des  Ordres  d'hommes,  surtout  de  ceux  qu'on  appelle  mendiants. 
Nos  belles  et  riches  abbayes,  vendues  à  des  particuliers,  res- 
taient des  solitudes  inhabitées.  Les  Bernardins  de  N.-D.  de 
Melleray,  revinrent  seuls  en  1817,  dans  leurs  monastères.  Les 
Jésuites,  qui  avaient  eu  tant  de  difficultés  à  s'établir  à  Nantes 
et  qui  en  avaient  été  chassés,  comme  on  sait,  osèrent  se  montrer 
dans  notre  ville,  dans  le  temps  de  la  Restauration,  sous  le  nom 
de  Pères-de-la-Foi  ou  du  Calvaire.  Les  Capucins  et  les  Récol- 
lets attendirent  jusqu'à  ces  dernières  années,  pour  tenter  leur 
rétablissement.  Carmes,  Dominicains,  Bénédictins,  Chartreux, 
Minimes,  Cordeliers,  ne  vivent  plus  que  par  le  souvenir  *.  Ce 
qui  pourrait  rappeler  les  Irlandais,  c'est  le  séminaire  de  Pont- 
château,  où  s'alimentent  les  missionnaires  d'Haïti  et  qui  a  été 
établi  dernièrement. 

Pour  tenir  lieu  des  religieux  absents  et  suppléer  à  l'insuffi- 
sance du  clergé  paroissial,  Mgr  d'Andigné  de  Mayneuf  eut 
l'heureuse  idée  de  créer,  par  souscriptions,  de  1818  à  1823, 
une  maison  de  missionnaires  diocésains,  dits  de  Saint-François. 
La  chapelle  fut  solennellement  bénite  en  1820  '. 

1.  Les  Carmélites  réformées,  les  Fonte^ristes,  les  Bénédictines,  les  Cor- 
delières, les  Madelonettes,  les  Carolines. 

2.  U  est  aussi  triste  qu'iaconYenant  qu*0Q  ait  eu  l'idée  de  marquer  la 
place  de  ces  anciennes  maisons  religieuses  par  des  enseignes  dans  le  genre 
de  celles-ci  :  Cave  Saint-Léonard,  Buvette  des  Récollets,  Voilà  comment  le 
passant  sait  aujourd'hui  que  près  de  là  existait,  autrefois,  telle  église  ou  tel 
couvent. 

3.  Ils  sont  établis  aujourd'hui  dans  la  chapelle  des  Minimes  et  appelés 
de  V Immaculée-Conception.  Leur  premier  local  est  occupé  par  TExtemat 
des  Enfants-Nantais. 


DANS  LE  DIOCÈSE  DE  NAHTES  385 

Les  évoques  ont  toujours  favorisé  les  ordres  religieux  qui 
sont  la  gloire  de  TÉglise  et  qui  prêtent  un  concours  si  efficace 
aux  prêtres  séculiers  ;  cependant  ils  devaient  avant  tout  travail- 
ler au  recrutement  du  clergé  paroissial. 

Nous  avons  raconté  comment  Mgr  Duvoisin  avait  eu  le  bon- 
heur de  rouvrir  les  deux  séminaires  diocésains  ;  mais,  pour 
entretenir  ces  pépinières  ecclésiastiques,  on  institua  de  petits 
collèges  secondaires,  à  Tombre  des  presbytères  de  campagne, 
pour  faire  naître  et  multiplier  les  vocations. 

Quand,  en  1808,  il  s'est  agi  de  fixer  le  siège  d'une  Université 
dans  l'ancienne  province  de  Bretagne,  Nantes  se  mit  sur  les 
rangs,  concurremment  avec  Renne^.  Le  Préfet,  dans  son  rapport 
à  l'Empereur,  accusait  un  chifire  de 800  jeunes  gens  qui  suivaient 
dans  le  département  les  cours  d'humanités  «. 

Plusieurs  curés  ruraux  groupèrent  autour  d'eux  quelques 
enfants  pour  leur  enseigner  les  éléments  de  la  langue  latine  : 
ces  petits  centres  d'instruction  donnèrent  bientôt  naissance  à 
des  collèges  régulièrement  établis,  plutôt  avec  la  tolérance 
qu'avec  la  protection  des  lois  civiles. 

Le  6  juillet  1810,  un  décret  impérial  autorisa  la  ville  de 
Guérande  à  acquérir  la  maison  des  Ursulines,  pour  y  fonder 
un  collège  communal  qui  fut  dirigé  par  des  prêtres,  ainsi  que 
celui  d'Ancenis,  rétabli  antérieurement.  Vertou,  la  Bonnetière, 
les  Coaêts,  Saint-Hars-du-Désert,  Vay,  Issé,  Hachecoul,  Chauve, 
Haisdon,  la  Ducherais,  Ghâteaubriant,  etc.,  alimentèrent 
pendant  de